A M. DE BELLOY
Mouquio. te 17 -^ 70.
Paafres iTetigtet que nom sotumet! etc.
11 faut, moniteur, vous résoudre à bien de l'ennui, car j'ai grand'peur de vous écrire une
longue lettre.
Que vous m'avez rafraîchi le sang , et cflie j*aime votre colère I J'y vois bien le sceau de la vérité dans une àme fière, que le patelinage des gens qui m'entourent marque encore plus fortement à mes yeux. Vous avez daigné me faire sentir montort ; c'est une indulgence dont je sens le prix, et que je n'aurois peut-être pas eue à votre place : il ne m'en reste que le désir de vous le faire oublier. Je fus quarante ans le plus confiant des hommes, sans que durant tout ce temps jamais une seule fois cette confiance ait été trompée. Sitêt que j'eus pris la plume, je me trouvai dans un autre univers, parmi de tout autres êtres , auxquels je continuai de donner la même confiance, et qui m'en ont si terriblement corrigé qu'ils m'ont jeté dans l'autre extrémité. Bien ne m'épouvanta jamais au grand jour, mais tout m'effarouche- dans les ténèbres qui m'environnent, et je ne vois que du noir dans l'obscurité. Jamais l'objet le plus hideux ne me fit peur dans mon enfance, mais une figure cachée sous un Orap blanc me donnoit des convulsions : sur
T. IV
GORRESPOMDAMCE.
ce point y oomme sur beancoup d'autres. Je resierai enfant jusqu'à la mort. Ma défiance est d*autant plus déplorable, que, presque toujours fondée (et je n'ajoute prâjyu^ qu'à cause de vous), elle est toujours sans bornes-, parce que tout ce qui es\ hors de la nature n'en oonnott plus. Voilà, monsieur, non l'excuse, mais la cause de ma faute, que d'autres circonstances ont amenée, et même aggravée, et qu'il faut bien que je vous déclare pour ne pas vous tromper. Persuadé qu*an homme puissant vous avoit fait entrer dans ses vues à mon égard , je répondis selon cette idée à qvçlqu'un qui m'avoit parlé de vous, et je répondis avec tant d'imprudence que je nommai mèmei'hommc en question. Né avec un caractère bouillant dont rien n'a pu calmer l'efFervescence , mes premiers mouvemens sont toujours marqués par une étourderie audacieuse, que je prends alors pour de l'intrépidité, et que j'ai tout le temps de pleurer dans la suite» surtout quand elle est injuste, comme dans cette occasion. Fiez-vous à mes ennemis du soin de m*en punir. Mon repentir anticipa même sur leurs soins à la réception de votre lettre; un jour plus tôt elle m'eût épargné beaucoup de sottises; mais puisqu'elles sont faites, il ne me reste qu'à les expier et à tâcher d'en obtenir le pardon, que je vous demande par la commisération due à mon état.
Ce que vous me dites des imputations dont vous m'avez entendu charger, et du peu d'ef» fet qu'elles ont fait sur vous, ne m'étonne que par rimbécillité de ceux qui pensoient vous surprendre par cette voie. Ce n'est pas sur des hommes tels que vous que des discours en l'air ont quelque prise , mais les frivoles clameurs de la calomnie , qui n'excitent guère d'attention, sont bien différentes dans leurs eflfets, dos complots tramés et concertés durant longues années dans un profond silence, et dont les développemens successifB se font lentement, sourdement, et avec méthode. Vous parlez d'évidence : quand vous la verrez contre moi, jugez-moi, c'est votre droit ; mais n'oubliez pas de juger aussi mes accusateurs; examinez quel motif leur inspire tant de zèle. J'ai toujours vu que les méchans inspiroient de l'horreur, mais point d'animosité. On les punit, ou on les fuit : mais on ne se tourmente oas d'eux sans cesse ;
.on ne ft'oocape pas sans osMàhicirooBreBir, à les tromyMV à les trahir ( ce n'est poiot àeia qu« l'on fait-ces okoses-là, ce sont eux qui is font aux autres. Dites donc à^iilionDèteseeM si zélés, si vertueux, si fiers sarloui d'ètn des traîtres, et qui se nâsqmnt avec uot(ie soin pour me démasquer : i Meanesn, jid- » mire votre zèle, et vos preuves me paioiseBi » sans réplique; mais pourquoi donc craiodr' » si fort que recensé ne les sache et s'y rf. V ponde? Permettez que je Tea iostruiseetijw » je vous nomme. Il n'est pas génèreDx,c » n'est pas même juste de diffamer noboi» » q«el qu'il soit, en se cachant de loi. Coi, » dites-vous, par ménagement pour lui p » vous ne voulez pas le confondre; mais il»- « ro t moins cruel, ce me semble, de le («f fondre que de le diffamer, et de loi ^i » TÎe que de la lai rendre in8apporubie.k; » hy^Mrite de vertu doit être pabliqueour: » GoaMndu ; c'est iÈ son vrai chàuineoi;rtlV u vidence elle-même- est suspecte qund ri; » élude la-oonvictàin de l'accusé. lEalnrp tant de la sorte examinez leur contoMo?, pesez leur réponse; suivez , en lajife»(,/ef mouvemens de votre cœur eihMif*^ votre raison: voilà, monsieur, uni tif^i^ vous demande , et je me liens alors fon^ jugé.
Vous me tancez, avec grande nisoB,»i> manièredont je vous parois jugerrotreniM^ ce n'est pas ainsi que je la juge desang-M et je suis bien éloigné, je vous jure» de lui r^ dre l'injustice dont elle use envers moi. Ct jugement trop dur étoit Touvrage d'un dosa de dépit et de colère, qui même neien|fF toit pas à moi , mais au grand hoDimeijv'f vient de chasser de sa naissante patrie, qi illustroit déjà dans son berceau, eidoot» ose encore souiller les vertus avecuoKfflt^ fice et d'injustice. S'il restoit, me disoisi^^^ ces François célébrés par du Belloy, poonP' leur indignation ne réclameroit-elie poiotfl*^ tre ces manœuvres si peu dignes d'eux?
C'est à cette occasion que Bavard me i^ en mémoire, bien sûr de ce qu'il diroitoBi^ roit s'il vivoit aujourd'hui. Je ne sentoisf assez que tous les hommes, même verties ne sont pas des Bayards; qu'on peut èat^ mide sans cesser d'être juste; et qu'eo pen^
AÎÏNÈE' 177a.
à ceux qui macUiieDl et criMl, J'MOis UMrt d'oublier ceux qui gémiflKnt et se taisent. J'ai . toujoQis aimé votre nation, elle est œèDie celle de l'Europe que j'honore le plus ; non que j'y croie apercevoir plus d^ vertas que dans les autres, mais par un {irécieux reste de leur amour qui s y est consenré, ei que vous réveillez quand il étoit prêt à s'éteindre. H ne fout jamais désespérer d'un peuple qui aime encore ce qui est juste et kaonète, quoiqu'il ne le pratique plus. Les François auront beau applaudir aux traite héroïques que vous leur présentez, je doute qu ils les imitent ;.nials ils s'«n transporteront dans vos pièces» et les aimeroiu dans les autres hommes» quand on ne les empêchera pas de les y voir. On est encore forcé de les tromper pour les rendra injustes; précaution dont je n'ai pas vu qu'on eût grand besoin pour d'autres peuples. Voilà» monsieur, comment je pense constamment à Tégard des François » quoique je p*attende plus de leur part qu'injustice , outrages , et persécution : mais ce n'est pas à la nation que je les impute , et tout cela n'empêche pas que plusiewfdesas membres n'aient toute mon estime et m la mé^ ritenty^même dans Terreur où on les tient. D*ailleurs , mou cœur s'enflamme bien plus aux injustices dont je suis témoin qu*à celles dont je suis la victime : il lui manque» pour CCS dernières» l'énergie et la vigueur d'un généreux désintéressement. 11 me semble que ce n'est pas la peine de m'échauffer pour une cause qui n'intéresse que moi. Je regarde mes oialheurs comme liés à ro$n état d'homme et d'ami de la vérité. Je vois le méchant qui me persécute et me diflEsme comme je verrois un rocher se détacher d'une montagne et venir m'écraser ; je le rcpousserois » si j'en avois la force» mais sans colère» et puis je le laisserois là sans y plus songer. J'avoue pourtant que ces mêmes malheurs m'ont d'abord pris au dépourvu» parce qu'il en est awquels il n'est pas inêaie permis à un honnête homme d'être préparé : j'en ai été cependant phis abauu qu'irrité; et^ maùttenaut 4|ue me voilà prêt» j*espcrc nie laisser un peu moins accabler» mais pas plus, émouvoir de ceux qui m'attendent. A mon âge et dans mon eut ce n'est plus la peioe de s'en tourmenter» et j'en vois le terme de trop près pour m'iuquiéter beaucoup de
l'espaee ^i reste. Uaîs je a enietids rien à ce que TOUS me dites* de ceux que vous avez essuyés : assurément je suis fait pour les plaindre ; mais que peuvent-^ils avoir de commun avec les miens? 1^ situation est unique» elle est inoiife depuis que le monde existe» et je ne puis présumer qu'il s'en retrouve jamais de pareille. Je ne compresds donc point quel rapport il peut y avoir dans nos destinées» et j'aime à croire que vous vousabusezsur ce point. Adieu» monsieur : vivez heureux» jouissez en paix de votre gloire» et souvenez>vous quelquefois d'un homme qui vous honorera toujours»
A M. l'abbé m.
llon(||iiD} le 17 ^ 70.
PaavrcB aveugles que noos tiuies! etc.
Je voudrois» monsieur, pour l'amour de vous, que l'application qu'il vous plaît de faire de votre quatrain fût assez naturelle pour êire croyable : mais puisque vous aimez mieux vous excuser que vous accuser d'une promptitude que j'aurois pu moi-même avoir à votre place» soit ; je n'épiloguerai pas là-dessus.
Depuis l'impression de VÉmileje ne l'ai relu qu'une fois» il y a six ans» pour corriger un exemplaire ; et le trouble continuel où Ton aime à me faire vivre a tellement gagné ma pauvre tête» que j'ai perdu le peu de mémoire qui me restoit» et que je garde à peine une idée générale du contenu de mes écrits. Je me rappelle pourtant fort bien qu'il doit y avoir dans V Emile un passage relatif à celui que vous me citez ; mais je suis parfaitement sûr qu'il n'est pas le même» parce qu'il présente» ainsi défiguré» un sens trop différent de celui dont j'étuis plein en récrivant f ]. Jai bien pu ne pas songer à éviter dans ce passage le sens qu'on eût pu lui donner s'il eût été écrit par Cartouche ou par Raffia ; mais je n'ai jamais pu m'exprimer aussi incorrectement dans le sens que je lui donnois moi- même. Vous serez peut-être bien aiso d'apprendre Tanecdocte qui me conduisit à cette idée.
Le feu roi de Prusse» déjà grand amateur de la discipline militaire, passant en revue ua
(*> Voyei EmiU, Ihr. iv.
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CORRESPlMlDAliCE.
de ses ré^BNi», fut si iilcontent de la mar noeavre, qu'au lieu d'imiter le noble usa^e que Louis XIV en colère aroit faiidAsa canncf, il s'oublia jusqu'à frapper de la sienne le major qui commandoit. L'officier oiiMgé recule deux pas, porte la main à l'un de ses pistolets, le tiis aux pieds du cheval durci, et de l'autre se casse la tôtc. Ce traitt auquel je ne pense jamais sans tressaillir d*admiraiion, me revint fortement en écrivant Y Emile, et j'en fis Tapplication de moi-même au cas d'un particulier qui en déshonore un autre, mais en modifiant Tacte par la différence des personnages. Vous sentez, monsieur, qu'autant le major bâtonné est grand et sublime quand , prêt à s'ôter la vie,-mattre par conséquent de celle de l'offenseur, et le lui prouvant, il la respecte pourtant en sujet vertueux, B*élëve par là même audessus de son souverain, et meurt en lui faisant grâce, autant la même clémence vis-à-vis un brutal obscur seroit inepte : le major employant son premier coup de pistolet n'eût été qu'un forcené ; le particulier perdant le sien ne seroit qu'un sot.
Mais un homme vertueux, un croyant, peut avoir le scrupule de disposer de sa propre vie sans cependant pouvoir se résoudre à survivre à son déshonneur, dont la perte, même injuste» entraîne des malheurs civtts pires cent fois que la mort. Sur ce chapitre de l'honneur Tinsuffisaace des lois nous laisse toujours dans l'état de nature : je crois cela prouvé dans ma Lettre à M. d'Alemberi sur les Spectacles. L'honneur d'un homme ne peut avoir de vrai défenseur ni de vrai vengeur que lui-même. Loin qu'ici la clémence, qu'en tout autre cas prescrit la vertu, soit permise, elle est défendue; et laisser im-* puni son déshonneur, c*est y consentir : on lui doit sa vengeance, on se la doit à soi-même; on la doit même à la société et aux autres gens d'honneur qui la composent : et c'est ici Tune des fortes raisons qui rendent le duel extravagant, moins parce qu'il expose l'innocent à périr, que parce qu'il l'expose à périr'sans vengeance et à laisser le coupable triomphant. Et vous remarquerez que ce qui rend le trait du major vraiment héroïque est moins la mort qu'il se donne que la fiére et noble vengeance qu'il sait tirer de son roi. C'est son premier coup de pislolet qui fait valoir le second : quel sujet il
lui Aie, et quds remords îMM-Wssel Rrcqh liiic fois, le cas entre particuliers est tout diffèrent. OepMdflM si IboD&ear prescrit ta resgeanee, il la prescrit courageuse: celui qsi te venge en Mie, au lien d*eflfaoer son infanie, y mat te comble; mais celai qui se Tenp h meurt est bipi réhabilité. Si donc un bons» indignement, injustement flétri par un autre. va ie*chercher un pistolet à la main dans Fan}phitfiéàtre de TOpéra, lui casse la tète dens: tout le mondiçetpuis se laissant tranqmlleiDaii mener deiant les juges, leur dit: c Je viens li; » faire un acte de justice que je me deToii,fi » qui n'appartenoit qu'à moi; faites-moi pri- • dre, si vous l'osez; » il se pourra bien qo'i!<! fassent pendre en effet, parce qa'eniio(isH conque a ésnné lé mort la mérite, qu'il a iî même y compter ; mais je réponds qu'il m n supplice avec l'estime de tout homme éqirble et sensé, comme avec la mienne; et si a; exemple intimide un peu lestàteondhoBie^, et fait marcher les gens d'hoaneur, qui oe ferraillent pas, la tête un peuplosier^^.jec^ que la mort de cet homme de tm^xîfn pas inutile à la société. La conclu»!» off/ A ce détail que de ce que j'ai ditiaiojHdui VÉmilCy et que je répétiii sourei^^a livre parut, à ceux qui meparlèreniàecf«»ticle, estçu'on ne déshonore poifUvfiymtii^^ saU mourir. Je ne dirai pas ici si j'ai tort; ct'i pourra se discuter à loisir dans la suite: mai' tort ou non, si cette doctrincne trompe jo^ permettrez néanmoins, n'en déplaise ifou^^ lustre prdneur d'ocacles, que je ne me lieni^ pas pour désh<^ré.
Je viens, monsieur, à la question que t(^ me proposez sur votre élève. Mon seniiis^ est qu'on ne doit forcer un enfant à mangera rien. Il y a des répugnances qui ont leur ci« dans la constitution particulière de Findié et celles-là sont invincibles; les autres, qoi^ sont que des fantaisies, ne sont pas darabb,< moins qu'on ne les rende telles à fores d'y M attention. Il pourroit y avoir quelque dioi^^ vrai dans le cas de prévoyance qa'oo tousi<^^ gue, si ( chose presque iftonîe) il 8'agissoit(f» limens de première nécessité, comme iep^^'i le lait, les fruits: Il faudroit du moins tâciier^ vainore cette répugnance sans que l'entoi^^ aperçût et sans le contrarier, ce qui, pareil
pic, poiirroît se faire en l'exposant k avoir grand7aim, et à ne trouTor comme par hasard (]ue raliment auquel ii répogne. Mais si cet essai ne réussit pas, je ne serois pas d*avi8 de 9 Y obstiner. Que s'il s'agit de mets composés tels qu'on en sert sur les tables des grands; la précaution paroi t d'abord assez soperflae ; car il est pea apparent que fe petit bonhomme se trouve un jour réduit, dans les bois ou ailleurs, i des ragoûts de truffes ou à des profiteroles au chocolat pour toute nourriture. Mais peutêtre a-t-on un autre objet qu*on ne vous dit pas, ci qui n'est pas sans fondement. Votre élève est fait pour avoir un jour place aux petits soupers des rois et des princes; il doit aimer tout ce qu'ils aimeront, il doit préférer tout ce qu'ils préféreront; il doit en toute chose avoir les goûts qu'ils auront; et il n'est pas d'un bon courtisan d'en avoir d'exclusifs. Vous devez comprendre par là et par beaucoup d'autres choses que ce n'est pas un Emile que vous avez à élever : ainsi gardez-vous bien d'être un Jean- Jacques ; car, comme vous voyez, cela ne réussit pas pour le bonheur de c^te vie.
Prêt à quitter cette demeure, je n'ai plus d'adresse assez fixe à vous donner pour y recevoir de vos lettres. Adieu, monsieur.