A M. MO0I.TO
BourgoiD, le 10 octobre 1768.
Vos lettres • monsieur, me sont parvenues. Je ne répondis point à la première, parce que vous m*annonciez votre prochain départ de Genève ; pais j'y crus voir de votre part la continuation d'une amitié à laquelle je serai toujours sensible» et j'y trouvai la clef de bien des niystères auxquels depuis long->temps je ne comprenois rien. Cela m'a fait rompre, un peu imprudemment peut-^ire, avec des ingrats dont j'ai plus à craindre <|u'à espérer, après m*étre perdu pour leur service; mais mon horreur pour toute espèce de déguisement augmente avec l'effet de ceux dont je suis la vie* time. Aussi bien, dans l'état où Ton m'a rédoit, je puis désormais être franc impunément ; je n'en deviendrai pas plus misérable.
J'ignore absolument ce que c'est que le château de Lavagnac, à qui il appartient, sur quel f)icd j'y pourrois loger, s'il est habitable pour moi, c est*à-<lire, à ma manière, et meublé ; eo un mot tout ce qui s'y rapporte, hors le peu que vous m*en dites dans votre dernière lettre, et qui me parott très-attrayant. Goin- «iet ne m*eu a jamais parlé, et cela ne m'étonne guère. Votre courte description du local est charmante. Vous m'offres de m'en dire davantage, et même d'aller prendre des éclaircisscmens sur les lieux. Je suis bien tenté de vous prendre au mot : car aller habiter un si beaitlieu, moiquin'aid'asilequ'aucabaret; voua voir en passant; être voisin de M. Venel, pour lequel j'ai la plus véritable estime : tout cela m'attire assez fortement pour me déterminer probablement tout-à-fait, pour peu que les convenances dont j'ai besoin s'y rencontrent. A l'égard du profond secret que vous me pri>mettez, vous n'en êtes plus le maître ; ne laissez pourtant pas de le garder autant qu'il vous sera possible ;je vous en prie instamment, puisc|uc votre lettre a été ouverte, quoique celle
qui lui servoit d'enveloppe ne l'ait pas été. Aviif au lecteur.
J'apprends avec le plus vrai plaisir que votre voyage a été salutaire ii la santé de madame Moultou : mou empressement de vous voir est encoreaugmentéparledésird'êtreconnud'elle, et de lui agréer. Si je n'obtiens pas qu'elle approuve votre amitié pour moi, et qu'elle en suive l'exemple, je réponds au motnsque ce ne sera pas ma foute ; mais comme je désire m'arrêter un peu à Montpellier pour voir M. Gouait et le Jardin des Plantes, je ne logerai pas cbée vous. Je vous prierai seulement de me chercher deux chambres dans votre voisinage , et qui n'empêcheront pas, si je ne vous importune point, que vous ne me voyiez cfaear vous presque autant que si j'y logeofs , à eondition que vous ne fermerez pour cela votre porte â personne : les sociétés bonnes pour vous seront sûrement très-bennes pour moi ; et si je ne suis pas bon pour elles, ce ne sera pas la fente de ma volonté.
Vous savez sûrement que ma gouvernante, et mon amie et ma sœur, et mon tout , est enfin devenue ma femme. Puisqu'elle a voulu suivre mon sort et partager toutes tes misères de ma vie, j'ai dû fetre au moins que ce fût avec honneur. Vingt-cinq ans d'union des cœurs oiit produit enfin celle des personnes. L'estime et la confiance ont formé ce lien. S'il s'en formoit plus souvent sous les mêmes auspices, il y en auroit moins de malheureux. Madame Renou neserapointrornementd'uncercle,et les belles dames riront d'elle sans que cela la fJiche ; mais elle sera , jusqu'à la fin de mes jours, la plus douce consolation , peut-être Tunique d'ua homme qui en a le plus grand besoin.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
Vous pouvez m'écrire en droiture à M. Renou, à Bourgoin en Dauphiné.
A M. LAUACD.
BourgoiD, le 25 octobtu IMS*
J*ai, monsieur, votre lettre du 45 et les aiH très. Je ne vous ferai point d'autres reinérdmens des peines que je vous donne que d'en profiter ; il en est pourtant que jevoudroîsvous éviter, comme celle des duplicata de voslettres
CORRESPONDANCE
qae vous prenez inutilement , putsqu^il est de la dernière évidence que si Ton prenoit le parti de supprimer vos lettres, on supprimeroit encore plus certainement les duplicata.
Je sens l'impossibilité d exécuter mon projet : vos raisons sont sans réplique ; mais je ne conviens pas qu'en supposant cette exécution possible, ce soroit donner plus beau jeu à mes ennemis ; je suis certain de ne pouvoir pas plus éviter en France qu'en Angleterre de tomber dans les mains de leurs satellites ; au lieu que les pachas ne se piquant pas de philosophie, et n*étant que médiocrement fnalans, les Machia- Vels et leurs amies ne disposeroient pas tout-àfait aussi aisément d'eux que de ceux d'ici. Le projet que vous substituez au mien, savoir, celui de ma retraite dans les Cévennes, a été le premier des miens en songeant à quitter Trye ; je le proposai à M. le prince de Conti , qui s'y opposa et me força de l'abandonner. Ce projet eût été fort de mon goAt, et le seroit encore ; mais je vous avoue qu'une habitation tout à fait isolée m'effraie un peu depuis que je vois dans ceux qui disposent de moi tant d'ardeur à m'y confiner. Je ne sais ce qu ils veulent faire de moi dans un désert ; mais ils m'y veulent entraîner à toute force, et je ne doute pas que ce ne soit l'une des raisons qui les a portés à me chasser de Trye , dont l'habitation ne leur paroissoit pas encore assez solitaire pour leur ob« jet, quoique le vœu commun de son altesse, de madame la maréchale , et le mien , fût que j*y finisse mes jours. S'ils n'avoient voulu que s'assurer de moi, me diffamer à leur aise, sans que jamais je pusse dévoiler leur trame aux yeux du public, ni même les pénétrer, c'éioit là qu'ils dévoient me tenir, puisque, maîtres absolus dans la maison du prince Où il n'a luimême aucun pouvoir, ils y disposoienl de moi tout à leur gré. Cependant, après avoir tâché de me dissuader d'y rentrer et de me persuader d'en sortir, trouvant ma volonté inébranlable, ils ont fini par m'en chasser de vive force par lesmainsdusacripaniquelemattreavoitchargé de me protéger, mais qui se sentoit trop bien protégé ici, même par d'autres, pour avoir pear de désobéir. Que me veulent-ils maintenant qu'ils me tiennent tout-à-fait? Je l'ignore: je sais seulement qu'ils ne me veulent ni à Trye, m dans une ville, ni au voisinage d*aucun ami.
ni même au voisinageile personne, eiqo'iltn veulent autre chose encore que simplement de s'assurer de moi. Convenez qae voili deqoci donner à penser. Comment le prince neprotégera-t-il ailleurs s'il n'a pu me protéger diiM sa maison même? Que deviendrai-je danse»
montagnes si je vais m'y fourrer sans prélimi. naire, sans connoissance, et 6Ûr d'être, cooin; partout, la dupe et la victime du premier fourt' qui viendra me circonvenir? Si nous preoii^ des arrangemens d'avance, il arrivera ce q^ est toujours arrivé, c'est que M. le prince è Conti et madame la maréchale ne pouvamlr cacher aux machiavélistes qui les entooreit et qui se gardent bien de laisser voir leursiisseins secrets, leur donneront le plus beao,<^ du monde pour dresser d'avance iearsbtii^ ries dans le lieu que je dois habiter. Je sa: attendu là comme je Tétois à Grenoble, d comme je le suis partout où l'onsaitqoejeTS aller. Si c'est une maison isolée, UdxMÉ sera cent fois plus commode : ilsD'aoniti corrompre que les gens dont je dépeodraippf tout et en tout. Si ce n'étoi t que pourie^ ner, à la bonne heure, et très-pefff'iv/wi^. Mais c'est pour autre chose, conMJew Tai prouvé ; et pourquoi ? Je ri^<Rt>(T m'y perds; mais convenez que ledoiiii<Â pas attirant.
Voilà, monsieur, des considératioBii{%i' vous prie de bien peser, à quoi j'ajootebifr commodités infinies d'une habitation isolé^pun étranger, à mon âge et dans mon êtai dépense au moins triple , les idérs tem^^ auxquelles je dois être en proie, ainsi séqwt du genre humain, non volontairemeotetK goût, mais par force et pour assouvir la r^ de mes oppresseurs : car d'ailleurs je voosja^ que mon même goût pour la solitude est piaugmenté que diminué par mes infortones: que,si j'étois pleinement libre et maiire(iev^^ sort, jechoisirois la plus profonde retraite p^^i y finir mes jours. Bien plus, une captifiiè^ clarée n'auroit rien de pénible et de iristef^i moi.Qu'on me traite comme on voudra,poBf^ que ce soit ouvertement je puis tout scé sans murmure; mais mon cœur ne peatt^ aux flagorneries d'un sot fourbe qui seff^i» parce qu'il est faux. J'étois tranquille auxcîi loux dos assassins de Molirrs, et ne puis'^^
■ai phrasos des admirateurs de Grenoble. Il faut vous diréencore que ma situation pré- ■eote est trop désagréable et violente pour que je ne saisisse pas la première occnsion d'en sortir ;ainsi des arrangemens d'une eiéculion f Ijnée ne peuvent jamais être pour moi des gagemens absolus qui m'obligent à renoi aui ressources qui peuvent se présenter d l'intervalle. J'oi dû, monsieur, entrer avec v ' dans ces détails, auxquels je dois ajouter ' l'espèce de liberté de disposer de moi, que mrs ' ressources'me laissent, n'est pas illimitée, que ' ma situation la restreint tous les jours, que je 1' De puis former des projets que pour deux ou ^ trois années, passé lesquelles d'autres lois or- ' donneront de mon sort et de celui de ma com-
I pagne; mais l'aveniréloigné ne m'a jnmaisef-
II - Frayé. Je sens qu'en général, vivant ou mort, il le temps est pour moi ; mes ennemis le sentent v aussi, et c'est ce qui les désole : ils se pressent al de jouir de leur reste ; dès maintenant ijs en • ont trop fait pour que leurs manœuvres puifr- „ sent rester long-temps cachées; et le moment ij, qui doit les mettreen évidence sera précisément ^ celui où ils voudront les étendre sur l'avenir. ^ , Vous êtes jeune, monsieur; souvenez-vous de
, ^ la prédiction que je vous fais, et soyci titt que vous la verret accomplie. Il me reste maintenant à vous dire que, prévenu de tout cela, vous pouvcE agir comme votre cœur vous inspirera, et comme votre raison vous éclairera ; ^ plein de couGancc en vos sentimens et eu vos '* lumières, certain que vous n'êtes pas homme à servir mes intérêts aux dépens de mon honneur, je vous donne toute ma confiant». Voyez ' madame la maréchale; la mienne en elleest '- toujours la même. Je compte également et sur SCS bontés et sur celles de H. le prince de Cunli; '• mais l'un est subjugué, l'autre ne l'est pas; et >' je ratiHc d'avance tout ce que vous résoudrez " iivec elle, comme fait pour mon plus grand ' bien. A l'égard du titre dont vous me parlez, ' je tiendrai toujours à très-grand honneur d'ap- •' panonirà S. A. S., et il ne tiendra pas à moi de le mériter ; mais ce sont de ces choses qui : s'acceptent, etqui ne se demandent pas. Jena t suis pascncore i la fin de mon bavardage, mais ;' je suis à lafin démon papier; j'ai pourtant ent cote à vous dire que l'aventure de Thevraiin a ï produit sur moi l'effet que vous désiriez. Je me
trouve moi-même fort ridicule d'avoir prisa
cœur une pareille afhire, ce que je n'aurois
pourt.nnt ps fait, je vous jure, si je n'eusso
étS sttrque c'élott undrAleaposté.Jedésirois.
' vengeance assurément, mais pour ma
ju'on dévoilât ses instigateurs : on ne
oulu, soit; il en vtendroit mille autres
ednigncrois pas même répoudre à ceux
n parleroient. Bonjour, monsieur; jo
..— .ibrassede tout mon cœur.
P. S, J'oubliois de vous dire que mon chamoiseur est bien le cordonnier de H. de Tanley ; il apprit le métier de chamoiseur à Yverdun apr^ sa retraite. J'ai fait bire en Suisse des informations, avec la déposition juridique et légalisée du cebarctier Janin,
BoorGolD, 1« SO octobre 1768
Voici, j'espère, la dernière fois que j'aurai à vous parler du sieur Thevcnin, dont je n'entends plus parler moi-même. Après les preuve» péremptoires que j'ai données à U. de Tonnerre de la fourberie de cet imposteur, il en a bien fallu convenir à In fin, et il m'a offert de le punir par quelques jours de prison, comme si ie but de tous les soins que j'ai pris et que j'ai donnés à co sujet, étoit le chfltiment de ce misérable. Vous croyez bien que ja n'ai pas accepté.L'impoateurétantconvaincu, rien nétoit plus aisé que de le faire parler et de remonter peut-être à la source de ce complot profondément ténébreux dont je suis la victime depuis plusieurs années, et dont je dois l'être jusqu'à ma mort. Je me le tiens pour dit; et prenant enfin mon parti sur les manœuvres des hommes, je les laisserai désormais ourdir et tramer leun iniquités, certain, quoi qu'ils poissent fiiire que le temps et la vérité seront plus fortsqu'eu:^ Ce qu'il me reste de toute cette affaire est un
idre souvenir des soins que mes amis ont bien voulu se donner eu cette occasion, pour confondre l'imposture, et je suis en particulier très-sensiblfl à l'activité de M. Guyenet , dontje n'avois pas le mêmedroit d'en attendre, et avec qui je n'étoia plus eo relation. J'ap prends qu'il commence à se ranger,et je m'en réjouis de tout mou cœur, )H>ur le bmihcur de
GORItESPONDANCE.
»M excclleril« petite fi'inine et le.sien.Je finis, iiiun cher liûie, un peu à Isi bAte, en vousembrauant nu nom de ma fuminc et au mien. J'enibiasse U. Jeannin.
* M. LIIUAIID.
B4HirgalD, le 1 noTEmbr
Depuis la dernière lettre, monsieur, que je vous ai écrtti-, et dont je n'ai pas encore la ré- |>onse, j'ai reçu de M. le duc de Choiseul un pasie-port que je lui avois demandé poursurlir du royaume, il y a près de six semaines, et auquel je iie simgeois plus. Mo seniani de plus en plus dans l'abwlue nécessité de me servir de ce passe-pon, j'ui délibéré, dans la cruelle extrémité où je me trouve, et dans la saison où nous sommes, sur l'usage que j'en ferois, ne voulant ni ne pouvant le laisser écouler comme l'autre. Vous serez éionné du résultat de ma délibération, faite pourtant avec tout le poids, tout le sang-fruid, loute la réflexion dont je sois capable; c'est de retourner en Angleterre, et d'y aller finir mes jours dans ma solitude de WouttoM, Je croiscotte résolution la plus sage que j'aie prisée» ma vie, et j'ai, pour un des garons de sa solidité, l'horreur qu'il m'a fallu surmonter pour la prendre, et telle qu'en cet instant même je n'y puis penser sans frémir. Je lie puis, monsieur, vous en dire davantage dans iino lettre, mais mon parti est pris, et je m'y sens inébranlable, â proportion de ce qu'il m'en a coûté pour le prendre. Voici une lettre qui s'y rapporte, et à laquelle je vous prie do vouloir bien donner cours. J'écris à M. l'ambassadeur d'Angleterre, mais je ne sais s'il est àParis. Vous m'obligeriez de vouloir bien vous en informer; et, si vous pouviez même parvenir à savoir s'il a reçu ma lettre, vous Feriez une bonne œuvre de m'en donner avis; car, tandis que j'attends ici sa réponse, mon passo-port s'écouie et le temps «st précieux. Vous étos trop clairvoyant pour ne pas seutircombien il m'importe que la résolution que je vous commuaique, demeure secrète sans eicepiion : toutefois je n'exige rien de tous que ce que la prudence et votre amitié en exigeront. Si M. l'ambuttdeur d'Angleterre ébruite ce dessein, c'est HnUitrecbose,etd'ailleunjcucreu puis em-
pêcher. En prenant mon parti sur ce point, in seiitezqueje l'ai pris sur tout II ^ntG.]cqllill^ rai ce continent, comme je qniufroi) \f wjwn lie la lune. L'autre foia.cen'èloitpailainhit Jiosc; j'y laissois des atlachemeos, j'y ctdim lisser des amis. Pardon, moniieur; nmjr >arle des anciens. Vous seniei qae In sweaux, quelque vrais qu'ils soient, ne liisseii lascesdéchtremensdecœurquilerontui^f durant toute la vie, par la rupture de li ^} douce habitude qu'il puisse contracter. T«w> mes blessures saigneront, j'en coQvitnt.le mit de mes jours; mais mes erreur), du imh, sont bien guéries; li cicatrice est faite de (i c6té-là. Je voua embrasse.
BaDTEolD, le s wneiilM m
Vous avez fait, cherMoulton,uiiRpc>t'^ tous vos amis et tous les honnéictEI»s(l""*' pleurer avec vous, et j'en ai fait unepaniaim dans votre digne p6re par les sentimmi^i'i m'bonoroii, et dont tant de fauxiK^/i suis la victime, m'ont bien faitconmitey' C'est ainsi, cher lloultou, que je mem*''lail duns lousceux qui m'aiment, tiDdiiit«M qui me haïssent etmetrahissentseablnir»
ver dans l'ftgeet dans les années une m'"' vigueur pour me tourmenter. Je vomenu»'*" | de ma perte au lieu do parler de la tAtre;i>':' la véritable douleur qui n'a pointdecoDSOl»' ne sait guère en trouver pour aairui;oi^ sole les indilférens, mais on s'afBigeaiK' amii. II me semble que sij'étoisprèi de <o6 que nous nous embrassassions, que noi'^P rassions tous deux, sans nous rieo dire, n cœurs se seroient beaucoup dit.
Cruel ami, que de regrets vous me prt(*" dans votre description de Lavagnac I Hfli'^ beau séjour éioit l'asile qu'il me fallmt;)!* rois oublié, dans un doux repos, lesetints* ma vie ; je pouvoit espérer d'y trouwefh* paisibles jours, et d'y attendre sam in|Hi>W| la mort qu'ailleurs je désirerai ssns ce«-' est trop tard. Lo fatale destinée qui m'e»!"'* ordonne autrement de mon sort. Sij'«""
été le maître, si le prince lui
maître chez lui, je oe serois jsmai) m
le eût ((il'
Tryo dont il n*avoit rien éparf[né pour me rendre l^séjour agréable. Jamais prince ncn a tant fait pour aucun particulier qu'il en a daigné faire pour moi 1 « Je le mets ici à ma place, » disoit-il a son ofâcier; je veux qu'il ait la » même autorité que moi, et je n'entends pas » qu'on lui ofFre rien, parce que je lelais^mai- I tre de tout. » II a môme daigné me venir voir plusieurs fois, souper avec moi tète à tète, me dire, en présence de toute sa suite , qu'il venoit exprès pour cela : et, ce qui m*a plus touché que tout le reste, «'abstenir même de chas* ser, de peur que Iç motif de son voyage ne fût équivoque. Eh bienl cher Moultou, malgré SOS soins, ses ordres les plus absolus, malgré le désir, la passion, j'ose dire, qu'il avoit de mé rendre heureux dans la retraite qu'il m'avoit donnée, on est parvenu à m*en chasser, et cela par des moyens tels que Ihorriblc récit n'en sorty'a jamais de ma bouche ni de ma pltime. Son altesse a tout su> et n'a pu désapprouver ma retraite; les bontés, la protection, rami'* tié de ce grand homme, m'ont suivi dans cette province, et n'ont pu me garantir des indignités que j'y ai souffertes. Voyant qu'on ne me laisscroii jamais en repos dans le royaume, j'ai résolu d'en sortir ; j'ai demandé un passe-port à M. de Choiseul qui, après m'avoir laissé long-temps sans réponse, vient enfin de m'envctycr ce passe-port. Sa lettre est très- polie, innis n'est que cela ; il m'en avoit écrit auparavant d'obligeantes. Ne point m'inviter à ne pas faire usage de ce passe-port, c'est m'inviter en quelque sorte à en faire usage. 11 ne convient pas d'importuner les ministres pour rien. Cependant depuis le moment où j'ai denmndé ce passc-portjusqu'à celui oii je l'ai obtenu , la saison s'est avancée, les Alpes se sont couvertes de glace et de neige ; il n*y a plus moyen de songer à les passer dans mon état. Mille considérations impossibles a détailler dans une lettre m'ont forcé à prendre le parti le plus violent, le plus t^rribleauquel mon cœur pût jamais se résoudre ; mais le seul qui m'ait paru me rester ; c'est de repasser en Angleterre, et d'aller finir mes malheureux jours dans ma triste sohtudo do WoQilon , où , .depuis mon dépari , te propriétaire m'a souvent rappe!é par force cnjoleries. Je viens de lui' écrire en conséquence de cette résolution ; |'ai
«lêmc écrit aussi à Pambassadeur d'Angleterre^ Si ma proposition est acceptée, comme elle le sera infailliblement, je ne puis plus m'en dédire , et il faut partir. Rien ne peut égalrr i'iiorreur que m'inspire ce voyage : mais je ne vois plus de moyen de m'en tirer sans mériter des reproches; et à tout Age, surtout au mien, il vaut mieux être malheureux que coupable.
J'auroisdoublement tort d'acheter pour rien de répréhensiblo le repos du peu de jours qui me restent à passer ; mais je vous avoue que ce beau séjour de l^vagnac, le voisinage de M. Venel, l'avantage d'être auprès de son ami, par conséquent d'un honnête homme, au lieu qu'à Trye j'étois entre les mains du dernier des malheureux» tout cela me suivra en idée dans ma sombre retraite, et y augmentera ma misère pour n'avoïr pu faire mon bonheur. Ce qui me tourmente encore plus en ce moment, est une lueur de vaine espérance dont je vois l'illusion, mais q«i m'inquiète malgré que j'en aie. Quand mon sort sera parfaitement décidé, et qu'il ne me restera qu'à m'y soumettre, j'aurai plus de tranquillité. C'est, en attendant, un grand soulagement pour mon cœur d'avoir épanché dans le v6tre tout ce détail tf% ma situation. Au reste, je suis attendri d'ima* ginervos dames, vous, et M. Venel, faisant ensemble ce pèlerinage bienfaisant, qui mérite mieux que ceux de Lorette d'être mis au nom<bre des œuvres de miséricorde. Recevex tous mes plus tendres remerctmens^et ceux do ma femme ; faites agréer ses respects et les miens à vos dames. Nous vous saluons et vous em-^ brassons l'un et l'autre de tout notre cœur.
P. S. J'ai proposé l'alternative de l'Angle terre, et de Minorque , que j'aimerois mieux à cause du climat. Si ce dernier parti est préféré , ne pourrions-nous pas vous voir avanl mon départ, soit à Montpellier, soit à Marseille? *
Autre P. S. Si j'avqis reçu votre lettre avant le départ des miennes, je doute qu'elles lussent parties.
A M. I«AUAtln.
Donrgofn, le 7 iioye rnlire I7b*8.
Depuis ma dernière lettre , monsieur, ijai,
CORRESPONDANCE
reça d'un ami rinclusc , qui a fort angmcnté mon regnet d'avoir pris mon parti si brusquement ; la sîtuaiion charmante de ce château lie Lavagnac, le maître auquel il appartient, rhonnéte homme qu'il a pour agent, la beauté, la douceur du climat, si convenable à mon pauvre corps délabré» le lieu assez solitaire pour être tranquille, et pas assez pour être un désert; tout cela • je vous l'avoue, si je passe en Angleterre ou même à Mahon, car j'ai proposé l'alternative, tout cela, di»-je, me fera souvent tourner les yeux et soupirer vers cet agréable asile, si bien fait pour me rendre heureux si l'on m'y laissoiten paix. Mais j'ai écrit: si l'ambassadeur me répond hoimêtement, me voilà engagé; j'aurois l'air de me moquer de lui si je chaugeois de résolution ; et d'ailleurs ce seroit, eu quelque sorte , mai'qiier peu d'égard pour le passe-port que M. de Choiseul a eu la bonté de m'envoyer à ma prière. Les ministres sont trop occupés, et d'affaires trop importantes, pour qu'il soit permis de les importuner inutilement: d'ailleurs, plus je «egardeautapr de moi , plus je vois avec certitude qu'il se brasse quelque chose, sans que je puisse deviner quoi. Thevenin n'a pas été aposté pour rien : il y avoit dans cette farce ridicule quelque vue qu'il m'est impossible de pénétrer; et, dans la profonde obscurité qui m'environne, j'ai peur au moindre mouvement de faire un faux pas. Tout ce qui m'est arrivé depuis mon retour en France, et depuis mon départ de Trye, me montre évidemment qu'il n'y a que M. le prince de Conti, parmi ceux qui m'aiment, qui sache au vrai le secret de ma situation,etqu'ila fait tout cequ'il a pu pour la rendre tranquille sans pouvoir y réussir. Cette persuasion m'arrache des élans de reconnoissance et d'attendrissement vers ce grand prince , et je me reproche vivement mon impaticnéeau sujet du silence qu'il a gardé sur mes 'deux dernières lettres; ear il y a peu de temps qae j'en ai écrit à son altesse une seconde, qu'elle n^a peut-être pas plus reçue que la première : c'est de quoi je désirerois extrêmement d'être instruit. Je n'ose en ajouter une pour elle dans ce paquet , d» peur de le grossir au i*CM<ii de donner dans la vue ; mais si, dans ce montent critique, vous aviez pour moi la charité de vous présentera son audience, vous me
rendriez un office bien signalé de rinformerile ce qui se passe, et de me faire parremr m avis, c'est-à-dire ses ordres; car, dans tooice que j'ai fait de mon chef, je n'ai fait que des sottises, qui me serviront au moini de Ipçnw à lavenir, s'il daigne encore w mêler de mi. Demnndez-lui aussi de ma part, je tous ^. plie, la permission délai écrire désormais sow votre couvert, puisque sous le sien mes leitra ne passent pas.
La tracasserie du sieur Thevenin est eé terminée ; après les preuves sans réplique i)» j'ai données à M. de Tonnerre de l'inipostn de ce coquin, il m'a offert de le panirpar^ ques jours de prison. Vous sentez bien quee'tii ce que je n'ai pas accepté, et que ce n'est ;« de quoi il étoit question. Vous ne saunez iio;ginerie^. angoisses que m'a données cette S'il!? affaire, non ponr ce misérable k qui je ùm pas daigné répondre, mais pour ceuxqoifk aposté, et que rien n'étoit plus aisé qoe de o^^ mnsquer, si on l'eût voulu : rien nein'asiieEi fait sentir combien je suis inepte et béteenp reil cas, le seul, à la vérité, de cetiei^râ je me sois jamais trouvé. J'étoisi2ne.ansterne, presque tremblant ; je ne sx^m^ je disois en questionnant iïmpostoor;»^.
tranquille et calme dans ses absurdes ise»^ ges, portoit dans l'audace du crime tonUl> parence de la sécurité des innocens.Aot^'^ j'ai fait passer à M. de Tonnerre l'arrèurprimé concernant ce misérable, qu'an aniEi' envoyé, et par lequel M. de Tonnerreapaï ^ I que ceux qui avoicnt mis cet homme tîip avoient su choisir un sujet ^xpérîdiciitéd^' ces sortes d'affaires.
Je ne me trouvai jamais dans des ombarrri pareils à ceux où je suis, et jamais je ne n^er tis plus tranquille. Je ne vois d'aucun (^»(éE^ espoir de repos ; et, loin de me désespèf' mon cœur me dit que mes maux tonehi^rii leur fin. Il en seroitbien tempSjjevouSimr Vous voyez, monsieur, comment je votisèi'i comment je vous charge de mille soins, o^" ment je remets mon sort en vosn)nii»sctâ^J soul.i6i vous n'appelez pas cela de la coîjfc^' et|fe l'amiti^aussi bien que de t'im[>ortb9i >et de l'indiscrétion peut-être, vousavwN '^vous embrasse de tout mon cœur.
A M. DB Sàinr-GEBMàlN (*).
9 novembre 1768.
Je n*ai pas, monsieur, l'honneur d*ètre connu de vous, et je sais que vous n'aimez pas
(*; IlKii V Appendice aux Confessions (tome !•'. page S5(), nous avons fait connoUre In principales circonstances de Ja liaison qui s'établit à Bourgoin entre Rousseau et U. de Saint- Germain, et ce qni en est résulté. Nous avons dit qu'un manuscrit noosaTOit été communiqué, contenant treize lettres de Rousseau à M. de Saint -Germain, outre une Introduction et une A'o/ice faites par ce dernier k l'appui de celte correspondance. L'Appendice offre la substance de l'Introduction, et nm» n'avons pas à y revenir. Quant k la notice, elle n'est pas lungiie. et les faits qu'elle contient, intéressants sous plus d'un ra()porl, nous décident à la rapporter Ici presque tont entière. « .... Les iiersonncsclainroyantes qui ont suivi et vu de près m. Rousseau, en le bLImaot dans ses écarts envers ceux qu'il nfçardoit comme ses persécuteurs, découvroient en lui un amour pour ses semblables dont on trouveroit peu d'exemples... S»n Ame bienfaisante lui enlevoit Je nécessaire pour soulager Ic^ inallienreux, rt le faisoit malade pour lesmanx d'autrol. En voici quelques traits dont U . de Saint-Germain ( c'est lui qui parle ainsi en Uerce personne) t été témoin.
» u. Rousseau, présent à la cbute d'un échafaud snr lequel étoit un maçon qui fut blessé grièvementj courut i lui, le fit porter dans son auberge, et lui fit donner tons les secours possibles. S'aperoevant quelque temps après que. malgré ses soins et une grosse dépense, cet homme n'étoit ni pansé ni soigné cofnme II auroit dû l'être, il écrivit à U. de Saint-Germain pour le prier de s'employer auprès du directeur de l'hdpital de Bourgoin, Jifin qu'il y fût reçu et recommandé, offrant de payer i cette maison, fondée seulement pour les pauvres malades du lieu, tout ce qu'il en pourroit coAter pour guérir cet étranger. Le directeur de i'bdpital ry Cl entrer, et après que ce maçon fat p.-ufaitement guéri, il alla remercier son bienfaiteur. Itt. Rousseau sortit de suite pour payer le directeur, qui lui dit étr» suiibfait. rersnadé que y. de Saint-Germain avoit payé. Il vint 1" trouver et se plaindre de ce qu'il lui et'it enlevé un bien » lui qu'il réclarooit. M. de Saint-Germain eut beau dire, M. Ilonssean voulut absolument payer la moitié de ce qu'avoit ri-çii riidpiial.
M Un incendie consuma la maison d'un paysan où l'on nepnt rien «anver. il. Rousseau en fut malade; il envoya chercher riiire'idié, lui donna un louis et lui lit prendre cliez son bouiars/;f r le pain dont il auroit besoin pour lui et ^a famille jusqu'à U récdite prochaine. Le paysan lui répondit : Upnsieur. il vous en Coûtera moins de nous faire donner quelques mesures de seiglo i U. Ronssean fit fournir pendant six mois tout le seigle dotii celle famille eut besoin.
» Sa bourse ne fut jamais fermée aux malheureux ; on ne iCHt. comprendre qu'avec une aus^i médiocre fortune, cet loukine. desintéressé Jusqu'au blâme, pAt donner autant. Periuunc à l4 vérité ne fut plus sobre que lui et n'eut moiiu de t)csoin, ne fut plus propre et n'usa moins.
» Bl. de Saint-Germain, accompagné d'nne antre penonne, fut visiter M. Rousseau qui s'étoit retiré à la campagne. Peu \prùê leur arrivée un homme vint frapper à la porte. M. Rous- «au se lève, lui ouvre, et lui dltderevenir. L'homme insista en [ifiûnt (fu'il venolt de loin, et qu'il avait besoin de son argent. J(»rs il le fit entrer, et ces deux messieurs virent sept ou huit rf croens de différente taille que cet homme apportuit. M.Rous- Mii lui demanda ce qu'il lui faUoit, il répondit dix-huit francs; s lui furent payés. Voyant «luccea messieurs s'étoient aperçus : ce ciii'il vouloitleurcacbcr, 11- Rousseau leur dit: C'est une rifillt; qui n'est pas vétuc; il ne fautes cpito que de donner n/il M»»atrc sous ou un petit ^cn 1é l'inq oitimitc d'i;n iiau^re
mes opinions; mais je sais que vous êtes un brave militaire, nn gentilhomme plein d'honneur et de droiture, qui a dans son cœur hi véritable religion, Celle qui fait les gens de bien ; voilà tout ce que je cherche. On ne séduit pas M. de Saint-Germain, on rintimide encore moins ; passez-moi, monsieur, la familiarité du terme : vous êtes précisément l'homme qu*il mo faut.
J aurois, monsieur, à mettre en dépôt dans le cœur d'un honnête homme des confidences qui n'en sont pas indignes, et qui soulageroient le mien. Si vous vouioz bien être ce généreux dépositaire, ayez la bonté de m*assigner chez vous rheure et le jour d'une audience paisible, et je m'y rendrai. Je vous préviens que ma con6ance ne sera mêlée d*aucune indiscrétion ; que je n'ai a vous demander ni soins, ni conseils, ni rien qui puisse vous donner la moindre peine ou vous compromettre en aucune façon : vous n'aurez d'autre usage à faire de ma confidence que d'en honorer un jour ma mémoire, quand il n'y aura plus de risque à parler. Je ne vous dis rien de mes seniimens pour voa#, mais je vous en donne la preuve.
ce soit remplir les obligations de la charité. U faut chcrch'-r le besoin où il est...... etc.
D P.'Urrolt-on croire que II. Rousseau, avec des sentiments pareil», soutenus par une pratique habituelle, ait pu être nu empoisonneur, un fripon? U est cependant vrai qu'au sujet fie son goât pour la recherche des plantes, il a été taxé d'y chercher du poison, et qu'on a cité un homme sur lequel on prêtent doit qu'il en avoit fait l'essai, parce qu'il monnit<lans les douleurs d'une colique néphrétique, malgré tous les secours itiic lui procura M. Rousseau. Oldigé de subir une coufroi.tatiou avec un ouvrier, Il confondit cet imposteur qui disoit luiatolr prêté, à NencliAtel, neuf francs» que M. Rousseau n'avoil jamais voulu lui rendre...
» Un fermier qui avoit fourni pendant quinze mo s^ M. Roii»seau dos œufs, du beurre, du fromage» qui toujours en avoit lié payt' beaucoup an deU de ce que fa chose valolt, et «lUi f-n outre avoit reçu < e lui ainsi que sa (aniilie, mille bienfaits eut Tmgt-atitude et la mauvaise? foi de lui envoyer un mémoire i}ufi ce fermier affirnioit lui être dî>, et ne lui avoir pa« été payé pir H. Rousseau avant son départ. Cette demande, vérfiée pur y. de Sdint Germain, fut prouvée fausse.
» Une fenune de chambre, prétendant à l'esprit, fatiguoit M. Rousseau par den visites continuelles ; fuiieusn de re qu'il l'avoit chassée de chf z lui. c!le ditqti'ii l'a\oit voulu violer, et ce bruit se répandit partout.
» Tous ces évéueuienfs. quaipic fâohcuv, n'juroient pas dil affecter M. Rousseau au point où il l'étuit, encore moins lui persuader que es caIonmiesgr06^icr€sétoicnl l'ouvragr deses ennemis i autant ft plaindre qnlT blâmer. Il étoir, par sa sens biiité et par sa méfiancei son pins plus crnel ennemi à
lui-même..., etc. »
CORRESPONDANCE