‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 14 sur 158 · DU PRÉCÉDENT ÉCRIT · texte numérisé non relu

DU PRÉCÉDENT ÉCRIT

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toment, de colère, et même je n'y tftche plus ; mais le calme qui succède à cette agitation passagère esi un état permanent dont rien ne peut plus me tirer.

L'espérance éteinte étouffe bien le désir, mais elle n anéantit pas le devoir, et je veux jusqu'à la fin remplir le mien dans ma conduite atcc les hommes. Je suis dispensé désormais de Yains efforts pour leur faire connoltre la ▼érîté, qu'ils sont déterminés à rejeter toujours; mais je ne le suis pas de leur laisser les mojens d'y revenir autant qu'il dépend de moi, et c'est le dernier usage qui me reste à faire de cet écrit. En multiplier incessamment les copies, pour les déposer ainsi çà et là dans les mains des gens qui m'approchent, seroit excéder inutilement mes forces ; et je ne puis raisonnablement espérer que de toutes ces copies ainsi dispersées uneseule parvienne entière à sa destination. Je vais donc me borner à une, dont ^offrirai la lecture à ceux de ma connoissance que je croirai les moins injustes , les moins prévenus, ou qui, quoique liés avec mes persëcuieurs, me parottront avoir néanmoins encore du ressort dans Tàme et pouvoir être quelque chose par eux-mêmes. Tous, je n'en doute pas 9 resteront sourds à mes raisons, insensibles à ma destinée, aussi cachés et faux qu*auparavant. Cest un parti pris universellement et sans retour, surtout par ceux qui m'approchent. Je sais tout cela d'avance, et je ne m*en tiens pas moins à cette dernière résolution, parce qu'elle est le seul moyen qui reste eo mon pouvoir de concourir à l'œuvre de la Providence, et d*y mettre la possibilité qui dépend de moi. Nul ne m'écoutera, Texpérience m'en avertit ; mais il n'est pas impossible qu'il s'en trouve un qui m'écoute, et il est désormais impossible que les yeux des hommes s'ouvrent d'eux-mêmes à la vérité. C'en est assez pour m'imposer l'obligation de la tentative, sans en espérer aucun succès. Si je me contente de laisser cet éôrit après moi, cette proie n'échappera pas aux mains de rapine qui n*attendent que ma dernière heure pour tout«saisir et brûler, ou falsifier. Mais, si parmi ceux qui m'auront In il se trouvoit un seul cœur d'homme, ou seulement un esprit vraiment sensé, mes liersécuteurs auroîent perdu leur peine, et biencét la rérité perceroit aux yeux du public.

La certitude, si ce bonheur inespéré m'arrive, de ne pouvoir m'y tromper un moment, m'encourage à ce nouvel essai. Je sais d'avancé quel ton tons prendront après m'avoir lu.Ce ton sera le même qu'auparavant, ingénu, patelin, bénévole ; ils me plaindront beaucoup de voir si noir ce qui est si blanc, car ils ont tous la candeur des cygnes ; mais ils ne comprendront rien à tout ce que j'ai dit là. Ceux-là, jugés à l'instant, ne me surprendront point du tout, et me fâcheront très-peu. Mais si, contre toute attente, il s'en trouve un que mes raisons frappent et qui commence à soupçonner la vérité, je ne resterai pas un moment en doute sur cet effet, et j'ai le signe assuré pour le distinguer des autres, quand même il ne voudroit pas s'ouvrir à moi. C'est de celui-là que je ferai mon dépositaire, sans même examiner si je dois compter sur sa probité : car je n'ai besoin que de sonjugement pour riniéresser à ni'étre fidèle. Il sentira qu'en supprimant mon dépêt il n'en tire aucun avantage ; qu'en le livrant à mes ennemis il ne leur livre que ce qu'ils ont déjà ; qu'il ne peut par conséquent donner un grand prix à cette trahison, ni éviter, tôt ou tard, par elle le juste reproche d'avoir fait une vilaine action : au lieu qu'en gardant mon dépôt il reste toujours le maître de le supprimer quand il voudra, et peut un jour, si des révolutions assez naturelles changent les dispositions du public, se faire un honneur infini , et tirer de ce même dépôt un grand avantage dont il se prive en le sacrifiant. S'il sait prévoir et s'il peut attendre, il doit, en raisonnant bien, m'être fidèle. Je dis plus : quand même le public persisterait dans les mêmes dispositions où il est à mon égard, encore un mouvement trèsnaturel le portera-t-il, tôt ou tard, à désirer de savoir au moins ce que Jean-Jacques auroit pu dire si on lui eût laissé la liberté de parler. Que mon dépositaire se montrant leur dise alors : Vous voulez donc savoir ce qu'il auroit dit? Eh bien I le voilà. Sans prendre mon parti, sans vouloir défendre ma cause ni ma mémoire, ' il peut, en se faisant mon simple rapporteur, et restant au surplus, s'il peut, dans l'opinion de tout le monde, jeter cependant un nouveau jour sur le carac^re de l'homme jugé : car c'est toujours un trait de plus à son portrait de savoir comment un pareil homme osa parler de lui-même.

HISTOIRE DU PRÉCÉDENT ÉCRItI

Si parmi mm lecteurs je trouve cet homme ^eosé disposé, pour son propre avantage» à m'ètre fidèle, je suis déterminé à lui remettre non-seulement cet écrit, mais aussi tous les papiers qui restent entre mes mains, et desquels on peut tirer un jour de grandes lunxiëres sur ma destinée, puisqu'ils contiennent des anecdotes, des explications et des faits que nul autre que moi ne peut donner, et qui sont les seules cleh de beaucoup d'énigmes qui, sans cela, resteront à jamais inexplicables.

Si cet homme ne se trouve point, il est possible au moins que la mémoire de cette lecture, restée dans Tesprit de ceux qui l'auront faite, réveille un jour en quelqu'und'cux quelque sentiment de justice et de commisération, quand, long- temps après ma mort, le délire public commencera à s'affoiblir. Alors ce souvenir peut produire en son flme quelque heureux effet que ta passion qui les anime arrête de mon vivant, et il n*en faut pas davantage pour commencer Tœuvre de la Providence. Je profiterai donc des occasions de faire connottre cet écrit, si je les trouve, sans en attendre aucun succès. Si je trouve un dépositaire que j'en puisse raisonna-

blement charger, je le ferai, regardant néanmoins mon dépôt comme perdu et m'en consolant d'avance. Si je n'en trouve point, comme je m*y attends, je continuerai de garder ce que je lui aurois remis, jusqu*^ ee qu*à ma mort, si ce n'est plus tôt, mes persécuteurs s'en saisissent. Ce destin de mes papiers, que je vois inévitable, ne m'alarme plus. Quoi que fassent les hommes, le ciel à son tour fera son œuvre. J'en ignore le temps, les moyens, l'espèce. Ce que je sais, c'est que l'arbitre suprême est puissant et juste, que mon âme est innocente, et que je n*ai pas mérité mon sort. Cela me suffit. Céder désormais à ma destinée, ne plus m'obstiner a lutter contre elle, laisser mes persécuteurs disposer à leur gré de leur proie, rester leur jouet sans aucune résistance durant le reste de mes vieux et tristes jours, leur abandonner même rhonneur de mon nom et ma réputation dans l'avenir, s'il plaît* au ciel qu'ils en disposent, sans plus m'affecter de rien, quoi qu'il arrive; c'est ma dernière résolution. Que les hommes fassentdésormais tout ce qu'ils voudront ; après avoir fait, moi, ce que j'ai dû, ils auront beao tourmenter ma vie, ils ne m'empêcheront pis de mourir en paix.

CORRESPONDANCE

N, B. Nimt aTOiif fireiqiie gënéralenMiit ralfi, ponr ta eorretpoodanee, l'ordre tdopté par M. MiuMgr-Pfttbay 00 Tvrraj daot lei ooCei, pourquoi nous ooof en tooimei ëoarlé queiquefoU ; on remtrqoera aotfl que nous ne dafiooa pai y eoiopreadre, eomme il l'a fait pour grauir celte corrcapoodaooe, lei lettrea d'^jè iniéréea dam la Cm #«l0M»eteellet qnaiMMiavooainnpriBBëeiàtaialte des éerlla lor la Botanique al aur ta Musique.

Tontaa eea lettra aoot anilientiqaesi ta biblioUièqae de ta filta de Neofcbàtel poaiède ta plupart dea origùiaai.

^.^Çï^lfit^Bï^Bï^Si^^

CORRESPONDANCE

à SON pIai.

Mon cher père,

Malgré les tristes assurances que vous m*avas données que vous ne me regardiez plus poor TOtre fils, j*oie encore recourir à vous cooune au meilleur de tous les pères, et, quels qae soient les justes sujets de haine que vous devez avoir contre moi, le titre de fils malheureux et repentant les elEace dans votre cœur, et la doniaor vive et sincère que je ressens d'àfoir m sialiisé de votre tendresse paternelle me remet dans les droitsque le sang me donne auprès de vous : vous êtes toujours mon cher père, et, quand je ne ressentirois que le seul poids de mes fautes, je suis assez puni dès que te suis criminel. Mais, hélas 1 il est bien encore (f antres motifs qui feroient changer votre colère en une compassion légitime, si vous en étiex pleinement instruit. Les infortunes qui n'accablent depuis long-temps n*expient que trop les fentes dont je me sens coupable ; et s*il est vrai qn elles sont énormes, la pénitence les lorpasse encore. Triste sort que celui d'avoir le cœur plein d'amertume, et de n'oser mémo eihaler sa douleur par quelques soupirs I triste lort d'être abandonné d'un père dont on auroit pu faire les délices et la consolation ; mais plus k triste sort de se voir forcé d'être à jamais ingrat et malheorenx en même temps, et d*être

T. IV

obligé de traîner par toute la terre sa misère et ses remords I Vos yeux se chairgeroient de larmes si vous connoissiezàfond ma véritablesituation; l'indignation feroit bientôt place à la pitié, et vous ne pourriezvous empêcher de ressentir quelque peine des malheurs dont je me vois accablé. Je n'aurois osé me donner la liberté de vous écrire, si je n'y a vois été forcé par une nécessité indispensable. J'ai long-temps balancé, dans la crainte de vous offenser encore davantage ; mais enfin j'ai cru que, dans la triste situation où je me trouve, j'aurois été doublement coupable si je n*avois fait tous mes efforts pour obtenir de vous des secours qui me sont absolument nécessaires. Quoique j'aie à craindre un refus , je ne m'en flatte pas moins de quelque espérance; je n'ai point oublié que vous êtes bon père, et je sais que vous êtes assez généreux pour faire du bien aux malheureux indépendamment des lois du sang et de la nature, *qui ne s'effacent jamais dans les grandes âmes. Enfin, mon cher père, il faut vous l'avouer, je suis à Neufchfttel, dans une misère à laquelle mon imprudence a donné lieu (* ) . Gomme je n'avois d'autre talent que la musique qui pût me tirer d'afihire , je crus que je ferais bien de le mettre en usage si je le pouvois ; et voyant bien que je n'en savois pas encore assez pour l'exercer dans des pays catholiques, je m'arrêtai à Lausanne , où j'ai enseigné pendant quelques

(') Roaiieatt pUM l'hWer de 1758 ï NeafcbAtel*

CORRESPONDANCE

mois ; d*où étant venu à Neufchàtel , je me vis dans peu de temps, par des gains assez considérables joints à one conduite fort réglée» en état d'acquitter quelques dettes que j'avois à Lausanne; mais étant sorti d*ici inconsidérément, après une longue suite d*aventures que je me réserve l'honneur de vous détailler de bouche,, si vous voulez bien le permettre, je suis revenu; mais le chagrin que je puis dire sans vanité que mes écolières conçurent de mon départ a bien été payé à mon retour par les témoignages que j'en reçois qu'elles ne veulent plus recommencer; de façon que, privé des secours nécessaires, j'ai contracté ici quelques dettes qui m'empêchent d'en sortir avec honneur et qui m'obligent de recourir à vous.

Que ferois-je, si vous me refusiez? de quelle confusion ne serois-je pas couvert? Faudra-t-il, après avoir si long-temps vécu sans reproche malgré les vicissitudes d'une fortune inconstante, que je déshonore aujourd'hui mon nom par une indignité? Non, mon cher père, j'en suis sûr, vous ne le permettrez pas. Ne craignez pas que je vous fasse jamais une semblable prière ; je puis enfin, par le moyen d'une science que je cultive incessamment, vivre sans le secours d'autrui ; je sens combien il pèse d'avoir obligation aux étrangers, et je me vois enfin en état, après des soucis continuels, de subsister par moi-même : je ne ramperai plus ; ce métier est indigne de moi : si j'ai refîisé plusieurs fois une fortune éclatante, c'est que j'estime mieux une obscure liberté qu'un esclavage brillant : mes souhaits vont être accomplis, et j*espère que je vais bientôt jouir d'un sort doux et tranquille, sans dépendre que de moi-même, et d'un père dont je veux toujours respecter et suivre les ordres.

Pour me voir en cet état , il ne me manque que d'être hors d'ici, où je me suis témérairement engagé; j'attends ce dernier bienfait de votre main : avec une entière confiance. . Honorez-moi , mon cher père , d'une réponse de votre main : ce sera la première lettre que j'aurai reçue de vous depuis ma sortie de Genève : accordez-moi le plaisir de baiser au moins ces chers caractères ; faites-moi la grâce de vous hâter, car je suis dans une crise trèspressante* Mon adresse est ici jointe : vous de-' vinerez aisément les raisons qui m'ont fait pren-

dre un nom supposé ; votre prudente discrétion ne vous permettra pas de rendre publique cette lettre, ni de la montrer à personne qu'a ma chère mère, que j'assure de mes très-humbles respects, et que je supplie, les larmes aux yeux, de vouloir bien me pardonner mes fautes et me rendre sa chère tendresse. Pour vous, mon cher père, je n'aurai jamais de repos que je n'aie mérité le retour de la vôtre , et je me flatte que ce jour viendra encore où vous vous ferez un vrai plaisir de m'avouer pour. Mon cher père,

Votre trè§-bainb1e et trèMtbéiaiaiit senriteoretfilt. «.

k MADEMOISELLE DE GRAFFERRIED.

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