‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 19 sur 158 · A HA0AME LA BARONNE DB WARENS · texte numérisé non relu

A HA0AME LA BARONNE DB WARENS

A B«iaoçOD, te 29 Juio 4735.

Madame,

J'ai Fhonneiir de vous écrire dès le lendemain de mon arrivée à Besançon : j'y ai trouvé bien des nouvelles auxquelles je ne m'étois pas attendu, et qui m'ont fait plaisir en quelque façon. Je suis allé ce matin faire ma révérence à M. l'abbé Blanchard, qui nous a donné à dîner, à M. le comte de Saint-Ricux et à moi. II m'a dit qu'il partiroit dans un mois pour Paris, où il va remplir le quartier de M. Campra, qui est malade; et comme il est fort Agé, M. Blanchard se flatte de lui succéder en la

charge d'intendant, premier maître iSe quar-* tier de la musique de la chambre du roi, et conseiller de sa majesté en ses conseils. Il m'a donné sa parole d'honneur qu'au cas que ce projet lui réussisse, il me procurera un appointement dans la chapelle ou dans la chaoi* bre du roi, au bout du terme de deux ans le plus tard. Ge sont là des postes brillans et lucratifs, qu'on ne peut assez ménager : aussi l'ai-je très-fort remercié, avec assurance que je n'épargnerai rien pour m'avancer de plus en plus dans la composition, pour laquelle il m'a trouvé un talent merveilleux. Je luirendsà souper ce soir, avec deux ou trois officiers du régiment du roi, avec qui j'ai fait connoissance au concert. M. l'abbé Blanchard m'a prié d'y chanter un récit de basse-taille, que ces messieurs ont eu la complaisance d'applaudir, aussi bien qu'un duo de Pyrame et Thisbéf que j*ai chanté avec M» Duroncel, fameux haute-contre de l'ancien opéra de Lyon : c'est beaucoup faire pour un lendemain d'arrivée.

J'ai donc résolu de retourner dans quelques jours à Chambéri, où je m'amuserai à enseigner pendant le terme de deux années, ce qui m'aidera toujours à me fortifier, ne voulant pas m'arrèter ici, ni y passer pour un simple musicien, ce qui me feroitquelquejouruntortconsidérable. Ayez la bonté de m'terire, madame» si j'y serai reçu avec plaisir, et si l'on m'y donnera des écoliers ; je me suis fourni de quantité de papiers et de pièces nouvelles d'un goût charmant, et qui sûrement ne sont pas connus à Chambéri ; mais je vous avoue que je ne me soucie guère de partir que je ne sache au vrai si l'on se réjouira de m'avoir : j'ai trop de délicatesse pour y aller autrement. Ce scroit un trésor et en même temps un miracle, de voir un musicien en Savoie ; je n*ose ni ne puis me flatter d'être de ce nombre ; mais, en ce cas, je me vante toujours de produire en autrui ce que je ne suis pas nvoi-mèmc. D'ailleurs» tous ceux qui se serviront de mes principes auront lieu de s'en louer, et vous en particulier, madame, si vous voulez bien encore prendre la peine de les pratiquer quelquefois. Faites-moi Thonneur de me répondre par le premier ordinaire; et au cas que vous voyiez qu'il n'y ait pas dedéboucAtf pour moi à Chambéri, vous aurez, s'il vous platt, la bonté de me le marquer; et, comme

il me ra&te encore deux partis i choisir» je prendrai la liberté de consulter le secours de Tos sages avis sur l'option d'aller à Paris en droiture avec M. l'abbé Blanchard, ou à Soleare auprès de M. l'ambassadeor [*). Gepen-* dant, comme ce sont là de ces coups de partie qa*il n*est pas bon de précipiter, je serai bien aise de ne rien presser encore.

Toai bien exaroioé, je ne me repens point d'avoir fait ce petit voyage, qui pourra dans la suite m'étre d'une grande utilité. J'attends, madame, avec soumission, Thonneur de vos ordres, et suis avec une respectueuse considération, etc.

A SON PÉRK.

Uonsienr et très-cher père.

Dans la dernière lettre que vous avez eu la borné de m*ècrire le 5 do courant, vous m'exhortez à vous communiquer me3 vues au sujet d'un établissement. Je vous prie de m'excuser si j'ai tardé de vous répondre; la matière est importante, il m'a fallu quelques jours pour faire mes réflexions, et poar les rédiger clairement, afin de vous en faire part.

Je conviens avec vous, mon très-cher père, de la nécessité de faire de bonne heure le choix d*an établissement, et de s'occuper à suivre utilement ce choix ; j'avois déjà compris cela, mais je me suis toujours vu jusqu'ici hors de la aafiposition absolument nécessaire en pareil ca3, et sans laquelle l'homme ne peut agir, qui esc la possibilité.

Supposons, par exemple , que mon génie eût tourné naturellement du c6té de l'étude, soit pour l'église, soit pour le barreau ; il est clair qu'il m'eût fallu des secours d'argent, soit pour ma nourriture, soit pour mon habillement» soit encore pour fournir aux frais de Tétude. Mettons le cas aussi, que le commerce eût été mon but ; outre mon entretien, il cAt fallu payer un apprentissage, et enfin trouver un fonds convenable pour m'établir honnêtelaent : les frais n'eussent pas été beaucoup Doiadres pour le choix d'un métier ; il est vrai que je savois déjà quelque chose de celui de paveur; maïs, outre qu'il n'a jamais été de

(*] Le marqiiit de Bonac.

mon goAt, il est certain que je n'en savoîs pas à beaucoup prôs assez pour pouvoir me soutenir, et qu'aucun maître ne m'eût reçu sans payer les frais d*un assujettissement.

Voilà, suivant mon sentiment, lescasdetous les différons établissemens dont je pouvois raisonnablement faire choix : je vous laisse juger à vous-même, mon cher père» s'il a dépendu de moi d'en remplir les conditions.

Ce que je viens de dire ne peut regarder que le passé. A l'Age oii je suis, il est trop tard pour penser à tout cela ; et telle est ma misérable condition que, quand j'aurois pu prendre un parti solide, tous les secours nécessaires m'ont manqué; et, quand j'ai lieu d'espérer de me voir quelque avance, le tempsde l'enfance, ce temps précieux d'apprendre, se trouve écoulé sans retour.

Voyons donc à présent ce qu'il conviendroit de faire dans la situation où je me trouve : en premier lieu je puis pratiquer la musique, que je sais assez passablement pour cela : secondement, un peu de talent que j'ai pour l'écriture (je parle du style] pourroit m'aider à trouver un emploi de secrétaire chez quelque grand seigneur ; enfin je pourrois, dans quelques années, et avec un peu plus d'expérience^ servir de gouverneur à des jeunes gens de qualité.

Quant au premier article, je me suis toujours assez applaudi du bonheur que j*ai eu défaire quelques progrès dans la musique, pour laquelle on me flatte d'un goût assez délicat; et voici^ mon cher père, comme j'ai raisonné.

La musique est un art de peu de difficulté dans la pratique, c'est-à-dire par tous pays on trouve focilement à l'exercer; les hommes sont faits de manière qu'ils préfèrent assez souvent l'agréable à Futile; il faut les prendre par leur foible, et en profiter quand on le peut faire sans injustice : or qu'y a--t-il de plus juste que de tirer une rétribution honnête de son travail? La musique est donc de tous les talens que je puis avoir, non pas peut-être à la vérité celui qui me fait le plus d'honneur , mais au moins le plus sûr quant à la facilité; car vous conviendrez qu'on ne s'ouvre pas toujours aisé*menf^l'entrée des maisons considérables ; pendant qu'on cherche et qu'on se donne des mouvemens, il faut vivre» et la musique peut tonjours servir d'expectative.

Voilà la manière donl j*ai considéré que la musique pourroit m*étre mile : voici pour le second arlicle, qui regarde le poste de secrétaire.

Comme je me suis déjà trouvé dans le cas, je connois à peu prés les divers talens qui sont nécessaires dans cet emploi : un style clair et bien intelligible, beaucoup d'exactitude et de fidélité, de la prudence à manier les affaires qui peuvent être de notre ressort; et, par-dessus tout, un secret inviolable : avec ces qualités on peut faire un bon secrétaire. Je puis me flatter d'en posséderquelques-unes ; je travaille chaque jour à l'acquisition des autres, et je n'épargnerai rien pour y réussir.

Enfin, quant au poste de gouverneur d'un jeune seigneur, je vous avoue naturellement que c'est l'état pour lequel je me sens un peu de prédilection : vous allez d'abord être surpris ; différez, s'il vous platt, un instant de décider.

Il ne faut pas que vous pensiez, mon cher père, que je me sois adonné si parfaitement à la musique, que j'aie négligé toute autre espèce de travail ; la bonté qu'a eue madame de Warensde m'accorder chez elle un asile, m'a procuré l'avantage de pouvoiremployer mon temps utilement, et c'est ce que j'ai fait avec assez de soin jusqu'ici.

D'abord, je me suis fait un système d'étude que j'ai divisé en deux chefs principaux : le premier comprend tout ce qui sert à éclairer l'esprit^ et l'orner deconuoissancesutilesetagréablés : l'autre renferme les moyens de former le cœur à la sagesse et à la vertu. Madame de Warens a la bonté de me fournir des livres, et j*ai tâché de faire le plus de progrès qu'il étoit possible, et de diviser mon temps de manière que rien n*en restât inutile.

De plus, tout le monde peut me rendre justice sur ma conduite ; je chéris les bonnes mœurs, et je ne crois pas que personne ait rien à jne reprocher de considérable contre leur pureté; j'ai de la religion, et je crains Dieu : d'ailleurs, sujet à d'extrêmes foiblesses, et rempli de défauts plus qu'aucun autre homme au monde, je sens combien il y a de vices à corriger chez moi. Mais enfin les jeunes gens seroient heureux s'ils tomboient toujours entre les mains de personnes qui eussent autant que

moi de haine pour le vice et d'amour pour la vertu.

Ainsi, pour ce qui regarde les sciences et les belles-lettres, je crois en savoir autant qu'il en faut pour l'instruction d'un gentilhomme, outre que ce n'est point prédftoent l'office d'un gouverneur de donner des leçons, mais seulement d'avoir attention qu'elles se prennent avec fruit; et effectivement il est nécessaire qu'it sache sur tontes les matières plus que son élève ne doit apprendre.

Je n'ai rien à répondre à l'objection qu'on me peut faire sur Tirrégularité de ma conduite passée ; comme elle n'est pas excusable, je ne prétends pas l'excuser : aussi, mon cher père, je vous ai dit d'abord que ce neseroitque dans quelques années et avec plus d'expérience que j*oserois entreprendre de me charger de la conduite de quelqu'un. C'est que j'ai dessein de me corriger entièrement, et que j*espère d'y réussir.

Sur tout ce que je viens de dire, vous pourrez encore m'opposer que ce ne sont point des établissemenssoîides, principalement quantaux premier et troisième articles; là-dessus je vous prie de considérer que je ne vous les propose point comme tels, mais seulement comme les uniques ressources où je puisse recourir dans la situation où je me trouve, en cas que les secours présens vinssent à me manquer; mais il est temps de vous développer mes véritables idées et d'en venir à la conclusion.

Vous n'ignorez pas, mon cher père, les obligations infinies que j'ai à madame de Warens; c'est sa charité qui m'a tiré plusieurs fois de la misère, et qui s'est constamment attachée depuis huit ans à pourvoir à tous mes besoins, et même bien au-delà du nécessaire. La bonté qu'elle a eue de me retirer dans sa maison, de me fournir des livres, de me payer des maîtres, et, par-dessus tout, ses excellentes instructions et son exemple édifiant, m'ont procuré les moyens d'une heureuse éducation, et de tourner au bien mes mœurs alors encore indécises. Il n'est pas besoin que je rélève ici la grandeur de tous ces bienfaits ; la simple exposition que j'en fais à vos yeux suffit pour vous en faire sentir tout le prix au premier coup d'œil : jugez, mon cher père, de tout ce qui doit se passer dans un cœur bien fait, en reconnoissance de

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