A MADAME
Paris, le U août 179S.
II est, madame, des situations auxquelles il n'est pas permis à un honnête homme d'être préparé, et celle où je me trouve depuis dix ans est la plus inconcevable et la plus étrange dont on puisse avoir l'idée. J'en ai senti l'horreur sans en pouvoir percer les ténèbres. J'ai provoqué les imposteurs et les traîtres par tous les moyens permis et justes qui pouvoient avoir prise sur des cœurs humains : tout a été inutile ; ils ont fait le plongeon ; et, continuant leurs manœuvres souterraines, ils se sont cachés de moi avec le plus grand soin. Cela étoit naturel, et j'aurois dû m'y attendre. Biais ce qui Test moins est qu'ils ont rendu le public entier complice de leurs trames et de leur fausseté ; qu'avec un succès qui tient du prodige on m'a été toute connoissance des complots dont je suis la victime, en m'en faisant seulement bien sentir l'effet, et que tous ont marqué le même empressement à me faire boire la coupe de l'ignominie, et à me cacher la bénigne main qui prit soin de la préparer. La colère et l'indignation m'ont jeté d'abord dans des transports qui m'ont fait faire beaucoup de sottises, sur lesquelles on avoît compté. Comme je trouvois injuste d'envelopper tout mon siècle dans le mépris qu'on doit à quiconque se cache d'un homme pour le diffamer, j'ai cherché quelqu'un qui eût assez de droiture et de justice pour m'éclairer sur ma situation, ou pour se refuser au moins aux intrigues des fourbes : j'ai porté partout ma lanterne inutilement, je n'ai point trouvé d'homme, ni d'âme humaine. J'ai vu avec dédain la grossière fausseté de ceux qui vouloient m'abuser par des caresses, si maladroites et si peu dictées par la bienveillance et l'estime, qu'elles cachoient même, et assez mal, une secrète animosité. Je pardonne l'erreur, mais non la trahison. À peine, dans ce délire universel, ai-je trouvé dans tout Paris quelqu'un qui ne s'avilit pas à cajoler fadement un homme qu'ils vouloient tromper, comme on cajole un oiseau niais qu'on veut prendre. S'ib m'eussent fui, s'ils m'eussent ouvertement maltraité, j'aurois pu, les plaignant et me plaignant, du moins les estimer encore ; ils n'ont pas voulu me laisser cette consolation. Cepea*
T. IV
CORRESPONDANCE
d/uit il est parmi eux des personnes d'ailleurs si dignes d'ostime, qu'il parott injuste de les mépriser. Comment expliquer ces contradiotions? J'ai fait mille efforts pour y parvenir ; j'ai fait toutes les suppositions possibles, j'ai supposé l'imposture armée de tous les flambeaux de l'évidence ; je me suis dit, Ils sont trompés, leur erreur est invincible. Mais, me suîs-je répondu, non-seulement ils sont trompés, mais, loin de déplorer leur erreur, ils l'ai-» ment, ils la chérissent. Tout leur plaisir est de nie croire vil, hypocrite et coupable ; ils crainilroient comme un malheur afFreux de me retrouver innocent et digne d'estime. Coupable ou non, tous leurs soins sont de m'Ater l'exercice de ce droit si naturel, si sacré de la défense de soi-rtième. Hélas ! toute leur peur est d'être forcés de voir leur injustice, tout leur désir est de l'aggraver. Ils sont trompés? eh bien! supposons; mais, trompes, doivent-ils se conduire comme ils font ! d'honnêtes gens peuvent-ils se conduire ainsi? me conduirois-je ainsi moimême à leur place? Jamais, jamais : je fuirois le scélérat ou confondrois Thypocrile ; mais le flatter pour le circonvenir seroit me mettre au-dessous de lui. Non, si j'abordois jamais un coquin que je croirois tel, ce ne seroit que pour le confondre et lui cracher au visage.
Après mille vains efforts inutiles pour expliquer ce qui m'arrive dans toutes les suppositions, j'ai donc cessé mes recherches, et je me suis dit : Je vis dans une génération qui m'est inexplicable. La conduite demescontemporains à mon égard ne permet à ma raison de leur accorder aucune estime. La haine n'entra jamais dans mon cœur. Le mépris est encore un sentiment trop tourmentant. Je ne les estime donc, ni ne les hais, ni ne les méprise; ils sont nuls à mes yeux ; ce sont pour moi des habitans de la lune : je n'ai pas la moindre idée de leur être moral; la seule chose que je sais est qu'il n'a point de rapport au mien, et que nous ne sommes pas de la même espèce. J'ai donc renoncé avec eux à cette seule société qui pouvoit m'étre douce, et que j'ai si vainement cherchée, savoir, à celle des cœurs. Je ne les cherche ni ne les fuis. A moins d'affaires, je n'irai plus chez personne : mes visites sont un honneur que je ne dois plus à qui que ce soit désormais; un fMireil témoignage d'estime seroit trompeur de
ma part, et je ne suis pas homme à imiter oenx dont je me détache. A l'égard des gens qui pleuvent chez moi, je ferme autant que je puis ma porte aux quidams et aux brutaux ; mais ceux dont au moins le nom m'est connu, et qui peuvent s'abstenir de m'insulter chez moi, je les reçois avec indifférence, mais sans dé» dain. Comme je n ai plus ni humeur ni dépit contre les pagodes au milieu desquelles je vis, je ne refuse pas même, quand l'occasion s'en présente, de m'amuser d'elles et avec elles autant que cela leur convient et à moi aussi. Je laisserai aller les choses comme elles s'arrangeront d'elles-mêmes, mais je n'irai pas aa-delà; et, à moins que je ne retrouve enfin , contre toute attente, ce que j'ai cessé de chercher, je ne ferai de ma vie plus un seul pas sans nécessité pour rechercher qui que ce soit. J*ai du regret, madame, à ne pouvoir faire exception pour vous, car vous m'avez paru bien aimable : mais cela n'empêche pas que vous ne soyez de votre siècle, et qu'à ce titre je ne puisse vous excepter. Je sens bien ma perte en cette occasion, je sens même aussi la vôtre, du moins si, comme je dojs le croire, vous rechercfiez dans la société des choses d'un plus grand prix que l'élégance des manières et ragrèment de la conversation.
Voilà mes résolutions, madame, et en voilà les motifs. Je vous supplie d'agréer mon pect.
A M. nS MALESBERBES.
Paris, le 44 norembre 177..
Je serois, monsieur, bien mortifié que vous me privassiez du plaisir dont vous m'aviez flatté de m'occuper d'un soin qui pût vous être agréable, et de préparer des plantes pour compléter vos herbiers. Ne pouvant subsister sans l'aide de mon travail, je n'ai jamais pensé, malgré le plaisir que celui-là pouvoit me faire, à vous offrir gratuitement l'emploi de mon temps. Je vous avoue même que j'aurois fort désiré d'entremêler le travail sédentaire et ennuyeux de ma copie d'une occupation pTos de mon goût, et meilleure à ma santé, en travaillant à des herbiers pour tant de cabinets d'histoire naturelle qu'on fait à Paris, et où^ seloa
ANNÉE 177rï.
moi, oe troisième règne, qa'on y compte pour rieoy n*est pas moins nécessaire que les autres. Plusieurs herbiers à faire à la fois m'auroient été plus lucratife, et m'auroient mieux dédommagé des menus frais qu'exigent quelquefois les courses éloignées et rentrée des jardins curieux. Mais les François» en général, ont de si fausses idées de la botanique et si peu do goAt pour l'étude de la nature, qu'il ne faut pas espérer que cette charmante partie leur donne jamais la tentation de faire des collections en ce genre : ainsi je renonce A cette ressource. Pour vous, monsieur, qui joignez aux connoissances de tous les genres la passion de les augmenter sans cesse, ne m'Atez pas le plaisir de contribuer A vos amusemens. Envoyez-moi la note de ce que vous désirez; j'en rassemblerai tout ce qui me sera possible, et je recevrai, sans aucune difficulté, le paiement de ce que je vous aurai fourni. A l'égard du petit échantillon que je vous ai envoyé, c'est tout autre chose : c'étoient des plantes qui vous appartenoient. Ce que j'ai substitué à celles qui se sont gâtées n'a point été ramassé pour vous : je n'ai eu d*autre peine que de le tirer de ce que j'avois rassemblé pour moi-même : et comme je n'ai point offert d'entrer dans la dépense que vous a coûté rherborisation que j'ai faite à votre suite, il me semble, monsieur, que vous ne devez pas non plus m'offrir le paiement de ce que nous avons ramassé ensemble, ni du petit arrangement que je me suis amusé à y mettre pour vous l'envoyer.
Malgré le bien que vous m'avez dit de votre santé actuelle, on m'assure qu^elle n'est pas encore parfaitement rétablie; et malheureusement la saison où nous entrons n'est pas favorable à l'exercice pédestre, que je crois aussi bon pour vous que pour moi. L'hiver a aussi, comme vous savez, monsieur, ses herborisations qui lui sont propres, savoir, les mousses et les lichens. Il doit y avoir dans vos parcs des choses curieuses en ce genre, et je vous exhorte fort, quand le temps vous le permettra, d'aller examiner cette partie sur les lieux et dans la saison.
Vos résolutions, monsieur, étant telles que vous me le marquez, je ne suis assurément pas homme A les désapprouver; c'est s'être procuré bien honorablement des loisirs bien agréables.
Remplir de grands devoirs dans de grandes places, c'est la tAche des hommes de votre état et doués de vos talens ; mais quand, après avoir offert A son pays le tribut de son zèle, on le voit inutile, il est bien permis alors de vivre pour soi-même et de se contenter d'être heureux.
A M. DE SARTINB.
Juin 1774.
Je crois remplir un devoir indispensable en vous envoyant la lettre ci-jointe, qui m'a été adressée vraisemblablement par quiproquo, puisqu'elle répond A une lettre que je n'ai point eu l'honneur de vous écrire; non que je n'acquiesce aux félicitations que vous recevez, mais parce que ce n'est pas mon usage d'écrire en pareil cas. Je vous supplie, -monsieur, d'agréer mon respect (*].
A M. LE PmitCE DE BELOSELSKI (**).
Paris, S7 mal I77S.
Je suis vraiment bien aise, monsieur le prince, d'avoir votre estime et votre confiance. Les cœurs droits so sentent et se répondent ; et j'ai dit, en relisant votre lettre de Genève : Peu d* hommes m'en inspireront autant.
Vous plaignez mes anciens compatriotes de n'avoir pas pris ma défense, quand leurs ministres assassinoient, pour ainsi dire, mon Ame. Les lAches! je leur pardonne les injustices, c'est A la postérité peut-^être A m'en venger.
A l'heure qu'il est, je suis plus A plaindre qu'eux : ils ont perdu, dites-vous, un citoyen
(*) La lettre qae Jean*Jacqnfs reoToyolt é(oit nne réponse de M. de Sartine à uo Rootseaii qui le féliciioit de Mn passage de la police aa ministère de la marioe. 11. de Sartine s'exprime ainsi t
« Je suis sensible ï la part que vous prenez i la Krdce dont » le roi vlenl de m'honorer. Receveif j« vous prie, les awu- > ranœs de ma rccoonoissance, rt tou^ les remercimenis que ■ Je vous dois. ■
La lettre de Jean-Jacqnes n'a pat de date ; mab, I rai(*e de l'événement à l'occasion duquel file fut écri(e,,et qui eut lieu en mai 1774, on peut lui en donner une. H. P.
(*') Cette lettre, que nous devons k la complaisance de M. Barbier, bibliothécaire du Conseil d'Blat, fait partie d'une brochure très-rare que le prince de BeloseIsU a fait imprimer chexH. Didot (Paris, 4780, 110 pages in-8*), contenant trois épitres en vers, et portant pour titre: Poétiet françaisêê d'rn^ jprineê étranger, G. P»
CORRESPONDANCE-
qui faîsoit leur gloire; maïs qu'est-ce que la perte de ce brillant fantôme, en comparaison de celle qu'ils m*ont forcé de faire? Je pleure quand je pense que je n'ai plus ni parens, ni amis, ni pairie libre et florissante.
G lac sur les bords duquel j'ai passé les douces heures de mon enfance ! Charmans paysages où j'ai vu pour la première fois le majestueux et touchant lever du soleil, où j'ai senti les premières émotions du cœur, les premiers élans d'un génie devenu depuis trop impérieux et trop célèbre; hélas! je ne vous verrai plus. *£es clochers qui s'élèvent au milieu des chênes H des sapins, ces troupeaux bélans, ces ateliers, ces fabriques, bizarrement épars sur des torrens, dans des précipices, au haut des rochers ; ces arbres vénérables, ces sources, ces prairies, ces montagnes qui m'ont vu nattre, elles ne me reverront plus.
Brûlez cette lettre, je vous supplie : on pourroi t encore mal interpréter mes sentimens. Vous me demandez si je copie encore de la musique. Et pourquoi non? Seroit-il honteux de gagner sa vie en travaillant? Vous voulez que j'écrive encore; non, je ne le ferai plus. J'ai dit des vérités aux hommes; ils les ont mal prises : je ne dirai plus rien.
Vous voulez rire en me demandant des tiouvelles de Paris. Je ne sors que pour me promener, et toujours du même côté. Quelques beaux esprits me font trop d'honneur en m'envoyant leurs livres : je ne lis plus. On m'a apporté ces jours-ci un nouvel opéra comique (*) : la musique est de Grétry, que vous aimez tant, et les paroles sont assurément d'un homme d'esprit; mais c'est encore des grands seigneurs qu'on vient de mettre sur la scène lyrique. Je vous demande pardon, monsieur le prince; mais CCS gens-là n'ont pas d'accent, et ce sont de bons paysans qu'il faut.
Ma femme est bien sensible à votre souvenir. Bfes disgrâces ne lui affectent pas moins le cœur qu à moi : mais ma tète s'affoiblit davaninf,e. Il ne me reste de vie que pour souffrir, et je n'en ai pas même assez pour sentir vos
O Nous Ignorons de quel opéra II vent parler. Ceux dont Grétry Qt la musique en l77SiOnt la PknuMtfnafie et Céphaiê tt Procrit ; encore cette dernière pièce aroU-elle été préoédctf.iTitni Jonée à Vertatllea. Toutei deai aoot de Marmontel.
bontés comme je le dois* Ne m'écrWei doM plus, monsieur le prince ; il me senrit impot^ sible ^e vous répondre une seconde fois. Quand vous serez de retour à Paris, venez me voir, el nous parlerons.
Agréez, monsieur le prince, je vous prie, les assurances de mon respect.