‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 17 sur 158 · I7SS · texte numérisé non relu

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Monsieur et très-cher père.

Souffrez qne je vous demande pardon de la longueur de mon silence. Je sens bien que rien ne peut raisonnablement le justifier, et je n'ai recours qu'à votre bonté pour me relever de ma faute. On les pardonne ces sortes de fautes, quand elles ne viennent ni d'oubli ni de manque de respect, et je crois que vous me rendez bien assez de justice pour être persuadé que la mienne est de ce nombre : voyez à votre tour, mon cher père, si vous n'avez point de reproche à vous faire, je ne dis pas par rapport i moi, mais à l'égard de madame de Warens, qui a pris la peine de vous écrire d'une manière à vous ôter toute matière d'excuse, pour avoir manqué à lui répondre. Faisons abstraction, mon très-cher père, de tout ce qu'il y a de dur et d'offensant pour moi dans le silence que vous avez gardé dans celte 1 conjoncture; mais considérez comment madame de Warens doit juger de votre procédé. N'estil pas bien surprenant, bien bizarre? pardonnee^moi ce terme. Depuis six mois, que vous s»je demandé antre chose que de marquer un peu de sensibilité i madame de Warens pour unt de grflces, de bienfaits, dont sa bonté |

m'accable continuellement? Qu'avez-vons fait T an lieu de cela, vous avez négligé auprès d'elle jusqu'aux premiers devoirs de politesse et de bienséance. Le faisiez-vous donc uniquement pour m'affiiger ? Vous vous êtes en cela fait un tortinfini.vous aviez affairei unedameaimable par mille endroits, et respectable par mille vertus ; jointe ce qu'elle n'est ni d*un rang ni d'une passe à mépriser, et j'ai toujours vn que toutes les fois qu'elle a eu l'honneur d'écrire aux plus grands seigneurs de la .cour, et même au roi, ses lettres ont été répondues avec la dernière exactitude. De quelles raisons pouvez-vous donc autoriser votre silence? Rien n'est plus éloigné de votre goût que la prude bigoterie; vous méprisez souverainement, et avec grande raison, ce tas de fanatiques et de pédans chez qui un faux zèle de religion étouffé tous sentimens d'honneur et d'équité, et qui placent honnêtement avec les Gartouchiens tous ceux qui ont le malheur de n'être pas de leur senti- Bsent dans la manière de servir Dieu.

Pardon, mon cher père, si ma vivacité m'emporte un peu trop ; c'est mon devoir, d'un cAté, qui me fiiit excéder d'autre part les bornes de mt>n devoir; mon zèie ne se démentira jamais pour toutes les personnes à qui je dois de l'attachement et du respect, et vous devez tirer de là une conclusion bien naturelle sur mes sentimens à votre égard.

Je suis très-impatient, mon cher père, d'apprendre l'état de votre santé et de celle de ma chère mère. Pour la mienne, je ne sais s'il vaut la peine de vous dire que je suis tombé, depuis le commencement de l'année, dans une langueur extraordinaire; ma poitrine est affectée, et il y a apparence que cela dégénérera bientôt en phthisie : ce sont les soins et les bontés de madame de Warens qui me soutiennent, et qui peuvent prolonger mes jours ; j'ai tout à espérer de sa charité et de sa compassion, et bien m'en prend.

AD MEME

noSSJoiolTSS.

Mon cher père.

Plus les fautes s6nt courtes, et plus elles sont pardonnables. Si cet axiome a lieu, jamais

iKMime ne fut plus digne de pardon que moi ; Q eic Trai que je suis entièrement redevable an boDtés de madame de Warens de mon réunir au bon sens et à la raison ; c'est encore sa sagesse et sa générosité qui m*ont ramené de cet égarement-ci : j'espère que, par ce noureau bienfiût, Taugmentalion de ma reconnoissance, et mon attachement respectueux pour cette dame, lui s^t>nt de forts garans de la sagesse de ma conduite à l'avenir; je vous prie, mon cher père, de vouloir bien y compter aussi ; et quoique je comprenne bien que vous n'avez pas h'eu de faire grand fond sur la solidité de mes réflexions après ma nouvelle démarche» il est juste pourtant que vous sachiez que je n'avois point pris mon parti si étourdiment que je n'eusse eu soin d'observer quelques-unes des bienséances nécessaires en pareilles occasions. J'écrivis à madame de Warens dès le jour de mon départ, pour prévenir toute inquiétude de sa part ; je réitérai peu de jours après; j'étois aussi dans les dépositions de vous écrire» mais mon voyage a été de courte durée» et j*aime mieux pour mon honneur et pour mon avantage que ma lettre soit datée d'ici que nulle part ailleurs.

Je vous fais mes sincères remercîmens» mon cher père» de Tintérét que vous paroissez prendre encore à moi : j'ai été infiniment sensible à la manière tendre dont vous vous êtes exprimé Bor mon compte dans la lettre que vous avez écrite i madame de Warens : il est certain que si tous les sentimensles plus vifis d'attachement ec de respect d'un fils peuvent mériter quelque retour de la part d'un père» votis m*avez toujoars été redevable i cet égard.

Ifadame de Warens vous fait bien des complimens» et vous remercie de la peine que vous avez prise de lui répondre : il est vrai» mon cher père» que cela ne vous est pas ordinaire. Je ne devrois pas être obligé de vous supplier de ne donner plus lieu à cette dame de voua bire de pareib remerctmens dans le sens de cehi-d : j'ai vu que toutes les fois qu'elle a eu rhonneur d'écrire au roi et aux plus grands nigMurs de la cour» ses lettres ont été répondues avec la dernière exactitude. S'il est vrai que vous m'aimiez» et que vous ayez toujours pour Je vrai mérite l'estime et l'attention qui hri sont dues» il est de votre devoir» si j'ose

parler ainsi» de ne vous pas laisser prévenir.

Je suis inquiet sur l'état de ma chère mère ; j'ai lieu déjuger» par votre lettre» que sa santé se trouve altérée; je vous prie de lui en témoigner ma sensibilité. Dieu veuille prendre soin de la vôtre» et la conserver pour ma satisfaction long-temps au-delà de ma propre vie I

J'ai l'honneur d'être» etc.

A si TANTE (*).

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