‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 120 sur 158 · A M. LE DUC DE CBOISEUI · texte numérisé non relu

A M. LE DUC DE CBOISEUI

A Trye, le 27 mars 176S.

Monseigneur,

Vous daignez m'écouter. De qael pofds je me sens soulagé I Si vous eussiez bien voulu me voir, il me semble que je n'aurois eu besoin de vous rien dire, et qu'à l'instant vous auriez lu dans mon cœur.

Un mot que me dit M. de Luxembourg (*) à mon départ pour la Suisse autorise le détail

O C'est lonqii^ cemarécbal lai demand.i »"i\ afolt parié mat (lu (liic (le ClioUriM. ( <'onffssion$t tome 1**, iiage SOX )

CORRESPONDANCE

dans lequel je yais entrer, et qui seroil superflu s'il vous eût rendu ma réponse : mais le meilleur et le plus aimable des hommes n'en fut pas toujours le pins courageux (*).

On vous a donné de quelques passages de mes écrits, des interprétations non-seulement si fausses et si peu naturelles que le public ne s'enpest jamais douté, mais si contraires à mes vues, que le seul de ces passages (**) qu'on m'ait cité contient l'éloge le plus vrai, le plus grand, j'ose dire le plus digne que vous recevrez peutêtre jamais, et dont trop de modestie a pu seul vous empêcher de sentir l'application. Monsieur le duc, je n'ai point de protestation à vous faire. Je dirai les faits, et vous jugerez.

Tous les ministres qui vous ont précédé depuis long-temps m'ont paru fort au-dessous de leurs places : toutes les personnes, n'importe le sexe, qui se sont mêlées de l'administration, n'ont eu, selon moi, que de petites vues, des demi-talens, des passion» basses, et de l'avarice plutôt que de l'ambition. Enfin, j'eus pour eux tous un mépris peut-être injuste, mais qui alloit jusqqjà la haine, et que je n'ai jamais beaucoup déguisé. Tous mes penchans, au contraire , vous favorisèrent dès le premier instant. Je préjugeai que vous alliez rendre au ministère l'éclat obscurci par ces géV^s-là, et quand le bruit courut que de vous et d'une des personnes dont je vien^de parler, l'un des deux déplaceroit l'autre, je fis en votre faveur des yœux qui ne furent pas 9Ussi secrets qu'il l'auroit fallu. Peu après, M. de Luxembourg, par hasard, vous parla de moi, et, sur l'essai que j*avois fait à Venise, vous offrîtes de m'occupcr (***). Je fus d'autant plus sensible à cette offre, que jamais les gens en place ne m'ont gâté par leurs bontés. Environ dans le même temps

(*) Témoin le genre de protection qne donna M. de Loxembourg à iCpotseau lors de l'arrêt da parlement, et qui se borna à favoriser sa fuite avec 4t$ circonstances qui prouvent combien iè^ar^hal cratgnoft d%re compromis : le soin qn'ii prit de se faire rendre les lettres dans lesquelles il approuvolt et Timpression d'Emile, et la doctrine de cet ouvrage. SI le maréchal, si le prince de Conli, si M. de Malesberbes eussent dit hautement : « U. Rousseau ne vouloit point Imprimer Émiie « en France; cVst nous qui l'y avons engagé, autorisé même c en quelque sorte par l'influence qne dévoient avoir sur son « aspHtetle rang qne nous occupons et les fonctions ( dedirecc teur de la librairie) dont Tun de nous est revêtu ; » croiratfin que cette déclaration, qui n*eût contenu que la ylus txatte vérité, n'cAt produit aucun effet? II. P.

l") Contrat social, liv. Ul. chap. vi. tome T', page 668.

{***) Confessions, tome 1", page 2?â.

éclata ce célèbre pacte de famille [*] . tpel logure n'en tirai-je point pour une administn» tion qui commençoit ainsi 1 Je mettois alonh dernière main au Contrat social (**]. Leconr plein de vous, j'y portai mon jugemem et moi pronostic avec une confiance que le tenpi a confirmée, et que l'avenir ne démentira pn Vous qu'honore la vérité, reconnoissezioi langage. Le passage dont je viens de fous donner l'explicatioaest le seul où j'aie voulu pvter de vous. Si Ton a cherché de sinistres appiic^ tions à quelque autre, j'en appelle au bon mi pour les réfuter, et je suis prêt à montrarpirtout ce que j'ai voulu dire. Me serois-je ans sottement contredit moi-même en faisant Téloge et la satire du même en même temps? Oli est-ililonc dans mon caractère, etm's-t-onTi quelquefois souffler ainsi de la mèmeboudiele froid et le chaud ? Qu'on se figure un étranger à ma place, au sein de la France, ou il.se plal^ aimanta publier des vérités hardies, inaisfh nérales, dont jamais ni satire ni nulle appiin» ti<)p personnelle (***) et maligne n*a sooiliélei écrits, qui jamais ne repoussa qu'avecdéfleoos et dignité lesjraita envenimés de seiadrer- I saires, e#qui londafiouJQurs sa fière séenriié nr des principes ht des maximes irrépnxteUes: concevra- t-on jamais qu'un telbomoie,aiHoe jusqu'alors de senti mens grands et Dobles,p)« tout-à-couf^, sans sujet, sans motif, aux derniers termes de la plus brutale, delà plnst^ travagante férocité ; aille provoquer à plaisr l'indignation d'unministre, l'espoir de la nation qui viem de marquer pour lui de la bteom^ lance, et chercher si tard as dter dans ses noa^ heurs l'estime et la commisération du public, qui^ tout en aimant la satire, ditavec raison de satiriques pun|^, il n*a que ce qu'il méritefk connois les hommes et leurs inconséquencei; je sais trop que je n'en suis pas exempt; nais

n Signé le 45 aoftt 1761.

(**) PnbUë dans Ica premier» moia de f 7IB, qodqoe te# avant VÉmUe, ■•'*•

(•*) C'est une jurtice rigonreoae qnll le repd; et ll«<* efTet remarquablequeloriqn'il a répoodnàieiCridilDa>Uii^ de côté la personne ponr oe s'oocaper qne de l'ean«^* s'il parle de l'auteur, c'est toqjoors en termes hononb^*'" s'évertue aux dépens de l'abbé Gautier. Une s'attadw^)' singularité de sa logique, à la marche qneaoitoeiisima» que en copiant celle de Rousseau, et jnaqn'asa prossp^ Fabricius. Dans sa réplique à l'arcbevéque, ttrend oahM^il* éclatant aux vertus du prélat« >^- '*

)e prononce baotemoil «pe celle-là n'est pas dans la nature. D'ailleurs, si j^eusse élé capable de penser et d'écrire de telles folies, me seroisje abstenu de lc8dire,moi,si confiantes! ouTcrK, si facile i montrer ma pensée en toate chose? La terre est couverte de mes implacables ennemis, qui tous ont été mes amis ou feint de Tètre,

. et cette remarque ajoute aq poids de ce que je vais affirmer. Monseigneur, je défie toute âme vivante de m*a voir jamais ouï parler de vous et de votre administration qu*avec le plus grand

' honneur. Enfin, daignez voir comment je suis revenu dans ce pays. Pour aller à Londres, je |

I traversai la France avec un passe-port qu'on ^ disoit m*étre nécessaire. Sous ma propre dii rection , j'y suis revenu seul , me livrer pleit nement à vous, me jeter dans vos bras, si j*ose

II ainsi parler, avec empressement, sans précaus tion, sans crainte, sans autre sûreté que votre f humanité et mon innocence , et sachant trèst bien que les prétextes ne von»- auroient pas f. manqué pour m'opprimer, si vous Taviez voulu. >fi Quoique je me sentisse dans votre disgrâce, g j'ai compté, sur votre générosité, et j*ai bien - fait. Mais cette conduite prouve la vérité de . mon estime, et ce que j'ai pensé de vous dans , tous les temps. Un homme qui dans le secret . de son cœur se seroit senti coupable, eût pu '. trouver la même sûreté dans le même asile,

^ mais jamais il n*eût osé l'y chercher. ^ Yoilà, monsieur le duc, ce que j'avois à vous ..dire, et que j'aurois ardemment désiré tohi dire de bouche, quoique je ne sache point du .tout parler : mais mon cœur eût parlé pour moi, et vous auriez entendu son langage* Sans être exempt d'inquiétude sur la route de ma ' Jettre, je ne crains assurément pas qu'une fois parvenue entre vos mains elle puisse jamais me nuire; mais un penchant naturel me faisoit espérer , je l'avoue , qu'en me présentant à ''vous, ce penchant n'agiroit pas sur mpi seul. Sur que je n'étois dans votre disgrâce que par J 'effet d'une erreur, j m toujours cspéiA -que ' cette erreur seroit détruite, et que j*aurots en* r'fin quelque part à vos. bontés. J'y compte ^maintenant, j'y ai des droits, j'ose le dire , et 'Âe les réclamerai sans rougir ; puisque, de toutes les grâces que vous pouvez répandre, je 'n'aspire qu'à celle de jouir sous votre protection du repos et de la liberté que je n'ai

T. IV

point mérité de perdre , et dont je n'abuserai jamais.

Agréez, monseigneur, je vous supplie, mo n sincère et profond respect.

J. J. Rousseau.

Si vous m'honorez d'une réponse sons le nom de Renou, trois mots suffisent, Je vous eraisf et je suis content (*)•

A M. d'ivernois.

SSmanlTSS.

Je ne me pardonnerois pas • mon ami , de vous laisser l'inquiétude qu a pu vous donner ma précédente leltre sur les idées dont j'étois frappé en l'écrivant. Je fis ma promenade agréablement;je revins heureusement; jereçus des nouvelles qui me firent plaisir ; et, voyant que rien de tout ce que j'avois imaginé n'est arrivé, je commence à eraindre, après tant de malheurs réels, d'en voir quelquefois d'imaginaires qui peuvent agir sur mon cerveau. Ce que je sais bien oertainement, c'est que, quelqvt. altération qui survienne à ma tète, mon cœur restera toujours le mémo / et qu'il vous aimera toujours. J'espère que vous commencez à goûter les doux fruits de la paix. Que vous êtes heureux 1 ne cessez janpis de Tètre. Je vous embrasse de tout mon cœur.

AU UÈME.

as «yril 176S.

Quoique je fusse accoutumé, mon bon amî^ à recevoir de vous des paquetç fréquens et coûteux, j'ai été vivement alarmé â la vue du dernier, taxé et payé siir livres quatre sous de port. J'ai cru d'aberj^ qu'il s'agissoit de quAque nouveau trouble dans votre ville, dont vous m'envoyiez à la hâte Timporuint et cruel détail ; mais à peine en ai-je parcouru cinq ou six lignes , que je me suis tranquillisé , voyant de quoi il s'agissoit; et, de peur d'être tenté d'en lire davantage ,^ je me suis pressé de jeter mes

O An haot de cette lettre autographe lont écrite ao crayon par le duc de Chotocal, ces moit, répondu te 99. M. P.

CORRESPONDANCE

six livres quatre bous au fou , surpris , je Tavoue, que mon ami, M. d'Ivernois, m'envoyât de pareils paquets de si loin par fa poste , et bien plus surpris encore qu'il m'osât conseiller d'y répondre. Mes conseils , mon bon ami, me paroissent meilleurs que les vôtres » et ne roéritoient assurément pas un pareil retour de votre part.

A mon départ pour Gisors, regardant cette course comme périlleuse , je vous envoyai un billet de cent francs sur madame Duchesne, afin que s'il mésarrivoit de moi vous n'en fussiez pas pour ces cent francs , dont vousi m'aviez fait l'avance. Il vous a plu de supposer que cet envoi vouloit dire : Ne venez pas. Une interprétation si bizarre est peu naturelle ; si ]e ne vous contoissois, je croirois, moi» qu'elle étoit de votre part un mauvais prétexte pour ne pas venir, après m*en avoir témoigné tant d'envie : mais je ne suis pas si prompt que vous â mésinterpréter les motifs de mes amis : et }b mé contenterai de vous assu^r, avec vérité, que rien jamais ne fut plus éloigné de ma pensée, en écrivant ce bHlet, que le motif que vous m'avez supposé.

Si j'étois en état âe faire d'une manière satisfaisante la lettre dont vous m'avez dit le sujet, je vous en enverrois ci-joint le modèle ; mats mon cœur serré , ma tète en désordre, toutes mes faculté^troubléei, ne me permettent plus de rien écrire avec soin, même avec clarté ; et il ne me reste précisément qu'assez dt sagesse pour ne plus entreprendre ce que je ne suis plus en^tat d'exécuter. Il n'y a point à ce refus de mauvaise volonté, je vous le jure ; et je suis désormais hors d'état d'écrire pour moimême les choses même les plus simples, et dont j'aurois le phis grand besoin.

Je crois, mon bon ami, pour de bonnes raisons, devoir renoncet à la pension du roi d'Angleterre ; et, pour des raisonsnon moins bonnes, j'ai rompu irrévocablement l'accord quej 'avois fan avec M. Du Peyrou. Je ne vous consulte pas sur ces résolutions , je vous en rends compte ; ainsi vous pouvez fous épargner d'inutiles efforts pour m!en dissuader. 11 est vrai que foible, infirme, découragé, je reste à peu prés sans pain sur mes vieux jours, et hors d'étal d'en gagner : mais qu'à cela ne tienne, la Providence y pourvoira de manière

ou d'autre. Tant que j'ai véca pauvre, j'ai véci heureux; et ce n'est qne quand rien neœ manqué pour le nécessaire que je me suis se&i le plus malheureux des mortels : peut-êire) bonheur, ou da moins le repos que je chercii^ reviendra^-il avec mon ancienne paorresè Une attention que vous devriez peutètreiig tat où je rentre, seroit d'être un peu moins prc» digue en envois coûteux par la poste, et de» pas vous imaginer qu'en me proposant le rœboursement des ports , vous serez pris ao «, II est beaucoup plus honnête avec des m dans le cas où je me trouve, de \mm miser la dépense, que d'offrir de la leorrabourser.

Bonjour, mon cher d'Ivernois ; je tobs n et vous embrasse de tout mon cœor.

J'espère que vous n'irez pas inquiéter r bonne vieille tante sur la suite de si ^i pension. Tant qu'elle et moi vivrons, eSeï sera continuée, quoi qu'il arrive, i moJNg? je ne sois tout-à-fait sur le point de onr de faim, et j'ai confiance que cela o'jmrsi pas.

P. S. Quand M. Du Peyrou me man]inp la salle de comédie avoit été bri^iée, j^en^s le contre-coup de cet accident pooritosK des représentans ; mais que ce soitàiB(À^ Voltaire l'impute, je vois la de qnoime n'y vois point du tout de quoi répondre, s ftcher» Les amis de ce pauvre homme fero^ bien de le faire baigner et saigner deiesie: tempe.

à M. BD PBtROD.

ATrje.]ea«Tittt7«

Notre correspondance^mon cherUte,pfl^ un tour si peu consolant pour des cœurs ^ tristes, qu'il faut du courage pour ïtnw^ dans l'état où nous sommes ; et le coang« ^ donne de l'activité n'a jamais Mm^ Maintenant, prendre une plume est presij* au-dessi[^demesforces.J'aimeroisautaDtr^

la -massue d'Hercule à manier. Ajouta <)^ l'état où m'arrivent vos lettres ne h»J ^^^ qu'elles ont bien des inspecteurs avant de s» parvenir ; il en doit être à peu près de »**

des miennes; et tout cela n'est pas bien encourageant pour écrire.

L'état dans lequel vous vous sentez est vraiment cruel, d'autant plus que la cause n'en est pas claire I et qu'il n'est pas clair non plus, selon moi, lequel des deux a le plus besoin de traitement de la tète ou du corps. Depuis ce qui s'est passé ici durant TOtre maladie et durant votre convalescence ; depuis que je vous ai vu faire à la bàie votre testament, et vous presser de mettre ordre à voa aCFaires, tandis que vous vous réiablissiesà vue d^œil; depuis la singulière façon dont je vous ai vu traiter en toute chose avec celui qui n'avoit que vous d*ami sur la terre, qui n'avoit de confiance qu'en vous seul, qui n'aimoit encore la vie que pour la passer avec vous, avec celui enfin dont vous étiez la dernière et la seule espérance; je vous avooe qu'en résumant tout cela, je me trouve forcé de conclure de deux choses l'une, ou que dans tous les temps j'ai mal connu votre cœur, ou qu'il s'est fait de terribles changemc^ns dans votre tête : comme la dernière opinion est plus honnête et plus vraisemblable, je m'y tiens, et cela posé, je ne puis m*empAcher de croire que cette tête un peu tracassée a une trèa-grande part dans le dérangement de votre machine ; et, si cela est, je tiens votre mal incurable, parce qu'une ftme aussi peu expansive que la vôtre ne peut trouver au-debors aucun remède au mal qu'elle sefaitàsoi-même. Il se peut très-bien, par exemple, que Taffoiblissement de votre vue ne soit que trop réel, ot qu'à force d'avoir voulu rétablir vos oreilles, vous ayez nui à vos yeux. Cependant, si j'étois près de vous, je voudrois, par une inspection scrupuleuse de vos yeux, et surtout du gauche, voir si quelque altération extérieure annonce celle que vous sentez; et je vous avoue que si je n'apercevois rien au-dehors, j'aurois un fier soupçon que le mal est plus à l'autre extrémité du nerf optique qu'à celle qui tapisse le fond de l'œil. Je vous dirois. Consultez sur vos yeux quelqu'un qui s'y connoisse, si ce n*étoit vous exposer à donner votre confiance A e^ns qui ont intérêt à vous tromper. Tâchez de voir, mon bon ami, c'est tout ce que je puis vous dire. Vogs voili, ou je me trompe fort, ciaiis le cas où la foi guérit, dans le cas où il faut dîreau boiteux :CAar^tf /cm p^/tï/tV, elmarclte.

Toutes les explications dans lesquelles vous entrez sur nos affaires sont admirables assu^ rément; mais elles n'empêchent pas, ce me semble, qu'ayant nettement refusé de vous rembourser de vos cent louis sur l'argent qui vous a été remis par mylord maréchal, il ne s'ensuive avec la dernière évidence, qu'il faut, ou que je tire de ma poche ces cent louis pour vws les rendre, ou que je vous en reste débi-> teur. Or je ne veux point vous rester débiteur, et il ne seroit pas honnête à voua de vouloir m'y contraindre. Si donc vous persistez à ne pas vouloir vous rembourser des cent louis sur l'argent qui voua a été remis pour moi, il faut bien de nécessité que vous les receviez de moi.

Vous me dites à cela que vous ne pouvez rien changer à la destination de lu somme qui vous a été remise, san^ le gré du constituant. Fort bien ; mais si, comme il pourroit très-bien arriver, le constituant ne vous répond rien, que ferea>vou8? Refoserez^vous de vous rembourser de ces cent louis, parce que je ne veux pas recevoir les deux cents autres? Vous m'avouerez qu'un pareil refus seroit on peu bizarre, et qu'il est difficile de voir pourquoi vous serez plus embarrassé de deux cents louis que de trois cents. Vous me pressez de vous répondre catégoriquement si je veux recevoir U\ rente viagère, oui ou non. Je vous réponds à cela que si vous refusez de vous rembourser sur le capital, je la recevrai jusqu'à la concurrence du payement des cent louis que je vous dois; que si vous exigez pour cela que je m'engage à la recevoir encore dans la suite , c'est, ce me semble, usurper un droit que vous n'avez point. Je la recevrai, mon cher h6te, jusqu'à ce que vous soyez payé ; après cela , je verrai ce que j'aurai à faire; enfin, si vous persistez à vouloir des conditions pour l'avenir, je persiste à n'en vouloir point faire, et vous n'avez qu'à tout garder. Bien entendu qu'aussitêt que la somme qui vous a été remise pour moi, par mylord maréchal, lui sera restituée, il faudra bien qu*à votre tour vous receviez la restitution des cent louis.

Tout ce que vous me dites sur la solennité nécessaire dans la rupture de notre accord, ot sur les raisons que nous aurons à donner do cette rupture me paruii assez bizarre. Je uo

CORC^ESPONDANGE.

vois pas a qui nous serons obligés de rendre compte d'un traité fait entre nous seuls, qui ne regardoit que nous seuls» et de sa rupture. Je ne crois pas vos héritiers assez méchans, si je TOUS survis, pour vouloir me forcer, le poignard sur la gorge, à recevoir une rente dont je ne veux point. Et, supposant que je fusse obligé de dire pourquoi j'ai dû rompre cet accord, je vous trouve là-dessus des scrupules d*une tournure à laquelle je n'entends rien. On diroit, en vérité, que vous voulez vous faire envers moi un mérite desménagemensqne j'avois la délicatesse d'avoir pour vous. Ah! par ma foi, c'en est trop aussi, et il n'est pas permis à une cervelle humaine d*eztravaguer à ce point. Prenez votre parti là-dessus, mon cher hôte, et dites hautement tout ce que vous aurez à dire. Pour moi, je vous déclare que désormais je ne m'en ferai pas faute, et que j*ai déjà commencé. Ma conduite là-dessus sera simple, comme en toutes choses ; je dirai fidèlement ce qui s'est passé, rien de plus : chacun conclura ensuite comme il jugera à propos.

On dit que les affaires de votre pays vont trés-mal, j'en suis vraiment affiigé, à cause de beaucoup d'honnêtes gens à qui je m'intéresse. On prétend aussi que M. de Voltaire m*accuse d'avoir bràlé la salle de la comédie à Genève. Voilà, sur mon Dieu, encore une autre accusation, dont très-assiirément je ne me défendrai pas. S faut avouer que depuis mon voyage d'Angleterre , me voilà travesti en assez joli garçon I Ma foi, c'est trop feire le r61e d'Heraclite ; je crois qu'à bien peser la manière dont on mène les hommes, je finirai par rire de tout. Adieu, mon cher hâte, je vous embrasse.

AU MÊME

ATr7e,lel0jDinf768.

Je vois, mon cher hôte, que nos discussions, au lieu de s'éclaircir, s'embrouillent. Gomme je n'aime pas les chicanes, je reviens à cette affaire aujourd'hui pour la dernière fois. Je trouve le désir que vous avez de la mettre en règle fort raisonnable ; mais je ne vois pas que vous preniez les moyens d'en venir à bout.

En exécution d'un accord entre nous, qui B^existe plus» j'ai reçu de vous cent louis, qu'il

faut, par conséquent » que je vom lescitoe; Vous avez,de votre cAté, le dépAt de'meséchti, tant imprimés que manuscrits, de toutes mn lettres et papiers, tous les matériaux nécessaini pour écrire ma triste vie, dont le commencement vous est aussi parvenu. Vous avez de plos reçu trois cents louis de mylord maréchal poor le capital d'une rente viagère dont il n»'a Eiit h présent.

Dans cet état, j'ai cru et j'ose croire eacon pouvoir acquitter ces cent louis avec ce qui reste entre vos mains, quoique je renonças» à ta rente viagère; et cette renonciation, lois d'être un obstacle à oet arrangement, devoit le favoriser, parce que, prenant cette somnesiir le capital ou sur la rente, à*votre choix, j'aeceptois avec respect et reconnoissance cette partie du don de mylord maréchal, et qne a ne pou voit pas être à vous de me dm : Aceep' tez le tout ùu rien.

Je vous proposai donc premièrementdepreo* dre ces cent louis sur le capital. A cela vov m'objectâtes que vous ne pouviez rien changer à la destination de ce fonds, sans le contentement de celui qui vous l'avoit remis. Le coasentement de mylord maréchal vousayanr cfosc paru nécessaire n'a cependant point été obieoo, par la raison qu'il n'a point été demandè.XÎBsi, voilà un obstacle.

Je vous proposai ensuite de laisser snbaisler la rente viagère , jusqu'à ce que ces cent louis fussent acquittés, sauf à voir après comment oa feroit; et cet arrangement étoit d'autant phs naturel, qu'étant usé de chagrins, de maux, et déjà sur l'âge, ma mort, dans rîntenralle, pouvoit dénouer la difficulté. Vous n'avez fstt aucune réponse à cet article, qui n'avoit besoin du consentement de personne, puisqu'il n'étoit que l'exécution fidèle des intentions du consdtuant.

Mais, au lieu de ce second article, sur lequd vous n'avez rien dit, voici une difficulté nouvelle que vous avez élevée sur le premier. Je la transcris ici mot pour mot de votre lettre.

« Observez que vous n'êtes pas le seul intê- » ressé dans cette affaire, et ^ue la rente etf » réversible à une autre personne après roai, » et cela pour les deux tiers. Gette considén- • tion seule doit, ce me semble, décider la » question entre nous, i

Cétoit Ikt mon cher hôte, une obaervaiion qu'il m'étoit difficile de faire, puisque cet article de votre lettre est la première nouvelle que j'aie Jamais eue de cette prétendue réversion. Cette clause, il est vrai, faisoit partie du traité qui ètoit entre vous et moi, mais elle n*avoit rien de commun, que je sache, avec la constitution de mylord maréchal ; et, si elle eût existé, il n*est pas concevable que ni lui ni vous ne m'en eussiez jamais dit un seul mot. Elle n'est pas même compatible avec la quotité de la somme constituée» attendu qu'une telle clause, vous rendant la rente plus onéreuse, eût exigé un fonda plus considérable, et mylord maréchal est trop galant homme pour vouloir être généreux à vos dépens. Ainsi, à moins que je n'aie la preuve péremptoire de cette réversion, vous me permettrez de croire qu'elle n'existe pas, et que, par défaut de mémoire, vous aurez confondu une clause du traité annulé avec une constitution de rente oili il n'en a jamais été question.

Je dirai plus: quand même cette clause existeroit réellement, loin d'empêcher l'exécution de l'arrangement proposé, elle en lèverait les difficultés, et le favoriseroit pleinement ; car Atez du capital lescent louis que j'assigne pour votre remboursement, reste précisément le capital des quatre cents livres de rente que vous pouvez payer dés à présent à celle à qui elles sont destinées, comme si j*étois déjà mort. Cette solution répond à tout.

Mais je crains que, puisque vous voilà en train de scrupules, vous n*en ayez tant, que noire arrangement définitif ne soit pas prêt à se faire. Pour moi, je vous déclare que nonseulement rien ne me presse, maisque jeconsens de tout mon cœur à laisser toujours les choses sur le pied où elles sont, croyant, dans cet état, pouvoir en sûreté de conscience ne pas me regarder comme votre débiteur.

Quant à mes écrits et papiers qui sont entre vos mains, ils y sont bien ; permettez que je les y laisse, résolu de ne les plus revoir et de ne m^en remêler de ma vie. Ce recueil, s'il se conserve, deviendra précieux un jour; s'il se déoiembre, il s'y trouve suffisamment d'ouvrages manuscrits pour en tirer d'un libraire te remboursement des avances que vous m'avez faites* Si vous prenez ce parti, j'exige ou

que rien ne paroisse de mon vivant, ou que rien ne porte mon nom, ni présent, ni passé. Au reste, il n'y a pas un de ces écrits qui soit suspect en aucune manière, et qui ne puisse être imprimé à Paris, même avec privilège et permission. Le parti qui me conviendroit le mieux, je vous l'avoue, scroit que tout fût livré aux flammes, et c'est même ce que je vous prie instamment et positivement de faire. Si vous voyez enfin quelque moyen de vous rembourser de vos avances sur le fonds qui est entre vos mains, que je n'entende plus parler de ces malheureux papiers, je vous en supplie; que je n'aie plus d'autre soin que de m'armcr contre les maux que l'on me destine encore, et que de chercher à mourir en paix, si je puis. Amen.

Le tour qu'ont pris vos affaires publiques m'afflige, mais ne me surprend point. J'ai vu depuis long-temps, et je vous le dis ici dès votre arrivée, que le pays où vous êtes ne servoit que de prétexte à de plus grands projets, et c'est ce qui doit, en quelque façon, consoler ceux qui Thafoitent; car, de quelque manière qu'ils se fussent conduits, l'événement eût été le même, et il n'en seroit arrivé ni plus ni moins. Vous avez eu le projet d'en sortir; je crois que ce projet seroit bon à exécuter, à tout risque, si vous aimez la tranquillité. Je sais que là bonne maman n'en sortiroit pas sans peine ; mais il y a eu déjà des spectacles qui devroient aider à la déterminer. Je regretterois pour elle et pour vous votre maison, ce beau lac, vôtre jardin; mais la paix vaut mieux que tout; et je sais cela mieux que personne, moi qui fais tout pour elle, et qui ne me rebute pas même par l'impossibilité certaine de Tobtenir.

A propos de jardin, avez-vous fait semer dans le vôtre ma graine à^apoeyfk? J'en ai fait semer et soigner ici sur couche et sous cloche, et j'ai eu toutes les peines du monde d'en sauver quelqu0a pieds qui languissent; je crains qu'il n'en vi^pne aucun à bien. Je n'aurois jamais cru cette plante si difficile à cultiver. En revanche, j'ai semé dans le petit jardin du ear^ ihamus lanatus qui vient à merveille, des medi^ cago scutellata et intertexia, qui sont déjà en fleurs, et dont je compte chaque jour les brins, les poils, les feuWes, avec des ravissemens ! toujours nouveaux. Je suis occupé maintenant

CORRESPONDANCE

à mettre en ordre un très-bel herbier, dont an jeune homme est Tenu ici me faire présent, et qui contient un très-grand nombre de plantes étrangères et rares, parfaitement belles et bien conservées. Je traraille à y fondre mon petit herbier que vous avez vu, et dont la misère fait mieux ressortir la magnificence de l'autre. Le tout forme dix grands cartons ou volumes in-folio, qui contiennent environ quinxe cents plantes, près de deux mille en comptant les variétés. J'7 ai fait faire une belle caisse pour pouvoir l'emporter partout commodémentavec moi. Ce sera désormais mon unique bibliothèque, et, pourvu qu*on ne m'en ôte pas la jouis- -sance, je défie les hommes de me rendre malheureux désormais. Je suis obligé à M. d'Es^ cherny de son souvenir, et je suis fort aise d'apfrendre de ses nouvelles. Comme je ne me suis jamais tenu pour brouillé avec lui, nous n'avons pas besoin de raccommodement. Du reste, je serai toujours fort aise de recevoir de lui quelque signe de vie, surtout quand vous serez son médiateur pour cela.

A M. LB PaiNGB PB CONTI.

Trye-Ie-<ad[teaa, Jain I76S.

Monseigneur,

Ceox qui comupsent votre maison (je n'en excepte personne) sont peu faits pour me connottre; soit qu'ils me prennent pour un espion, soit qu'ils me croient honnête homme, tous doivent également craindre mes regards. Aussi, monseigneur, ib n'ont rien épargné, et ils n'é» pargneron t rien , chacu n par le» manœuvres qui leur conviennent, ponr me rendre haïssable et méprisable à tous les yeux, et pour me forcer de sortir enfin de votre chfttean. Monseigneur, en cela je dois et je veux leur compltîre. Les grftces dont m'a comblé votre altesse séréni»sime suffisent pour me consoler de tous les malheurs qui m'attendent en sortant de cet asile, où la gloire et Topprobre ont partagé mon se* jour. Ma vie et mon cœor sont à vous, mais mon honneur est à moi ; permettez que j'obéisse à sa voix qui crie, et que je sorte dés demain de chez vous : j'ose dire que vous le devez» Ne laissez pas un coquin de mon espèce parmi ces 4ioiméte8 gens.

A H. nu PEnou.

LyoD, le ao juin 1761.

Je ne me pardonnerois pas, mon cher hôte, de vous laisser ignorer mes marches, on h apprendre par d'autres avant moi. Je mi Lyon depuis deux jours, rendu desfetignesde la diligence, ayant grand besoin d'un peu de repos, et très-empressé d'y recevoir de rot noo. velles, d'autant plus que le trouble qui régne dans le pays où vous vivez me tient eo peine, et pour vous, et pour nombre dlionnéK!

gens auxquels je prends intérêt. J'alteods de vos nouvelles avec l'impatience de ïmtà Donnez-m'en, je vous prie, le plus tdt que voe pourrez.

Le désir de faire diversion i tant ^àt\rm souvenirs, qui à force d'aifecter mon m altéroient ma tète, m'a fait prendre le partie chercher, dans un peu de voyages etd'lierbih risations, les amusemens et distractions ém

j 'a vois besoin ; et le patron de la case af sot j|h prouvé cette idée, je l'ai suivie: j'apporteim moi mon herbier et quelques livres irec lesquels je me propose de faire quelqnerpèkrnages de botanique. Jesouhaiterois^Micier hôte, que la relation de mes troDîiih^ contribuera vous amuser; j'en aoroisnoRi plus de plaisir à les faire. Je vous dirai, pir exemple, qu'étant allé hier voir madame Bot de La Tour à sa campagne, j'ai troaré dansa vigne beaucoup d'aristoloche, que je vîzm jamais vue, et qu'au premier coup d'œil j£ reconnue avec transport.

Adieu, mon cher hôte : je vous embrasse,^ j'attends dans votre première lettre deboDo» nouvelles de vos yeux.

AU niiiv.

Lyon, le s Juillet 476S.

Je comptois, mon cher h6te, vous iceo^ la réception de votre réponse, par ma boDue amie madame Boy de La Tour; mais je n'ai po trouver un moment pour vous écrire atantiOD départ: et même à préeeitt, prêt à partir po»r aller herboriser à la grande Ghartreose, aiec belle et bonne compagnie botaniste, que ]» trouvée et recrutée en ce pays, je n'ai qoe^

temps de tous envoyer iiii petit bonjour à la bâte.

Mademoiselle Rcnon a reçu à Trye beaucoup de lettres pour moi, parmi lesquelles je ne doute point que celle que vous m'écriviez ne se troa?e; mais comme le paquet est un peu gros, et que j'attends Toccasion de le faire venir, s'il y a dans ce que vous me marquies quelque chose qui presse» vous ferez bien de me le répéter ici. SiyCommejele désirois, et comme je le désireencore, vous avez pris le parti de brAler tous mes livres et papiers» j^en suis, je vous jure, dans la joie de mon cœur : mais, si vous les avez conservés, il y en a quelques-uns, je l'avoue, que je neserois pas fâché de revoir, pour remplir, par un peu de distraction, les mauvais jours d'hiver, où mon eut et la saison m'empêchent d'herboriser ; celui surtout qui m'intéresseroit le plus ^eroit le commencement du roman intitulé : Émik et Sophie^ ou ies Solitaires. Je conserve pour cette entreprise un foible que je ne combats pas, parce que j'y trouverois au contraire un spécifique utile pour occuper mes momcns perdus» sans rien mêler à cette occupation qui me rappelât les souvenirs de mes malheurs, ni de rien qui s'y rapporte. Si ce fragment vous tomboit sous la main» et que vous pussiez me l'envoyer» soit le brouillon» soit la copie, par le retour de madame Boy 4b La Tour, cet envoi» je l'avoue» me feroit un vrai plaisir.

Comment va la goutte , comment va l'œil gauche? S'il n'empire pas, il guérira ; et je vois avec grand plaisir, par vos lettres, qu'il va sen-aiblement mieux. Mon cher h6te» que n'avezvous en goût modéré le quart de ma passion pour les plantes I Votre plus grand mal est ce {7oût solitaire et casanier» qui vous fait croire être hors d'état de faire de l'exercice. Je vous promets que» si vous vous mettiez tout de bon à vouloir faire un herbier, la fantaisie de faire un testament ne vous occuperoit plus guère. Que n'ètes-vous des nôtres 1 vous trouveriez dans notre guide et chef» M. de la Tourette, un botaniste aussi savant qu'aimable, qui vous feroit aimer les sciences qu'il cultive. J'en dis autant de M* l'abbé Rosier ; et vous trouveriez dans M. l'abbé de Grange-Blanche, et dans votre hôte, deux condisciples plus zélés qu'instruits, dont l'ignorance auprès de leurs maî-

tres mettroit souvent à l'aise votre amour • propre.

Adieu» mon cher hôte : nous partons demain dans le même carrosse tous les quatre, et nous n'avons pas plus de temps qu'il ne nous en faut le reste de la journée» pour rassembler assez de porte-feuilles et de papiers pour l'immense collection que nous allons faire. Nous ne laisserons rien â moissonner après nous. Je vous rendrai compte de nos travaux. Je vous embrasse. Vous pouvez continuer â m'écrire chez M. Boy de La Tour.

A MADEIfOISBLLB LE VASSCUR, •ont le nom de madenioIseUe Benoii.

Grenoble, ce 25 JniUet à troit beares da matin, 176S.

Dans une heure d'ici» chère amie, je partirai pour Chambéry, muni de bons passe-ports et de la protection des puissances, mais non pas du sauf-conduitdes philosophes que vous savez. Si mon voyage se fait heureusement, je compte être ici de retour avant la fin de )a semaine» et je vous écrirai sur-le-champ. Si vous ne recevez pas dans huit jours de mes nouvelles» n'en attendez plus, et disposez de vous à l'aide des protections en qui vous savez que j*ai toute confiance» et qui ne vous abandonneront pas. Vous savez où sont les effets en quoi consi:stoient nos dernières ressources ; tout est à vous. Je suis certain que les gens d'honneur qui ou sont dépositaires ne tromperont point mes intentions ni mes espérances. Pesez bien toute chose avant de prendre un parti. Consultez madame l'abbesse [*); elle est bienfaisante» éclairée ; elle nous aime» elle vous conseillera bien ; mais je doute qu'elle vous conseille de rester auprès d'elle. Ce n'est pas dans une communauté qu'on trouve la liberté ni la paix : vous êtes accoutumée à l'une, vous avez besoin de l'autre. Pour être libre et tranquille, soyez chez vous, et ne vous laissez subjuguer par personne. Si j'avois un conseil à vous donner, ce seroit de venir a Lyon. Voyez l'aimable Madelon ; demeurez» non chez elle» mats auprès d'elle. Cette excellente fille a rempli de tout

(*) Madame de Nardaillac. abbesse de Gomer-Footalne, abbaye située k pea de distance do château de Trye. O. P.

728 CORRESPONDANCE

point mon pronostic : elle n'avoit pas quinze ans que j'ai hautement annoncé quelle femme et quelle mère elle seroit un jour. Elle Test maintenant, et, grâces au ciel, si solidement et avec si peu d'éclat, que sa mère, son mari, ses frères, ses sœurs, tous ses proches, ne se doutent pas eux-mêmes du profond respect qu'ils lui portent, et croient ne faire que laimer de tout leur cœur. Aimez-la comme ils font, chère amie ; elle en est digne, et vous le rendra bien. Tout ce qu'il restoi t de vertu sur la terre semble s'èire réfugié dans vos deux cœurs. Souvenezvous de votre ami l'une et l'autre; parlez-en quelquefois entre vous. Puisse ma mémoire vous être toujours chère, et mourir parmi les hommes avec la dernière des deux!

Depuis mon départ de Trye j'ai des preuves de jour en jour plus certaines que l'œil vigilant de la malveillance ne me quitte pas d^un pas, et m'attend principalement sur la frontière : selon le parti qu'ils pourront prendre, ils me feront peut-être du bien sans le vouloir. Mon principal objet est bien, dans ce petit voyage, d'aller sur la tombe de cette tendre mère que vous avez connue, pleurer le malheur que j'ai eu de lui survivre ; mais il y entre aussi, je l'avoue, du désir de donner si beau jeu à mes ennemis, qu'ils jouent enfin de leur reste ; car vivre sans cesse entouré de leurs satellites flagorneurs et fourbes est un état pour moi pire que la mort. Si toutefois mon attente et mes conjectures me trompent, et que je revienne comme je suis allé, vous savez, chère sœur, chère amie, qu'ennuyé, dégoûté de la vie.je n'y cherchois et n'y trouvois plus d'autre plaisir que de chercher à vous la rendre agréable et douce : dans ce qui peut m'en rester encore, je ne changerai ni d'occupation ni de goût. Adieu, chère sœur; je vous embrasse en frère et en ami.

sîon de vous renouveler d'ici les amnnctsdc

ma reconnoissance e tde mon respect.Un vojap

presque aussitôt suspendu que commeno^m

me laisse pas espérer de le poosBer bien loio^et

la certitude que les manœuvres qoe je Toudrw

fuir me préviendront partout m'en Ateroit Is

courage, quand mes forces me le donneroieBL

De toutes les habitations qu'on m'a faitToir.ii

maison de M. Faure, qui a rhonneor d'èm

connu de vous, m'a paru celle ci l'on m'io-

roit voulu par préférence, et c'est aussi ceii(

do toutes les retraites (pour me senird^

mot doux) où je pouvois être confiné, celle «i

j'aurois préféré vivre. Quelques incoDTéiiiai

m'Qpt alarmé ; s'ils pouvoientseleverous'ad»

cir, que le mattre de la maison, qai me pan^

galant homme, conservât la même booiiei»-

lonté, et que vous ne dédaignassiez pu, s»

sieur, d'être notre médiateur, je penserwfr

puisqu'il faut bien céder i la destinée, leiK-

leur parti qui me resteroit i prendre seroiiil:

vivre dans sa maison.

J'ose vous supplier, monsieur, si tob* vez pour moi quelques lettres, deiodoirl»» me les faire parvenir ici, où jcsniil^'* Fontaine d*or.

J'ai l'honneur d'être avec respect,*»

AU MÊME

BoiiisoiB.kSiaottn»

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