M. DB
llonqnlfi, le 29 mart 1709.
Le voilà, monsieur, ce misérable radotage que mon amour-propre humilié vous a fait si long-temps attendre,' faute de sentir qu'un amour*propre beaucoup plus noble devoit m apprendre à surmonter celui*là. Qu'importe que mon verbiage vous paroisse misérable, pourvu que jesois content du scntimentqui me l'a dicté? Sitôt que mon meilleur état m'a rendu quelques forces, j'en ai profité pour le relire et vous l'envoyer. Si vous avez le courage d'aller jusqu'au bout, je vous prie après cela de vouloir bien me le renvoyer, sans me rien dire de ce que vous en aufez pensé, et que je comprends de reste. Je vous salue, monsieur, et vous embrasse de tout mon cœur.
A M. DB
BourgoiD, le 15 Janvier 4769.
Je sens, monsieur, Tinutilité du devoir que ie remplis en répondant à votre dernière lettre ; mais c'est un devotr enfin que vous m'imposez et que je remplis de bon cœur quoique mal, vu les distractions de Tctat où je suis.
O CeUe lettre sert d'eof ol i ceUe qui siiir, écrite pini de dettx mois aiipartTant, comme ou le voit pjr sa date. <i. r.
' Mon dessein, en vous disant ici mon opinion sur les principaux points de votre lettre, est de vous la dire avec simplicité et sans chercher à vous la faire adopter. Gela serott contre mes principes et même contre mon goût. Car je suis juste ; et comme je n'aime point qu\m cherche à me subjuguer, je ne cherche non plus à subjuguer personne. Je sais que la raison commune est très-bornée; qu'aussitAl qu'on sort de ses étroites limites, chacun a la sienne qui n'est propre qu'à lui ; que les opinions se propagent par les opinions, non par la raison, et que quiconque cède au raisonnement d'un autre, chose déjà très-rare, cède par préjugé, par autorité» par affection, par paresse ; rarement, jamais peut-être par son propre jugement.
Vous me marquez, monsieur, que le résultat de vos recherches sur Tauteur des choses est un état de doute. Je ne puis juger de cet état, parce qu'il n*a jamais été le mien. J'ai cru dans mon enfance par autorité, dans ma jeunesse par sentiment, dans mon âge mûr par raison» maintenant je crois p.irce que j'ai toujours cru. Tandis que ma mémoire éteinte ne me remet plus sur la trace de mes raisonnemens, tandis que ma judiciaire affoiblie ne nie permet plus de les recommencer, les opinions qui en ont résulté me restent dans toute leur force; et sans que j*aie la volonté ni le courage de les mettre derechef en délibération, je m'y tiens en confiance et en conscience, certain d'avoir apporté dans la vigueur de mon jugement à leurs discussions toute l'attention et la bonne foi dont j'ètois capable. Si je me suis trompé, ce n'est pas ma faute, c'est celle de la nature, qui n'a pas donné à ma tête une plus grande mesure d'intelligonce et de raison. Je n'ai rien déplus aujourd hui ; j'ai beaucoup de moins. Sur quel fondement recommencerois-je donc à délibérer? Le moment presse, le départ approche. Je n'aurois jamais le temps ni la force d'achever le grand travail d'une refonte. Permettez qu'à tout événement j'emporte avec moi la consistance et la fermeté d'un homme, non les doutes décourageans et timides d'un vieux radoteur.
A ce que je puis me rappeler de my anciennes idées, à ce que j'aperçois de la marche des vôtres, je vois que, n'ayant pas suivi dans nos recherches la même route, il est peu étonnant (yic nous ne -^oyon^» pas arrivés à la même con*
dusion. Balançant lea preuves de Vexistcnoède Dieu avec les difScultéSyTous n*avez trouvé aucun des cAtés assez prépondérant pour tous décider, et vous êtes resté dans le doute. Ce n'est pas comme cela que je fis : j'examinai tous les systèmes sur la formation de Tunivers que j'avois pu coiinottre ; je méditai sur ceux que je pouvois imaginer; je les comparai tous de mon mieux ; et je me décidai, noo pour celui qui ne m*offroit point de difficultés, car ils m'en offroient tous, mais pour celui qui me paroissoit en avoir le moins : je me dis que ces difficultés étoient dans la nature de la chose, que la contemplation de l'infini passeroit toujours les bornes de mon entendement ; que, ne devant jamais espérer de concevoir pleinement le système do la nature, tout ce que je pouvois faire étoit de le considérer par les cAtés que je pouvois saisir; qu'ilfalloitsavoirignorer en paix tout le reste; ei j'avoue que, dans ces recherches, je pensai comme les gens dont vous parlez, qui ne rejettent pas une vérité claire ou suffisamment prouvée pour les difficultés qui l'accompagnent, etqu'on ne sauroit lever. J'avois alors, je l'avoue, une confiance si téméraire, ou du moins une si forte persuasion , que j'aurois défié tout philosophe de proposer aucun autre système intelligible sur la nature auquel je n'eusse opposé des objections plus fortes, plus invincibles que celles qu'il pouvoit m'opposer sur le mien ; et alors il falloit me résoudre à rester sans rien croire, comme vous faites, ce qui ne dépendoit pas de moi, ou mal raisonner, ou croire comme j'ai fait.
Une idée qui me vint il y a trente ans a peutêtre plus contribué qu'aucune autre à me rendre inébranlable : supposons, me disois-je, le genre humain vieilli jusqu'à ce jour dans le plus complet matérialisme, sans que jamais idée de divinité ni d'âme soit entrée dans aucun esprit humain ; supposons que l'athéisme philosophique ait épuisé tous ses systèmes pour expliquer la formation et la marche de l'univers par le seul jeu de la matière et du mouvement nécessaire, mot auquel, du reste Je n'4^i jamais rien conçu : dans cet état, monsieur, excusez ma franchisé, je supposois encore ce que j'ai toujours vu, et ce que je sentois devoir être, qu'au Neu de se reposer tranquillement dans ces sys^ tèmes, comme dans le sein de la vérité, leurs
inquiets partisans cherchoientsanscessc à pir. 1er de leur doctrine, à Péciaircir, à l'éteudre, à l'expliquer, la pallier, la corriger, ei,conit;f celui qui sent trembler sous ses pieds la mm qu'il habite, à l'élayer do nouveaux argummv Terminons enfin ces suppositions parcelle d'un Platon, d'un Clarke, qui, se levant touid»D coup au milieu d*enx, leur eût dit: Uesanii, si vous eussiez commencé l'aaalysedeceiuD vers par celle de vous mêmes, vouseussr: trouvé dans la nature de votre être la clef ik la constitution de ce même univers» que m cherchez en vain sanscela ; qu'ensuite, breipliquant la distinction des deux Bubsuacs,; leur eût prouvé par les propriétés mènes dtj matière que, quoi qu'en dise Lode, li npposition de la matière pensante est uoeréflUble absurdité; qu'il leur eût fait voir quelies la nature de l'être vraiment actif cl pess»; et que, de l'établissement de cet être qui jyf^, il fût enfin remonté aux notions confi»rsisj< sûres de l'être suprême : qui peutdooierf. frappés de l'éclaty de la simplicité, dHlr^ rite, de la beauté de cette ravissairiefiiée,ls mortels, jusqu'alors aveuf^les, idàit éf9 premiers rayons de la divinité, n\»iaM offert par acclamaaion leurs prenimWMftges, et que les penseurs surtout flibiM^ sophes n'eussent rou^i d'avoir c(«tMi|ilî i long-temps les dehors de eetie mehaeii' mense, sans trouver, satw soopçonoer ■<« la clef de sa constitution; et, toajoongro» rement bornés par li*urs sens, de n'avoir jamais su voir que matière où tout leor mooin' qu'une autre substance donnoit la rieii» vers et lintelligencc i rhommeY CfSii^ monsieur, qoe la mode eût été paarcaitei*| velle philosophie; que lesjcmwsgenietlf^* ges se fussent trouvés d'accord; quoneM trine si belle, si sublîme, si douce ei si coos- Innte pour tout homme juste, eût réé(^ excité tous les hommes à la vertu, eiqoç* beau moi d humanité t rebattu maioteointji qu'à la fadeur, jusqu'au ridicule, parles^ du monde les moins humains, eût été pios^ prcint dans les cœurs que^ans les lirresJi donc suffi d'une simple transposition dei^ pour faire prendre tout le contre-pied à la>" philosophique, avec cette différence qu^^ d'aujourd'hui, malgré son clinquantdepai^
ANNÉE i769.
ne nous promet paA une géDération bien estimable, ni des philo60|ihes bien vertueux.
Vous objectez, monsieur, que si Dieu edt Toalu obliger les hommes à leconnottre, il eût mis son existence en évidence à tous les yeux. C'est à ceux qui font de la foi en Dieu un dogme nécessaire au salut de répondre à cette objection,etilsy répondent par la révélation. Quant à moi , qui crois en Dieu sans croire cette foi nécessaire, je ne vois pas pourquoi Dieu se seroit obligé de nous la donner, le pense que chacun sera jugé non sur ee qu'il a cru, mais sur ce qu'il a fait, et je ne crois point qu*un système de doctrine soit nécessaire aux œu* vres, parce que la conscience en tient lieu.
Je crois bien, il est vrai, qu'il faut être de bonne foi denssa croyance, et ne pas s'en faire un système favorable à nos passions. Comme Dous ne sommes pas tout intelligence, nous ne saurions philosopher avec tant de désîntéres* sèment que notre volonté n'influe un peu sur fins opinions : l'on peut souvent juger des secrètes indinations d'un homme par ses sentimens purement spéculatifis; et, cela posé, je pense qu'il se pourroit bien que cehiiqui n*a pas voulu croire fût puni pour n'avoir pas cru.
Cependant je croîs que Dieu s'est suffisamment révélé aux hommes et par ses œuvres et dans leurs cœurs ; et s'i^ y en a qui ne le con« iioissent pas, c'est, selon moi, parce qu'ils ne veulent pas le connoltre, ou parce qu'ils n'en ont pas besoin.
Dans ce dernier cas est l'homme sauvage et sans culture qui n*a fait encore aucun usage de sa raison; qui, gouverné seulement par ses appétits, n'a pas besoin d'autre guide , et qui, ne suivant que Tinstinct de la nature^ marche par des mouvemens toujours droits. Cet homme ne connott pas Dieu, mais il ne l'offense pas. Dans l'autre cas, au contraire, est le philosophe qui, à force de vouloir exalter son intelligence, de raffiner, de subtiliser sur ce qu'on pensa jusqu'à lui , ébranle enfin tous les axioinesde la raison simple et primitive, et, pour vouloir toujourssavoir plusetmieuxque les au* tres^ parvient à ne rien savoir du tout. L'homme a la fois raisonnable et modeste, dont l'en- ^eiidement exercé, mais borné, sent ses limites st s'y renferme^ trouve dans ces hmites la noion de aonâmeetcellederauteur de son être.
sans pouvoir passer au-delà pour rendre ces notions claires, et contempler d'aussi près i*une et l'autre que s'il étoit lui-même un pur esprit. Alors, saisi de respect, il s'arrête, et ne touche point au voile, content desavoir que l'être immense est dessous. Voilà jusqu'où la philosophie est utile à la pratique ; le reste n'est plus qu'une spéculation oiseuse pour laquelle l'homme n'a point été fait, dont le raisonneur modéré s'abstient, et dans laquelle n'entrent point l'homme vulgaire. Cet homme « qui n'est ni une brute ni un prodige, est 1 homme proprement dit, moyen entre les deux extrêmes, et qui compose les dix-neuf vingtièmes du genre humain ; c'est àcette classe nombretise de chanter le psaume CœU enarranl , et c'est elle en effet qui le chante. Tous les peuples de la terre connoissent et adorent Dieu ; et, quoique chacun l'habille à sa mode, sous tous ces vétemens divers on trouve pourtant toujours Dieu. Le petit nombre d'élite qui a de plus hautes prétentions de doctrine, et dont le génie ne se borne pas au sens commun, en veut un plus transcendant, ce n'est pas de ()uoi je le blâme; mais qu'il parte de là pour se mettre à la place du genre humain, et dire que Dieu s'est caché aux hommes parce que lui , petit nombre , ne le voit plus , je trouve en cela qu'il a tort. Il peut arriver, j'en conviens, que le torrent de la mode et le jeu de l'intrigue étendent la secte philosophique , et persuadent un moment à la multitude qu'elle ne croit plus en Dieu ; mais cette mode passagère ne peut durer ; et, comme qu'on s'y prenne, il faudra toujours à la longue un Dieu à l'homme; enfiir quand, forçant la nature des choses, la Divinité augmonteroit pour nous d'évidence, je ne doute pas que dans le nouveau lycée on n'augmentât en même raison de subtilité pour la nier. I^ raison prend à la longue le pli que le cœur lui donne, et quaird on veut penser en tout autrement que le peuple, on en vient à bout tôt ou tard.
Tout ceci, monsieur, ne vous parott guère philosophique , ni à moi non plus, mais, toujours de bonne foi avec moi-même, je sens se joindre à mes raisonnemens, quoique simples, le poids de l'assentiment intérieur. Vous voulex qu'on s'en défie ; je ne saurois penser comme vous sur ce point, et je trouve au contraire dans eo jugement interne une sauvegarde oattirelle
contre les sophismes de ma raison. Je crains » le jouet des opinions les piusmonstraettses,!
même qa'en cette occasion vous ne confondiez les penchans secrets de notre cœur qui nous égarent, avec ce dictamen plus secret, plus interne encore, qui réclame et murmure contre ces décisions intéressées , et nous ramène en dépit do nous sur la route de la vérité. Ce sentiment intérieur est celui de la nature ellemême, c'est un appel de sa part contre les sophismes de la raison ; et ce qui le prouve et»t qu'il ne parle jamais plus fort que quand notre volonté cède avec le plus de complaisance aux jugemens qu il s'obstine à rejeter. Loin de croire que qui juge d'après lui soit sujet à se tromper, je crois que jamais il ne nous trompe, et qu il est la lumière de notre foible entendement lorsque nous voulons aller plus loin que ce que nous pouvons concevoir.
Et après tout, combien de fois la philosophie elle-même^ avec toute sa fierté, n'est-elle pas forcée de recourir a ce jugement.interne qu'elle affecte de mépriser ? N'étoit-ce pas lui seul qui faisoit marcher Diogène pour toute réponse devant Zenon qui nioit le mouvement? N'étoit-co pas pour lui que toute l'antiquité philosophique répoudoitaux pyrrhoniens?N*allonspassi loin; tandisque toute la philosophie moderne rejette les esprits, tout d'un, coup Tévéque Berkley 8*élève et soutient qu'il n*y a point de corps. Comment est*on venu à bout de répondre à ce terrible logiqien? Otez le sentiment intérieur, et je défie tous les philosophes modernes ensemble de prouver à Berkley qu'il y a des corps. Bon jeune homme, qui me paroissez si bien né, de la bpnne foi, je vous en conjure, et permettez que je vous cite ici un auteur qui ne vous*sera pas suspect, celui des Pensées philcrsophiques (*). Qu'un homme vienne vous dire que, projetant au hasard une multitude de caractères d'imprimerie, il a vu TÉnéide tout arrangée résulter de ce jet : convenez qii'au lieu d'aller vérifier cette merveille vous lui répondrez froidement : Monsieur, cela n'est pas impossible , mais vous mentez. En vertu de quoi je vous prie, lui répondrez-vous ainsi?.
Eh ! qui ne sait que, sans le sentiment interne il ne resteroit bientôt plusde traces de véritésur la terre, que nous serions tous successivement
{;) Diderot.
mesure que ceux qui lessoutiendroientauroieDC plus de génie, d'adresse et d'esprit, et qu'eofin, réduits à rougir de notre raison même, nous De saurions bientôt plus que croire ni que penser?
Mais les objections Sans doute il y en a
d'insolubles pour nous, et beaucoup, je le sais; mais encore un coup, donnez-moi un sysièmeo il n'y en ait pas ; ou dites-moi comroeut je dois me déterminer. Bien plus, par la nature de mon système, pourvu que mes preuves dirmes soient bien établies, les difficultés ne doivent pas m'àrréter, vu l'impossibilité où je sais, moi.étre mixte, de raisonner exactement sur les esprits purs et d'en observer suffisamment ii nature. Mais yous, matérialiste, qui me parlex d'une substance unique, palpable, et soumise par sa nature à Tinspection des sens, vous êtes obligé non-seulement de ne me rien dire que de clair, de bien prouvé, mais de résoudre looics mes difficultés d'une façon pleinement saiis&isanté, parce que nous possédons vous et noi tous les instrumens nécessaires à cette soluuon. Et, par exemple, quand vous faites naître la pensée descombinaisonsde la matière, rallsd^ vez me montrer sensiblement ses oombiQaéons et leur résultat par les seules lois de lapkxsvque et de la mécanique, puisque vous n'enadmettez point d'autres. Vous, épicurien, vous composez Tâme d'atomes subtils. Maisqu'a(h pelez-vous subtils , je vous prie ? Vous safex que nous ne connoissons point de dimensions absolues, et que rien n'est petit ou grand qoe relativement à l'œil qui le regarde. Je prends par supposition un microscope suffisant, et je regarde un de vos^^atomes : je vois un grand quartier de rocher crochu ; de la danse ei de Taccrochement de pareils quartiers j'attends de voir résulter la pensée. Vous, moderniste, tous me montrez une molécule organique: Je prends mon microscope, et je vois un dragon gran>l comme la moitié de ma chambre; j'attends de voir se mouler et s'entortillerde pareils dragons jusqu'à ce que je voie résulter du tout un éu« non-seulement organisé, mais inielligeni, c esià-dire un être non agrégatif et qui soit rigoareusement un, etc. Vous me marqniei, nMH»sieur, que le monde s'étoit fortuitement arranp comme la république romaine : pour qw » parité fui juste, il faudroit que la répnbiiq«
romaine n'eûC pas été composée avec des hommes» mais avec des morceaux de bois. Montrez-moi clairement et sensiblement la génération purement matérielle du premier être intelligent, je ne vous demande rien de plus.
Mais si tout est l'œuvre d'un être intolligeiit, puissant, bienfaisant, d'où vient le mal sur la terre? Je vous avoue que celte difficulté si terrible.jie m> jamais beaucoup frappé , soit que je ne l'ai» pas bien conçue, soit qu'en effet elle n'ait pas toute la solidité qu'elle parott avoir. Nos philosophes se sont élevés contre les entités métaphysiques, et je ne connois personne qui en fasse tant. Qu'entendent-ils par le mal? qu'est-ce que le ma/ en lui-méme?où G$iletnal relativement à la nature et à son auteur? L'univers subsiste ; l'ordre y règne et s'y conserve; tout y périt successivement, parce que telle est la loi des êtres matériels et mus; mais tout s'y renouvelle 9 et rien n'y dégénère , parce que tel est l'ordre de son auteur, et cet ordre ne se dément point. Je ne vois aucun mal à to'ut cela ; mais quand je souffre^ n'est-ce pas un mal? quand je meurs, n'est-ce pas un mal? Doucement; je suis sujet à la mort, parce que j'ai reçu la vie; il n'y avoit pour moi qu'un moyen de ne point mourir, c'étoit de ne jamais nattre. La vie est un bien positif, mais fini, dont le terme s'appelle mort. Le terme du positif n'est pas le négatif, il est zéro. La mort nous est terrible, et nous appelons cette terreur un mal, La douleur est encore un mat pour celui qui souffre, j'en conviens; mais la douleur et le plaisir étoient les seuls moyens d'attacher un être sensible et périssable à sa propre conservation, et ces moyens sont ménagés avec une bonté digne de l'Être suprême. Au moment même que j'écris ceci, je viens encore d'éprouver combien la cessation subite d'une douleur aiguë est tin plaisir vif et délicieux, M'oseroit-on dire que la cessation du plaisir le plus vif soit une douleur aiguë? La douce jouissance de la vie est permanente; il suffit , pour la goûter, de ne pas souffrir. La douleur n'est qu'un avertissement importun, mais nécessaire, que ce bien qui nous est si cher est en péril. Quand je regardois de près à tout cela, je trouvai, je prouvai peutêtre que le sentiment de la mort et celui de la douleur est presque nul dans l'ordre de la nature. Ce sont les hommes qui l'ont aiguisé ; sans
leurs raffinemens insensés, sans leurs institutions barbares, les maux physiques ne nousatteindroient, ne nous affecteroient guère» et nous ne sentirions point la mort.
Mais le mal moral ! autre ouvrage de l'homme, auquel Dieu n'a d'autre paii que de l'avoir fait libre, et en cela semblable à lui. Fau-* dra-t-il donc s'en prendre à Dieu des crimes des hommes et des maux qu'ils leur attirent? faudra-t-il , en voyant un champ de bataille, lui reprocher d'avoir créé tant de jambes et de bras cassés?
Pourquoi, direz-vous, avoir fait l'homme libre , puisqu'il devoit abuser de sa liberté? Ah ! M. de***, s'il exista jamais un mortel qui n'en ait pas abusé, ce mortel seul honore plus l'hu^ maoité que tous les scélérats qui couvrent la terre ne la dégradent. Mon Dieu ! donne-moi des vertus, et me pLice un jour auprès des Fénelon , des Caton , des Socrate, Que m'importera le reste du genre humain? je ne rougirai point d'avoir été homme.
Je vous l'ai dit, monsieur, il s'agit ici de mon sentiment, non de mes preuves, et vous ne le voyez que trop. Je me souviens d'à voir jadis rencontré sur mon chemin cette question de l'origine du mal, et de l'avoir effleurée; mais vous n'avez point lu ces rabAcheries, et moi je les ai oubliées : nous avons très-bien fait tous deux. Tout ce que je sais est que la facilité que je trouvois à les résoudre venoit de l'opinion que j'ai toujours eue de la coexistence éternelle de deux principes; l'un actif, qui est Dieu; l'autre passif, qui est la matière, que l'être actif combine et modifie avec une pleine puissance, mais pourtant sans l'avoir créée et sans la pouvoir anéantir. Cette opinion m'a fait huer des philosophes à qui je l'ai dite ; ils l'ont décidée absurde et contradictoire. Cela peut être, mais elle ne m'a pas paru telle, et j'y ai trouvé l'avantage d'expliquer sans peine et clairement à mon gré tant de questions dans lesquelles ils s'embrouillent, entre autres celle que vous m'avez proposée ici comme insoluble.
Au reste , j'ose croire que mon sentiment» peu pondérant sur toute autre matière , doit l'être un peu sur celle-ci ; et, quand vous connottrez mieux ma destinée, quelque jour vous direz peut-être en pensant à moi : Quel autre a
CORRESPONDANCE
droit d'agrandir la mesure qu'il a trouvée aux maux que Phomme souffre ici-bas?
Vous attribuez à la difficulté de cette même question , dont le fanatisme et la superstition ont abusé, les maux que les religions ont causés sur la terre.
Cela peut être, et Je vous avoue même que toutes les formules en matière de foi ne me paroissent qu'autant de chaînes d'iniquité , de fausseté, d'hypocrisie et de tyrannie. Mais ne soyons jamais injustes ; et pour aggraver le mal , n'Atons pas le bien. Arracher toute croyance en Dieu du cœur des hommes , c'est y détruire toute vertu. C'est mon opinion, monsieur : peut-être elle est fausse; mais tant que c'est la mienne, je ne serai point assez lâche pour vous la dissimuler.
Faire le bien est l'occupation la plus douce d'un homme bien né : sa probité, sa bienfaisance, ne sont point l'ouvrage de ses principes, mais celui de son bon naturel ; il cède à ses penchans en pratiquant la justice , comme le méchant cède aux siens en pratiquant l'iniquité. Contenter le goût qui nous porte à bien faire est bonté, mais non pas vertu.
Ce ipot dç vertu signifie forte. Il n'y a point de vertu sans combat ; il n'y en a point sans victoire. La vertu ne consi9t6 pas seulement à être juste, mais à l'être en triomphant de ses passions, en régnant sur son propre cœur. Titus, rendant heureux le peuple romain, versant partout les grâces et les bienfaits, pouvoit ne pas perdre ^n seul jour et n'être pas vertueux : il le fut certainement en renvoyant Bérénice. Brutus faisant mourir ses enfans pouvoit n'être que juste* Biais Brutus étoit un tendre père; pour faire son devoir il déchira ses entrailles, et Brutus fi|t vertueux.
Vous voye9 ici d'avance la question remise à son point. Ce divin simulacre dont vous me parlez s'offre A moi sous une imagei qui n'est pas ignoble , et je croia sentir à l'impression que cette image fait dans ^on cœur la chaleur qu'elle est capable de produire. &lais ce simulacre enfin n'est encore qu'une de ces entités métaphysiques dont vous ne voulez pas que les hommes se fassent des dieux ; c'est un pur objet de contemplation. Jusqu'où portez-vous l'effet de cette contemplation sublime? Si vous ne .voulez qu'en tirer un nouvel encouragement I
pour bien faire , je sais d'accord arec to« mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Supposons votre cœur honnête en proie aux passions les plus terribles, dont voas n'êtes pasàrabn, puisque enfin vous êtes homme. Cette image, qui dans le calme s'y peint s) ravissante, nj perdra-t-elle rien de ses charmes, et ne s'y lernira-t-elle point au milieu des flots? Écarinni la supposition décourageante et terrible des périls qui peuvent tenter la vertu mise au dê^ espoir ; supposons seulement qu'un OŒur troj) sensible brûle d'un amour involonuire poorb fille ou la femme de son ami ; qu'il soitmaltm de jouir d'elle entre le ciel qui n'en voitripDct lui qui n'en veut rien dire à personne; que »figure charmante l'attire ornée de touslesaiiniis de la beauté et de la volupté : au moment ot ses sens enivrés sont prêts à se livrer ileirs délices , celte' image abstraite de la Terti viendra-t-elle disputer son cœur à r#i réel qui le frappe? lui parottra-t-eiie en en instant la plus belle? l'arrachera-t-elle dd bras de celle qu'il aime pour se lirrertii vaine contemplation d'un fantême^v'i/â't être sans réalité? finira-t-il comiwAwp*,«' laissera-t-il son manteau? Non, «M^iî^ fermera les yeux et succombera. UamtV direz-vous, succombera de même. Oai,î^ me foible ; celui, par exemple, quiToasècnt; mais donnez-leur à tous deux le méoed^ j de force, et voyez la différence dn poiotda(h pui.
Le moyen, monsieur, de résister à des i* tations violentes quand on peut leur céder sas crainte en se disant : A quoi bon résister? Pof être vertueux, le philosophe a besoin deTtef aux yeux des hommes , mais sous les yeai^ Dieu le juste est bien fort ; il compte cette fie, et ses biens , et ses maux , et toute sa glorioit pour si peu de chose ! il aperçoit tant aa-M* Force invincible de la vertu, nul neteconn» que celui qui sent tout son être, et qui sait (pi^ n'est pas au pouvoir des hommes d'en disp^ ser I Lisez-vous quelquefois la RépMip^ ^ Platon? voyez dans le second dialognoiT(< quelle énergie l'ami de Socrate, dont j'a»* blié le nom, lui peint le juste accablé desot trages de la fortune et des injustices desli^ mes, diffamé, persécuté, tourmenté, en pro) à tout l'opprobre du crime, et niériia»! t»
Im prii de la rerui, royant déjà la mort qui ■*approche, et sAr q^ie la haine des méchans n'épargnera paBu mémoire, quand ils ne pourront plus rien sur sa personne. Quel tableau décourageant, si rien pouvoit décourager la venu I Socraie luî-mème effrayé s'écrie , et croit deveir inroquer les dieux avant de répondre : mais sans l'espoir d'une autrej'iD il auroit mal répondu pour celle-ci. Toutefois dât-il finir pour nous à la mort, ce qui ne peut 'être si Dieu est juste, et p^r coniéquent s'il existe, l'idée seule decctte existence seroic encore pour rbomme un encouragement a la vertu, et une consolation dans ses misères, dont manque celui qui, se croyant isolé dans cet univers, ne sent au fond de son coeur aucun contîdent de ses pensées. C'est toujours une douceur dans l'adversité d'avoir un témoin qu'on ne l'a pas méritée; c'est un orgueil vraiment digne de la vertu de pouvoir dtre à Dieu : Toi qui lis dans mon cœur, lu vois que j'use en ftme forte et en homme juste de la liberté que lu m'as donnée. Le vrai croyant, qui se sent partout sous l'œil éternel, aime à s'honorer à la face du ciel d'avoir rempli ses devoirs sur II terre.
Vous voyez que je ne vousai point disputé ce simulacre que vous m'avez présenté pour unique objet des vertus du sage. Mais , mon cher monsieur,revenezmainienant àvous, etvoyez combien cet objet est inalliable, incompatible avec vos principes. Comment ne sentpz-i pas que cette même loi de la nécessité qui seule règle, selon vous, la marche du monde et tous les événemens, règle aussi toutes les actions des hommes, toutes les pensées de leurs létes, tous les seatimens de leurs cœurs; que rien n'est libre, que tout est forcé, nécessE inévitable; que tous les mouvemena de l'homme,dingéB parla matièreaveugle,ncdépendent de sa volonté que parce que sa volonté même dépenddelanéceasité;qu'iln'y a par conséquent ni vertus, ni vices, ni mérite, ni démérite, moralité dans les actions humaines ; et que ces mots d'honnête homme ou de scélérat doivent Atrs pour vous totalement vides de sens? Ils ne le sont pas toutefois; j'en suis très-sAr; votre honnête cœur en dépit de vos argumens récLime contre votre triste philowpMa ; le Hnti; nient de la liberté, le charme de h vertu S(
font sentir à tous malgré vons. Et voilà mm~ ment de toutes parts cette forte el salutaire voix du sentiment intérieur rappelle au sein de la vérité et de la vertu tont homme que su raison mal conduite égare. Bénissoz, monsieur, celte sainte et bienfaisante voix qui vous ramène aux devoirs de l'homme, que la philosophie à I» mode finiroit par voua faire otifalier. Ne vous livrez a vos argumens que quand vous leasenlez d'accord avec le dictamen de votre conscience ; cl, loutes les fois que vous y sentirez de la contradiclion, soyez sûr que ca sont eux qui TOUS trompent.
Quoiquejene veuille pas ergoleraveCTOQS ni Buivrepied à pied vos deux lettres, je ne puis cependant me refuser un motà dire sur le parallèle du sage hébreu et du sage grec. Comme admirateur de l'un et de l'autre, je rie puis guère être suspect de préjugés en parlant d'eux. Je ne vous crois pas dans le même cas : je suis peu surpris que vous donniez au second tout l'avantage; vousn'avezpasassesfaitconnoissance avec l'autre, et vous n'avez pas pria assez de soin pour dégager ce qui est vraiment à lui de ce qui lui est étranger et qui Je défigure à ceux de btep d'autres { n'y ont pas regardé de pi Jésus fét né à Aih^ nés, m, que Raton et Xénopb ie du premier, Luc et Matthieu cetlede l'autre, vouschangehez beaucoup de langage; et ccqui lui fait tort dans votre esprilesi précisément ce qui rend son élévation d'àme plus élonnanic et plus admirabFe, savoir, sa naissance en Judée, chez le plûd vil peuple qâi peut-être existât alors; ao lieu que Socrate, né chez te plus instruit et le plus aimable, trouva tous les secours dont il avoit besoin pour s'élever aisément au ton qu'il prit. II s'éleva contre les Sophistes, comme Jésus contre les prêtres; avec cette différence que Socrate imita souvent ses antagonistes, et que, si sa belle et douce mort n'eût honoré b8 vie, j[ eût passé puur un sophiste comme eux. Pour Jésus, le vol sublime que prit sa grande flme réleva toujours au-dessus de tous les mortels, cl depuis l'âge de douze ans jusqu'au moment qu'il expira dans la plus cruelle ainsi que dans la plus infâme de toutes les morts, il ne se démeniii pas ,uu moment. Son noble projet étoit
CORRESPONDANCE
de relever son peuple, d'en faire derechef un peuple libre et digne de l'être : car c*étoit par là qu'il falioit commencer. L'étude profonde qu'il fit de la Joi de Moïse» ses efforts pour en réveiller l'entboustasme et l'amour dans les cœurs, montrèrent son but, autant qu'il étoit possible, pour ne pas eflFaroiicher les Romains. Mais ses vils et lâches compatriotes^ au lieu de Técouter) le prirent en haine précisément à cause de son génie et de sa vertu qui leur reprochoient leur indignité. Enfin ce ne fut qu'après avoir vu l'impossibilité d'exécuter son projet qu'il rétendit dans sa tête, et que, ne pouvant faire par lui-même une révolution chez son peuple, il voulut en faire une par ses disciples dans Tunivers. Ce qui Tempècha de réussir dans son premier plan, outre la bassesse de son peuple, incapable de toute vertu, fut la trop grande douceur de son propre caractère ; douceur qui tient plus de Tange et du dieu que derbomme, qui ne l'abandonna pas un instant, même sur la croix, et qui fait verser des torreos de larmes é qui sait lire sa vie comme il faut à travers les fatras dont ces pauvres gens l'ont défigurée.Heureusement ils ont respecté et idinscrtt fidèlement ses discours qu'ils n'entendotent pas : Atez quelques tours orientaux ou mal rendus, on n'y voit pas un mot qui ne soit digne dé M ; et c'est là qu'on reconnott Thomme divin, qui, de si piètres disciples, a fait pourtant, dans leur grossier mais fier enthousiasme, des hommes éloquens et courageux.
Vous m'objectez qu'il a fait des miracles. Cette objection seroit terrible,8i elle étoit juste; maift vous savez, monsieur, ou du moins vous pourriez savoir que, selon moi, loin que Jésus ait fait dos miracles, il a déclaré très-positive-* meniqu'iln'en feroitpoint, et a marqué un trèsgrand mépris pour ceux qui en demandoient.
Que de choses me resteroient a dire I Mais cette lettre est énorme; il faut finir : voici la dernière fois que je reviendrai sur ces matières. J'ai voulu vous complaire, monsieur: je ne m'en repens point : au contraire, je vous remercie de ro'avoir fait reprendre un fil d'idées presque effacées, mais dont les restes peuvent avoir pour moi leur usage dflns l'état où je suis.
Adieu, monsieur : souveneat-vous quelquefois d'un homme que vous auriez aimé, je m'en
flatte, quand vous l'auriez mieux eonoo, et qai s'est occupé de vous dans des momemak l'on ne s'occupe guère que de soi-même (*].
A MADAME LATOOS.
A Uonquin, le «nan \m.
Le changement d'air m'a fait du bien, chirc Marianne, et je me trouve beaucoup mieux, quant à la santé^que quand j'ai quitté Bovrgoin.
Cependant mon estomac n'est pas assez rétabli pour que je puisse écrire sans peine, ce qui m'oblige à ne faire que de courtes letlrci autant que je puis, et seulement pour le besoin. C'en sera toujours un pour moi, mon aimable amie, d*entretenir avec vous les iieni d'une amitié maintenant aussi chère à aïoo cœur qu'elle parut jadis l'être au vôtre.
A M. DU PBTROO.
A Monquin» te SI man 179.
Votre derinère lettre sans date, mon cher hôte, 3 bien vivement irrité les inquiétoAnoî j'étois déjà tant sur l'état de madame la Onmandante que sur le vôtre. Je vois que tous en êtes au point de ne pas même craindre le retour de la goutte, comme une diversioode la douleur du corps pour celle de l'Ame. Ceia m'apprend ou me confirme bien combien tous les systèmes philosophiques sont foibles contre la douleur tant de l'un que de l'autre, et combien la nature est toujours la plus forte aussi-
(*) Od ignore le nom de celui qoi aTOitoo«imaiii([nél Rmi* •eau ses dôuf es sur l'existence de Dieu. Jean-Jaoi|iKt loi r^pssdit par cette longue lettre, que la force des raisooaepiefiti,ie siyle, la ttonne fol d'un bomme qui dierctae slnrèrtofut i> vérité, rendent également remarqnatle. ■ Il a ou dan i<* » enfance par antorilé, dans sa Jeunesse par santimcDi, (Usi » son âge mûr par raison, et roaintenaalil croit parce qu'il a » toujours cm. » Cette Lettre fut écrite I Boorgoin dsai os fabaret où Jean-Jacques écolt logé d'nne iDWlére iMoanodr, et à l'une des époques de sa vie où il fut le plus tooracoM. C'étoit an sujet de l'affaire Thevf nin, qui l'afTecta btwctm trop, comme on l'a vu. Toutes tes fois qae itans ta nulbeori on iiilerrogeoit Rousseau sur de grandes qncsîKNit, il ioriMt df foD léthargique accajblenent etreprenoU toute son éseiic. Ou t'a vu dans sa réponse an mrquls de Uirabeao. qui Ifcos- «lUott^nr 1 absurde syslètieda d^àpoTime f^/. Vofci il lettre du M juillet 17GSr. M- ^
tôt qu'elle fait sentir son aiguillon, il n'y a pas six mois que, pour m*armer contre ma foiblesse, vous me -souteniez que, hors les re=mords inconnus aux gens de votre espèce, les peines morales n'étoient rien, qu'il n'y avoit de réel que le mal physique; et tous voilà, foible mortel ainsi que niX>i, appelant, pour ainsi dire, ce méine mal physique à vqtre aide contre celui que vou^ souteqiez ne pas exister. Mon cher hôte, revenons-en ^onc pour toujours, vous et moi, à cette maxime nalurelje et simple, de copimencer par être toujours bien avec soi, puis, au surplus de crier' tout bonnement et bien fort quand on souffre, et de se taire quand on ne souffre plus ; car tel est l'instinct de la nature et le lot de Titre sensible. Faisons comme les enfans et les ivrognes qui ne se cassent jamais ni jambes ni bras quand ils tombent, parce qu'ils ne se roidissent point pour ne pas tomber, et revenons à ma grande maxime de laisser aller le ^urs des choses tant qu'il n'y a point de notre faute, et de ne jamais regimber contre la nécessité.
k M. BBàUCHiTEAU.
BourgoiD. le 4 avril 1769
Vous vous moquez de moi, monsieur, avec votre médaille. Allez, je ne veux point d'autre médaille que- celle qui restera dans les cœurs des honnêtes gens qui me survivront, et qui connoftront mes sentimens et ma destinée. Je vous salue, monsieur, très-humblement.
A M. DU PEYROU
Uonqnin, te 21 ayril 1769^
Que votre situation, mon cher hôte, me navre I Que je vous trouve à plaindre, et que je vous plains ainsi que votre digne et infortunée mère! Mais vous êtes sans contredit le plus à plaindre des deux ; tant qu'elle voit son ifs tendre et bien portant auprès d'elle, elle I dans ses terribles maux des consolations bien louccs ; mais vous, vous n'en avez point. Elia leut encore aimer sa vie, et tous, vous devez oigncr la vôtre parce qu'elle lui est nécessaire.
Ce n*est pas une consolation pour vous, niaN c'est un devoir qui doit vous rendrebièn sacn^ le soin de vous-même.
Vous me demandez consul sur ce que voils devez lui dire au sujefdii ehoix que vous vous êtes fait. Personne ne peut vous donner ce conseil que jvous-même, parée que personne ne peut prévoir cono^ine vous I effet que cette décja ration peut Taire sur boa esprit; car, sans contredit, vous ne devez rien lui dire dans son triste état que vous ne sachiez devoir lui être agréable et consolant. Vous êtes convaincu, me dites-vous, que ce cht>ix lui fera plaisir; cela éuint, je ne vois4)as pourquoi vous balance* riez. Mais vous n'avez pas le courage, ajoutezvous, de lui en parler de but en blanc dans son état. Eh bien ! parlez-lui-en par forme de consultation plutôt que de déclaration. Cette déférence ne peut que lui plaire er la toucher ; et, dût-elle ne pas approuver votre choix, vous n'en restez pas moins le maître de passer outre sans la contrister, lorsque le ciel aura disposé d'elle. Voilà tout ce que la raison et le tendre intérêt que je prends à Tun et à l'autre me prescrit de vous dire à ce sujet.
J'ai le cœur si plein de vous "et de votre cruelle situation, que je n'ai pas le courage de vous parler de moi ; et tout ce que j'ai de bon a vous en dire est que ma santé continue d aller assez bien. Faites parler mon cœur avec le vôtre auprès de votre bonne maman. Mille amitiés au bon Jeannin. Nous vous embrasions, madame Uenou et moi, de tout notre cœur.
AU MÊME
Ce 19 mai 176».
J^ipprends votre perte, mon cher hôte, et je la sens bien ; mais ce n'est pas une perte récente à laquelle vous ne fussiez pas préparé. Je ne voudrois, pour vous en consoler, que le détail que vous me faites de l'état de la défunto. 11 y avoit long-temps qu*elie avoit cessé de vivre, elle n'a fait que cesser de souffrir, et yous de partager ses souffrances. Il n'y a pas là de quoi s'affliger. Mais votre perte, pour être ancienne en quelque sorte, n'en est pas moins réelle et pas moins irréparable; et voilà sur quoi doivent tomber vos regrets : vous avez
CORRESPONDANCE
«n véritable ami de moins, et un ami qui ne se remplace pas. Puissiez- vous n*avoir jamais plus k le pleurer dans la suite que vous ne le pleurez aujourd'hui I mais telle est la loi de la nature, il faut baisser la tète et se résigner.
La nature qui se ranime me ranime aussi. Je reprends des forces et j'herborise. Le pays où je suis seroit très-agréable s*il avoit d'autres habitans; j'avois semé quelques plantes dans le jardin, on les a détruites. Gela m'a déterminé à n'avoir d'autre jardin que les prés et les bois. Tant que j'aurai la force de m*y promeneri je trouverai du plaisir à vivre; c'est un plaisir que les hommes ne mlôteront pas, parce qu'il a sa source en-dedans de moL
A M. LE PRINCE DE CCHfTI.
Bûurgoin, le SI mal 1769.
Monseigneur,
Puisque votre altesse sérénissime n'approuve pas que je dispose de moi sans ses ordres, et puisque je ne veux en rien lui déplaire, il faut qu'elle daigne endurer les importunitésque ma situation rend indispensables.
Je ne puis rester volontairement ici, ni choisir mon habitation dans le lieu qu'il vous a plu, monseigneur, de me désigner. Mes raisons ne peuvent s'écrire. J'ai cent fois été tenté de partir à tout risque pour porter à vos pieds les éclaircisseroens qu'il m'importe qui soient connus de vous et de vous seul. Avant de céder à cette tentation qui devient plus forte de jour en jour, je crois devoir vous en instruire. Daignez l'npprouver, et n'avoir pas plus d'égard il mes périls que je n'en veux avoir moi-même, parce qu'il n*est pas de la magnanimité de votre âme de vouloir ma sûreté aux dépens de mon honneur.
Si je suis assez malheureux pour que votre altesse sérénissime se refuse à cette audience, je la supplie au moins d approuver que je choisisse moi-même, dans le royaume, le lieu de mon habitation ; que je le choisisse en toute liberté, sans être obligé d'indiquer ce lieu d'avance , parce que je ne puis juger de celui qui me conviendra qu'après en avoir fait J*TSssai. '
Si nul decesdeuxpartisii'obiieoiragrèœiw de votre altesse sérénissime, je le lui demande au moins pour sortir du royaume à la faveur d'un passe-port pareil au précédent que mac corda M. de Choiseul, et dout je a'aipu niiii faire usage.
Enfin , monseigneur, si vous n'approots aucune de ces propositions, oo queroosK pi'tionor iez d'aucune réponse, je preods lec^ à témoin de mon profond respect pour tossdres et de l'ardent désir que j'ai de vm toujours vos bontés ; mais comme rien oepes me dispenser de ce que je me dois à mohojit dans l'extrémité où je suis, je disposerai dem comme mon cœur me l'inspirera.
Veuillez , monseigneur, agréer arec beé mon profond respect.
H. DU FBYIOI}.
GelSiQii4m
Recevez, mon cher hAte, mes celles de madame Renou, sur ^ùtneinige; nous faisons l'un et l'autre lesnmxlep/itf sincères pour que vous y troom^ft^^^ y rendiez à votre épouse ce rare ei^ bonheur qui en fait un lien céleste e(s)s^ quel il n'est qu'une chaîne de misère;ciiiiv a point de milieu, elle nous a para fortàis^ à l'un et à l'autre» et d'un fort boncaram autant que noua en avons pô juger sir s connoissance aussi superficielle. Noos )PP drons aveô joie que le jugement avania^ que nous en avons porté est confirmé par i^' expérience. Vous avez, mon cher bote, r grande et belle tâche à remplir. La sienne' plus grande et plus belle encore. Si elle la r: plit, comme le choix d'un homme seosèr^ le fait espérer, elle méritera restimeetl^r^ pecl de toute la terre , et c'est un tribut;' nos cœurs lui paieront avec plaisir.
Le ressentiment de goutte dont voosp- ' sez menacé nous tient en peine sur 1 éiaïf' sent de votre santé. Donnej-m'en desnou'«-^ je vous prie. Ménagez-la, c'est un soiM votre état rend très-nécessaire. Noos fo«s^ brassons Tun et l'autre et vous prions de fi agréer nos salutations à madame Du r«^
A MADAME LATODR.
A Uooqnin, te 19 JuId 1799,
Connolire mon cœur et lui rendre justice, c'est en montrer un bien digne de son attachement, li y a trois lignes dans \oire dernière lettre , chère Marianne , qui m'ont encore plus touché que tout ce que vous m'avez écrit jusqu'ici. Vous comptez sur mes sentimens ; vous avez d'autant plus raison que vous m'avez appris à compter sur les vôtres, et que toute personne dont je serai sûre d'être aimé, fût-elle Hen moins aimable que vous, aura toujours de ma part plus que du retour. Je sens plus que vous, croyez-moi, notre éloignement; mais quand vous pourriez me venir voir ici , je n'y consentirois pas ; plus vous m'aimez, plus vous seriez affligée* Nous étions amis sans nous être jamais vus, nous le terons, et, s*il le faut, sans nous revoir. J'étois négligent à écrire ; à présent que vous m'imitez un peu, je ne serai pas plus exact ; mais dussé-je ne vous plus voir et ne vous plus écrire, le besoin de vous aimer et la douceur de le satisfaire feront partie de mon être aussi long-temps qu'il sera ce qu'il est.
A LA MÊMB.
A Mooquifl. te 4 Joiltot f TBS*
Rassurez-vous, chère Marianne, j'ai regret aux inquiétudes que je vous ai données. J*ai voulu mettre à l'épreuve votre sensibilité; le succès a passé mon attente ; je vous promets le ne plus faire avec vous de pareils essais. idieu, belle Marianne; puissiez-vous ne voir a mais autour de vous que bonheur et proîf >érité I Quand on s'aflfecte ainsi des peines io ses amis, on n'en doit avoir que d'heu- •f»ux.
A M. DU PEYROU
A Neyers, te SI Juilter ne».
devoirs à mon ancien hôte de Trye, tandis qu*il se trouvoit rapproché de moi. Après huit joura de séjour en cette ville, je compte on repartir demain pour Lyon, et de là pour Monquin, oiï j'ai laissé madame Renou, et où j'espèro trouver de vos nouvelles, n'en ayant pas eu depuis votre mariage, au bonheur duquel vous ne doutez pas, je m'en flatte, de l'iniérét vif et vrai que prend votre concitoyen. Je no douto pas que Thabitation de la campagne ne tire en ce moment un nouveau charme de celle avec, qui vous la partagez, et que vous n'y repreniez même le goût de l'herborisation, ne fût-ce que pour lui offrir des guirlandes mieux assorties. J'aurois bien voulu pouvoir y joindre de trèsjolies fleurs que jai trouvées sur ma roule ; ce beau pays, peu connu des botanistes, est abondant en belles plantes, dont j'aurois enrichi mon herbier si j'avois eu l'esprit de porter avec moi un porte-feuille. Je ne puis vous parler encore du catalogue de M. Gagnebin , à qui j'en fais, ainsi qu'à vous, bien des remerclmeus^ non plus que du Haller, n'ayant fait que parcourir bien rapidement l'un et l'autre. J ai déjà, dans mon herbier une grande partie des plantes que contient le premier; et quant à l'autre, je le trouve imprimé avec une extrême négligence et plein de fautes impardonnables, j'entends fautes d'impression. Il ne laissera pas pour cela de m'étre toujours précieux par lui-même et par la main dont il me vient. Adieu , moa cher hôte ; mes hommages , je vous supplie , à votre chère épouse , et mes amitiés à M. Jean* nin. Je vous embrasse de tout mon cœur.
AU MÊME
Je n'aurois^pas tarde si long-temps, mon ler hôte, à vous remercier du livre de M. Halr, et à vous en accuser la réception, sans mon ►pan un peu précipité, pour venir rendre mes
Mooquiii, te 13 tôûl I7G9.
De retour ici , mon cher hôte , de Nevers, d'où je vous ai écrit une lettre qui , j'espère, vous sera parvenue, j'y ai trouvé la vôtre du 9 juillet, où je vois et sens en la lisant les douloureuses incisions que vous avez souffertes, el qui ont abouti à vous tirer du tuf du bout des doigts. Voilà, je l'avoue, une manière d'escamoter dont je n'avois pas Pidée.Comment peuton avoir du tuf dans le bout des doigts? Cela me passe , et j'aimerois autant , pour la vraisemblance, l'histoire de cet homme qui vomis-
CORRESPONDANCE
soit des canifs ei des écritoires. Mais enfin , là où le vrai parle, ia vraisemblance doit se laire, et puisqu'il faut convenir qu'il peut y avoir du tuf là ou il s*en irouve, je suis toujours fort aise que vous soyez délivré de celui-là , et que vos douleurs de goutte en soient sou- Fa gées.
Vous voulez que je vous parle à mon tour de ma santé : j'ai peu de chose à vous en dire. Mon voyage m'a extrêmement fatigué par la chaleur, la poussière, et la voiture; mais, chemin faisant, j*aî vu des plantes nouvelles qui m'ont amusé, et après quelques jours de repos me voilà prêta repartir demiiin pour aller herboriser sur le mont Pila avec M. le gouverneur de Bourgoin , et quelques autres messieurs à qui je t&che de persuader qu'ils aiment la botanique, et qui en effet y ont fait quelques progrès. Notre pèlerinage doit être de sept ou huit jours, et toujours pédestre , comme celui que nous fîmes ensemble à Bicnne. La première journée d'ici à Vienne est trop forte pour moi, qui d'ailleurs ne me sens pas extrêmement bien , et il faut que je compte beaucoup sur le bien que me font ordinairement les voyages pédestres, pour ne pas renoncer à celui-là. Mais, après avoir mis la partie en train, la rompre seroit à moi de mauvaise grâce, et j*aime mieux courir quelques risques que parottre trop inconstant. Je compte à mon^retour trouver ici de vos nouvelles, et apprendre que TOtre singulière opération vous a en effet déli- Tré d'une attaque de goutte, comme vous l'avez espéré.
Votre Haller me fait toujours grand plaisir, mais je le trouve toujours plus rempli de fautes dMmpression. La moitié des phrases deLinnœus qu*il cite sont estropiées, et un très-grand nombre de chiffres des tables et citations sont faux, de sorte qu on ne sait presque où aller chercher tout qu'il indique ; j*ai vu peu de livres aussi considérables imprimés si négligemment. Le catalogue de M. Gagnebin est exact , net, mais sans ordre , de sorte qu'on ne sait comment y chercher la plante dont on a besoin. Au reste, Fun et l'autre de ces deux ouvrages peut donner des instructions utiles, dont je promus de mon mieux en pensant à vous. Quand je serai revenu de Pila (si j'en reviens heurcu- Hjsment), je vou» marquerai ce que j'y aurai
trouvé de plus ou de moins que dans le cal»logue de M. Gagnebin.
A MADAME ROCSSEàl] f).
Uonquin, ee ramrdi 12 aott 170.
Depuis vingt-six ans, ma chère amie, qi:o notre union dure, je n*ai cherché mon bon heur que dans le vôtre ; je ne me suis occuu qu'à tâcher de vous rendre heureuse; et vu») avez vu par ce que j'ai fait en dernier lieo, satj m*y être engagé jamais , que votre hoDoeorei votre bonheur ne m'étoient pas moins dien l'un que l'autre. Je m'aperçois avec dcaleur que le succès ne répond pas à mes soins, et qu'ils ne vous sont pa« aussi doux à receroir qu'il me l'est de vous les rendre. Je sab qoelfs sentimensde droiture etd'honneuraveclesqofis vous êtes née ne s^altéreront jamais en tous; mais quant à ceux de tendresse et d'atuchement, qui jadis étoient réciproques, je kis qu'ils n'existent plus que de mon cêtiMadiére amie, non-seulement vous avez cessé de tods plaire avec moi, mais il faut que vouspreoia beaucoup sur vous pour y rester quelqyft nomens par complaisance. Vous êtes à TttttaM avec tout le monde hors avec moi; tous ctni qui vous entourent sont dans vos secrets excepté moi, et votre seul véritable ami est le ieol exclu de votre confidence. Je ne vous parie point de beaucoup d'autres choses. Il faut prendre nos amis avec leurs défauts, et je dois vous passer les vôtres comme vous me passez les mirns. Si vous étiez heureuse avec moi, je serois content ; mais je vois clairement que vous ne l'ét» pas , et voilà ce qui me déchire. Si je pouTob faire mieux pour y contribuer je le feroiseijc me tairois ; mais cela n'est pas possible. Je n» rien omis de ce que j'ai cru pouvoir coniribuer à votre félicité; je nesaurois faire davaniagf. quelque ardent désir que j'en aie. En nous unissant, j'ai fait mes conditions ; vous y aveiow»senti , je les ai remplies. Il n'y aroit qu «n tendre attachement de votre part qui pût m'engager à les passer et à n'écouter que notre
(') v.iyfz sur celte IcWre, pul»Uée ponr la premWw (**• le recueil donné par Da Peyrou en 4790. rt do winti** de celle i qui elle est adressée. TAppeiidlce auxCoo'»»* lonic I '. page 3J7. *»' ^*
amour au péril de ma vie et de ma santé. Convenez, ma chère amie»* que toos éloigner de moi n'est pas le moyen de me rapprocher de TOUS : c'étoit pourtant mon intention, je vous le jure; mais votre refroidissement m'a retenu, et des agaceries ne suffisent pas pour m*attirer lorsque le cœur me repousse. En ce moment même où je vous écris, navré de détresse et d'affliction, je n'ai pas de désir plus vif et plus vrai que celui de finir mesioursavec vous dans l'union la plus parfaite, et de n'avoir plus qu'un lit lorsque nous n'aurons plus qu'une flme.
Rien ne plaît, rien n'agrée de la part de quelqu'un qu'on n'aime pas. Voilà pourquoi, de quelque façon que je m'y prenne, tous mes soins, tous mes efforts auprès de vous sont in-* suffisans. Le cœur, ma chère amie, ne se commande pas,, et ce mal est sans remède. Cependant, quelque passion que j'aie de vous voir heureuse à quelque prix que ce soit, je n'aurois jamais songé à m'éloigner de vous pour cela, si vous n'eussiez été la première à m'en faire la proposition. Je sais bien qu'il ne faut pas donner trop de poids à ce qui se dit dans la chaleur d'une querelle; mais vous êtes revenue trop souvent sur celte idée pour qu'elle n'ait pas fait sur vous quelque impression* Vous connoissez mon sort, il est tel qu'on n'oseroit pas même le décrire, parce qu'on n'y sauroit ajouter foi. Je n'avois, chère amie, qu'uni^ seule consolation, mais bien douce, c'étoit d'épancher mon cœur <Jans le tien ; quand j'avois parlé de mes peines avec toi elles étoient soulagées; et, quand tu m'avois plaint, je ne me trouvois plus à plaindre. Il est sûr que, ne trouvant plus que des cœurs fermés ou faux, toute ma ressource, toute ma confiance est en toi seule; le mien ne peut vivre sans s'épancher, et ne peut s'épancher qu*avec toi. Il est sûr que, si tu me manques et que je sois réduit à vivre absolument seul, cela m'est impossible, et je suis un homme mort. Biais je mourrois cent fois plus cruellement encore, si nous continuions de vivre ensemble en mésintelligence» et que la confiance et ramîtié s'éteignissent entre nous. Ah, mon enfant I à Dieu ne plaise que je sois réservé à ce comble de misère 1 11 vaut mieux cent fois saster de se voir, s'aimer eacore, et se regretter quelquefois. Quelque sacrifice qu'il foille
de ma part pour te rendre heureuse, sois-le à quelque prix que ce soit, et je suis content.
Je te conjure donc, ma chère femme, de bien rentrer en toi-même, de bien sonder ton oœur, et de bien examiner s'il ne seroit pas mieux pour l'un et pour l'autre que tu suivisses ton projet de te mettre en pension dans une com<* munauté pour l'épargner les désagrémens do mon humeur, et à moi ceux de ta froideup; oar, dans l'état présent des choses, il est impossible que nous trouvions notre bonheur Tun avec l'autre : Je ne puis rien changer en moi, et j'ai peur que tu ne puisses rien changer en tpt non plus. Je te laisse parfaitement libre de choisir ton asile et d'en changer sit6t que cela te conviendra. Tu n'y manqueras de rien, j'aurai soin de toi plus que de moi-même; et sitêt que^nos cœurs nous feront mieux sentir combien nous étions nés l'un pour l'autre, et le vrai besoin de nous réunir, nous le feronapour vivre en paix et nous rendre heureux mutuellement jusqu'au tombeau* Je n'endureroia pas ridée d une séparation étemelle; je n'en veux qu'une qui nous serve à tous deux de leçon ; je ne l'exige point même, je ne l'impose point ; je crains seulement qu'elle ne soit devenue nécessaire. Je t'en laisse le juge et je m'en rapporte à ta décision. La seule chose que j'exige* si nous en venons là, c'est que le parti que tu jugeras à propos de prendre se prenne de concert entre nous : je te promets de me prêter là-dessus en tout à ta volonté, autant qu'elle sera raisonnable et juste, sans humeur de ma part et sans chicane. Mais quant au parti que tu voulois prendre dans ta colère de me quitter et de t'édipser sans que je m'en mêlasse et sans que je susse même où tu voudrois aller, je n'y consentirai de ma vie, parce qu'il seroit honteux et déshonorant pour l'un et pour l'autn*, et contraire à tous nos engagemens.
Je vous laisse le temps de bien peser toutes choses. Réfléchissez pendant mon absence au sujet de cette lettre. Pensez à ee que vous vous devez, à ce que vous me devez, à ce que noDssommes depuis long-temps l'un à l'autre, et à ce que nous devons être jusqu'à la fin de nos jours, dont la plus grande et la plus belle partie est passée, et dont il ne nous reste que ce qu'il faut pour couronner une vie infortunée, mais innocente, honnête et vertueusci par une
T IV
f n qui rhonore et nous anore uo bonheur durable. Noua arona dea foutes à pleurer et à expier ; maiai gràcea au ciel» noua n'aTons i noua reprocher ni noirceurs ni crimea : n'effia^na paa par l'imprudence de noa derniers jours la douceur et la pureté de ceux que nous avons passés ensemble.
Je ne vais paa feire un royage bien long ni bien périlleux ; cependant la nature diapoae de BOUS an moment que noua y penaona le moina. Voua connoisses trop mes vrais sentimens pour craindre qu'à quelque degré que mes malheurs puissent aller, je soie homme è diaposer jamaia de ma vie avant le temps que la nature ou les hommes auront amrqué. Si quelque accident doit terminer ma carrière» aoyes bien aûre, quoi qu'on puisse dire, que ma volonté n*y aura paa eu la moindre part. J'espère me retrouver en bonne santé dana tos bîraa» d'ici à quinae jours au plua tard ; mais s'il en éloit autrement, et que noua n'ensaiona pas le bonheur de nous revoir, souvenea-vous en pareil oaa de l'homme dont voua élea la veuve, et d'honorer sa mémoire en voua honorant. Tirea-voua d'ici le plua tôt que vous pourrez* Qu'aucun moine ne ae mêle de voua ni de voe aflairee en quelque façon que ce soit. Je ne vous dis point ceci par jalousie, et je suis bien convatneu qu'ila n'en veulent point à votrepersonne; man, n'importe, proStex de cet avia, ou aoyez aûre de n'attirer que déshonneur et calamité sur le reste de votre vie. Adressez*vous i M. de Saint-Germain pour sortir d'ici; tâchez d'endurer l'air mépriaant de sa femme par la certitude que vous ne l'avez paa mérité. Cherchez à Paris, i Orléans on i Blois, une communauté qui voua convienne, et tftchez d'y vivre, plutôt que aeule dana une chambre. Ne comptez aur aucun ami ; voua n'en avez point ni moi non plua, aoyez-en aûre; maia comptez aur lea honnélea gens, et aoyez aûre que la bonté de cœur et l'équité d'un honnête homme vaut cent fois mieux que l'amitié d'un coquin. Cest k ce titre d'honnête .i«>min.qiiefo»p»amdoiiiierfotreooiia.noe «uaenl homme de lettres que vous savez que je tiens pour tel (*)• ^ ^*^^ paa un ami chaud, mais c'est un homme droit qui ne vous tromfiera pas, et qui n'insultera pas ma mémoire,
*C}4>«clor mort en 1771.
parce qu'il m'a bien coana et qu'il «t jvk* mais il ne se compromettra pis, et je se dent pas qu'il se compromette. Lainei triBqiîb. ment exécuter les complots bits eontre voin mari ; ne vous touFOientez point i jastiier s mémoire outragée ; contentes-voni de rcndn honneur à la vérité dans l'oecasioi, et laisa la Providence et le temps dire leur sorrf; cette œuvre se fiera têt ou tard. Ne tooi npprochez pit» dea grands; n'acceptez nauede leUra offres, encore moins de celles du ps de lettres. J'exclus nommémeat testes ksfnmes qui ae sont dites mes amies. J'excepte» dame Dupin et madamf de ChenoDceanz;!'»
et l'autre sont sftres i mon égard et incapiiis de trahison. Parlez-leur quelquefois de ib sentimens pour elles; ils vous sont cosw. Votis aurez assez de quoi vivre indépoàn avec les secours que M. Du Peyroo ideaÉA vous donner, et qu'il vous doit puisqu'il ai reçu l'argent. Si vous aimez mieux Timsà chez vous que chez des religieuses, ^imkp vez ; mais ne voUa laissez pas soi^js^, k vous livrez pas^i vos voiainesi etienwis pas aux gens avant de lea connolin^^u lettre ai à la hâte que je ne aais ploitt^t^'ii' Adieu , chère amie de mon cœur ; i ^oan^^ et, ai nous ne noua revoyons pas, loswt vous toujours du aeal ami véritibleqitYai ayez eu et que voua aurez jamais. lesese»gnerai paa Âenon, jpuiaque ce non h\bâi votre tendresse; maia, pour ce nooieoM'a veux reprendre un que votre coeor ne ws^ oublier.
A V. LALUUD.
MonqiiimSraoAMW.
Un voyage de botanique, moosieQr,qn£l* fsit au mont Pila presque en arriTaDtici,i> privé du plaisir de vous répondre SDSsiidC(|K je l'auroia dû. Ce voyage a été désastreux, w^ jours de la pluie ; j'ai trouvé peu de plan»« j*ai perdu mon chien, blessé par iio aatnd fugitif : je le croyois mort dans les boisd«« blemure, quand i mon retour je l'ai troaftK bien portant, sana que je puisse imsgioer eos ment il a pu faire douze lieues et repa*'
Rbtae dam l'état oà il étoit. Vous avec, monsiear, la doueeur de revoir vos pénates et de vivre au milkade vos amia. Je prendrois part A ce bonheur en tous en voyant jouir, maïs je doute que le ciel me destine à ce partage. J'ai trouvé madame Renou en attes bonne santé : elle vous remercie de votre souvenir, et vous salue de tout son^œur. J'en fais de même, étaoi foroé d'être bref à casse du soin que demandent quelques plantes que j'ai rapportées, et quelques graines que je destioois à madame de Portiand, le tout étant arrivé ici à demi pourri par la phiie. Je voodrois du moins en sauver quelque chose pour n'avoir pas perdu toui-Afait mon voyage, et la peine que j'ai prise à les recueillir. Adieu, mon cher H. Laliaud ; coaserve^vous, et vivez content.
A M. MOULTOl).
Uonquln, le S teptenbre 1769.
Sans une foulure i la main , cher Moultou, qui me fait souffrir depuis plusieurs jours , je me li vrerois A mon aise au plaisir de causer avec vous ; mais je ne désespère pas d'en trouver une occasion plus commode : en attendant, recevez mon remerctment de votre bon souvenir, et de celui de madame MouUou, dont je me consolerai difficilement d'avoir été si près sans la voir. Je veux croire qu'elle a quelque part au plaisir que vous m'avez fait de m*amener votre fils, et cela m'a rendu plus touchante la vue de cet aimable enfant. Je suis fort aise qu'il soit un peu jaloux, dans ce qu'il fait , de mon approbation : il lui est toujours aisé de s'en assurer par la vôtre ; car sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, nous ne saurions penser différemment vous et moi.
Je ne suis pointsurprisdeeeque vous me marquez des dispositions secrètes des gens qui vous entourent : il y a long-temps qn* ils ont changé le patriotisme en ég(Hsme,et l'amour prétendu du bien public n'est plus dans leurs cœurs que la haine des partis. Garantissez le vAlre, ô cher lioultou, de ce sentiment pénible qui donne coujoars plus de tourment que de jouissance, et qui, lors même qu'il l'assouvit, venge dans le cœur de celui qui l'éprouve le mal qu'il fait à son ennemi. Paradis aux bienfoisans, disoit
sans cesse le bon abbé de Saint-Pierre , voilà un paradis que les méchans ne peuvent ôter i personne, et qu'ils se donneroient, s'ils en con* noissoient le prix.
Adieu, cJier Moultou, je vous embrasse.
A H. DU PBvnoo.
Houqnin, le 16 iepteoibre f TW.
Jen'aurois pas attendu, mon cher hôte, voire lettre du 5 septembre pour répondre à celle du 6 août, si A mon retour du mont Pila je ne me fusse foulé la main droite par une chute qui m'en a pendant quelque temps gêné l'usage. Je suis bien charnié de n'apprendre votre accès de gouttequ'à votre convalescence; c'est une grande consolation,quand on souSre» d'attendre ensuite de longs intervalles, durant lesquels on ne souffrira plus ; et je ne suis pas surpris que les tendres soins de votre aimable Henriette fassent une assez grande diversion i vos souffrances pour vous les laisser beaucoup moins sentir. Vous devez vous trouver trop heureux de gagner à son service des accès do goutte dans lesquels vous êtes servi par ses mains. Vous êtes assurément bien faits, l'un pour donner, l'autre pour sentir tout le prix des soins du plus pur zèle et de la plus tendre amitié; mais cependant, aux charmes prèe qu'elle seule y peut ajouter, des soins de cette espèce ne doivent pas être absolument nôu» veaux pour vous. Je suis plus que flatté, je siiia^ touché qu'elle sesouvienne avec plaisir de notre ancienne connoissance. J'aurois été trop hea<— reux de pouvoir la cultiver : mais les attache* mens fondés sur l'estime, tels que celui c|ue j*ai conçu pour elle, n'ont pas besoin de l'habitude de se voir pour s'entretenir et se renforcer. Fût-elle beaucoup moins aimable, lea* respectables devoirs qu'elle remplit si bien près de vous la rendent trop estimable i tout le monde pour ne la pas rendre chère aux honnêtes gens, et surtout A vos amis. A l'égard dea. échecs, malgré tout ce que vous me dites de son habileté, vous me permettrezde douter que ce soit le jeu auquel elle joue le mieux ; et, sb jamais j'ai le plaisir de faire une partie aveeelle^ je lui dirai, et de bien bon cœur, ce que je di-
CORRESPONDANCE
soisjadisà un grand prince [*) : « Je vous ho- » nore trop pour ne pas gagner toujours, n
Vous aviez grande raison , mon cher hôte» d'attendre la relation de mon herborisation de Pila, car parmi les plaisirsde la faire Je comptois pour beaucoup celui de vous la décrire; mais Jes premiers ayant manqué, me laissent peu de quoi fournira l'autre. Je partis à pied avec trois messieurs, dont un médecin, qui faisoient semblant d'aimer la botanique, et qui, désirant me cajoler, je ne sais pourquoi, s'imaginèrent qu'il n*y avoit rien de mieux pour cela que de me faire bien des façons : jugez comment cela 8*as8oriit, non- seulement avec mon humeur, mais avec l'aisance et la gatté.des voyages pédestres. Ils m'ont trouvé très- maussade; je le crois bien : ils ne disent pas que c'est eux qui m'ont rendu tel. H me semble que, malgré la pluie, nous n'étions point maussades à Brot ni les uns ni les autres ; premier article. Le second est que nous avons eu mauvais temps presque durant toute la route, ce qui n'amuse pas quand on ne veut qu'herboriser, et que, faute d'Une certaine intimité, Ton n'a que cela pour point de ralliement et pour ressource. Le troisième est que nous avons trouvé sur la montagne un très-mauvais gtte; pour lit, du foin ressuant et tout mouillé, hors un seul matelas rembourré de puces, dont, comme étant le Sancho de la troupe , j'ai été pompeusement gratifié. Le quatrième, des accidens de toute espèce : un de nos messieurs a été mordu d'un chien sur la montagne; Sultan a été demi-massacré par un autre chien : iladisparu; je l'ai cru mort de ses blessures ou mangé du loup ; et, ce qui me confond , est qu'à mon retour ici je l'ai trouvé tranquille et parfaitement guéri, sans que je puisse imaginer comment, dans 'état où il étoit, il a pu faire douze grandes lieues et surtout repasser le Rhône, qui n'est pas un petit ruisseau, comme disoit du Rhin M. de Ghazeron. Le cinquième article, et lepire, est que nous n'avons presque rien trouvé, étant allés trop tard pour les fleurs, trop tôt pour les graines, et n'ayant eu nul guide pour trouver les bons endroits; ajoutez que la montagne est fort triste, inculte, déserte et n'a rien de l'admirable variété des montagnes de Suisse . Si vous n'étiezpasredevenuunprofane/jevousferoisici
n U prince de Conti«
rénuméraliondenoiremaigrecolleciiongiiot.
parieroisdu meum^ de l'milk d'o«rj,da (branic, de la bislorte^da napel, da th^mt^ê^ta. Mais j'espère que quand M. d'Escherny, qnn appris la botanique en trois jours, sera prii(i. vous, il vous expliquera louicela. Parmi un\t
cesplaniesalpineslrès<:oinmunes,ienaiiroD».
trois plus curièusesqui m'ont fait grand pligir: l'uneest Vonagra («no</iera6ienn«, Linn.j.cj j'ai trouvée au bord du RhAne, etquejavih déjà trouvée à mon voyage de Nevers ao bir: de la I^irc ; la seconde est le laiUrm bin cë Alpes (sonchus aipinus), qui m'a fait dau:^:. pi us de plaisir que j 'ai eu peine à le déterom m'obstinant à le prendre pour une Uitof:» troisième est le lichen islandicus, (\w]i\ih bord reconnu aux poils courts quibonbi»!» feuilles. Je vous ennuie avec mon pédanteui:* ge : mais si votre Henriette prenoiidogoùixc les plantes, comme mon foin se trajbfonh roit bien vite en fleurs I 11 faudroithieoj.' malgré vous et vos dents^ que vous dev!n5î; botaniste.
Alonqain, le lOoddtot^B-
Ue voici , monsieur, en vous itfuèai, dans une situation bien bizarre ^sacbast bin à qui, mais non pas à quoi : nonqQeioim que vous écrivez ne mérite bien qu'ooieDsot' vienne ; mais parce que je ne me soonttisp'^ de rien. J'avois mis à part votre lettre pour ) répondre.et, après avoir vingt fois renversé il
chambre et tous les fatras qui la remplisMsi je n'ai pu parvenir à retrouTer celte letrtoutefois je n'en veux pas avoir le démenti,: que mon étourderie me prive du pliisif ^ vous écrire. Ce ne sera pas, si vous touKos: réponse; ce sera un bavardage de reocooi^ pour avoir, aux dépens de votre patieocej^ vantage de causer un moment avec vous.
Vous me parliez, monsieur, du noureiNf* dont je vous fais mes bien cordiales féliQt^ tiens : voilà vos pertes réparées ; que vooâi:^ heureux devoir les plaisirs paternels se mor tiplier autour de vous 1 Je vous le dis^etbie; du fond de mon cœur, quiconque a le bool^^ de pouvoir remplir des soins si chers trou^f chez lui des plaisirs plusvraisque tooiceoiti'
monde, et les pins douces consolations dans i'adversUé. Heureux qui peal élever ses enfans sons ses yeux ! Je plains un père de famille obligé d'aller cfiercher an loin la fortune; car pour le vrai bonheur de la vie , il en a la source auprès de lui.
Vous me parliez du logement auquel vous aviez eu la bonté de songer pour moi. Vous avez bien » monsieur, tout ce qu'il faut pour ne pas me laisser renoncer sans regret à l'espoir d'être votre voisin : et pourquoi y renoncer ? qu'est-ce qui empécheroit que, dans une saison plus douce, je n'allasse vous voir, et voir avec vous les habitations qui pourroient me convenir? S'il 8*en trouvoitune assez voisine de la v6tre pour me procurer l'agrément de votre société, il y auroit là de quoi racheter bien des inconvéniens, et, pourvu que je trouvasse a peu près le plus nécessaire , de quoi me consoler de n'avoir pas ce qui le seroit moins.
Vous me parliez de littérature , et précisément cet article , le plus plein de choses et le plus digne d'être retenu, est celui que j'ai totalement oublié. Ce sujet qui ne me rappelle que des idées tristes, et que l'instinct éloigne de ma mémoire, a fait tort à Tesprit avec lequel vous Tavez traité : je me suis souvenu seulement que vous étiez très-aimable, même en traitant un sujet que je n'aimois plus.
Vous me parliez de botanique et d'herborisations. C*est un objet sur lequel il me reste un peu plus de mémoire ; encore ai-je grand* peur que bientôt elle ne s'en aille de même avec le goût de la chose, et qu'on ne parvienne à me rendre désagréable jusqu'à cet innocent amusement. Quelque ignorant que je sois en botanique, je ne le suis pas au point d'aller, comme on vous l'a dit; chercher en Europe une plante qui empoisonne par son odeur; et je pense, au contraire, qu'il y a beaucoup à rabattre des qualités prodigieuses, tant en bien qu'en mal, que l'ignorance, la charlatanerie, la crédulité, et quelquefois la méchanceté prêtent aux plantes, et qui, bien-examinées, se réduisent pour Tordinaire, à très-peu de chose, souvent toutàfait à rien. J'allois à Pila faire avec trois messieurs, qui faisoient semblant d'aimer la botanique/une herborisation doiit le principal objet étoit un commencement d'Herbier pour l'un
des trois, à qui j'avois lâché d'inspirer le goût de cette douce et aimable étude. Tout en mar«* chant , M. le médecin M**^* m'appela pour me montrer, disoit-il, une très-belle ancolie. Com<^ ment , monsieur, une ancolie ! lui dis-jc en voyant sa plante; c'est le napel. Là-dessus je leur racontai les fables que le peuple débite en
Suisse sur le napel;etj'avouo qu'en avançant et nous trouvant comme ensevelis dans une forêt de napels, je crus un moment sentir un peu de mal de tête, dont je reconnus la chimère et ris avec ces messieurs presque au même instant.
Mais au lieu d'une plante à laquelle je n'ar vois pas songé, j'ai vraiment et vainement cherché à Pila une fontaine glaçante qui tuoit, à ce qu'on nous dit , quiconque en buvoit. Je déclarai que j'en voulois faire l'essai sur moimême, non pas pour me tuer, je vous jure, mais pour désabuser ces pauvres gens sur la
foi de ceux quiseplaisentàcalomnier la nature, craignant jusqu'au lait de leur mère, et ne voyant partout que les périls et la mort. J'aurois bu de l'eau de cette fontaine commp M. Storck a mangé du napel. Mais au lieu de cette fontaine homicide qui ne s'est point trouvée, nous trouvâmes une fontaine très-bonne» très-fratche, dont nous bûmes tous avec grand plaisir, et qui ne tua personne.
Au reste, mes voyages pédestres ayant été jusqu'ici tous très-gais, faits avec des camarades d'aussi bonne humeur que moi, j'avois espéré que ce seroit ici la même chose. Je voulus d'abord bannir toutes les petites façons de ville : pour mettre en train ces messieurs , je leur dis des canons : je voulus leur en apprendre; je m'imaginois que nous allions chanter, criailler, folâtrer toute la journée ; je leur fis même une chanson (l'air s'entend ) que je notai , tout en marchant par la pluie , avec des chiffres de mon invention. Mais quand ma chanson fut faite il n'en fut plus question , ni d'amusemens , ni de galté , ni de familiarité ; voulant être badin tout seul , je ne me trouvai que grossier; toujours le grand cérémonial, et toujours monsieur don Japbet : à la fin je me le tins pour dit; et, m'amusant avec mes plantes, je laissai ces messieurs s'amuser à me faire des façons. Je ne sais pas trop si mes longues rabâcheries vous amusent : je sais seulement
CORRESPONDANCE
que si je les prolongeois encore, elles yoqs ennuieroient ccrlainement à la fin. Voilé, monsieur, l'histoire exacte de ce tant célèbre pèlerinage , qui court déjà les quatre coins de la France f et qui remplira bientôt TEurope entière de son risible fracas. Je vous salue, monsieur, et vous emlTrasse de tout mon cœur.
k MADAME B.
Uonquin, le S8 octobre ITSS.
Si je n'avois été garde-malade , madame, et si je ne Tétois encore, j'aurois été moins lent, et je serois moins bref a vous remercier du plaisir que m'a fait votre lettre, et du désir que j*ai de mériter et cultiver la correspondance que vous daignez m'offrîr. Votre caractère aimable et vos bons sentimens m'étoient déjà assez connus pour me donner du regret de n*avoir pu leur rendre mon hommage en personne lorsque je fus un instant votre voisin. Maintenant vous m'offrez , madame , dans la douceur de m'entretenir quelquefois avec vous, un dédommagement dont je sens déjà le prix, mais qui ne peut pourtant, qu'à Taide d'une imagination qui vous cherche , suppléer au charme de voir animer vos yeux et vos traits par ces sentimens vivîfians et honnêtes dont votre cœur me parott pénétré. Ne craignez point que le mien repousse la confiance dont vous voulez bien m'honorer, et dont je ne suis pas indigne.
Adieu, madame ) soyez sûre, je vous supplie , que mon cœur répond très-bien au vôtre, et que c'est pour cela que ma plume n'ajoute rien.