A MADAMB LA BARONNE DE WARENS
Parto,lelsréfrier«78S.
. Vous trouverez ci-joint, ma chère maman, une lettre de 240 livres. Mon cœur s'afBige également de la petitesse de la somme et du besoin que vous en. avez : tâchez de pour^ voir aux besoins les plus pressans; cela est plus aisé où vous êtes qu'ici, où toutes chosesy et surtout le pain» sont d'une cher(é horrible. Je ne veux pas, ma bonne maman, entrer avec vous dans le détail des choses dont vous me parlez, parce que ce n'est pas le temps de vous rappeler quel a toujours été monsen- Umeot sur vos entreprises : je vous dirai seulement qu'au milieu de toutes vos infortunes, votre raison et votre vertu sont des biens qu'on ne peut vous 6ter, et dont le principal usage se trouve dans les afflictions.
Votre 6Is s'avance à grands pas vers sa dernière demeure : le mal a fait un si grand progrès cet hiver» que je ne dois plus m'attendre à en voir un autre. J*irai donc à ma destination avec le. seul regret de vous laisser malheureuse.
On donnera, le premier de mars, la première représentation du Devin i l'Opéra do Paris : je me ménage jusqu'à ce temps-là avec un soin extrême, afin d'avoir le plaisir de le voir. Il Bera joué aussi, le lundi gras, au château de Bellevue, en présence du roi ; et madame la marquise de Pompadour y fera un rAle. Gomme tout cela sera exécuté par des seigneurs et dames de la cour, je m'attends à être chanté faux et estropié ; ainsi je n irai point. D'ailleurs * 1
n'ayant pas voulu être présenté au roi, je ne veux rien faire de ce qui auroît l'air d en chcN cher de nouveau l'occasion : avec toute cm gloire, je continue à vivre de mon métier de copiste.qui me rend indépendant, et qui me rendroit heureux si mon bonheur pcavoil se faire sans le vôtre et sans la santé.
J'ai quelques nouveaux ouvrages à vous envoyer, et je me servirai pour cela de la voie de M. Léonard ou de celle de l'abbé Giloz, bute d'en trouver de plus directes.
Adieu, ma très-bonne maman, aimez toujours un fils qui voudroic vivre plus pour vou que pour lui-même.
A MADAME LA MARQUISE DE POMPAOOOBy
Qui m'ATOf t eoToyé doqiiante looii pour nue reprteMaliODdi Devin du vUioçê, qu'elle atolt donnée m chUem di lé leviie,etoù eUesToll fiit on rOle.
Plri«»te7iDiiil7B.
Madame,
En acceptant le présent qui m'a été remis de votre part, je croîs avoir témoigné mon respect pour la main dont il vient; et j'ose ajouter, nr rhonneur que vous avez fait à mon oayxmt, que des deux épreuves où vous meuez m modération, Tintérét n*est pas la plus dangereuse.
Je suis avec respect, etc.
A M. raiRON {*).
Paris, le 21 Juillet l'A
Puisque vous jugez à propos, moosieiir, de faire cause commune avec Pauteur delatettie d*un hermite à J. i. Rousseau, vous at>aYerei fort bon, sans doute, que cette réponse foos soit aussi commune à tous deux. Quant i lui. si une pareille assocîatioo l'offense, il no doit s'en prendre qu'à lui-même, et son procédé peu honnête a bien mérité cette humiliation.
Vous avez raison de dire que le fsux bennite a pris le masque : il l'a pris en effet de plos d'une manière; mais j'ai peine à conceroir comment cet artifice Ta mis en droit de me parler avec plus de frdnchise : car je vodi
C\ Cette lettre n*a été ni Imprimée ni enrc^ée.
avoue que cela lai donne à mes yeux beaucoup moine l'air d'on homme franc que celui d'un ourfoe ec d'un IftchOy qui cherche i se mettre i eouTert poor faire du mal impunément, liais il §*est trompé : le mépris public a suffi pour ma Tengeance , et je n'ai perdn à tout cela qo un sentîuMnt fort doux, qui est l'estime que je croyois devoir i un honnête homme (*).
Je n*aî pas dessein d'entreprendre contre lui la défense da Devin du village. 11 doit être permis â on hermite plus qu'à tout autre de mal parler d*opéra ; et je ne m'attends pas que ce soit roos qui trouviez mauvais qu'on décide le plus hautement des choses que l'on connolt le moins.
La comparaison de J.-J. Rousseau avec une jolie femme me parott lout-à*fait plaisante ; elle m'a mis de si bonne humeur, que je veux prendre, pour cette fois, le parti des dames» et ie vous demanderai d'abord de quel droit vooaconcluez contre celle-ci, quese laisser voir à la promenade soit une preuve qu'elle a envie de plaire, ti elle ne donne d'ailleurs aucune marque de ce désir. La jolie femme seroit encore bien mieux justifiée, si, dans le goût supposé de se plaire à elle-même, il lui étoit impossible de se voir sans se montrer, et que roniqae oiiroir f At, par exemple, dans la place publique : car alors il est évident que, pour satisfaire sa propre curiosité, il faudroit bien qu'elle livrât son visage à celle des autres, sans qu'on pAt l'accuser d'avoir cherché à« leur plaire, à moins qu'un air do coquetterie, et tooles les minauderies des femmes à prétentions, n'en montrassent le dessein. Il vous reste donc, à rhermite et à vous, monsieur, de nous dire les démarches qu'a faites J.-J. Rousseau pour captiver la bienveillance des spectateurs, les cabales qu'il a formées, ses flatteries envers le public, la cour qu'il a faite aux grands et aux femmes, les soins qu*il s'est donnés pour gagner des prAnenrs et des partisans : ou bien il faudra que vous expliquiez quel moyen pouvoit employer un particulier pour voir son ouvrage au thé&tre, sans le laisser voir en même temps an public ; car je ne pou vois pas, comme Lolli, foire jouer l'opéra pour moi seul, à por-
(*) LVnnile prétcndn élolt on 11. de BonneTil, auez bon kjue et ifoi ne maiMnoit pas d'érnditton . J'atoU ea avec loi fÊdtftm Haiioiis. et Jdkli aueniiM^inél^.
T. IV
tes fermées (*). Je trouve cette différence dans le parallèle, qu'on ne se pare point pour soi tout seul, et que la plus belle femme, reléguée pour toujours seule dans un désert, n'y songeroit pas même à sa toilette ; au lieu qu'un amateur de musique pourroit être seul au monde, et ne pas laisser de se plaire beaucoup à la représentation d'un opéra. Voilà, monsieur, ce que j'ai à vous répondre, à vous et à votre camarade, au nom de la jolie femme et au mien. Au reste, un hermite qui ne parle que des femmes, de toilette et dopera, ne donne guère meilleure opinion de sa vertu que les procédés du vAtre n'en donnent de son caractère, et sa lettre de son esprit.
Vous me reprochez, monsieur, un crime dont je fais gloire, et que je tâche d'aggraver de jour en jour. 11 ne vous est pas, sans doute, aisé de concevoir comment on peut jouir de sa propre estime : mais afin que vous ne vous fassiez pas faute, ni l'hermite ni vous, de donner à un tel sentiment ces qualifications si menaçantes que vous n'osez même les nommer, je vous déclare derechef trés-publiquemenC que je m'estime beaucoup, et que |e ne désespère pas de venir à bout de m'estimer beaucoup davantage. Quant aux éloges qu'on voudroit me donner, et dont vous me faites d'avance un crime, pourquoi n'y consentirois-je'pas? Je consens bien a vos injures, et vous voyez assez qu'il n'y e guère plus de modestie â l'un de ces consentemens qu'à l'autre. En me reprochant mon orgueil, vous me forcez d'en avoir ; car, fût-on d'ailleurs le plus modeste de tous les hommes, comment ne pas un peu s'en faire accroire, en recevant les mêmes honneurs que les Voltaire, les Montesquieu et tous les hommes illustres du siècle, dont vos satires font réloge presque autant que leurs' propres écrits? Aussi crois-jc vous devoir des remerctmens, et non des reproches, pour avoir acquiescé à ma prière, quand, persuadé avec tout le public que vos louanges déshonorent un homme de lettres, je vous fis demander, par un de vos amis, de m'épsrgner snf go point, vous laissant toute liberté sur les mjurcs. Si vous vous'y fussiez borné selon votre
(*) C'est ainsi que bnlU fit Jouer ime fols soo opéra d'Jrm fde : Toyant qu'il ne réussissolt pas, il s'applandlflul-mémeà hame .Tuix en lorlant t tout fut plein à> la représcyilatton sniTanic.
SiO
CORRESPONDANCE
coutume, jo ne vous aurois jamais répondu ; mais en repoussant la petite et nouvelle attaque que vous portez aux vérités que j*ai déntontrées, on peut relever charitablement vos invectives, comme on met du foin à la corne d*un méchant bœuf.
Tout ce qui me fâche de nos petits démêlés est le mal qu'ils vont faire à mes ennemis. Jeunes barbouilleurs, qui n*espérez vous faire un nom qu'aux dépens du mien, toutes les offenses que vous me ferez sont oubliées d'avance, et je les pardonne à Tétourderie de votre Age; mais Vexemple de Thermite m'assure de rfia vengeance : elle sera cruelle sans que j'y trempe, et je vous livre aux éloges de M. Fréron.
Je reviens à vous, monsieur; et, puisque vous le voulez, je vais tâcher d*éclaircir avec vous quelques idées relatives à une question pendante depuis long-temps devant le public. Vous- vous plaignez que cette question est devenue ennuyeuse et trop rebattue : vous devez le croire ; car nul n'a plus travaillé que vous à faire que^ela fAt vrai.
Quant à moft sans revenir sur des vérités démon^réesi'Je me contenterai d'examiner Tingénteux et nouveau problème que vous avez imaginé sur^ce sujet; c'est d'engager quelque acadé^mie à proposer cette question intéressante : 5t iê jour a contribué à épurer les mœurs? Après quoi, prenant la négative, vous direz de fort belles choses en faveur des ténèbres et de l'aveuglement; vous louerez la méthode de courir, les yeux fermés, dans le pays le plus. inconnu; de renoncer à toute lumière pour considérer les objets ; en un mot, comme le renard écourtë, qui vouloit que chacun se . coupât la queue, vous exhorterez tout le monde à t'Âter, au propre, Torgane qui vous manque au figuré.
Sur le ton qu'on me dît qui rigne dans vos petites feuilles, je juge que vous avez dû vous applaudir beaucoup d*avoir pu touçner en ridicule une des plus graves questions qu'on puisse agiter : mais vous avez déjà fait vos preuves ; et après avoir si agréablement plaisanté sûr V Esprit des Lois, il n'est pas difficile d'en faire autant sur quelqse sujet que ce soit. Dans cette occasion, j*ai trouvé votre plaisanterie assez bonne, et je pense, en général,
que si c'est la seulo arme que vous osiez manier, vous vous en servez quelquefois avec assez d'adresse pour blesser le mérite et la vérité ; mais trouvez bon qu'en vous laissant ki rieurs, je réclame les amis de la raison ; aussi bien, que feriez-vous de ces gens-là dans votre parti ?
Vous trouvez donc, monsieur, que la scieace est à l'esprit ce que la lumière est au corps. Cependant, en prenant ces mots dans votre propre sens, j'y vois cette différence que, sans l'usage des yeux, les hommes ne pourroient se conduire ni vivre ; au lieu qu'avec le secours de la seule raison, et les plus simples observations des sens, ils peuvent aisément se passer de toute étude. La terre s'est peuplée, et le genre humain a subdisté, avant qu'il fût question d'aucune de ces belles connoissances: croyez-vous qu'il subsisteroit dans une éternelle obscurité? C'est la raison, mais non la science, qui est à l'esprit ce que la vue est au corps.
Une autre différence non moins importante est que, quoique la lumière soit une condition nécessaire sans laquelle les choses dont vous parlez ne se feroient pas, on ne peut dire, en aucune manière, que le jour soit la cause de ces choses-là; au lieu que j'ai fait voir comment les sciences sont la cause des maux que je leur attribu^. Quoique le feu brftie un corps combustible qu'il touche, il ne s'ensuit pasqne la lumière brûle un corps combustible qu'elle éclaire : voilà pourtant la conclusion que vous tirez.
Si vous aviez pris la peine de lire les écrits que vous me faites l'honneur de mépriser, et que vous devez du moins fort haïr, car ils sont d'un ennemi des méchans, vous y auriez vu une distinction perpétuelle entre les nombreuses sottises que nous honorons du nom de science, celles, par exemple, dont vos recueils sont pleins, et la connoissahce réelle de la vé* rite ; vous y auriez vu, par l'énumération des maux causés par la première» combien la culture en est dangereuse; et, pav l'examen de Tesprit de l'homme, combien il esgnçapable d0 la second^, si ce n*est dans les choses immédiatement nécessaires à sa coliservatioo; et sur iesqueiles le plus grossier paysan en sait du n\pins autapt que le meilleur pljjlosophc. Do
sorte que, pour mettre quelque apparence de parité dam les deux questions» tous deviez supposer noo-eeulement un jour illusoire et trooipeurt qui ne montre les choses que sous use fiaittse apparence» mais encore un vice dans Torgane visuel » qui altère la sensation de la lumière, des figures et des couleurs; et alors vous eussiez trouvé qu*en effet il vaudroit encore mieux rester dans une éternelle obscu^ rite que de ne voir à se conduire que pour s*aller casser le nez contre des rochers, ou se vautrer dans la fange » ou mordre et déchirer Ions les honnêtes gens qu'on pourroit atteindre* La comparaison du jour convient à la laison naturelle, dont la pure et bienfaisante lumière éclaire et guide les hommes : la science peut mieux se comparer à ces feux follets qui, dit-on , ne semblent éclairer les passans que |KMir les mener à des précipices.
Pénétré d*une sincère admiration pour ces rares génies dont les écrita immortels et les inoMirs pures et bonoétes éclairent et instruisent Tunivers, j'aperçois chaque jour davantage le danger qu'il y a de tolérer ce tas de ghmmud», qui ne déshonorent pas moins la littératore par les louanges qu'ils lui donnent, que par la manière dont ils la cultivent. Si tous les hoounes étoient des Montesquieu , des BuSon , desDnclos, etc., je désirerois ardemment qu'ils Gttltivaasent toutes les sciences , afin que le genre humain ne fût qu'une société de sages ; mais TOUS, monsieur, qui sans doute êtes si modeste, puisque vous me reprochez tant mo'h orgoeil, tous conviendrez volontiers, je m^assure, qui ai tous les hommes étoient des Frérons, leurs lÎTres n'offriroient pas des instructions fort utiles, ni leur caractère une société fort aimable.
Ne manquez pas, monsieur, je vous prie,
quand Totre pièce aura remporté le prix , de
foire entrer ces petits éclaircissemens dans la
préface. En attendant, je tous souhaite bien
des lauriers; mais si, dans la carrière que vous
ïHez courir, le succès ne répond pas à votre
attente, gardez-vous de prendre, comme vous
dites, le parti de vous envelopper dans votre
propre estime ; car vous auriez là un méchant
maoïeau.