A M. DE SAINT-GERMAIN
APirt•.4777^
C'est avec bien du regret, monsieur, que j'ai demeuré si long-temps privé de vos nouvelles ; une tracasserie qu'on m'ayoit faite à la poste m'avoit fait renoncer à recevoir ni écrire aucune lettre par cette voie. Ce n'est que depuis quelques jours qu'une visite d'un de ces messieurs m'a donné Téclaircissement de ce malentendu : et après la promesse qui m'a été faite que rien de pareil n'arriveroit à l'avenir, je reprends la même voie pour donner de mes nouvelles, et en demander aux personnes qui m'intéressent, parmi lesquelles vous savez bien» monsieur, que vous tenez et tiendrez toujours le premier rang. Veuillez, monsienr, m 'informer de Tétat présent de votre santé et de celle
CORRESPONDANCE
de madame de Saint-Gennain, et de toate votre brillante famille. Je vous connois trop invariable dans vos sentimens pour douter que je ne retrouve toujours en vous les bontés et la bienTeillancc dont vous m'avez honoré ci-devant; comme je ne cesserai jamais, non plus, d*avoir le cœur plein de l'attachement et de la reconnoissance que je vous ai voués.
Je n'ai rien à vous dire de nouveau sur ma situation, elle est la même que ci-devant : mes incommodités ordinaires m*ont retenu chez moi une partie de Thiver, sans pourtant m*avoir trop maltraité. Ma femme a eu des rhumes et des rhumatismes, et le froid qui continue avec beaucoup de rigueur ne nous a pas encore rendu à l'un et à l'autre notre santé d'été. Nous avons passé d'agréables soirées au coin de nos tisons à parler des avantages que nous a procurés l'honneur de vous connoître, et des heures si douces que vous nous avez données : nous vous prions de vous rappeler quelquefois d'anciens voisins qui sentiront toute leur vie le regret d'avoir été forcés de s'éloigner de vous.
Veuillez, monsieur, faire agréer nos respects à madame de Saint-Germain, et recevoir avec votre bonté accoutumée nos plus humbles salutations.
A HADAMB DB 1***.
U6aTrUI77l.
Un violent rhume, madame, qui me met hors d'état de parler sans fatiguer extrêmement, me fait prendre le parti de vous écrire mon sentiment sur votre enfant, pour ne pas le laisser plus long-temps dans l'état de suspension où je sens bien que vous le tenez avec peine, quoiqu'il n'y ait point, selon moi, d'inconvénient. Je vous avouerai d'abord que plus je pense à l'exposition lumineuse que vous m'avez faite, moins je puis me persuader que cette roideur de caractère qu'il manifeste dans un Age si tendre soit l'ouvrage de la nature. Cette mutinerie, on, si vous voulez, madame, cette fermeté n^est pas si rare que vous croyez parmi les enfans élevés comme lui dans l'opulence; et j en sais dans ce moment même A Paris un autre exemple tout semblable dont la conformité m'a beaucoup frappé, tandis que parmi les au-
tres enfans élevés avec moins de sollieitade apparente, et à qui l'on a moins fait sentir par là leur importance, je n'ai vu de ma vie ud exemple pareil. Biais laissons, quant i présent, cette observation qui nous mèneroit trop loin, et, quoi qu'il en soit de la cause du mal, parlons du remède.
Vous voilà, madame, à mon avis, dans une circonstance favorable d'où vous pouvez tirer grand parti : l'enfant commence à s'impatienter dans sa pension, il désire ardemment de revenir; mais sa fierté, qui ne lui permet jamais de s'abaisser aux prières, l'empêche de vous manifester pleinement son désir. Suivez cette indication pour prendre sur lui un ascendant dont il ne lui soit pas aisé dans la suite d'éluder l'effet. S'il n'y avoit pas un peu de cruaoté d'augmenter ses alarmes , je voudrois qu'on commençât par lui faire la peur tout entière, et que, sans que personne lui dit précisément qu'il restera, ni qu'il reviendra, il vit quelqoc espèce de préparatifs comme pour lui Caire quitter tout-à-fait la maison paternelle, et qu'on évitât de s'expliquer avec lui sur ces préparatifs. Quand vous l'en verriez le pins inquiet, vous prendriez alors votre moment pour lui parler, et cela d'un air si sérienx el s\ ferme qu'il fût bien persuadé que c'est tout de bon.
i Mon fils, il m'en coûte tant de vous tenir éloigné de moi, que, si je n'écoutois que mon penchant, je vous retiendrois ici dès ce moment ; mais c'est ma trop grande tendresse pour vous qui m'empêche de m'y livrer : tandis que vous avez été ici j'ai vu avec la plus vive douleur qu'au lieu de répondre à l'attachemeuide votre mère et de lui rendre en toute chose la complaisance qu'elle aimoit avoir pour tous, vous ne vous appliquiez qu'à lui faire éprouver des contradictions, qui la déchirent trop de votre part pour qu'elle les puisse endurer davantage, etc.
» J'ai donc pris la résolution de vous placei loin de moi pour m'épargner l'affliction d'èire à tout moment l'objet et le témoin de votre désobéissance. Puisque vous ne voulez pas répondre aux tendres soins que j'ai voulu prendire de votre éducation, j'aime mieux que vous allies devenir un mauvais sujet loin de mes yeox, que de voir mon fils chéri manquer à chaque instant à ce qu'il doit à sa mère ; et d'ailleurs je ne
désespère pas que des gens fermes el sensés, | qui n'auront pas pour vous le mAme foible que moîy ne viennent à bout de dompter vos mutineries par des traiteroens nécessaires que votre mire n*auroit jamais le courage de vous faire endurer, etc.
» Voilà, mon fils, les raisons du parti que j'ai pris à votre égard, et le seul que vous me laissiez à prendre pour ne pas vous livrer à tous vos défauts et me rendre tout-à-fiiit malheureuse. Je ne vous laisse point à Paris, pour ne pas avoir à combattre sans cesse, en vous voyant trop souvent, le désir de vous rapprocher de moi; mais je ne vous tiendrai pas non plus si éloigné que, si Ton est content de vous, je ne puisse vous faire venir ici quelquefois, etc. •
Je suis fort trompé, madame, si toute sa hauteur tient à ce coup inattendu, dont il sentira toute la conséquence, vu surtout le tendre attachement que vous lui connoissez pour vous, et qui, dans ce moment, fera taire tout autre penchant. Il pleurera, il gémira, il poussera des cris auxquels vous ne serez ni ne parottrez insensible ; mais, lui parlant toujours de son départ comme d'une chose arrangée, vous lui montrerez du regret qu'il ait laissé venir cet arrangement au point de ne pouvoir plus être révoqué. Voilà, selon moi, la route par laquelle vous l'amènerez sans peine à une capitulation, qu'il acceptera avec des transports de joie, et dont vous réglerez tous les articles sans qu*il regimbe contre aucun : encore avec tout cela ne paroltrez-vous pas compter extrêmement sur la solidité de ce traité ; vous le recevrez plutôt dans votre maison comme par essai que par une réunion constante, et son voyage parottra plutôt différé que rompu, rassurant cependant que, s'il tient réellement ses engagemens, il fera le bonheur de votre vie en vous dispensant de l'éloigner de vous.
Il me semble que voilà le moyen de faire avec lui l'accord le plus solide qu'il soit possible de faire avec un enfant ; et il aura des raisons de tenir cet accord si puissantes et tellement à sa portée, que, selon toute apparence, il reviendra souple et docile pour long-temps.
Voilà, madame, ce qui m'a paru le mieux à faire dans la circonstance. Il y a une continuité de régime à observer qu'on ne peut détailler dans une lettre, et qui ne peut se déterminer
que par l'examen du sujet ; et d'ailleurs ce n'est pas une mère aussi tendre que vous, ce n'est pas un esprit aussi clairvoyant que le vôtre qu'il faut guider dans tous ces détails. Je vous l'ai dit, madame, je m'en suis pénétré dans notre unique conversation ; vous n'avez besoin des conseils de personne dans la grande et respectable tâche dont vous êtes chargée, et que vous remplissez si bien. J'ai dû cependant m'acquitter de celle que votre modestie m'a imposée, je l'ai fait par obéissance et par devoir, mais bien persuadé que pour savoir ce qu'il y a de mieux à faire il suffisoit d'observer ce que vous ferez.