I7SS
J'ai reçu avant-hier la visite de mademoiselle F F » dont le triste sort me surprit d'autant plus que je n'avois riensu jusqu'ici de tout ce qui la regardoit. Quoique je n'aie appris son histoire que de sa bouche» je ne doute pas» ma chère tante» que sa mauvaise conduite ne l'ait plongée dans l'état déplorable où elle se trouve. Cependant il convient d'empêcher» si Ton le peut» qu'elle n'achève de déshonorer sa famille et son nom ; et c'est un soin qui vous regarde aussi en qualité de belle-mère. J'ai écrit à M. Jean F... son frère» pour l'engager à venir ici» et tâcher do la retirer des horreurs où la misère ne manquera pas de la jeter. Je crois» ma chère tante» que vous ferez bien, el conformément aux sentimens que la charité, Thonneur et la religion doivent vous inspirer» de joindre vos sollicitations aux miennes ; et même» sans vouloir m'aviser de vous donner des leçons» je vous prie de le faire pour l'amour de moi ; je crois que Dieu ne peut manquer de jeter un œil de faveur et de bonté sur de pareilles actions. Pour moi, dans l'état où je suis moi-même» je n'ai pu rien faire que la soutenir par les consolations et les conseils d'un hounête homme» et je l'ai présentée a madame de Warens, qui s*est intéressée pour elle à ma considération, etqui a approuvé que je vous en écrivisse.
J'ai appris avec un vrai regret la mort de mon oncle Bernard. Dieu veuille lui donner dans l'autre monde les biens qu'il n'a pu trou* ver en celui-ci» et lui pardonner le peu de soin qu'il a eu de ses pupilles. Je vous prie d'en faire mes condoléances à ma tante Bernard» à qui j'en écrirois volontiers ; mais en vérité je
(*) lUdanM Gonceni, née Rottsteau.
CORRBSPONWANCË.
sais pardonnable, dans I aoattement et la langueur où je suis, de ne pas remplir tous mes doToirs. S'il lai reste quelques manuscrits de feu mon oncle Bernard, qu'elle ne se soucîepas de conserver, elle peut me les envoyer ou me les garder; je tâcherai de trouver de quoi les payer ce qu'ils vaudront. Donnez*moi, s'il vous pisdt , des nouvelles démon pauvre père ; j'en suis dans une véritable peine : il y a long-temps qu'il ne m'a écrit; je vous prie de l'assurer» dans l'occasion, que le plus grand de mes regrets est de n'avoir pu jouir d'une santé qui m'eût permis de mettre à profit le peu de talens que je puis avoir; assurément il auroit connu que je suis un bon et tendre fils. Dieu m'est témoin que je le dis du fond de mon cœur. Je suis redevable à madame de Warens d'avoir toujours cultivé en moi avec soin les sentimens d'attachement et de respectqu elle m'a toujours trouvés pour mon père, et pour toute ma vie. Je serois bien aise que vous eussiez pour cette dame les sentimens dus à ses hautes vertus et à son caractère excellent, et que vous lui sussiez quelque gré d'avoir élé dans tous les temps ma bienfaitrice et ma mère.
Je vous prie aussi, ma chère tante, de vouloir assurer de mes respects et de mon sincère attachement ma tante Gonceru, quand vous serez à portée de la voir ; mes salutations aussi à mon oncle David. Ayez la bonté de me donner de vos nouvelles et de m'instruiro de l'état de votre santé et du succès de vos démarches auprès de M. F....