A MADAME LA BARONNE DE WAREN
Smart 17SB.
Ma très-chère et très-bonne maman»
Je vous envoie ci-joint te brouillard du mé-. /noire que vous trouverez après celui de la lettre à H. Ârnauld. Si j'étois capable de faire un chef-d'œuvre, ce mémoire à mon goût seroit le mien, non qu'il seit travaillé avec beaucoup d'art» mais parce' qu'il est écrit avec les sentimens qui conviennent à un homme que vous honores du nom de fils. Assurément uno ridicule fierté ne me conviendroit guère dans Tétat où je suis : mais aussi j'ai toujours cru qu'on pouvoit sans arrogance, et cependant sans s'avilir, conserver dans la mauvaise fortune et dans les supplications une certaine dignité plus propre à obtenir des grâces d 'un honnête homme que les plus basses lâchetés. Au reste, je souhaite plus que je n'espère de ce mémoire, a moins que votre zèle et votre habileté ordinaires ne lui donnent un puissant véhicule ; car je sais, par une vieille expériencei que tous les hommes n'entendent et ne parlent pas le même langage. Je plains les âmes à qui le mien est inconnu ; il y a une maman au monde qui, à leur place, l'entendroit très-bien ; mais, me direzvous, pourquoi ne pas parler le leur? C'est ce que je me suis assez représenté. Après tout, pour quatre misérables jours de vie, vaul-il la peine de se faire foquin?
lln'yapastant demal, cependant; et j*espàre que vous trouverez, par la lecture du mémoire, que je n'ai pas fait le rodomont hors de propos, et que je me suis raisonnablement humanisé. Je sais bien, Dieu merci, à quoi que, sans cela, Petit auroit cooni grand risque de mourir de faim en pareille occasion. Preuve que je ne
suis pas propre a ramper indignement dans les malheurs de la vie, c'est que je n'ai Jamais fait le rogue ni le fendant dans la prospérité: mais qu'est-ce que je vous lanterne là, sans me souvenir, chère maman, que je parle à qui me connott mieux que moi-même? Bastel un peu d'effusion de cœur dans l'occasion ne nuit jamais à l'amitié.
Le mémoire est toat dressé sur le plan que nous avons plus d'une fois digéré ensemble. Je vois le tout assez lié, et propre à se soutenir. Il y a ce maudit voyage de Besançon, dont, pour mon honneur, j'ai jugé à propos de déguiser un peu le motif. Voyage éternel et malencontreux, s'il en fut au monde, et qui s'est déjà présenie à moi bien des fois et sous des faces bien différentes. Ce sont des images oii ma yanité ne triomphe pas. Quoi qu'il en soit, j'ai mis à cela un emplâtre, Dieu sait comment I En tous cas, si l'on vient me faire subir l'interrogatoire aux Charmettes, j'espère bien ne pas rester court. Comme vous n'êtes pas au fait comme moi, il sera bon, en présentant le mémoire, de glisstr légèrement sur le détail des circonstances, crainte de quipropos , à moins que je n'aie l'honneur de vous voir avant ce temps-là«
A propos de cela. Depuis que vous voilà établie en ville, ne vous prend-il point fantaisie, ma chère maman, d'entreprendre un jour quelque petit voyage à la campagne? Si mon bon génie vous l'inspire, vous m'obligerez de me faire avertir quelques trois ou quatre mois à l'avance , afin que je me prépare à vous recevoir, et à vous faire dûment les honneurs de chez moi.
Je prends la liberté de faire ici mes honneurs à M. le Cureu, et mes amitiés à mon frère. Ayez la bonté de dire au premier, que comme Proserpine ( ah I la belle chose que de placer là Proserpine I ) ^
Pttte ! où prend mon esprit toutea ces genUileawa !
comme Proserpine donc passoit autrefois six mois sur la terre et six mois aux enfers, il faut de même qu'il se résolve de partager son temps entre vous et moi : mais aussi tes enfers, ou les mettrons-nous? Placez-les en ville , ai vous le jugez à propos, car pour ici, ne vous déplaise, n'en voit pas gés. J*ai l'honneur d'être, du ph>s profond de mon cœur, ma trèe-chère et trit— bonne mamnn, etc.
ANNÉE t740
P. S. Je in*aperçois que ma lettre tous pourra lerTir d'apologie» quand il vous arrivera d en écrire quelqu'une un peu loDgue : mais aussi il faudra que ce soità quelque maman bien chère et biem aimée, sans quoi la mieooe ne prottrerien.
A LA MÊMB.
CàamieUM, 18 man 1739.
Ma trèe-chëre maman,
i ai reçu comme je le devois le billet que tous Bi'écrivltes dimanche dernier, et j*ai convenu siDcèremeat avec moi-même que, puisque vous irouviea que j'avois lorl^ il falloit que je l'eusse effectivement ; ainsi, sans chercher à chicaner» j'ai fait mes excuses de bon coeur à mon frère (*) , et je TOUS fais de même ici les miennes trèshumbles, le vous assure aussi que j'ai résolu de tourner toujours du bon c6té les corrections que vous jugerez à propos de me faire, sur quelque ion qu'il vous plaise de les tourner.
Vous m'avez fait dire qu'à l'occasion de vos féques vous voulez bien me pardonner. Je n'ai i;arde de prendre la chose au pied de la lettre, et je suis sûr que quand un cœur comme le vôtre aautant aimé quelqu'un que je me souviens de l'avoir été de vous, il lui est impossible d'en venir jaoïais i un tel point d'aigreur qu il faille des motifs de religion pour le réconcilier. Je reçob cela comme une petite mortification que TOUS m'imposez en me pardonnant, et dont romB saTez bien qu'une parfaite connoissance de Tos Trais sentimens adoucira l'amertume.
le TOUS remercie, ma très-chère maman, de
laTÎs qweTOUS m'avez faitdonnerd'écrireàmon
père. Rendez-moi cependant la justice de croire
que «e n'est ni par négligence^ ni par oubli que
j'aTois retardé jusqu*à présent. Je pensois qu'il
suroît convenu d'attendre la réponse de M. l'ab-
hè Amauld, afin que si le sujet du mémoire
n'avott eu nulle apparence de réussir, comme
U est à craindre, je lui eusse passé sous silence
ce projet évanoui. Cependant vous m'avez fait
faire réflexion que mon délai étoit appuyé sur
une raison trop frivole, et, pour réparer la
chose Je plus i6t qu'il est possible, je vous en-
n CtA ce Vlnrienriod, perraqiiier, qui prit le nom de c/mtjlifS et «upplanta Rooneao. M. T.
vote ma lettre, que je vous prie de prendre la peine de lire, de fermer, et de faire partir si vous le jugez i propos.
Il n'est pas nécessaire, je crois, de vous assurer que je languis depuis long-temps dans l'impatience de vous revoir. Songez, ma trèschère maman, qu'il y a un mois, et peut-être au-delà, que je suis privé de ce bonheur. Je suis du plus profond de mon cœur, et avec les sentimens du fils le plus tendre, etc.
M. D^BYBENS.
Han ou a? rll 1710.
Madame de Warens m'a fait l'honneur de me communiquer la réponse que vous avez pris la peine de lui faire, et celle que vous avez reçue de M« de Mably à mon sujet. J'ai admiré, avec une vive reconnoissance, les marques do cet empressement de votre part àfaire du bien, qui caractérise les cœurs vraiment généreux ; ma sensibilité n'a pas sans doute de quoi mériter beaucoup votre attention, mais vous voudrez du moins bien permettre à mon zèle de vous assurer que vous ne sauriez, monsieur, porter vos bontés à mon égard au-delà de ma reconnoissance, et je vous en dois beaucoup, monsieur, pour le bien que Texcès de votre indulgence vous a fait avancer en ma faveur. 11 est vrai que j'ai tâché de répondre aux soins que madame de Warens, ma très-chère ma* man, a bien voulu prendre pour me pousser dans les belles connoissances; mais les principes dont je fais profession m'ont souvent fait négliger la culture des talens de l'esprit en faveur do celle des sentimens du cœur, et j'ai bien plus ambitionné de penser juste que de savoir beaucoup. Je ferai cependant, monsieur, même à cet égard, les plus puissans efforts pour soutenir Topinion avantageuse que vous avez voulu donner de moi ; et c'est en ce sens que je regarde tout le bien que vous avez dit comme une exhortation polie de remplir de mon mieux l'engagement honorable que vous avez daigné contracter en mon nom.
11. de Mably demande les conditions sous lesquelles je pourrai me charger de l'éducation de ses fils : permettez-moi, monsieur, de vous rappeler, à cet égard, ce que j'ai eu l'honneur
CORRESPONDANCE
de voos dire de vire voix. Je sais peu sensible à rïDtérôt, mais je le sais beaucoup aux attentions : un honnête homme» maltraité de la fortune, et qui se fait un amour de ses devoirs, peut raisonnablement l'espérer, et je me tiendrai toujours dédommagé selon mon goût quand on voudra suppléer par des égards à la médiocrité des appointemens. Cependant, monsieur, comme le désintéressement ne doit pas être imprudent, vous sentez qu'un homme qui veut s'appliquer à l'éducation des jeunes gens avec tout le goût et toute l'attention nécessaires, pour avoir lieu d'espérer un heureux succès, ne doit pas être distrait par l'inquiétude des besoins. Généralement il seroit ridicule dépenser qu'un homme dont le cœur est flétri par la misère ou par des traitemens très-durs, puisse inspirer à ses élèves des sentimens de noblesse et de générosité. C'est l'intérêt des pères que les précepteurs ou les gouverneurs de leurs enfans ne soient pas dans une pareille situation : et, de leur part, les enfans n'auroient garde de respecter un maître que son mauvais équipage ou une vile sujétion rendroient méprisable à leurs yeux. Pardon, monsieur; les longueurs de mes détails vont Jusqu'à l'indiscrétion* Mais comme je me propose de remplir mes devoirs avec toute l'attention , tout le zèle et toute la probité dont je suis capable, j'ai droit d'espérer aussi qu'on ne me refusera pas un peu de considération et une honnête liberté, comme je souhaite aussi qu'on m'en accorde les privilèges. Quant à Tappointement, je vous supplie, monsieur, de vouloir régler cela vous-même, et je vous proteste d'avance que je m'en tiendrai avec joie à tout ce que vous aurez conclu. Si vous ne le voulez point, je m'en rapporterai volontiers à M. de Mably lui-même; et je n'ai point de répugnance à me laisser éprouver pendant quelque temps. M. de Mably pourra même, s'il le juge à propos, renvoyer le discours de cet article, jusqu'à ce que j'aie rhonneur d'être assez connu de lui pour être assuré que ses bontés ne seront pas mal employées ; ce qui me fait quelque peine, c'est que le nombre des élèves pourroit nuire. Il seroit à souhaiter que jo ne fusse pas contraint de partager mes soins entre un si grand nombre d'élèves; l'homme le plus attentif a peine à en suivre un seul daus toiislcs détails où il importe
d^entrer, pour s*assurer d'une belle éducation : j'admire l'heureuse facilité de ceux qui peuvent en former beaucoup plus à la fois, sans oser m'en promettre autant de ma part. Ce qu'il y a de certain, c'est que je n'épargnerai rien pour y réussir. A l'égard de l'atné, puisqu'on lui connaît déjà de si favorables dispositions, j'ose me flatter d'avance qu'il ne sortjra point de mes mains sans m'égaler en sentimens et me surpasser en lumières. Ce n'est pas beaucoup promettre ; mais je ne puis mesurer mes engagemens qu'à mes forces; le surplus dépendra de lui.
II est temps de cesser de vous fatiguer. Daignez, monsieur, continuer de m'honorer de vos bontés, et agréer le profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.
A MADAMB LA BAROimB DB WABEIIS.
LjOO, Initiai 1740.
Bfadame ma très-chère maman.
Me voici enfin arrivé chez H. de Mably; je ne vous dirai point encore précisément quelle y sera ma situation, mais ce qu'il m*en pardt déjà n'a rien de rebutant. M. de Mably est on très-honnête homme à qui un grand usage do monde, de la cour et des plaisirs, ont appris i philosopher de bonne heure, et qui n'a pas été fâché de me trouver des sentimens assez concordans aux siens. Jusqu'ici je n*ai qu'à me louer des égards qu'il m'a témoignés. Il entend que j'en agisse chez lui sans façon, et que je ne sois gêné en rien. Vous devez juger qu'étant ainsi livré à ma discrétion, je m'en accorderai en effet d'autant moins de libertés; les bonnes manières peuvent tout sur moi; et si M. de Mably ne se dément point, il peut être assuré que mon cœur lui sera sincèrement attaché : mais vous m'avez appris à ne pas courir â l'extrême sur de premières apparences, et â ne jamais compter plus qu'il ne faut sur ce qui dépend de la fantaisie des hommes.
Savoir, à présent, conrunent on pense sur mon compte, c'est ce qui n'est pas entièrement i mon pouvoir. Ma timidité ordinaire m'a lah jouer le premier jour un assez sot personnsge; et si M. de Mably a voit été Savoyard, il auroit porté là-dessus son redoutable jugementi sans
espérance d'appel* Je ne sais si au trarers de cet air embarrassé il a démêlé en moi quelque chose de bon ; ce qu'il j a de sûr, c'est que ses manières polies et engageantes m'ont entièremeot rassuré» et qu'il ne lient plus qu'à moi de me montrer à lui tel que je suis. Il écrit au R. P. de la Goste» qui ne manquera point de vous communiquer sa lettre : vous pourrez juger làdessus de ce qu'il pense sur mon compte.
J'ose vous prier» ma très-chère maman» de vouloir bien faire agréer mes très- humbles respects aux RR. PP. jésuites. Quant à mon petii élève, on ne saurait lui refuser d'être trèsaimable » mais je ne saurois encore vous dire s'il aura lecœur également bon, parce que souvent ce qui parolt à cet âge des signes de méchanceté n'en sont en effet que de vivacité et d'étourderie. J'ai rempli ma lettre de minuties ; mais daignez, ma très-chère maman» m'éclaircir au plus i6t de ce qui m'est uniquement important » je veux dire de votre santé et de la prospérité de vos aftires. Que fout les Charmettes» les Kîki» et tout ce qui m'intéresse tant ? Mon adresse est chez M. de Mably» prévôt-général do Lyonnois» rue Saint-Dominique.
J'ai l'honneur d'être avec une vive reconnoissance et un profond respect» madame» votre très-humble et très-obéissant serviteur et fils.
A MMieilOISEIXB.... {')
Je me suis exposé au danger de vous revoir» et votre Tue a trop justifié mes craintes» en
n Void mie lettre d'iDxmr, et telle que peot l'Inspirer là yirtoB u ptasTiolente, et le lectenr doit être vif emcnt curieux de wmAr à qui elle peot avoir élé adreiiée. La place qu'elle oocopr dvm lootea les précédentes ëditloos l'a (ait rapporter a raiBée f 73S ; or les ConfusUmê de Sooawan ne nooa donvBt ridée d'ancone jenne personne, qui vers cette époque ait (ait nm aoMi Tive imprôslon sur son cœur ; et certes il n'cAt pm manqué d'en dire an moins quelque chose. Mais YOici ée qool fixer è cet égard l'opinion du lectenr.
An livre it de ses ConfetsUms ( tome I, paite SS) , qui se rapporte k l'année 4732« Rousseau nous apprend qu'il a fait iLfM, no eovrent deaChazottes, la oonnoissance, entre antres] imwnniiiii d^im demoiselle Serre, k laquelle U nefU pas aimrê «M qronde attention, mais dont U te paesUmna kuU 0m mêmfans apréê, et avec raison.
kn llim TU (tome I, page 444), à l'owasion d'un nouvean vofise à Lyon, U reparle de mademoiselle Serre. « A ce • voragp, dit-il. J« la vis dsTantage; mon oceor se prit et trfts
rouvrant toutes les plaies de mon cœur. J'ai achevé de perdre auprès de vous le peu de raison qui me restoit » et je sens que» dans l'état où vous m*avez réduit» je ne suis plus bon à rien qu*à vous adorer. Mon mal est d'autant plus triste, que je n'ai ni l'espérance ni la volonté d'en guérir» et qu'au risque de tout ce qu'il peut en arriver» il faut vous aimer éternellement. Je comprends, mademoiselle, qu'il n'y a de votre part à espérer aucun retour ; je suis un jeune bomme sans fortune ; je n'ai qu'un cœur à vous offrir» et ce cœur» tout plein de feu, de sentimens et de délicatesse qu'il puisse être» n*est pas sans doute un présent digne d'être reçu de vous. Je sens cependant, dans un fonds inépuisable de tendresse» dans un caractère toujours vif et toujours constant» des reasources pour le bonheur» qui devroient» auprès d'une maîtresse un peu sensible» être comptées pour quelque chose en dédommagement des biens et de la figure qui me manquent. Mais quoi I vous m'avez traité avec une dureté incroyable» et s'il vous est arrivé d'avoir pour moi quelque espèce de complaisance» vous me l'avez ensuite fait acheter si cher» que je jurerois bien que vous n'avez eu d'auures vues que de me tourmenter. Tout cela me désespère sans m*étonner» et je trouve assez dans tous mes défauts de quoi justifier votre insensibilité pour moi : mais ne croyez pas que je vous taxe d'être insensible en effet. Non» votre cœur n'est pas moins fait pour l'amour que votre visage. Mon désespoir est que ce n'est pas moi qui devois le toucher. Je sais de science certaine que vous avez eu des liaisons» je sais même le nom de cet heureux mortel qui trouva l'art de se foire écouter; et, pour vous donner une idée de ma façon de penser» c'est que, l'ayant appris par
• liTcment. t Or tout autorise I penser que c'est à cette Jeune personne qn'a été écrite dans Lyon même et adressée la lettre dont il s'agir. Le contenu se rapporte parfaitement à ce que Rousseau dit d'elie-méme dans ses Confusionê, et il n'y a pas même lieu d'en douter, puisqu'il existe réellement à Lyon une me Gentit Indiquée à la fin de la lettre comme celle où Boo«« seau logeoitalors. Or dans ce même cas, cène seroitpas en 47S9 que la lettre auroit été écrite, mais au moins six ans plus tard, Tert 4741. Dès lors aussi il faudrait croire que ce n'est pas huit ou neuf an* après avoir connu mademoiselle Serre qu'il s'est panionné pour die, mato seulement cinq ou six ans après eetle oonnoissance faite, erreur facile à supposer. G. P.
L'antbentlcilé de cette lettre ne peut être ndse en dente i l'originaU écrit en entier de la main de Rousseau, a été déposé k la bibliothèque de Neufcbltel.
ISS
CORRESPONDANCE
hasard , sans le chercher» mon respect pour vous ne me pcrmeiira jamais de vouloir savoir auire chose de votre conduite que ce qu'il vous plaira de m*en apprendre vous-même. En un mot» si je vous ai dit que vous ne seriez jamais religieuse » c'est que je connoissois que vous ' n'étiez en aucun sens faite pour Tètre ; et si, comme amant passionné , je regarde avec horreur celte pernicieuse résolution» comme ami sincère et comm« honnête homme» je ne vous conseillerai jamais de prêter votre consentement aux vues qu'on a sur vous à cet égard ; parce qu'ayant certainement une vocation tout opposée» vous ne feriez que vous préparer des regrets superflus et de longs repentirs. Je vous le dis» comme je le pense au fond de mon Ame et sans écouter mes propres intérêts. Si je pensois autrement, je vous le dirois de même ; et» voyant que je ne puis être heureux personnellement, je trouverois du moins mon bonheur dans le v6tre. J'ose vous assurer que vous me trouverez en tout la même droiture et la même délicatesse; et» quelque tendre et quelque passionné que je sois» j'ose vous assurer que je fais profession d'être encore plus honnête hooune. Hélas I si vous vouliez m'écouter » j'ose dire que je vous ferois connoltre la véritable félicité; personne ne sauroit mieux la sentir que moi» et j'ose croire que personne ne la sauroit mieux faire éprouver. Dieux I si j'avois pu parvenir à cette charmante possession» j'en serois mort assurément ; et comment trouver assez de ressources dans TAme pour résister à ce torrent de plaisirs? Mais si l'amour avoit fait un miracle et qu'il m'eût conservé la vie» quelque ardeur qui soit dans mon cœur, je sens qu'il l'auroit encore redoublée : et» pour m*empêcher d'expirer au milieu de mon bonheur» il fturoit à chaque instant porté de nouveaux feux dans mon sang : cette seule pensée le fait bouillonner; je ne puis résister aux pièges d'une chimère séduisante ; votre charmante image me suit partout ; je ne puis m'en défaire même en m'y livrant ; elle me poursuit josques pendant mon sommeil» elle agite mon cœur et mes esprits; elle consume mon tempérament, et je sens, en un mot » que vous me tuez malgré vous-même, et que« quelque cruauté que vous avez pour moi» mon sort est de mourir d'amour pour vous. Soit cruauté rccHe, soit bonté ima-
ginaire, le sort de mon amour est toiifoars de me faire mourir. Mais» hélas I en me plaignant de mes tourmens je m'en prépare de nouveaux; je ne puis penser à mon amour sans que mou cœur et mon imagination s'échauffent, et quelque résolution que je fasse de vous obéir en commençant mes lettres» jo me sens ensuite emporté au-delà de ce que vous exigez de moi. Auriez-vous la dureté de m'ènpumr? Le Ciel pardonne les fautes involontaires ; ne soyez pas plus sévère que lui » et comptez pour quelque chose l'excès d'un penchant invincible, qui me conduit malgré moi bien plus loin que je ne veux» si loin même que, s'il étoit en mon pouvoir de posséder une minute mon adorable reine, sous la condition d'être pendtf un quart d'heure après» j'accepterois cette oflFre arec plus de joie que celle du tr6ne de l'univers. Après cela» je n'ai plus rien à vous dire ; il faudroit que vous fussiez un monstre de barbarie pour me refuser au moins un peu de pitié.
L'ambition ni la fumée ne couchent point un cœur comme le mien ; j'avois résolu de paaser le reste de mes jours en philosophe» dans une retraite qui s'offroit A moi ; vous avez détruit tous ces beaux projets ; j'ai senti qu'il m'étok impossible de vivre éloigné de vous» et, pour me procurer les moyens de m'en rapprocher, je tente un voyage et des projets que mon malheur ordinaire empêchera sans doute de réus* sir. Mais puisque je suis destiné A me bercer de chimères» il faut du moins me livrer aux plus agréables» c'est-à-dire A celles qui vous ont pour objet : daignez» mademoiselle» donner quelque marque de bonté A un amant passionné» qui n'a commis d'autre crime envers vous que de vous trouver trop aimable ; donnez-moi une adresse» et permettez que je vous en donne une pour les lettres que j'aurai l'honneur de yous écrire et pour les réponses que vous voudrez bien me faire ; en un mot » laissez-moi par pitié quelque rayon d'espérance» quand ce ne seroit que pour calmer les folies dont je suis capable.
Ne me condanmez plus pendant mon s^'uur Jci À vous voir si rarement; je n'y sanrois tenir; accordez-moi du moins» dans les inlertalies» la consolation de vous écrire et de recevoir de vos nouvelles; autrement» je liendrai
plus souvent, au risque de tout ce qui en pourra arriTcr. Je suis logé chex la feure Peiit, en rue Gcnti, à rÉpée royale.
4 MADAME DK SOVRGEL (*).
Je sois Aché» madame, d'écre obligé de re-> lever les irrégularités de la lettre que vous avez écrite à M. Favre (**) à Tégard de madame la bironne de Warens. Quoique j'eusse prévu à peo près les suites de sa facilité à votre égard, je n'avois point i la vérité soupçonné que les choses en vinssent au point où vous les avez amenées, par une conduite qui ne prévient pas en faveur de votre caractère. Vous avez trèsraison, madame, de dire qu*îl a été mal à madame de YFarens d'en agir comme elle a lait av«c vous et M. votre époux. Si son procédé fiait hoBDeor à son cœur, il esi s6r qu'il n'est pas égafemenc digne de ses lumières, puisque arec beancoop moins de pénétration et d'usage du monde je ne laissai pas de percer mieux qu'elle dans l'avenir, et de lui prédire assez juste une partie du retour dont vous payez son amitié et ses bons ofScos. Vous le sentîtes parfoitementy madame; et, si je m'en souviens bien, la crainte que mes conseils ne fussent écoutés vous engagea, aussi bien que mademoiselle votre fille, i faire à mon égard certaines démaitbea on peu rampantes, qui, dans un cœur cooime le mien, n'étoient guère propres à jeter de aaeilteurs préjugés que ceux que j'avoîseonçus; à Toccasion de quoi vous rappelez fort nobteoMnt le présent que vous voulûtes me faire de ce précieux justaucorps, qui tient, aussi bien que moi, une place si honorable dans votre leûfe. liais j'aurai Thonneur de vous dire, madame, avec tout le respect que je vous dois, que je n'ai jamais songé à recevoir votre présent, dans quelque état d'abaissement qu'il ait plu à la fortune de me placer. J'y regarde de
D O «t pnbtbie que ectic lettre Ait éeritt en 4741, peo de laav» «prti terctow de J.- J. à Chambéfi ; nadame de SonifeU ^ ckaageoic de nom tolTint Ici drooDatmoet, étoit une avcBtariére. M. P.
O M. varre étoft onde de M. de Coinié t madame de Soarfd nmloit brouiller oe dernier aree madame de Warent. c otdai oe but <|a'eUe aTOil écrit oonire dlek M . Favre. M. r.
plus près que cela dans le choix de mes bienfaiteurs. J'aurois, en vérité, belle matière à railler, en faisant la description de ce supeibe habit retourné, rempli de graisse, en tel état, en un mot, que toute ma modestie auroit eu bien de la peine d*ob(enir de moi d'en porter un semblable. Je suis en pouvoir de prouver ce que j'avance, de manifester ce trophée de votre générosité ; il est encore en existence dans le même garde-meuble qui renferme tous ces précieux effets dont vous faites un si pompeux étalage. Heureusement madame la baronne eut la judicieuse précaution, sans présumer ce~ pendant que ce soin pût devenir utile, de faire ainsi enfermer le tout sans y toucher, avec toutes les attentions nécessaires en pareil cas. Je crois, madame, que l'inventaire de tous ces débris, comparé avec votre magnifique catalogue, ne laissera pas que de donner lieu à un fort joli contraste, surtout la belle cave à tabac. Pour les flambeaux, vous les aviez destinés à M. Perrin, vicaire de police, dont votre situa^ tion en ce pays-ci vous avoit rendu la protection indispensablement nécessaire. Mais, les ayant refusiés, ils sont ici tout prêts aussi à foire un des omemens de votre triomphe.
Je ne saurois, madame, continuer sur le ton plaisant. Je suis véritablement indigné, et je crois qu'il seroit impossible à tout honnête homme, i ma place, d'éviter de l'être autant« Rentrez, madame, en vous même : rappelezvous les circonstances déplorables oà vous vous êtes trouvés ici, vous, monsieur votre époux, et toute votre famille : sans argent, sans amis, sans connoissances, sans ressources; qu'eussiez-vous fait sans Tassistance de madame do Warens? Ma foi, madame, je vous le dis franchement, vous auriez jeté un fort vilain coton. II y avoit long-temps que vous en étiez plus loin qu'à votre dernière pièce; le nom que vous aviez jugé à propos de prendre, et le coup d'œil sous lequel vous vous montriez, n'avoient garde d'exciter les sentimens en voire faveur, et vous n'aviez pas, que je sache, de grands témoignages avantageux qui parlassent de votre rang et de votre mérite. Cependant ma bonne marraine, pleine de compassion pour vos maux et pour votre misère actuelle (pardonnez-moi ce mot, madame), n'hésita point à vous secourir; et la manière prompte et hasardée dont
CORRESPONDANCE
elle le fil proQvoit assez, je crois, que son cœur étoit bien éloigné dos sentimens pleins de bassesse et d*indignités que vous ne rougissez point de lui attribuer. 11 y parott aujourd'hui, et même ce soin mystérieux de vous cacher en est encore une preuve, qui véritablement ne dépose guère avantageusement pour vous.
Mais, madame, que sert de tergiverser? Le fait même est votre juge. 11 est clair comme le soleil que vous cherchez à noircir bassement une dame qui s*est sacrifiée sans ménagement pour vous tirer d'embarras. L'intérêt de quelques pistoles vous porte à payer d*une noire ingratitude un des bienfaits les plus importans que vous pussiez recevoir ; et quand toutes vos calomnies seroient aussi vraies qu'elles sont fausses, il n*y a point cependant de cœur bien fait qui ne rejetât avec horreur les détours d'une conduite aussi messéante que la vAire.
Mais, grâces à Dieu, il n*est pas à craindre que vos discours fassent de mauvaises impressions sur ceux qui ont Thonneur de connottre madame la baronne, ma marraine; son caractère et ses sentimens se sont jusqu'ici soutenus avec assez de dignité pour n'avoir pas beaucoup à redouter des traits de la calomnie ; et sans doute, si jamais rien n*a été opposé à son goût, c'est l'avarice et le vil intérêt. Ces vices sont bons pour ceux qui n'osent se montrer au grand jour; mais, pour elle, ses démarches se font à la face du ciel ; et, comme elle n'a rien à cacher dans sa conduite, elle ne craint rien des discours de ses ennemis. Au reste, madame, vous avez inséré dans votre lettre certains termes grossiers, au sujet d'un collier de grenats, très-indignes d'une personne qui se dit de condition, à regard d'une autre qui Test de même, et à qui elle a obligation. On peut les pardonner au chagrin que vous avez de lâcher quelques pistoles, et d'être privée de votre cher argent; et c'est le parti que prendra madame de Warens, en redressant cependant la fausseté de votre exposé.
Quant à moi, madame, quoique vous affectiez de parler de moi sur un ton équivoque, j'aurai, s'il vous plait, Thonneur de vous dire que, quoique je n'aie pas celui d'itre connu de vous, je ne laisse pas de l'être de grand nombre de personnes de mérite et de distinction, qui toutes savent que j'ai l'honneur d'être le
filleul de madame la baronne de Warens, qui a eu la bonté de m'élever et de m'inspirer des sentimens de droiture e^ de probité dignes d'elle. Je tâcherai de les conserver pour lui en rendre bon compte , tant qu'il me restera un souffle de vie : et je suis fort trompé si tous les exemples de dureté et d'ingratitude qui me tomberont sous les yeux ne sont pour moi autant de bonnes leçons qui m'apprendront i les éviter avec horreur.
J'ai l'honneur d'être avec respect, etc.
Ecrite à l'occasion de la critique que l'abbé Desfontainea avoU faite de la DUtei'tation tur la mvHque moderne C*>
FëTrier, 1745.
Je me disposois, monsieur, à vous envoyer un extrait de mon ouvrage; mais j'en ai trouvé un dans les Observations surleséeriismcdemes, qui me dispensera de ce soin, et auquel vos lecteurs pourront recourir. M. L. D. ( l*abbé Desfontaines] dit que cet extrait est d'un de ses amis très-versé dans la musique. Il est en effet écrit en homme du métier : je suis fâché seulement que l'auteur n'ait pas partout saisi ma pensée, ni même entendu mon ouvrage, d'autant plus que j*avois tâché d'y mettre toute h clarté dont mon sujet étoit susceptible. L'observateur dit, par exemple, que dans mon système les notes changent de nom selon les occasions : il me le fait dire â moi-même : cependant rien n'est moins vrai , puisque les mêmes notes y portent toujours invariablement les mêmes noms : -1 est toujours ut^ 24oujours re » etc. U a encore mal entendu les changemens de ton ; et faute d'avoir consulté les exemples que j'ai mis dans mon ouvrage , il a confondu la première note du chant qui suit le changement de ton, avec la première note du ton. Du reste, excepté quelques autres erreurs plus légères, je n'ai rien â reprendre dans cet extrait. U seroità souhaiter que les réflexions que l'observateur y a ajoutées allassent un peu mieuxau fait. Peu importe à mon système qu* Arélin ait lepremier exprimé lessonsde Toctave parlessyllabes usitées:
(*) Cette critiqne était iniérée daw l'oarnge périodiqve iotitulé Obterralion* svr les écrits modernes, dont l'abi*^ DoroDlaines était le prncipal rédacteur. M. P.
jeTeia,iorbifoi de Dmys d'Ealieamasse, qu'ootekooDeur aux aociens Égyptiens de cette iBfeaùoUp ei même, s'il le faut» de rBfMMide saint Jean, d'où ces syllabes sont tirées. Je coosens, si tel est le bon plaisir de i obsenrateur, qu'on jette au feu toutes les uadociioos, excepté peu t-4tre celle de M. l'abbé son aBÛ;que nos chiffres ne soient que des leiti«sgKcqaes corrompues; mais enËn je ne rois pas ce que font toutes ces remarques au système que j'ai proposé. Une dame d'esprit peut, oéme sans être grande musicienne, dire eu badinant que si je change en chiffres les noies de la musique, peut-être substituerai-je eu revanche des notes aux chiffres de Taccompagnement ; mais le bon mot, tout joli qu'il est, n'a pas, je pense, assez de solidité pour en^^ un journaliste à le citer à propos de rien. Quoi qu'il en soit. Je déclare à l'observateur que je ne prétends point me brouiller avec les dames, et que je passe condamnation dès à présent sor UHit ce qu'elles blâmeront.
A regard des incorrections de mon langage, j'en tombe d'accord aisément. Un Suisse n*auroii pas, je crois, trop bonne grâce à faire le puriste; et U. Desfontaines, qui n'ignore pas ma pairie, aurait pu engager monsieur son ami à avoir sur ce point quelque indulgence pour moi en qualité d'étranger. L'académie même des ideiices en a donné Texemplc, et on n'a pas dédaigné de m'y fiiire compliment sur mon style, le sais cependant comment je dois recevoir des éloges dont on honore plutôt mn lèk que mes lalens, et je suis réellement obligé à l'obserrateur d'avoir peint aux yeux, par quelques caractères italiques (*], le ridicule d'une période dont je ne puis moi-même soutenir la lecture depuis ce temps-là. Je ne crois pas qu'il m'arrive jamais d'en écrire une seconde de semblable construction, et tel est 'ofigequeje prétends faire de mes fautes, ^utes les fois qu'on voudra bien m'en faire «percevoir.
ie ne crois point, au reste, que ce mol d'aca- ^ réveille la critique de l'observateur, et i^ suis persuadé que le trait qu'il a ajouté, «orèsune réflexion assez nal|)rell4de ma part, tiest qu'on pur badinage, qu'il sent bien lui- "^ne n'avoir pas de sens. Pour se convaincre
0 Vira cette période, loiiie 3» pageMS, STS.
qu'il faut souvent parler au public autrement qu'à une académie, il n'a qu àdemander en conscience à M. Desfontaines s il ne feroit pas quelques changemens à ses écrits, au cas qu'il n'eftt que des académiciens pour lecteurs.
La reconnoissance ne me permet point de finir cette lettre sans remercier l'observateur des éloges dont il m'honore. Je les crois sincères sans me flatter de les mériter ; car si d'un côté il les accompagne d'adoucissemens propres à les rendre moins suspects, de l'autre il passe sous silence plusieurs défauts non moins importans que ceux qu'il a relevés. En citant, par exemple, le passage de Lucrèce que j'ai mis en tête de mon livre, il copie la faute que j'ai faite par inattention, en écrivant le mot onîmtfs au lieu du mot sensus^ dont ce poète s'est servi f ). Or, comme on ne sauroit soupçonner un observateur aussi attentif sur les fautes de n'avoir point aperçu celle-là, il est bien évident que ce n'est que par indulgence qu'il ne Ta point marquée, ne voulant pas, sans doute, me dégrader tout-à-fait de la qualité d'homme de lettres, dont il me favorise en partie. Ce qui me parott étrange, c'est qu'il explique petto épigraphe dans un sens auquel, dit-il, je n'ai pas pensé, et auquel néanmoins j'ai si bien pensé, qu'il me parolt le seul raisonnable qu'on puisse lui donner dans la place ou il est.
k M. DUPONT,
Secrétaire de M. JolirrHle, eiiroyé extraordinaire de France
è Gènes.
A Venise, 25 Juillet 1743.
{ Je conmience ma lettre, mon cher confrère, par les instructions que vous me demandez dans la vôtre du 48, de la part de monsieur l'Envoyé ; après quoi nous aurons ensemble quelque petite explication sur les hussards du prince de Lobkowitz, et sur ce bon curé de Foligno, dont vous parlez avec une irrévérence qui sent extrêmement le fagot.
Las ambassadeurs ont deux voies de négociation avec le gouvernement. La première, et la plus commune, est celle des mémoires, et celle-là platt fort au Sénat; car, outre qu'il évite par-là les liaisons partieulières entre les
(*] Void ceUe ^igraphe : Imnmlat kmmv» ad prUtintu
T. IT
ambassadeDrs et certains membres de l'état, il y trouve encore Tavantage de mieux préparer ce quMI vent dire, et de s'engager, par la tour^ nure équivoque et vague de ses réponses, beaucoup moins qu*il n'est forcé de foire dans ses conférences oii l'ambassadeur est plus le maître d'aller au degré de clarté dont il a besoin.
Maïs comme cette manière de traiter par écrit est sujette à bien des inconvéniens, soit par les longueurs qui en sont inséparables, soit par la difficulté du secret, plus grande dans un corps composé de plusieurs têtes; quand les ambassadeurs sont chargés par leurs principaux de quelque négociation particulière et d'une certaine importance auprès de la république, on leur nomme, à leur réquisition, un sénateur pour conférer téie à tète avec eux ; et ce sénateur est toujours un homme qui a passé par des ambassades, un procurateur de Saint-Marc, un chevalier de TÉtole d*Or, un . sage grand, en un mot, une des premières têtes de l'état par le rang et le génie.
n y a des exemples, et même assez récens, que la république a refusé des conférens aux ambassadeurs de princes dont elle n'étoit pas contente, ou dont elle ne croyoit pas les négociations de nature à en mériter. C'est pourtant ce qui n'arrive guère, parce que, suivant une maxime générale, même à Venise, on ne risque rien à écouter les propositions d'autrui.
Quand le confèrent est nommé, il en fait donner avis à Tambassadeur, en y joignant un compliment, et lui propose en même temps un couvent ou autre lieu neutre, pour leurs entrevues. En indiquant le liiu, les conférens ont pour l'ordinaire beaucoup d'attention à la commodité des ambassacleucs» Ainsi, par exemple, le rendez-vous de M. le comte de Montaigu est presque à Iji porte de son palais, quoiqu'il ait eu là-dessus des disputes de politesse avec son confèrent, qui en est à plus d'une lieue, et qui n'en a voulu jamais établir un autre où le chemin fût mieux partagé. Les meubles et le feu en hiver sont fournis aux dépens de la république: et je pense quMl en est de même des rafratchissemens, que l'honnêteté du confèrent ne néglige pas dans l'occasion. A l'égard du temps des séances, celui des deux qui a quel* que chose à Communiquer à l'autre lui envoie proposer la conférence par un secrétaire ou
par un gentilhomme ; et cela forme enooi^ une dispute decivilité, chacun voulant laisser à l'autre le choix de l'heure : sur quoi je me souviens qu'étant un jour allé au sénat pour appointer la conférence, je fus obligé de prendre sur moi de marquer l'heure an confèrent, M. l'ambassadeur m*ayant chargé de prendre la sienne, et lui n'ayant jamais voulu la donner. Le confèrent arrive ordinairement le premier, parce que le logement appartenant à la république, il est convenable qu'il en fasse les honneurs. Voilà, mon cher> tout ce que j'ai à vous dire sur cette matière. A présent que nous avons mis en règle les chicanes des potenuits, reprenons les nôtres, etc.
A M. LB OOUTE DES CHMiicirrrts (').
A Veuiie, ce 21 ■eptonbre ITIS.
Je connois si bien, monsieur, votre générosité naturelle, que je ne doute point que vous ne preniez part à mon désespoir, et que vous ne me fassiez la grâce de me tirer de l'état affreux d'incertitude où je suis. Je compte pour rien les infirmités qui me rendent mourant, au prix de la douleur de n'avoir aucune nouvelle de madame de Warens, quoique je lui aie écrit depuis que j^ suis ici par une infinité de voies différentes. Vous connoissez les liens de reconnoissance et d'amour filial qui m'attachent à elle, jugez du regret que j'aurois à mourir sans recevoir de ses nouvelles. Ce n'est pas sans doute vous faire un grand éloge que de vous avouer, monsieur, que je n'ai trouvé que vous seul, à Chambéri, capable de rendre uo service par pure générosité ; mais c'est du moins vous parler suivant mes vrais sentimens, que de vous dire que vous êtes l'homme du monde dequij'aimeroismieuxenrecevoir.Rendez-moi, monsieur, celui de me donner des nouvelles de ma pauvre maman ; ne me déguisez rien, mon* sieur, je vous en supplie; je m'attends à tout, je souffre déjà tous les maux que je peux prévoir, et la pire de toutesles nouvelles pour moi, c'est de n'en recevoir aucune. Vous aurez fa bonté, monsieur, de m'adresser votre lettre sous le pif de quelque correspondant de
(*) M. de concié. qnt poisidoit la terrt detCliarmeftet. SI. P.
ANKÉË 1743.
oère, pour qu'il me la fasse parvenir, car elle ne rieodroil pas en droiture.
Je passai en poste à Milan, ce qui me priva du plaisir de rendre moi-même votre lettre, que j'ai fiaii parvenir depuis. J*ai appris que votre aimable marquise s'est remariée il y a quelque leiops. Adieu» monsieur; puisqu'il Âttt miMirîr tout de Imhi, c'est à préaeut qii*il f^Qi tee philosophe. Je vous dirai une autre fois que) est le genre de philosophie que je pratique. J'ai rhofineur d'être avec le plus sincère et le plos parfait attachement» monsieur^ etc» P. S. Faites-moi la grice, monsieur, de fiiire parvenir sûrement rincluseque je- confie à votre générosité* Monsieur,
J'avooe que je m'étois- attendu au cousante^ ment que vous avez donné à ma proposition ; mais, quelque idée que j'eusse de la délicatesse de Toasentlmens^îene m'attendois point abso* lumeiti à une réponse aussi gracieuse.
llonsienr.
H îmkt convenir que vous, avez bien du talent pour obliger d'une manière à doubler le prix des servîoes que vous rendez : je m'étot» véritablement attendu à une réponse polie et spiritnelie autant qu'il se peut, mais j'ai trouiré dans la vôtre des choses qui sont pour moi d'un tout autre mérite : des SMitimens d'affection, de bonté, d'épanchement, si j'ose ainsi parier, que la sincérité et la voix du oœur camctérisent. Le mien n'est pas muet pour tout cela; ainis il voudroit trouver des termes énergiques i son gré,, qui, sans blesser le respect, passent exprimer assez bien l'amitié. Nulle des expressions qui se ptésentent ne me satisfont sur cet article. Je n*ai pas comme voua l'heureui talent d'allier dignement le langage de la plume avec celui du oœur; mais, monsieur, continuez de me parler quelquefois sur ce ton- &, et vous verres que je profiterai de vos leçons.
J'ai choisi les livres dont la liste estci-jointeé Quant au Dictionnaire de Bayle, je le trouve cher excessivement. Je ne vous cacherai point
que j'ai uneeztréme passion de l'avoir ; mais je ne comptois point qu il revint à plus de soixante livres. Si celui dont vous me parlez, qui a des ratures en marge, n'excède pas de beaucoup ce prix, je m'en accommoderai. En ce cas, monsieur, j'aurois peine à obtenir la permission de lintroduire. Vous pourriez, si voua le jugez à propos, vous servir deBI*"^*, qui le peut, et le voudroit sans doute, quand vous l'en prieriez. Je crois qu'il me convieodroit moins d'en faire la proposition. Je n'ai pas Thonneur d'être assez connu de lui pour cela. Je laisse tout à votre judicieuse conduite.
C'est réditioQ in-4<' de Cicéron que je cher* che; vous devez l'avoir: si vous ne l'avez pas, j'attendrai. Je croyois aussi que la géométrie de Manesaon Mallet étoit in-4% Si vous l'avez en cette forme, je la prendrai ; sinon je m'en passerai encore quelque temps, n'ayant d'ailleurs pas encore les instrumens nécessaires, et vous m'enverrez à la placeras Uécréations mathématiques d'Ozanam.
Vous savez qu'il nous manque le neuvième tome de l'Histoire ancienne, et le dernier de Cleveland, c'est-àr-dire celui qui a été ajouté d'une autre main. Nous n'avons aussi que les vingt premières parties de Marianne (*). Vous joindrez, s'il vous platt, tout cela à votre envoi, afin que nos livres ne restent pas imparfaits.
Hoffmanni Lexicon.
Newton Arithmetica.
Giceronis opéra omnia.
Usserii Annales.
Géométrie pratique de Manesson Mallet.
Élémens de mathématiques du P. Lami.^ ' Dictionnaire de Bayle«
Si vous jugez que les œuvres de Despréaux, deréditionin-4'', puissent passer sur tout cela, vous aurez la bonté de les y joindra.
Vous m'enverrez, s'il vous plait, le tout le plus t6tqp'il sera possible, et je ferai mon billet à M, Conti de la somme, suivant l'avis que vous lui en donnerez on à moi.
A UADàMB Là tàRONNS DE WARBMS.
Veniit,5ootobr«1743.
Quoil ma bonne maman, il y a mille au»
(*) U y I ici évidemment une fiHite d'impreitloa» puliqne AfffHofiive n'a que douze parties. M. P.
CORRESPONDANCE
que je wupire sans recevoir de vos nooTelles, fit TOUS Booffm qae je reçoive des lettres de Chambériqui ne soient pas de vonsi J'avois en l'honneur de voua écrire i mon arrivée & Venise ; mais des que noire ambassadeur et notre tlircweur des postes seront partis pour Turin, je ne saurai plus par où vous écrire, car il Faudra Faire trois ou quatre enIrepAts assez difficiles ; cependant, les lettres dussent-elles voler par l'air, il Faut que les miennes vous parviennent, et surtout que je reçoive des vAtres, sans quoi je suis toui-à-fait mort. Je vous ferai parvenir cette lettre, par la voie de li(. l'ambassadeur d'Espagne, qui, j'espère, ne me refusera pas la grâce de la mettre dans son paquet. Je vous supplie, maman, de Faire dire à H. Dupont que j'ai récusa lettre, et que je ferai avec plaisir tout ce qu'il me demande anssitAt que j'aurai l'adresse du marchand qu'il m'indique. Adieu, ma trë»-bonne et trës-chëre maman. J'écris aujourd'hui à H. de Lautrec exprès pour lui parler de vous. Je tâcherai de Faire qu'on vousenvoie, avec cette lettre, une adresse pour me Faire parvenir les vAtres : vous ne la donnerez à personne ; n»is vous prendrez seulement les lettres de ceux qui voudront m'écrire, pourvu qu'elles ne soient pas volumineuses, afin que M. l'ambassadeur d'Espagne n'ait pas i se plaindre de mon indiscrétion i en charger ses courriers. Adieu derechef, tris-chère maman ; je me porte bien, et vous aime plus quejamais.Permettezque je Fasse miUe amiliéa à tow vos amis, sans oublier Zizi et Taleralatalera, et tous mes oncles.
Si TOUS m'écrivez par Genève, en recommandant votre lettre à quelqu'un, l'adresse sera simplement à M. Rousseau, secrétaire d'ambassade de France à Venise.
Comme il y aaroit toujours de l'embarras & m'euTO jer vos lettres par les courriers de M. de La Mina, je crois, tonte réfleiion Faite, que vous ferez mieux de les adresser à quelque correspondant à GenèTo qui me les Fera parvenir aisément. Je tous prie de prendre la peine de fermer l'incl à
son adroHe. Oh il
me semble qu'i le
vous ai vue! en le
TOUS
t MJlDUIB DB MOntAIGC.
TcniM, ts mneiafire i~*S.
Madame,
Je craindrais que roire excdlence n'eAt lien de m'accnser d'avoir oublié ses ordres si jedifférois ploa long-temps d'avoir l'honneur de hii écrire, quoique l'eiactiuide de H. l'ambassadeur ne me donne pas lieu de rien suppléer pour lui ; sa santé est telle qu'il n'y en a que U continuation à désirer. S. Ë. prend le sd de Glanber, dont elle se trouve fort bien : elle vit toujours fort liée avec H. l'ambassadeur d'Espagne : et moi, pour imiter son goût autant que mon état le permet, je me suis pris d'amitié si intimement avec le secrétaire, que nous sommes inséparables : de façon qu'on ne voit rien à Veniso de si uni que les deox maisons de France et d'Espagne. J'ai un peu dérangé nuphUosopbie pour me mettre «mme les autres ; de sorte que je cours la place et les spectacles en masque ot en babutte, loDl aussi fièrement que si j'avois passé toute m» vie dans cet équipage; je m'aperçois que je Fais à V. E. des détails qui l'intéressent Fixt peu ; je voudrois, madame, pouvoir vous en Faire d'assez séduisans de ce pays pour tous engager à hâter TOtre voyage, et à satitfaire en cela les vœux de tonte votre maison de Yrnise, à la tète de laquelle j'ose me compter encore plus par l'empressement et le zèle que par le rang,
J'euTOie i un ami un mémoire assez considérable de plusieurs emplettes à Faire k Paris, pour moi et pour mes amis de Venise. S. E. m'a permis, madame, de vous prier de vouloir bien recevoir le tout, et l'envoyer sur le même vaisseau et sons les mêmes passeports que votreéquipage; votre excellence aura aussi la bonté, je l'en supplie, de satisfoire au montant du mémoire qui lui sera remis «tcc I.i marchandise, confbnnémeat à ce que lui en marquera H. l'ambassadeur. *
S. E. vous prie, madame, de vouloir bien lai envoyer, par le premier courrier, nue demi-douzaine de coiombats proprement reliés pour Faire des présens; j'ai calculé qu'en les expédiant tout do suite, ils arriveront justement ici le pénultième jour de l'année. IViur l'Almanach royal, je ne serois pas d'avb que
irocre eicelleoce l'envoyât par la poste, à cause He M grosseur, mais qu*elle prît la peine de TesToyer à Lyon par la diligence, à quelqu'un qui rexpédieroit à Marseille, et de là à Gènes, à H. Dopoot» chargé des affaires de France, qsi nous le feroit parvenir Eacilement. J*ai Thon- ■ear d'être avec le plus profond respect, de Totre excellence, le très-humble, etc.