‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 135 sur 158 · A MADAME DB CRÉQUI · texte numérisé non relu

A MADAME DB CRÉQUI

Ce mardi 7 (1771).

Rousseau peut assurer madame la marquise de Créqui que, tant qu'il croira trouver chez elle les sentimens qu'il y porte, et dont le retour lui est dû, loin de compter et regretter ses pas pour avoir l'honneur de la voir, il se croira bien dédommagé de cent courses inutiles par le succès d'une seule. Mais, en tout autre cas, il déclare qu'il regarderoit un seul pas comme indignement perdu, et ses visites reçues comme une fraude et un vol, puisque l'estime réciproque est la condition sacrée et indispensable sans laquelle, hors la nécessité des affaires, il est bien déterminé à n'en jamais honorer volontairement qui que ce soit.

Je reçois chez moi, j'en conviens, des gens pour qui je n'ai nulle estime; mais je les reçois par force : je ne leur cache point mon dédain, et comme ils sont accommodans, ils le supportent pour aller à leurs fins. Pour moi, qui ne veux tromper ni trahir personne, quand je fais tant que d'aller chez quelqu'un, c'est pour l'honorer et en être honoré. Je lui témoigne mon estime en y allant; il me témoigne la sienne en me recevant : s'il a le malheur de me la refuser, et qu'il ait de la droiture, il sera bientôt désabusé ou bientôt délivré de moi. Voilà mes sentimens : s'ils s'accordent avec ceux de madame la marquise de Créqui, j'en serai comblé de joie; s'ils en diffèrent, j'espère qu'elle voudra bien me dire en quoi. Si elle aime mieux ne me rien dire, ce sera parler très-claircmcnt«^

CORRESPONDANCE

Je la supplie d'agréer ici mes sentimens et mon respect.

Rousseau.

N. B. Ce billet fut écrit à la réception de celui que madame la marquise de Créqui m*a fait écrire, mais, ne voulant pas le confier à la petite poste» j*ai attendu que je fusse en état de le porter moi-même.

à MADAME UTODR.

A Puis, 17^71.

Je n'ai eu l'honneur de vous voir, madame, qu'une seule fois en ma vie, j'ai eu souvent celui de vous répondre ; et, sans prévoir que mes lettres seroient un jour exposées à être imprimées, je me suis livré pleinement aux diverses impressions que me faisoient les vAtres. Vous avez pris ma défense contre les trames de mes persécuteurs durant mon séjour en Angleterre : cette générosité m'a transporté, vous avez dû voir combien j'y étois sensible. Depuis lors, ma situation se dévoilant davantage à mes yeux, j'ai trouvé qu'avec autant de franchise et même d'étourderie, il ne me convenoit de rester en commerce avec personne dont je ne connusse bien le caractère et les liaisons; j'ai vu que l'ostentation des services qu'on s'empressoit de me rendren'étoitsouvent qu'un piège plus ou moins adroit pour me circonvenir, ou pour m'exposer au blâme, si je l'évitois. De toutes mes correspondances vous étiez en même temps la plus exigeante, celle que je connoissois le moins, et celle qui m'éclairoit le moins sur les choses qu'il m'importoit de savoir et que vous nHgnoriez pas. Cela m'a déterminé à cesser un commerce qui me devenoit onéreux, et dont le vrai motif de votre part pou voit m'échapper. J'ai toujours cru que rien n'étoit plus libre que les liaisons d'amitié, surtout des liaisons parement épistolaires, et qu'il étoit toujours permis de les rompre, quand elles cessoient de nous convenir, pourvu que cela se fit franchement, sans tracasserie, sans malice, et sans éclat, tant que cet éclat n'étoit pas indispensable. J'ai voulu madame, user aviec vous de ce droit, avec tous ces ménagemens. Vous m'en avez fait un crime

exécrable, et» dans votre dernière lettre, toos appelez cela enfoncer d'une main sûre un fer empoisonné dans le sein de V amitié. Sans vous dire, madame, ce que je pense de cette phrase, je vous dirai seulement que je suis déterminé à n'avoir de mes jours de liaisons d'aacune espèce avec quiconque a pu l'employer en pareille occasion (*)•

A M. DU PEYROU. '

Pint,ajiiUlctfl97l.

J'ai été hier, mon cher h6ce, chez voe banquiers recevoir l'année échue de ma pension de mylord maréchal : oe n'est pourtant pas uniquement pour vous donner cet avis que je vous écris aujourd'hui, mais pour vous dire qu'il y a long-temps que je n'ai reçu directement de vos nouvelles; heureusement le hbraire Rey, qui vous a vu & NeufchAtel, m'en a donné de vous et de madame Du Peyrov, d'assez bonnes pour m'Ater toute autre inquiétude que celle de votre oubli. Étes-vous^enfin dans voire maisoD ? est-elle entièrement achevée, et y éces-rooi bien arrangé? Si, comme je le dé^, son Juk bitation vous donne autant d'agrément c(ne sou bâtiment vous a causé d'embairas, vous y de» vez mener une vie bien douce. Je me suis logé aussi l'automne dernier, moins an large ^ à un cinquième, mais assez agréablement selon mon goût, et en grand et bon air; ce qui n'est pas trop facile dans le cœur de Paris. Si vous me donnez quelque signe de vie, je serois bien aise que vous me donnassiez des nouvelles de M. Roguin, mon bon et ancien ami, dont je sais que les incommodités sont fort augmentées depuis un an ou deux, et dont je n'ai aucunes nouvelles depuis long-temps. Nous vous prions, ma femme et moi, de nous rappeler au souvenir de madame Du Peyrou, qui ne perdra jamais la place qu'elle s'est acquise dans le nôtre, ni les sentimens qui en sont inséparables. Le

(*) Madame Utoor faisoit dau sa lettre rénuiiéralfcMi de celles qu'ils s'étoient écrites; Il y en aroit quatre- vingt-quatone d'elle et cinqnaote-elnq de Rousseau. ■ De ces dnqoaate-einq, • il 7 en a trente-quafre. loi diC*elle, où tous êtes à nespieSa ; 9 six où TOUS me mettes sous les Titres ; neuf où tous ne ti^* i lex en simple connoissancCf et six où yous tous lirrez aai » épancbements de la plus intime amitié. » Ce calcul piqaaiil n'étoit propre qu'à donner de l'hamenr à Jean* Jacques.

tiieRoe qu'en me (mrlantd'elIeRey a gardésursa santé me fait espérer qa'elle est bien raffennie, ainsi que la vôtre. Pour moi, j'ai eu de grands maux de reins qui m*ont fait prendre le parti de travailler debout. Ma femme a eu de trèsgrands rhumes successifs ; aux queues près de tout cela, nous nous portons maintenant assez bien Tun et l'autre, et nous vous saluons^ mon cher hôte, de tout notre cœur.

A MADAME LATOOR.

LeTJnîUetmi.

Voici le manuscrit dont madame de L^** a paru en peine, et que je ne tardois à lui renvoyer que parce qu'elle m'avoit écrit de le gai^ der. le Tai trouvé digne de sa plume et d'un cœur ami de la justice. J'ai pourtant été plus touché, je l'avoue, de récrit qui a été lu de tout le monde, que de celui qui n'a été vu que de moi.

Madame , je ne reçois pas votre adieu. pour jamais, je n'ai point songé à vous en faire un semblable; les temps peuvent changer, et quoi que fassent les hommes, je ne désespérerai jamais de la Providence. Mais en attendant, je crois porter bien plus de respect à nos anciennes liaisons en les interrompant jusqu'à* de plus grandes lumières, que de les entretenir avec une confiance altérée et des réserves indignes de vous et de moi.

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