A M. LINNÉ
Paris, le 21 septembre 177 «.
Recevez avec bonté, monsieur, l'hommage d'un très-ignare, mais très-zélé disciple de vos disciples, qui doit en grande partie, à la méditation de vos écrits, la tranquillité dont il jouit, au milieu d'une persécutiond'autant plus cruelle qu'elle est plus cachée, et qu'elle couvre du masque de la bienveillance et de l'amitié la plus terrible haine que l'enfer excita jamais. Seul, avec la nature et vous, je passe dans mes promenades champêtres des heures délicieuses, et je tire un profit plus réel de votre Philosophie botanique que de tous les livres de morale. J*apprends avec joie que je ne vous suis pas toui-à-^ fait inconnu, et que vous voulez bien me destiner quelques-unes de vos productions. Soyoa persuadé, monsieur, qu'elles feront ma lecture chérie, et que ce plaisir deviendra plus vif en* core par celui de le tenir de vous. J'amuse une
C) M. Corancei raconte œ fail avec quelque détail dans son écrit ioittalé : éé 7.-%/. Routsea», pag. S et suèy. C'élolt loi qui avolt été chargé d'offrir à Rousseau la lettre de change montant à six mille trois cent trente-six livn». 0. P.
(**) Cette lettre fat oommoniquée à M. Broussonet par M. Smilb, de la Société rofale de Londres, qui a acgois la ooU lection et les manascrils de Linné i il l'a fuit imprimer dana le Joumai de Paris, le 9 mal 1716.
vieille enfonce à faire dne petite collection de fruits et de graines : si parmi vos trésors en ce genre il se trou voit quelques rebuts dont vous voulussiez faire un heureux, daignez songera moi. Je les recevrois même avec reconnoissance, seul retour que je puisse vous offrir, mais que le cœur dont elle part ne rend pas indigne de vous*
Adieu, monsieur; continuez d'ouvrir et d'interpréter aux hommes le livre de la nature. Pour moi, content d*en déchiffrer quelques mots à votre suite, dans le feuillet du règne végétal, je vous lis, je vous étudie, je vous mé* dite, je vous honore, et je vous aime de tout mon cœur*
A M. DB SAmT-GERMAni.
7 Janvier 177t.
Moi, vous oublier, monsieur ! pourriez-vous penser ainsi de vous et de moi 1 non, les sentimens que vous m*avez inspirés ne peuvent non plus s*altérer que vos vertus, et dureront autant que ma vie. Mes occupations, mon goût, ma paresse, m*ont forcé de renoncer à toute correspondance. Je m*étois pourtant proposé de vous faire passer un petit signe de vie par M. le marquis de***, qui m*a promis de me revenir voir avant son départ, et de vouloir bien s*en charger. Je suis touché que votre bonté m*ait forcé, pour ainsi dire, à prévenir cet arrangement*
Je ne puis, monsieur, vous promettre en fait de lettres une exactitude qui passe mes forces ; mais je vous promets , avec toute la confiance d'un cœur qui vous est dévoué, un attachement inaltérable et dignede vous* Ainsi, quand je ne vous écrirai point, daignez interpréter mon silence par tous les sentimens que je vous ai fait connoltre, et vous ne vous tromperez jamais*
Ma femme, pénétrée des attentions dont vous rhonorez, me charge de vous témoigner combien elle y est sensible, et c*est conjointement que nous réunissons les vœux de nos cœurs pour vous, monsieur, pour madame de Saint*Germain, à qui nous vous prions de faire agréer nos respects, et pour tous vos aimables enfans, dont la brillante espérance an-
nonce de quel prix le ciel vent payer lee vents de ceux qui leur ont donné Tètro*
A M. DE SABTUfB (*).
Parte, le ISjanYler 1771.
Monsieur,
Je sais de quel prix sont vos momens, je sait qu*on les doit respecter ; mais je sais aussi que les plus précieux sont ceux que vous consacrez à protéger les opprimés, et si j'ose en réclamer quelques-uns, ce n'est pas sans titre poar cela.
Après tant de vains efforts pour faire percer quelque rayon de lumière i travers les ténèbres dont on m'environne depuis dix ans , j y renonce* J'ai de grands vices, mais qui n*oot jamais fait de mal qu'à moi ; j*ai commis de grandes fautes, maisque je n'ai point tues i mes amis, et ce n'est que par moi qu elles sont connues, quoiqu'elles aient été publiées par d'autres qui sont quelquefois plus discrets. A cela près, si quelqu'un mUmpute quelque sentiment vicieux, quelque discours biàmabJe, ou quelque acte injuste, qu'il se moaire et qu'il parle; je l'attends et ne me cache pas ; mais tant qu'il se cachera, lui, de moi, pour me diffamer, il n'aura diffamé que lui-mtoe aux yeux de4out homme équitable et sensé. L'évidence et les ténèbres sont incompatibles : les preuves administrées par de malhonnêtes gens sont toujours suspectes, et celui qui, commen* çant par fouler aux pieds la plus inviolable loi du droit naturel et de la justice, se déclare par là déjà lâche et méchant, peut bien être encore imposteur et fourbe. Et comment donneroit-il à son témoignage, et, si l'on veut, à ses preuves, la force que l'équité n'accorde même à nulle évidence, de disposer de Thonneur d'un homme, plus précieux que la vte, sans ravoir mis préalablement en état de se défendre et d'èire entendu? Que celui donc qui s'obstine à me juger ainsi reste dans le stupidc aveuglement qu*il aime ; son erreur est de son propre fait; c'est lui seul qu'elle déshonore ; après m'ètre offert pour l'en tirer, je l'y laisse, puisqu'il le veut, el qu'il m'est impossible de
(*} U. Lenoir ne succéda k U. de Sartine qa'enl774. C'est doue par erreur qu'an a, dans les éditions prteédentes, mm le nom du premier. M. P.
Ten f^uérir malgré lui. Grâces au ciel, tout l'art humain ne changera pas la nature des choses; il ne fera pas que le mensonge devienne la vérité, ni que de mon vivant la poitrine de Jean- Jacques Rousseau renferme le cœur d'un malhonnête homme : cela me suffit et je vis en paix, en attendant que mon moment et celui de la vérité vienne; car il viendra, j'en suis très-sûr, et je l'attends avec un témoignage qui me dédommage de celui d'aulrui.
Tranquille donc sur tout ce qu'on me cache uvec tant de soin, et même sur ce qui me parvient par hasard, j'ai laissé débiter, parmi cent autres bruits non moins ineptes, que J'avois cessé de voir madame de Luxembourg après lui avoir emporté trois cents louis ; que je ne copiois de la musique que par grimace ; que j*avoîs de quoi vivre fort à mon aise ; que j'a vois six bonnes mille livres de rentes; que la veuve Duchesne faisoit une pension de six cents livres à ma femme, qu'elle m'en faisoit une autre à n)oi de mille écus pour une édition nouvelle de mes écrits que j'avois dirigée. J'ai laissé débiter tous ces mensonges; je n*ai fait qu'en rire quand ils me sont revenus, et Je n'ai pas même Clé tenté de vous importuner, monsieur, de mes plaintes à ce sujet, quoique je sentisse parfaitement le coup que cette opinion de mon opulence devoit porter aux ressources que mon travail me procure pour suppléer à l'insuffisance de mon revenu. Une petite circonstance de plus a passé la mesure, et m'a causé quelque émotion, parce que l'imposture, marchant toujours sous le masque de la trahison, a pris jusqu ici grand soin de faire le plongeon devant moi, et ne m'avoit pas encore accoutumé à Teffronterie. Mais en voici une qui m'a, je l'avoue, affecté.
J'avois prié un de ceux qui m'ont averti des bruits dont je Tiens de parler, de tâcher d'apprendre si madame Duchesne et le sieur Guy y avoient quelque part. De chez eux, où il n'a trouvé que des garçons, il est allé chez Simon, qu'on lui disoit avoir imprimé la nouvelle édition qui m'avoit été si bien payée. Simon lui a dit qu'en effet il venoit d'imprimer quelquesuns de mes écrits soos mes yeux, que j'en avois revu les épreuves, et que j'étois môme allé chez lui il n'y avoit pas long-^emps. Quoique je sois par moi-même le moins important des hom-
mes, je le suis assez devenu par ma singulière position pour être assuré que rien de ce que je fais et de ce que je ne fais pas ne vous échappe : c'est une de mes plus douces consolations, et je vous avoue, monsieur, que l'avantage de vivre sous les yeux d'un magistrat intègre et vigilant, auquel on n'en impose pas aisément, est un des motifs qui m'ont arraché des campagnes, où, livré sans ressource aux manœuvres des gens qui disposent de moi, je me voyois en proie à leurs satellites et à toutes les illusions par lesquelles les gens puissans et intrigans abusent si aisément le public sur le compte d'un étranger isolé à qui l'on est venu à bout de faire un inviolable secret de tout ce qui le regarde, et qui par conséquent n'a pas la moindre défense contre les mensonges les plus extravagans.
J'ai donc peu besoin, monsieur, de vous dire que cette opulence dont on me gratifie si libéralement dans les cercles, que toutes ces pensions si fièrement spécifiées ('), cette édition qu'on me prête, sont autant de fictions ; mais je n'ai pu m'empêcher de mettre sous vos yeux l'impudence incroyable dudit Simon, que je ne vis de mes jours, que je sache, chez qui je n'ai jamaismis le pied,dontje nesaispas la demeure, et que j'ignorois même, avant ces bruits, avoir imprimé aucun de mes écrits. Gomme je n'attends plus aucune justice de la part des hommes, je m'épargne désormais la peine inutile de la demander, et je ne vous demande à vousmêoie que hi patiencede melire,quoiqueje fasse l'exception qui est due à votre intégrité et à la générosité qui vous iniéresse aux infortunés, liais ne voyant plus rieo qui puisse me flatter dans cette vie, les restes m'en sont devenus in* différens. La seule douceurquipeut m'y toucher encore est que l'œil clairvoyant d'un homme juste pénètre au vrai ma situation, qu'il la con*
(') Celte* en particoUer de madame DaeheiDeae rédataent toutes à ane rente de trois oeDti francs, stipnlëe dans le mar« ché de mon DUtêonnaireiie mviiqu». J'en al aoede six oeoH francs, de mylord llaréchal* dont je Joiitepar Tattention da cdnl qn'il en a ebargé à ma prière, mais sans antre sûreté que son bon plaisir» n'iiyant aocnn acte valable pour la réclamer de mon chef. J'ai une rente de dix livres sterling, pour mes II-- ▼res que J'ai vendus en Angleterre, sur la télé de l'acheteur et sur la mienne, en sorte que cette rente doit s'éieiodre an premier mourant. Tout cela fait ensemble onxe cents francs de viager, dont il n'y a que trois cents de solides. Ajouta à cela quelque argent comptant, dernier reste du peUt capital que J'ai consumé dans mes voyages, et que Je m'étols réiervô pour avoir quelque avance en faisant ici mon éublisscmant*
CORRESPONDANCE
noisse, et me plaigno en lui-même, sans se corn- I mettre pour ma défense avec mes dangereux ennemis. Je vous aurois choisi pour cela» monsieur, quand vous ne rempliriez point la place où vous êtes ; mais j'y vois, je l'avoue, un avantage de plus, puisque, par cette place même, vous avez été à portée de vérifier assez d'impostures pour en présumer beaucoup d'autres que vous pouvez vérifier de même un jour. Peut-être vous écrirai-je quelquefois encore» mais je ne vous demanderai jamais rien, et si ma confiance devient importune à l'homme occupé, je réponds du moins qu'elle ne sera jamais à charge au magistrat. Veuillez ne la pas dédaigner; veuillez, monsieur, vous rappeler qu'elle ne tient pas seulement au respect que vous m'avez inspiré, mais encore aux témoigna* ges de bonté dont vous m'avez honoré quelquefois, et que je veux mériter toute ma vie.
A U mite de cette lettre Vaotenr a ajonié, soit comme ap«tlUe, aolt comme simple observation, l'article qa*on va lire.
Il n'est peut-être pas inutile d observer que le sieur Guy vient très-fréquemment chez moi sans avoir rien à me dire, et sans que je puisse trouver aucun motif à ses visites, vu que toutes les affaires que nous avons ensemble n'exigent qu'une entrevue de deux minutes par an, et qu'il n'y a point de liaison d'amitié entre lui et moi. Il m'a prié de lui faire un triage de chansons dans les anciens recueils pour en faire un nouveau. Je l'ai prié, de mon c6té>ide me prêter quelques romans pour amuser ma femme durant les soirées d'hiver, il est parti de là pour me faire apporter en pompe d'immenses pa-* quets de brochures, qui, avec ses allées et venues, lui donnent l'air d'avoir avec moi beaucoup d'affaires. Tout cela, joint aux bruits dont j*ai parlé, commence à me faire soupçonner que CCS fréquentes visites, que je ne prenois que pour un petit espionnage assez commun aux {;ens qui m'entourent, et très-indifférent pour moi, pourroient bien avoir un objet plus méthodique et dirigé de plus loin. Il y a dans tout cela de petites manœuvres adroites, dont le but me parottroit pourtant facile à découvrir dans toute autre position que la mienne, pour peu qu'on y mtt de soin.
A MYLORD HARCOtJBT.
Paris, le 1€jalol77S.
J'ai reçu» mylord, avec plaisir et reconnoissance, des témoignages de la continuation de votre souvenir et de vos bontés par madame la duchesse de Portiand, et je suis encore plus sensible à la peine que vous prenez de m*en donnerpar vous-même. J'avois espéré que l'ambassade de mylord Harcourt pourroit vous attirer dans ce pays, et c'eût été pour moi une véri« table douceur de vousy voir. Je me dédommage autant qu'il se peut de cette attente frustrée, en nourrissant dans mon cœur et dans ma mémoire les sentimens que vous m'avez inspirés, et qui sont par leur nature à l'épreuve du temps, de l'éloignement et de l'interruption du commerce. Je n'entretiens plus de correspondance, je n'écris plus que pour Fabsoloe nécessité; mais je n'oublie point tout ce qui m'a paru mériter mon estime et mon attachement; et c'est dans cet asile de difficile accès, mais par là plus digne de vous, et on rien n'entre sans le passe-port de la vertu, que vous occuperez toujours une place distinguée.
Je suis sensible, mylord, à vos offres obligeantes ; et.si j'étois dans le cas de m'en prévaloir je le ferois avec confiance, et même avec joie, pour vous montrer combien jecompte sur vos bontés : mais, grâces au ciel» je n'ai nulle affaire, et tout sur la terre m'est devenu si indifférent, que je ne medonneroispasaiême la peine de former un désir pour cette vie, quand cet acte seul suffiroit pour l'accomplir. Ma femme vous prie d agréer ses remerctmens très-humbles de Thonneur de voire souvenir, et nous vous offrons, mylord, de tout notre cœur, l'un et Tautre, nos salutations et nos respects.
A MADAIIB LATOUK.
Ce mercredi ai Jain «77>.
Voici, miidame, votre partition; je vous demande pardon de mon étourderie et du quipro^ quo. N'ayant pas en ce moment le temps d*ex;»miner la Reine fafUatquet et ne voulant pas abuser de la complaisanoeiitte vous avez de
kl lateer. Je vous la renvoie avec mes remerctmens. Je vous en dois de plus grands pour l'offre que. vous m'avez bien voulu faire de comparer avec les bonnes éditions les éditions que l'on fait ici de mes écrits, et que je dois croire frauduleuses, puisqu'on me les cache avec tant de soin. Je sens le prix de cette offre, et j'y suis sensible; mais la dépense et la peine que vous coûteroit son exécution ne me permettent pas d'y consentir.
J'ai eu l'honneur, madame, de vous voir hier pour la troisième fois de ma vie; j'ai réfléchi sur l'entretien où vous m'avez engagé et sur les*choses que vous m'y avez dites ; le résultat de ces réflexions est de me confirmer pleinement dans la résolution dont je vous ai fait part ci-devant, et à laquelle vous vous devez, selon moi, de ne plus porter d'obstacle, à moins que vous n'ayez pour cela des raisons particulières que je ne sais pas, et auxquelles, par cette raison» je suis dispensé de céder.
A HADAMB LA MABQUISB DB MBSIIB.
Paris, le 39 Jaillet 1772.
Je suis affligé, madame, que vous vous y preniez un peu trop tard, car en vérité, je vous aurois demandé de tout mon cœur Tentrevue que vous avez la bonté de m'off rir ; mais je ne vais plus chez personne, ni à la \ille ni a la campagne : la résolupon en est prise, et il faut bien qu'elle soit sans exception, puisque je ne la fais pas pour vous. J*ai même tant de confiance aux sentimens que j'ai su vous connottre, que je ne refiiserois pas, madame, de discuter avec vous mes raisons, si j'étois à portée, quoique je sache bien que ce seroit me préparer de nouveaux regrets.
Adieu donc, madame, daignez penser quelquefois à un homme dont vous ne serez jamais oubliée, et qui.se consoleroit difficilement d'être si mal connu de ses contemporains, si leurs sentimens sur son compte l'intéressoient autant que feront toi;your8 ceux de madame la marquise de Mesme.