A H. LE COHTE DE TONNERRE
en lui envoyant récrit suivant.
Bourgotn, le 9 novembre 1768.
Monsieur,
J'ai l'honneur de vous envoyer ci-jointe la déclaration juridique du sieur Jeannet (*), cabaretier des Verrières» relative à celle du sieur Thevenin. De peur d*abuser de votre patience, je m'abstiens de joindre à cette pièce celles que j'ai reçues en même temps, puisqu'elle suffit seule à la suite des preuves que vous aVez déjà pour démontrer pleinement, non l'erreur, mais Tiniposture de ce dernier. Je n'aurois assurément pas en l'indiscrétion de vous importuner de cette ridicule affaire, si le ton décidé sur lequel M. Bovier se faisoit le porteur de parole de ce misérable, n'eût excité ma juste indignation. Vous m*avez fait l'honneur de me marquer, qu'après ce qui s'est passé, mon prétendu créancier se tiendra pour dit qu'il ne sauroit se flatter de trouver en moi son débiteur. Voilà, monsieur le comte, de quoi jamais il ne s'est flatté, je vous assure ; mais il s'est flatté, premièrement, de mentir et m'avilira sonaise; puis, après avoir dit tout ce qu*il vouloit dire, et n*ayant plus qu'à se taire, de se taire ensuite tranquillement ; et s'il étoit enfin convaincu d*ôtre un imposteur, de sortir néanmoins de cette affaire, confondu, très-peu lui importe, mais impuni, mais triomphant. Pour un hommequi parott si béte, je trouve qu'il n a pas trop mal calculé.
Je vous supplie, monsieur, de vouloir bien ordonner, à votre commodité, que les deux pièces ci-jointes me soient renvoyées avec la lorire de M. Roguin. Je sens que j*ai fort abusé, liaus celte occasion, de la permission que vous m'avez donnée de faire venir mes lettres sous votre pli. Je serai plus discret à l'avenir; et si iumpunité du premier fourbe en suscite d'autres, elle me servira de leçon pour ne m'en plus tourmenter.
J'ai l'honneur, monsieur le comte, de vous assurer de tout mon respect.
Déclaraiion Juridique du sieur Jeannet.
L'an 1768, et le dix-neuvième jotfr du mois
(*) Ce Jébnnet eit nommé Janin dans les lettre» précédente»: c'est sans doute une erreur de Kousscau. qui a volt élé mal iiifomié. U. t.
de septembre, par-derant noble et prudent Charles-Augusle du Terraux, bourgeois de Neuchàtel etdeRomaiii-Motiers,maire puur sa majesté le roi de Prusse, notre souverain prince et seigneur, en la juridiction des Verrières, administrant justice par jour extraordinaire, mais aux lieu et heure accoutumés, et en la présence des sieurs jurés en icelle après nommés:
Personnellement est comparu 11. Guyenet, receveur pour sa majesté, et lieutenant en Thonorable cour de justice du Val-do-Tra vers, qui a représenté qu'ayant reçu depuis peu une lettre de M. J. J. Rousseau, datée de Bourgoin, du 8 du courant, par laquelle il lui marque que le nommé Thevenin, chamoiseur de sa profession, lui ayant fait demander neuf livres argent de France, qu'il prétend lui avoir fait remettre en prêt, au logis du Soleil, à Saint- Sulpice, il y a à peu près dix ans; et comme cet article est trop intéressant à l'honneur de mondit sieur Rousseau pour ne pas réclainâr, vu et d'autant qu'il n'a jamais été dans le cas d'emprunter cette somme dudit Thevenin, et que cet article est controuvé, c'est ponrqfuoi mondit sieur le lieutenant Guyenet se prëseo/a aujourd'hui par-devant cette honorable justice, pour requérir que, par reconnoissance, \\ puisse justifier authentiquement ce qu'il vient d'avancer, ayant pour cet effet fait citer en témoignage le sieur Jean-Henri Jeannet, cabaretier de ce lieu, présent, lequel et par qui l'ar^ gent que répète ledit Thevenin à mondit sieur Rousseau doit, suivant lui» avoir été remis; requérant qu'avant de faire déposer ledit sieur Jeannet, il y soit appointé, ce qui a été conno.
Et pour y satisfaire, ledit sieur Jeannet étant comparu, a, après serment intime snr les interrogats circonstanciés à lui adressés, tendans à dire tout ce qu'il peut savoir de cette affaire, déposé comme suit :
Qu'il n'a aucune connoissance que le nommé Thevenin, chamoiseur, ait jamais prêté chez lui, déposant, ni ailleurs, aucun argont à M. Jean -Jacques Rousseau pendant tout le laps de temps qu'il a demeuré dans ce pays, n'ayant jamais eu l'honneur de voir dans son logis mondit sieur Rousseau; bien est-il vraî qu'il y a à peu près cinq ans qu'il le vit s'en revenant du c6té de Pontarlier, sans lui avoir parlé ni l'avoir revu dès lors*
Il se rappelle aussi trèa-biea qu'en 4762,
pendant Je courant du mois de mai, arriva chez
lui un nommé Thevenin, qui Be disoit être de
la Gharitè-sur-Loire, réfugié dans ce pays pour
éviter l'effet d'une lettre de cachet obtenue
contre lui, lequel étoit accompagné du nommé
Guillobcl, marchand horloger du même lieu ;
ledit Thevenin n'ayant séjourné chez lui que
huit à dix jours, pendant lequel temps arriva
encore dans son logis uii nommé Decustreau,
qu'il connoîssoit depuis près de vingt ans,
pour avoir logé chez lui à différentes fois, et
duquel il peut produire des lettres.
l^it Decustreau partit au bout de quelques jours pour Neuchàtel ; Thevenin avec lui Jeannet l'accompagnèrent jusqu'à Saint-Suipice, au logis du Soleil, où ils dtnërent. Après le départ dudit Decustreau, leditThevenin demanda au déposant s'il connoissoit ledit Decustreau ; il lui répondit qu'il le connoissoit pour avoir logé chez lui. Cette demande dudit Thevenin ayant excité au déposant la curiosité d'apprendre de \tii pourquoi il lui formoit cette question, ledit Thevenin lui répondit que c'étoit à cause d'un écu de trois livres qu*ii avoit prêté audit Decustreau sur la demande qu'il lui en avoit faite. Et enfin ledit sieur Jeannet ajoute que pendant tout le temps que ledit Thevenin a resté chez lui, il ne iuia point parléde M. Rousseau, ni dit qu*il eût la moindre chose à faire avec lui ; que ledit Thevenin, lorsqu'il arriva dans ce pays, n'avoit point do profession, ayant dès lors appris celle de chamoiseur à Estavayé-le-Lac. C'est tout ce que ledit sieur Jeannet a déclaré savoir sur cette aflbire.
Enfin mondit sieur le lieutenant a continué à dire qu'étant nécessaire à M. Rousseau d'avoir le tout par écrit, pour lui servir en cas de besoin, il demandoit que par connoissance il lui fût adjugé; ce qui lui a été.
Connu et jugé par les sieurs Jacques Lambeloi, doyen, et Jacob Pcrroud, tous deux justiciers dudit lieu; et par mondit sieur le maire ordonnéau notaire soussigné, greffier des Verrières, de lui en faire l'expédition en cette formo. Le jour prédit, ^9 septembre nes.
Par ordonnance. Signé Jeanjaquet.
A M. DE SAINT-GERMMN.
A Bourgoia. le IS norembre 1768.
Mardi, monsieur, vous n'êtes pas libre, ni moi mercredi; le jeudi même est douteux : reste donc demain, lundi, pour no pas aller trop loin. Il me seroit moins incommode, il faut l'avouer, que vous me fissiez l'honneur de venir manger mon potage; mais comme une soupe de cabaret n'est pas trop présentable, et quej y perdroisFhonneurdedtner avec madame de Saint-Germain, je préfère, monsieur, de profiter de votre invitation, en la priant de permettre que j'aille demain lui demander à dtner. S'il faisoit beau demain sur les dix heures, j'irois vous proposer une promenade jusqu'à midi, à moins que vous ne la préférassiez de nos côtés, oii il y a d'assez belles prairies.
Ne craignez pas, monsieur, d'entendre de ma part rien qui vous puisse déplaire : je respecte trop pour cela et vous et vos sentimens; et les miens, que je vois bien qui ne vous sont pas connus, en sont moins éloignés que vous ne pensez. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agira.
Je suis bien sensible, monsieur, à votre complaisance; vous ne tarderez pas d'en connof tre le prix. Sij'avois trouvé plus tôt un cœur auquel le mien osât s'ouvrir, j aurois souffert de moins vives angoisses, et ma raison s'on trouveroit mieux. A demain donc, monsieur, puisque vous le voulez bien. Permettez que jo présente mon respect très-humble à madame de Saint-Germain. Renou.