A H. DU THEIL
Venise, le S août 1744.
Monsieur,
Je sens combien la liberté que je prends seroic déplacée pour un homme à qui il resteroit quelque autre ressource, mais la situation où je sois rend ma témérité pardonnable.
rose porter jusqu'à vous mes justes et trèsrespeeuieiises plaintes contre un ambassadeur du Toi, et contre un maltris dont j'ai mangé le pain. Un homme raûoonable ne fait pas de pareilles démarches sans nécessité, et un homme aussi exercé que moi à la résignation et à la paf/eooene s*y résoudroit pas si son devoir même ne l'y contmignoit pas. Je rougis, monsieur, de distraire votre attention, destinée aux plus grandes affaires, sur des objets qui, je Favoue, ne sont pas dignes par eux-mêmes de vous occuper uninstant, mais qui, cependant, font le malheur de la vie et le désespoir d'un honnête homme, et qui par là deviennent intéressans poar un cœur aussi généreux que le vôtre.
li 7 a qimtorze mois que je suis entré au service de M. le comte de Montaigu en qualité de secrétaire. Ce n'est pas à moi d'examiner si j'élois capable ou non de cet emploi ; il est certain qae j'ai toujours plus compté sur mon zèle que sur mes talens pour le bien remplir, et il est certain, de plus, que des dépêches telles qoe celles qui depuis prés d'un an paroissent i la cour écrites de ma main ne sont pas propres à donner fort bonne opinion de ma capacité, puisqu'il est naturel de mettre du moins sur mon compte les fautes et les incorrections dentelles sontremplies ; mais c'est sur quoiil me seroit plus aisé que bienséant de me justifier. Je ne relèverai pas non plus les duretés continuelles et les dé^grémens infinis que j'ai soufferts, tant parce qu*un excès de délicatesse peut
m'y avoir rendu trop sensible, que parce qu'il m'en coùteroit on les exténuant assez pour les rendre croyables, et qu'enfin je ne dois point abuser de votre bonté par des détails qui ne vont point au fait.
Les mécontentemens étoient réciproques, €t il est aisé de juger que chacun n'a reconnu que les siens pour légitimes : M. ramb<issadeur a* enfin pris le parti de me congédier : je comptois que la chose se passeroitavec l'honnêteté accoutumée entre un maître qui a de la dignité et un domestique honorable à qui quelques défauts particuliers ne doivent point êter les égardsdus à son état, à son zèle et à sa probité. Je me suis trompé : M. Tambassadcur, qui s'est fait des maximes de confondre tous ceux qui sont à son service sous le vil titre de valets, et de traiter tous les gens qui sortent de sa maison comme autant de coquins dignes de la potence, a jugé à propos d'exercer avec moi cet t^ étrange politique. Après des procédés inouïs, après avoir manqué à la plupart de ses engagemens, M. l'ambassadeur voulut avant-hier me faire ce qu'il appeloit mon compte. Ce fut d'un ton à faire trembler que ce compte fut commencé ; les termesdont il se servit, les épilhètes odieuses dont il m'accabla, furent autant de préparatifs pourm'intimider et me rendre docile aux injustes réductions qu'il me faisoit. Après plusieurs représentations inutiles, me voyant lésé d'une manière si criante, je demandai respectueusement à S. E. si elle souhaitoit de régler avec moi ce compte suivant l'équité, ou si elle étoit déterminée à ne consulter que sa volonté seule, parce que en ce dernier cas ma présence lui étoit inutile. Alors S. E. s'emporta horriblement, supposant que j'avois dit que sa volonté et réquité n'étoicnt pas toujours la même chose, et véritablement je ne récusai pas l'explication, d'autant plus que les injures dont j'étois accablé ne me laissoient pas le loisir de placer un seul mot. Enfin S. E., ne pouvant m' obliger à consentir à passer ce compte comme elle le vouloit, me proposa en termes très-nets d'y souscrire ou de sauter par la fenêtre» ju* rant de m'y faire jeter sur-le-champ; et je vis le moment qu'elle se meltoit en devoir d'exécuter sa menace elle-même : mais voulant éviter une aussi cruelle alternative, et ne pouvant* d'ailleurs, supporter plus long«temps les hor-
CORRESPONDANCE
rcurs dont ma mémoire est encore souillée, je sortis en me félicitant de ce que Témotion que m a voient causée de tels traitemens ne m'avoit pas assez transporté pour imiter M. l'ambassadeur en perdant le profond respect dû à Tau- (][uste caractère dont il est revêtu (*). H m'ordonna, en itae voyant sortir, de quitter son pa- Jais sur-le-champ et de n*y remettre jamais les pieds ; ce que je fis, bien résolu de ne m'exposer de ma vie à reparoitre en sa présence, non que je craignisse beaucoup la mort dont il me menace, mais par une juste défiance de moi-même, et pour ne plus m'exposer à avoir tort avec l'ambassadeur du plus grand roi du monde.
Me voici cependant sur le pavé, languissant, infirme, sans secours, sans bien, sans patrie, à quatre cents lieues de toutes mes connoissances, surchargé de dettes que j'ai été contraint de faire, faute, de In part de M. Tarnbassadeur, d'avoir rempli ses conditions avec moi, et n'ayant d'autre ressource que quelques médiocres talens qui ne me mettentpas à couvert de l'injustice de ceux qui les emploient^ dans une telle situation, pardonnez, monsieur, la liberté que je prends d'employer votre protection contre les cruels traitemens que M. l'ambassadeur exerce sur le plus zélé et le plus fidèle domestique qu'il aura jamais. Je ne puis porter mes justes plaintes à aucun tribunal : ce n'est qu'au pied du trône de sa majesté qu'il m'est permis d'implorer justice. Je la demande très-respectueusement et dans l'amertume de mon &me; et je ne me serois janiais déterminé à
(*) U est tits-sinsolier qa en rendant on compte aiMl dé- Uillé à 11. dn Tbeii de la oonJoite envers TamlMssadeur dans ce moment critique, Rouise iii passe entièrement sous sUence le trait de fermeté et de présence d'esprit par lequel, en ce mftme moment, il calma sa colère et même rtntlmlda k son tour, trait qu'il rapporte avec toutes ses particularités dans le livre vu de ses Confettiont (tome l\ page 460), et sur lequel nous le verrons plus tard tevenfr encore avec oomplaisance et même avec de nouveaux détails» à 'l'occasion U'uue lettre de Voltaire. ( Voyez dans la suite de cette Correspondance les Répomet aux questions de M, de Chauvel, année 4766.) Ce trait» où d'ailleurs aucune coùvenance n'avolt été blessée, loi faisoit cependant assez d'honneur pour qu'il le fit valoir dans une occasion auisi importante, et qu'il complétât ainsi sa Justification envers M. du Theil. Or ce quil dit dans la présente lettre ne rappelle pas ce trait» n'en donne pas la moindre idée. Il sembleroit même, par les expressions dont Il se sert ici,' donner de la conduite qu'il a tenue une idée tonte contraire. Peut-être la cbose s'ëtant passée entre rambatsadeor et lui, a-t-U cm plus prudent d'en agir ainsi, pour ne pu s'exposer, de la part de M. de Montaign, à un démenU dont celui-ci aurott pu tirer avantage, et achever ainsi de l'aocaliier. G. P.
faire cette démarche si j'avois cru pouvoir trouver quelque ressource pour acquitter mes dettes et retourner e^ France, autre que le paiement de mesappointeoiçns et de mon voyage, et celui des frais que je suis contraint da faire ici en attendant qu'il vous plaise de me foire parvenir vos ordres.
Je saisy monsieur, combien de préjugés sont contre moi ; je sais que dans les démêlés entre le makre et le domestique c'est toujours le dernier qui a tort; je sais, d'ailleurs, qu^étant entièrement inconnu, je n'ai personne qui slntéresse pour moi : votre générosité et mon bon droit sont mes seuls protecteurs; mais je me confie également en l'un et en l'autre. Peutêtre même les préjugés ne mç sontrîla pas tous contraires : celui,, par exemple, de la voix publique. Il u'est pas, monsieur, qtie vous ne soyez instruit de ce qiii se passe en, ce pajs-ci et de la manière dont on y pense : c'jçst tout ce que je puis dire en ma. fjiveur^ aimant mieux négliger quelques mpy^na de défense que d'exercer contre un maître que i*ai servi l'odieuse fonction de délateur. II. me sçra permis du moins de réclamer le témoignage de toates. les personnes avec qui j'ai vécu j,u^u'ici, sur le caractère et les sentimens dont je fais profession.
Au reste, s'il se trouve que j'aie ajouté un seul mot à la vérité dans l'exposé que j'ai Thonncur de vous faire, et cela ne sera pas difficile à vérifier, je consens de payer de ma tête ma calomnie et. mon insolence.
P. S. Si vous daignez, monsieur, m'boDorer de vos ordres, M. Le Blond est à portée de me les communiquer.
AU MÊME
À Venise» le 4S aoftll744.
Monsieur^
Depuis la lettre que j*eus l'honneur de vous écrire le 8 de ce mois, M. l'ambassadeur a continué de m'accabler de traitemens dont il n'y a d'exemples que contre les derniers des scélérats : il m*a fait poursuivre de maison en maison, compromettant son autorité jusqu'à défendre aux propriétaires de me loger. U a chargé successivement plusieurs de se:>
gens de prendre des hommes avec eux, et de me foire périr sous le bâton ; et comme il n'a trouvé personne d'assez lâche pour accepter un semblable emploi, il m'a envoyé sept ou huit rois son gentilhomme avec le solde d*un compte le plus injuste quun mattre ait jamais hii aTCC son domestique, et que je produirai écrit de sa propre main, lequel compte il m*a tou\u taire accepter par force, m*intîmant Tordre de partir sar-Ie-champ de Venise, sous peine d'être assommé de coups, matin et soir, aussi long-temps que j*y séjournerois, J*obéirai donc pour éviter des traitcmens înfftmes auxquels un homme d'honneur ne survit pas, e( pour témoigner jusqu'au bout ma déférence cl mon respect pour les ordres de M. l'ambassadeur. Ainsi , quoique S. E. me retienne ce qu'elle me doit légitimement ; que, de plus, on me retienne encore thés hardes dans sa maison sous des prétextes non moins odieux ni moins injustes, je ne laisserai pas de me mettre en route dans deux on trois jours, que je vais employer à lâcher de rassembler quelque argent pour tnôn voyage. Je me rendrai à Pnris, ac* cablé, il est vrai, d'opprobres et d'ignominie par M. le comte de Montaigu, mais soutenu par les témoignages d*un bonne conscience et par Testime des honnêtes gens. C'est là, monsieur, que j'oserai prendre la liberté d'implorer de nouveau votre protection et la justice du roi; ne demandant que d'être puni si je suis coupable : mais si je suis innocent, si je me suis toujours comporté conformément au devoir d'un bon et fidèle serviteur , je ne cesserai de recourir à Véquité et à la clémence de sa majesté pour obtenir la satisfaction qui m'est due sur les injustices criantes et les outrages sangbnspar lesquels M. l'ambassadeur a prétendu signaler contre moi son autorité, en diffamant un l«omme d^honneur qui n'a de faute à se reprocher k son ïujet que celle d*ètre entré diin^ sa inaison.
AU MÊME
Septembre I74i.
Monsieur,
J'apprends que M. le comte de Montaigu , pour couvrir ses torts envers moi, m'ose impn-
ter des crimes; et qu'après avoir donné uu niémoire au sénat de Venise pour me faire arrêter, il porte jusqu'à vous ses plaintes pour prévenir celles auxquelles il a donné lieu. Le sénat me rend justice; M. le consul de France a été chargé de m'en assurer. Vous me la rendrez, monsieur, j'en suis très-sûr, sitôt que vous m'aurez entendu. Pour c«t effet, au lieu de m'arrêter à Genève comme je l'avais résolu, je vais en diligence continuer mon voyage; j'aspire avec ardeur au moment d'être admis à votre audience. Je porte ma tête à la justice du roi, si je suis coupable; mais, si c'est M. de Montaigu qui t'est, je potte ma plainte au pied du trône ; je demande la justice qui m'est due; et, si elle m'étoit refusée, je la réclaincrois jusqu*â mon dernier soupir. En attendant, permettez-moi^ monsieur, de vous représenter combien la plainte de M. l'ambassadeur est frivole, et combien ses accusations sont absurdes. Il m'accuse, dit-on , d'avoir vendu ses chiffres à M. le prince Pio. Vous savez mieux que personne de quelle importance sont les affaires dont est charge M. le comte de Montaigu. M. le prince Pio n'est sûrement pas assez dupe pour donner un écu de tous ses chiffres; et moi, quand j'aurois été assez fripon pour vouloir les lui vendre, je n'aurois pas été dii moins assez bêle pour l'espérer. L'impudence, j'ose le dire, et l'ineptie d'une pareille accusation vous sauteront aux yeux, si vous daignez lui donner un moment d'examen. Vous verrez qu'elle est faite sans raison, sans fondement, contre toute vraisemblance, et avec aussi peu d'esprit que de vérité, par quelqu'un qui, sentant ses injustices, croit les effacer en décriant celui qui en est victime, et prétend, à l'abri de son titre, déshonorer impunément son inférieur. Cependant, monsieur, cet inférieur, tel qu'il est, emporte, au milieu des outrages de M. l'ambassadeur, reslime publique. J'ai vu toute la nation françoise m'accueillir, me consoler dans mon malheur. J'ai logé chez le chancelier du consulat ;j ai été invité dans toutes les maisons; toutes les bourses m'ont été ouvertes ; et en attendant qu'il plaise à M. l'ambassadeur de me payer mes appointemens, j*ai trouvé dans celle rie M. le consul l'argent qui m'est nécessaire, puisqu'il ne platt pas à M. l'ambassadeur de me i>aver mes appointemens. Vous conviendrez,
monsieur, qu un pareil traitement seroit fort extraordinaire, de la part des sujets du roi les plus fidèles , envers un pauvre étranger qu'ils soupçonneroient d'être un traître et un fripon. Je ne vous offre ces préjugés légitimes qu'en attendant de plus solides raisons. Vous connoitrez dans peu s*ils sont fondés. Le soin de mon honneuri et la réparation qui ni*est due, sont, au reste, Tunique objet de mon voyage. Aux preuves de la fidélité et de l'utilité de mes services je ne joindrai point de sollicitations pour avoir de l'emploi ; je m*en tiens à l'épreuve que je viens défaire, et ne la réitérerai plus. J'aime mieux vivre libre et pauvre jusqu'à la fin, que de faire mon chemin dans une route aussi dangereuse.
AU MÊME
Paris, Il octobre 1741.
Monsieur,
Voici la dernière fois que je prendrai la liberté de vous écrire, jusqu'à ce qu'il vous ait plu de me faire parvenir vos ordres. Je sens combien mes lettres doivent vous importuner, et ce n'est qu'avec beaucoup de regret que je me vois rédoit à un métier si contraire à mon caractère; mais, monsieur, je ne pouvois, en conséquence de ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire précédemment, me dispenser de vous informer de mon arrivée à Paris, et, de plus, je reconnois que le ton de mes lettres demanderoit bien des explications, que la discrétion m*oblige cependant d'abandonner en partie, et que je réduirai à une simple exposition du motif qui me les a fait écrire.
Si vous daignez, monsieur, faire prendre quelques informations sur ma conduite et sur mon caractère, soit à Venise, soit à Gênes , oii j'ai l'honneur d'être connu deM.de Jonville,soit à Lyon, soit à Genève ma patrie, j'espère que vous n'apprendrez rien qui n*aggrave l'injustice des violences dont M. le comte de Montaigu a jugé à propos de m'accabler. Les traitemens qu'il m'a faits sont de ceux contre lesquels un honnête homme ne se précautionne point. Avec \eé devoirs que je me suis imposés et les sentimens dont je me suis nourri, je m'étois cru assez supérieur à de semblables accidens pour n'avoir
point à chercher dans mes principes des règles de conduite en de pareils cas. Le zèle et fexactitude avec lesquels je me suis acquitté de l'emploi que S. E. m'avait confié n'ont pas dû m'inspirer plus de défiance : peut-être serai-je assez heureux pour que vous en puissiez entendre parler par quelqu'un qui soit en état d'en juger, et qui n'ait point d'intérêt à me calomnier. S'il m'est donc arrivé, monsieur, de vous écrire quelque chose d'irrégulier, je vous supplie de le pardonner au trouble affreux et au désespoir où m'ont jeté de si étranges traitemens. Gbnnott-on rien de plus triste pour un honnête homme que de se voir indignement diffamer aux yeux du public, et en péril de sa propre vie , sans ombre de prétexte , et seulement pour de misérables discussions d'intérêt, sans qu'il lui soit permis de se défendre, ni possible de se justifier? Inutilement ai-je senti que je m'allois donner du ridicule, et que l'inférieur auroit toujours tort vis-à-vis de sonsupérieur, puisque je n'ai point vu d'autre voie que de justes et respectueuses représentations pour soutenir mon honneur outragé. Ce ne sont point les traitemens de M. le comte de Montaigu qui me touchent en eux-mêmes ; j'ai lieu de ne le pas croire assez connoisseur en mérite poar&ire un cas infini de son estime : mais, monsieur, que pensera le public, qui, content de juger sur les apparences, se donne rarement la peine d'examiner si celui qu'on maltraite l'a mérité? C'est aux personnes qui aiment l'équité, et qui sont en droit d'approfondir les choses, de réparer en cela l'injustice du public, et d'y rétablir l'honneur d'un honnête homme qui compte sa vie pour rien quand il a perdu sa réputation. Rien n'est si simple que cette discussion i mou égard : s'agit-il de l'intérêt? le compteque j'aurai l'honneur de vous remettre, écrit de la propre main de M. le comte de Montaigu, est un témoignage sans réplique qui ne fera pas honneur à sa bonne foi; s'agit-il de Thonneur ? tout Venise a vu avec indignation les traitemens honteux dont il m'a accablé. Je suis déjà instruit de quelles couleurs S. E. sait peindre les personnes qu'elle a prises en haine : si donc on l'en croit sur parole, je ne doute point, à la vérité , que je ne sois perdu et déshonoré ; mais qu'on daigne prendre quelques informations et vérifier les choses , et j*ose croire que H* le
cooire de Mostaîeu m'aura, sans 7 penser, rendu service eu ine faisant connottre.
la ne prétends point, monsieur, exiger de salisEiction de M. l'ambassadeur ; je n'ignore pss, quelque juste qu'elle fût, les raisons qui doivent s'y opposer : je ne demande que d^èire puni rigoureusement si je suis coupable ; mais si je ne le suis point, et que vous trouvies mon caractère digne de quelque estime et mon sort de qudque pitié, j'ose implorer, monsieur, votre protection et quelque marque de bonté de focrspart qui puisse me réhabiliter aux yeux da publie. Peut-être y regagnerai-je plus que je D'aorsi perdu ; mais je sens que le zélé qui me porteroit à m'en rendre digne laisseroit un jour en doute si vous avex exercé envers moi plus de générosité que de justice.
h «ADiME Là BARONNE DE WARBHS.
A Paiif, le 23 féfrier 1745.
l'ai reçu, ma très-bonne maman, avec les deux lettres que vous m'avez écrites, les présens que vous 7 avez joints, tanten savon qu'en chocolat ; je n'ai point jugé à propos de me frotter les moustaches du premier, parce que je le réserve pour m'en servir plus utilement dans l'occasion. Mais commençons par le plus pressant, qui est votre santé, et l'état présent de vos affaires, c'est-à-dire des nôtres^ Je suis plus affligé qu'étonné de vos souffrances continuelles. La sagesse de Dieu n'aime point à faire des présens inutiles ; vous êtes, en faveur des vertus que vous en avez reçues, condamnée à en fiaire un exercice continuel. Quand vous êtes malade , c'est la patience ; quand vous servez ceux qui le sont, c'est Thumaniié. Puisque vos peines tournent toutes à votre gloire, ou au soulagement d'autrui, elles entrent dans le bien général , et nous n'en devons pas murmurer. J'ai été très-touchéde la maladie de mon pauvre frère , j'espère d'en apprendre incessamment de meilleures nouvelles. M. d'Ârras m'en a parlé avec uneaffection qui m'a charmé : c'étoit me hire la cour mieux qu'il ne le pensoit luimême. Dites-lui, je vous supplie, qu'il prenne courage, car je le compte échappé de cettç affaire, et je lui prépare des magistères qui le rendront immortel.
T. IV
Quant à moi, je me suis toujours assez bien porté depuis mon arrivée à Paris, et bien m'en a pris^ car j'aurois été, aurai bien que vous, un malade de mauvais rapport pour les chirur* giens et les apothicaires. Au reste, je h'ai pas été exempt des mêmes embarras que vous, puisque l'ami chez lequel je suis logé a été attaqué, cet hiver, d'une maladie de poitrine dont il s'est enfin tiré contre toute espérance de ma part. Ce bon et généreux ami est un gentilhomme espagnol, assez à son aise, qui me presse d'accepter tm asile dans sa maison, pour 7 philosopher ensemble le reste de nos jours. Quelque conformité de goûts et de sentiments qui me lie à lui, je ne le prends point au mot, et je vous laisse à deviner pourquoi.
Je ne puis rien vous dire de particulier sur le voyage que vous méditez, parce que l'approbation qu'on peut lui donner dépend des secours que vous trouverez pour en supporter les frais, et des mcyens sur lesquels vous appu7ez l'espoir du succès de ce que vous 7 allez entreprendre.
Quant à vos autres projets, je n*7 vois tien que lui, et je n'attends pas là^dessns d'autres lumières que celles de vos 7eux et des miens. Ainsi vous êtes mieux en état que moi déjuger de la solidité des projets que nous pourrions faire de ce cêté. Je trouve mademoiselle sa fille assez aimable, je pense pourtant que vous me faites plus d'honneur que de justice sa me comparant à elle, car il faudra, tout au moins, qu'il m'en coûte mon cher nom de petit né. Je n'ajouterai rien sur ce que vous m'en dites de plus, car je ne saurois répondre à ce que je ne comprends pas.Je ne saurois finir cet article sans vous demander comment vous vous trouvez de cet archi-êne de Keister. Je pardonne à un sot d'être la dupe d'un autre, il est fart pour cela ; maisquandonavoslumières,on n'a bonne gr&ee à se laisser tromper par un tel animal qu'après s*être crevé les 7eux. Plus j'acquiers de lumières en chimie, plus tous ces maîtres chercheurs de secrets et de magistères me paroissent cruches et butors. Je voyois^ il 7 a deux jours, un de ces idiots qui, soupesant de Thuile de vitriol dans un laboratoire où j'étois, n'étoit pas étonné de sa grande pesanteur, parce, dfsoit-il, qu'elle contient beaucoup de mercure, et le même homme se vantoit de savoir parAiî* tement l'analyse et la composition des cor|)S. Si
iU
CORRESPOND ANCE
de pareils bavards savoien t que je daigneécrire leurs impertinences » ils en seroient trop fiers.
Me demanderez-vousce que je fais? Hélas I maman, je vous aime, je pense à vous» je me plains de mon cheval d^ambassadeur : on me plaipt, on m'estime, et l'on ne me rend point d'autre justice. Ce n'est pas que je n'espère m'en venger un jour en lui faisant voir nonseulement que je vaux mieux, mais que je suis plus estimé que lui. Du reste, beaucoup de projets, peu d'espérances, mais toujours n'établissant pour mon point de vue que le bonheur de finir mes jours avec vous.
J*ai eu le malheur de n'être bon à rien à M. Deville, car il a fini ses affaires fort heureusement, et il ne lui manque que de l'argent, sorte de marchandise dont mes mains ne se souillent plus. Je ne sais comment réussira cette lettre, car on m'a dit que M. Deville devoit partir demain^ et comme je ne le vois point venir aujourd'hui, je crains bien d'être regardé de lui comme un homme inutile, qui ne vaut pas la peine qu'on s'en souvienne. Adieu, maman ; souvenez-vous de m'écrire souvent et de me donner une adresse sûre.