‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 15 sur 158 · SS · texte numérisé non relu

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Je suis très-sensible à la bonté que veut bien avoir madame de Warens de se ressouvenir encore de moi. Cette nouvelle m'a donné une consolation que je ne saurois vous exprimer; et je vous proteste que jamais rien no m*a plus violemment affligé que d'avoir encouru sa disgrâce. J'ai eu déjà l'honneur de vous dire, mademoiselle , que j'ignorois les fautes qui avoient pu me rendre coupable à ses yeux; mais jusqu'ici la crainte de lui déplaire m'a empêché de prendre la liberté de lui écrire pour me justifier, ou du moins pour obtenir, par mes soumissions, un pardon qui seroit dû à ma profonde douleur, quand même j'aurois commis les plus grands crimes. Aujourd'hui, mademoi* selle, si vous voulez bien vous employer pour moi Toccasion est favorable, et à votre sollicitation elle m'accordera sans doute la permission de lui écrire ; car c'est une hardiesse que je n'oserois prendre de moi-même. Cétoit me faire injure que demander si je voulois qu*elle sût mon adresse ; puis -je avoir rien de caché pour la personne à qui je dois tout ? Je ne mang« pas un morceau de pain que je ne reçoive d*elle; sans les soins de cette charitable dame , je serois peut-être déjà mort de foim; et si j'ai vécu jusqu'à présent, c'est aux dépens d'une science qu'elle m'a procurée. Hâtez-vous donc, mademoiselle, je vous en supplie ; intercédez poor moi, et tâchez de m'obtenir la permission de me justifier.

AKKÊE 1753.

J'ai bien reçn votre lettre datée du 2\ novembre « adressée à Lausanne. J'avois donné de bons ordres» et elle me fut envoyée sur-lechamp. L^aimable demoiselle de Galley est toujours dans mon cœur» et je brûle d'impatience de recevoir de ses nouvelles ; faites-onoi le plaisir de lui demander, au cas qu*elie soU encore à Annecy» si elle agréeroit une lettre de ma main. Gomme j'ai ordre de m*informer de M. Venture» je serois fort aise d'apprendre où il est actuellement ; il a en grand tort de ne point écrire à M. son père, qui est fort en peine de lui ; j'ar promis de donner de ses nouvelles d^ que j'en saurois moi-même. Si cela ne vous feit pas de peine, accordez-moi la grâce de me dire s'il est toujours i Annecy, et son adresse à peu près. Gomme j^i beaucoup travaillé depuis mon départ d'auprès de vous, si vous agréez, pour vous dé^nnuyer» que je vous envoie quelques-unes de mes pièces, je le ferai avec joie, toutefois sous le sceau du se? cret, car je n'ai pas encore assez de vanité pour vouloir porter le nom d'auteur; il faut auparavant queje sois parvenu à un degré qui poisse me bire soutenir ce titre avec honneur. Ce que je vous ofFre,c*est pour vous dédommager en quelque sorte de la compote, qui n'est pas encore mangeable. Passons à votre d^rnier article» qui est le plus important. Je commencerai par vous dire qu'il n'étoit point nécessaire de préambule pour me faire agréer vos sages avis ; je les recevrai toujours de bonne part el avec beaucoup de respect, et je tâcherai d'en profiter. Quant à celui-ci que vous me donnez» soyez persuadée» mademoiselle, que ma religion est profondément gravée dans mon âme et que rien n*est capable de l'en effiaicer. Je ne veux pas ici medonner beaucoupde gloire de la constance avec laquelle j'ai refusé de retourner chez moi. Je n'aime pas prâner des d^ors de piélé, qui souvent trompent les yeux» et ont de tout autres motifs que ceux qui se montrent en apparence. Enfin» mademoiselle» ce n*est pas par divertissement que j'ai changé de nom et de patrie, et que je risque à chaque instant d'être regardé comme un fourbe et peutêtre un espion. Finissons une trop longue lettre; c'est assez vous ennuyer : je vous prie Je vouloir bien m'honorer dîline prompte ré- ; oDSc, parce que je ne ferai peut-être pas long

séjour ici. Mes aSaires y sont dans une fort mauvaise crise. Je suis déjà fort endetté» et je n'ai qu'une seule écolière. Tout est en campa<« gne» je ne sais comment sortir ; je ne sais conn ment rester, parce que je ne s^is point faire de bassesses. Gardez-vous de rien dire de ceci à madame de Warens. J'aimerois mieux la mort qu'elle crût que je suis dans la moindre indigence ; et vous-même tâchez de l'oublier» car je me repens de vous l'avpir dit* Adieu» mademoiselle; je suis toujours avec autant d'estime que 4^ reconnoissance.

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