SI
CORRESPONDANCE
rétamage une précautioa suffisaiiie, c est une imprudence impardonnable de faire dépendre la vie et la santé des hommes d*une lame d'étain très-déliée, qui s'use très-promptement ('), et de Inexactitude des domestiques et des cuisiniers qui fcjettent ordinairement les vaisseaux récemment étamés, à cause du mauvais goût que donnent les matières employées à l'étamage : ils ont fait voir combien d'accrdens affreux» produits par le cuivre, sont attribués tous les jours à des causes toutes différentes ; ils ont prouvé qu'une multitude de gens périssent, et qu'un plus grand nombre encore sont attaqués do mille différentes maladies, par l'usage de ce métal dans no^ cuisines et dans nos fontaines, sans se douter eux-mêmes de la véritable cause de leurs maux. Cependant, quoique la manufacture d'ustensiles de fer battu et étamé, qui est établie au faubourg Saint-Antoine, offre des moyens faciles de substituer dans les cuisines une batterie moins dispendieuse, aussi commode que celle de cuivre, et parfaitement saine, au moins quant au métal principal , l'indolence ordinaire aux hommes sur les choses qui leur sont véritablement utiles, et les petites maximes que la paresse invente sur les usages établis, surtout quand ils sont mauvais , n'ont encore laissé que peu de progrès aux sages avis des chimistes, et n'ont proscrit le cuivre que de peu de cuisines. La répugnance des cuisiniers à employer d'autres vaisseaux que ceux qu'ils connoissent est un obstacle dont on ne sent t#ute la force que quand on connolt la paresse et la gourmandise des maîtres. Chacun sait que la société abonde en gens qui préfèrent l'indolence au repos, et le plaisir au bonheur ; mais on a bien de la peine à concevoir qu'il y en ait qui aiment mieux s'exposer à périr, eux et toute leur famille dans des tourmens affreux , qu'à manger un ragoût brûlé.
Il faut raisonner avec les sages, et jamais avec le public. Il y a ioog^temps qu'on a comparé la multitude à un troupeau de moutons; il faut des exemples aa lieu de raisons ; car cha-
(*) U at aiié de démontrer qne, de quelque manière qu'on • y prenne, ou ne sauroit» dans les usages des vaisseaux de cuisine, s'assurer pour un seni Jour l'étamage le plus solide s c ir, comme l'étaln entre en fusion à un degré de fen fort Inf<'rieur à celui de la graisse t>onniante. toutes les fois qu'un cui- «înif r Calt roussir du beurre, il ne lui est pas possible de garair* tir de la fusion quelque partie de l'étamage, ni par oonséiiuent le raf;oflt du contact du cuivre.
cun craint beaucoup plus d'être ridicttle qae d'être fou et méchant. D'ailleurs dans toutes les choses qui concernent l'Intérêt comnum, presque tous, jugeant d'après leurs propres maximes, s'attachent moins à examiner la force des preuves qu'à pénétrer les motifs secrets de celui qui les propose ; par exemple, beanooop d'honnêtes lecteurs soupçonneraient volontiers qu'avec de l'argent le chef de la fisbrique de fer battu , ou l'auteur des fontaines domestiques, excite mon zèle en cette occasion; défiance assez naturelle dans un siècle de charlatanerie , où les plus grands fripons ont toujours l'intérêt public dans la bouche. L'exemple est en ceci plus persuasif que le raisonnement» parce que, la même défiance ayant vraiseinblablement dû naître aussi dans l'esprit des autres, on est porté à croire que ceux qu'elle n'a point empêchés d'adopter ce que Ton propose, ont trouvé pour cela des raisons décisÎTes. Ainsi, au lieu de m'arrêter à montrer combien il est absurde, même dans le doute, de bisser dans la cuisine des ustensiles suspecta de poison, il vaut mieux dire que M. Duvemey vient d'ordonner une batterie de fer pour Técole militaire ; que M. le prince de Conti a banni tout le cuivre de la sienne ; que M. le duc de Duras, ambassadeur eu Espagne, on a fait autant; et que son cuisinier, qu'il consulta là-dessus, lui dit nettement que tous ceux de son métier qui ne s'accommodoient pas de la batterie de fer, tout aussi bien que de celle de cuivre, étoîcnt des ignorans ou des gens de mauvaise volonté. Plusieurs particuliers ont suivi cet exemp/e, que les personnes éclairées, qui nr'ont remis Textrait ci-joint, ont donné depuis long-temps, sans que leur table se ressente te nioins dn monde de ce changement, que par la confiance avec laquelle on peut manger d exceliens ragoftts, très*bien préparés dans desvsîflBeanx de fer.
Mais que peut-on mettre sous les yenx du public de plus frappant que cet extrait même ? S'il Y avoit au monde une nation qui dAt s'opposer à l'expulsion du cuivre, c'est certainement la Suède, dont les mines de ce métal fbot la principale richesse, et dont les peuples, en général, idolâtrent leurs anciens usages. C'est pourtant ce royaume, si riche en cuivre, qui donne Tcxemplc aux autres d'êtcr à ce métal
tons le» emplois qui le rendent dangereux , et , qui ioiéresseni la vie des citoyens ; ce sont ces ' peuples, si attachés à leurs vieilles pratiques, qui renoncent sans peine à une multitude de comiDodités qu'ils reiiroient de leurs mines, dès que la raison et rantorité des sages leur montrent le risque que l'usage indiscret de ce métal leur fait courir. Je roudrois pouvoir espérer qu'un si salutaire exemple sera suivi dans le reste de l'Europe, où l'on ne doit pas avoir la même répugnance à proscrire , au moins dans les cuisines, un métal que Ton tire de dehors. Je voudrois que les avertissemeas poUics des philosophes et des gens de letlies réveillassent les peuples sur les dangers de toute espèce auxquels leur imprudence les expose, et rappelassent plus souvent à tous les souverains que le soin de la conservation des hommes n*est pas seulement leur premier devoir, mais aussi leur plus grand intérêt. Je sais, etc.
A M. LE COMTE D'aRGENSON, MUiJilie et McréUire d'éut («).
Paris, le Smart 4784.
Monsieur ,
Ayant donné. Tannée dernière, à l'Opéra, un intermède intitulé le Devin du viilage, sous des conditions que les directeurs de ce thé&tre iint enfreintes, je vous supplie d'ordonner que la partition de cet ouvrage me soit rendue , et que les représentations leur en soient à jamais interdites , comme d'un bien qui ne leur appartient pas; restitution à laquelle ils doivent avoir d aount moins de répugnance, qu'après quatre-vingts représentations en doubles il ne leur teste aucun parti à tirer de la pièce, ni aocmi tort à faire à l'auteur. Le mémoire ciîoint n contient les justes raisons sur lesquelles celte demande est fondée. On oppose à ces rakonsdesrèglemensqui n*existent pas, efqui, quand ils existeroient, ne sauroient les détruire, puisque le marché par lequel j'ai cédé mon ouvrage étant rompu, cet ouvrage me revient en
(') L'Académie royale de moBiqne éCott de loo défMrtement.
'VCe mémoirt étoit à pea prte le même que celui que Too tnj«vera ci-api^ à la auUe de U Jcttre de II. de Salnt-Florcbda, f llévrier 1799. o. i»
toute justice. Permettez, monsieur le comte, que j'aie recours à la vôtre en cette occasion, et que j*implore celle qui m'est due (*). Je suis avec un profond respect , etc.
A V. LE COMTE DE TURPm,
Qui m'avolt adrené aneëpltre à la tète des Jmuseuteu* phitosophiques et tUtéraires det devx amis
Paris, le 12 mai 1754.
En vous faisant mes remerclmens, monsieur, du recueil que vous m'avez envoyé, j*en ajouterois pour Tépttre qui est à la tête, et qu'on prétend m'ètre adressée (^), si la leçon qu'elle contient n'étoit gâtée par l'éloge qui raccompagne, et que je veux me hâter d'oublier, pour n'avoir point de reproches à vous faire.
Quant à la leçon, j*en trouve les maximes très-srasées ; il ne leur manque, ce me semble , qu'une plus juste application. Il faudroii que je changeasse étrangement d'humeur et de caractère, si jamais les devoirs de l'humanité cessoient de m'étre chers, sous prétexte que les hommes sont méchans. Je ne punis ni moi, ni personne, en me refusant à une société trop nombreuse. Je délivre les autres du triste spectacle d'un homme qui souffre, ou d'un observateur importun , et je me délivre moi-même de la gène où me mettroit le commerce de beaucoup de gens dont heureusement je ne connottrois que les noms. Je ne suis point sujet à l'ennui que vous me reprochez ; et si j'en sens quelquefois, c'est seulement dans les belles assemblées, où j'ai l'honneur de me trouver fort déplacé de toutes façons. La seule société qui m'ait para désirable est celle qu'on entretient avec ses amis, et j'en jouis avec trop de bonheur pour regretter celle du grand monde. Au reste, quand je haîrois les hommes autant que je les aime et que je les plains, j'ai peur que les voir de plus près ne fùt un mauvais moyen de me raccommoder avec eux ; et, quelque heureux que je puisse être dans mes liaisons, il me
(•) € Je ioignlâ k ma lettre à M. d'Argemon on mémoire qui étoit sans répUque et qol demeura sans réponse et sans effcl. ainsi que ma lettre. Le silence de cet homme injuste me rerta sur le cowir, et ne eontribua pas k augmenter 1 estime trèt-médiocre que j'eus toujours pour son caractéreet pour ses Ulena. » ( Confessions, litre VUI.)
;«) Il n'y a que les lettres iiiltlalei de mon nom.
su
CORRESPONDANCE
seroit difficile de me trouver jamais avec per- Bonne aussi bien que je suis avec moi-même»
J'ai pensé que me justifier devant vous étoit la meilleure preuve que je pouvois vous donner que vos avis ne m'ont pas déplu» et que je fais cas de votre estime. Venons à vous^ monsieur, par qui j'aurois dû commencer; j'ai déjà lu une partie de voire ouvrage, et j'y vois avec plaisir l'usage aimable et honnête que vous et votre ami faites de vos loisirs et de vos talens. Votre recueil n'est pas assez mauvais pour devoir vous rebuter du travail, ni assez bon pour vous ôter l'espoir d'en faire un meilleur dans la suite. Travaillez donc sous vos divins maîtres à étendre leurs droits et votre gloire. Vaincre, comme vous avez commencé, les préjugés de votre naissance et de votre état , c'est se mettre fort au-dessus de l'une et de l'autre. Mais joindre l'exemple aux leçons de Ja vertu, c'est ce qu'on a droit d'attendre de quiconque la * proche dans ses écrits. Tel est l'honorable engagement que vous venez de prendre, et que vous travaillez à remplir.
Je suis de tout mon cœur, etc.
à H. d'alembert.
Cea6iiiinl7S4.
Je vous renvoie, monsieur, la lettre C, que je n'ai pu relire plus tôt , ayant toujours été malade. Je ne sais point comment on résiste i la manière dont vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et je serois bien f&ché de le savoir. Ainsi j'entre dans toutes vos vues et j'ap* prouve les changemens que vous avez jugé à propos de faire : j'ai pourtant rétabli un ou deux morceaux que vous aviez supprimés, parce qu'en me réglant sur le principe que vous avez établi vous-même il m'a semblé que ces morceaux faisoient à la chose, ne marquoient point d'humeur, et ne disoient point d'injures. Cependant je veux que vous soyez absolument le maître, et je soumets le tout à votre équité et h vos lumières.
Je ne puis assez vous remercier de votre discours préliminaire. J'ai peine à croire que vous ayez eu beaucoup plus de plaisir à le faire que moi à le lire. La chaîne encyclopédique, suriout| m'a instruit a éclairé, cl je me propose
de la relire plus d'une fois. Pour ce qui concerne ma partie, je trouve votre idée sur l'imitation musicale très-juste et très-neuve. En ef« fet, à un très-petit nombre de choses près, Tan du musicien ne consiste point à peindre immédiatement les objets, mais à mettre Tâme dans une disposition semblable à celle où la mettroit leur présence. Tout le monde sentira cela en vous lisant; et, sans vous, personne peut-être ne se fût avisé de le penser. Cest là, comme dit La Mothe :
DecoTnidont tous !«• e^irlts Ont en eux-roémes la Mmeoee:
Que l'on sent, mais qu'on est nirprls De trouver vrai, quand on y pense.
Il y a très-peu d'éloges auxquels je bois sensible ; mais je le suis beaucoup à ceux qa'il vous a plu de me donner. Je ne puis m'empècher de penser avec plaisir que la postérité verra, dans un tel monument, que vous arex bien pensé de moi.
Je vous honore du fond de mon âme, et snii de la même manière, monsieur, votre trèshumble, etc.
A MADAME GORCERD, née Rousseau.
Genève, le 1 1 Jntllet I7S4.
Il y a quinze jours, ma très-bonne et trèschère tante, que je me propose, chaque matin, de partir pour aller vous voir, vous embrasser et mettre à vos pieds un neveu qui $(^ souvient, avec la plus tendre reconnoissance. des soins que vous avez pris de lui pendant son enfance, et de l'amitié que vous lui avez toujours témoignée. Des soins indispensables m'ont empêché jusqu'ici de suivre le penchant de mon cœur, et me retiendront encore quelques jours; mais rien ne m'empêchera de satisfaire mon empressement à cet égard le plus têt qn'il me sera possible; et j'aime encore mieux un retard, qui* me laissera le loisir de passer quelqnc temps près de vous, que d'être obligé d'aller et revenir le même jour. Je ne puis vous dire quelle fête je me fais de vous revoir, et de retrouver en vous cette chère et bonne tante, que je pouvois appeler ma mère, par les bontés qu'elle avoit pour moi, et à laquelle je ne pense jamais sans un véritable attendrissement. Je
wm prie de timoigner à M. Gonceru le plaisir qae j'aorai aussi de le revoir et d'être reça de iuî arec un peu de la même bonté que vous irex toujours eue pour moi. Je vous embrasse de tout mon cœur l*un et l'autre» et suis avec le plusieodre etplus respectueuxattachement,etc.
A M. verubs.
Parte, le 45 octobre 1754.
Il but VOUS tenir parole» monsieur, et satisfiaîre en même temps mon cœur et ma conscience ; car, estime, amitié, souvenir, recon- Doissance, tout vous est dû, et je m'acquitterai de tout cela sans songer que je vous le dois. \imoiie-nou8 donc bien tous deux, et hfttons- Dous d'en venir au point de n'avoir plus besoin de noua le dire.
J*ai fait mon voyage trés-heurensement et plus promptement encore que je n'espérois. Je remarque que mon retour a surpris bien des gens, qui vouloient faire entendre que la rentrée dans le royaume m'étoit interdite, et que i'étois relégué à Genève ; ce qui seroit pour moi comme pour un évéque François, être reléf^ a la cour. Enfin m'y voici» malgré eux et leurs dents, en attendant que le cœur me ramène où vous êtes» ce qui se feroit dès à présent, si je ne consultois que lui. Je n'ai trouvé ici aucun de mes amis. Diderot est à Lisngres, Ducloa en Bretagne» Grimm en Provence, d'Aiembert même est en campagne; de sorte qu'il ne me reste ici que des connoissanoes dont je ne me soucie pas assez pour déranger ma solitude eo leur faveur. Le quatrième volume de VEua/clopédie parott depuis hier ; on le dit supérieur encore au troisième. Je n'ai pas encore le mien ; ainsi je n'en puis juger par moi-même. Dca nouvelles littéraires ou politiques, je n'en sais pas, Dieu merci» et ne suis pas plus curieux des sottises qui se font dans ce monde que de celles qu'on imprime dans les livres.
J'oubliai de vous laisser, en partant» les otnaoat que vous m'aviez demandées : c'est une éiourderie que je réparerai ce printemps» avec Bwre, en y joignant quelques chansons françoiKS» qui seront mieux du goût de vos dames» ti qu'elles chanteront moins mal.
Mille respects» je vous supplie» à monsieur votre père et à madame votre mère , et ne m'oubliez pas non plus auprès de madame votre sœur» quand vous lui écrirez; je vous prie de me donner particulièrement de ses nouvelles; je me recommande encore à vous pour faire une ample mention de moi dans vos voy*-!ges de Séchéron» au cas qu'on y soit encore. Itenij à monsieur» madame et mademoiselle Mussard» à Ch&telaine : votre éloquence aura de quoi briller à faire l'apologie d'un homme qui» après tnnt d'honnêtetés reçues» part et emporte le chat.
J'ai voulu faire un article à part pour M. Abauzit. Dédommagez-moi» en mon absence» de la gêne que m'a causée sa modestie, toutes les fois que j'ai voulu lui témoigner ma profonde et sincère vénération. Déclarez-lui sans quartier tous les sentimens dont vous me savez pénétré pour lui, et n'oubliez pas de vous dire à vous-même quelque chose des miens pour vous.
P. S. Mademoiselle Le Vassrur vous prie d'agréer ses très-humbles respects. Je me proposois d'écrire à M. de Rochcmont ; mais cette
maudite paresse Que votre amitié fasse
pour la mienne auprès de lui» je vous en supplie.
A M. PEanaiAU, a CEnàvB.
Parte, le 2S noTembre 1754.
En répondant avec franchise à votre dernière lettre, en déposant mon cœur et mon sort entre vos mains» je crois» monsieur» vous donner une marque d'estime et de confiance moins équivoque que des louanges et des complimens» prodigués par la flatterie plus souvent que par l'amitié.
Oui» monsieur» frappé des conformités que je trouve entre la constitution de gouvernement qui découle de mes principes et celle qui existe réellement dans notre république» je me suis proposéde lui dédier mon Discours sur Tth rigine et les fondemens de Vinégalité : et j'ai saisi cette occasion» comme un heureux moyen d'honorer ma patrie et ses chefs par de justes éloges ; d'y porter» s'il se peut» dans le fond des cœurs» l'olive que je ne vois encore que
CORRESPONDANCE
8ur des médailles» et d'exciter en roAme temps les hommes à se rendre heureux par Pexemple d'un peuple qui l'est ou qui pourroit l'être sans rien changer à son institution. Je cherche, en cela , selon ma coutume» moins à plaire qu'à me rendre utile ; je ne compte pas en particulier sur le suffrage de quiconque est de quelque parti ; car» n'adoptant pour moi que celui de la justice et de la raison» je ne dois guère espérer que tout homme qui suit d'autres règles puisse être l'approbateur desjniennes ; et si cette considération ne ma point retenu^ c'est qu* en toute chose le blâme de l'univers entier me touche beaucoup moins que Taveu de ma conscience. Mais» dites-vous» dédier un livre à la république» cela ne s'est jamais • fait. Tant mieux» monsieur ; dans les choses louables» il vaut mieux donner l'exemple que le recevoir» et je crois n'avoir que de trop justes raisons pour n'être l'imitateur de personne : ainsi votre objection n'est» au fond» qu'un préjugé de plus en ma faveur» car depuis longtemps il ne reste plus de mauvaise action à tenter; et, quoi qu'on en pût dire» il s'agiroit moins de savoir si la chose s'est faite ou non» que si elle est bien ou mal en soi» de quoi je vous laisse le juge. Quant à ce que vous ajoutez,qu'après ce qui s'est passé, do telles nouveautés peuvent être dangereuses, c'est là une grande vérité à d'autres égards; mais à celuici» je trouve» au contraire» ma démarche d'autant plus à sa place, après ce qui s'est passé» que mes éloges étant pour les magistrats» et mes exhortations pour les citoyens» il convient que le tout s'adresse à la république» pour avoir occasion de parler à ses divers membres» et pour Ater à ma dédicace toute apparence de partialité. Je sais qu'il y a des choses qu*il ne faut point rappeler ; et j'espère que vous me croyez assez de jugement pour n'en user» à cet égard» qu'avec une réserve dans laquelle j*ai plus consulté le goût des autres que le mien ; car je ne pense pas qu'il soit d*une adroite politique de pousser cette maxime jusqu'au scrupule. La mémoire d'Érostrate nous apprend que c'est un mauvais moyen de faire oublier les choses que d'ôter la liberté d'en parfer; mais si vous faites qu'on n'en parle qu'avec douleur» vous ferez bientôt qu'on n'en parlera plus. Il y a je ne sais quelle circonspection pu*
sillanime fort goûtée en ce sièclet et qui, voyant partout des inconvéniens» se borne» par sagesse, à ne foire ni bien ni mal : j'aime mieux une hardiesse généreuse qui» pour bien faire» secoue quelquefois le puéril joug de la bienséance.
Qu'un zèle indiscret m'abuse peu^être; que» prenant mes erreurs pour des vérités utiles, avec les meilleures intentions du monde» je puisse faire plus de mal que de bien ; je n'ai rien à répondre à cela» si ce n*est qu'une semblable raison devroit retenir tout homme droit , et laisser l'univers à la discrétion du méchant et de l'étourdi» parce que les objections tirets de la seule foiblesse de la nature ont force contre quelque homme que ce soit» et qu'il n'y a personne qui ne dût être suspect à soimême» s'il ne se rcposoit de la justesse de ses lumières sur la droiture de son cœur : c'est ce que je dois pouvoir faire sans témérité» parce que, isolé parmi les hommes» ne tenant a rien dans la société, dépouillé de toute espèce de prétention, et ne cherchant mon bonheur même que dans celui des autres» je crois du moins être exempt de ces préjugés d'état qui font plier le jugement des plus sages aux maximes qui leur sont avantageuses. Je pourrois» il rst vrai, consulter des gens plus habiles que moi, et je le ferois volontiers, si je ne sa vois que leur intérêt me conseillera toujours avant leur raison. En un mot» pour parler ici sans détour, je me fie encore plus à> mon désintéressement qu'aux lumières de qui que ce puisse être.
Quoique en général je fasse très-peu de cas des étiquettes de procédés, et que j'en aie depuis long-nemps secoué le joug plus pesant qu*utile, je pense avec vous qu'il auroil convenu d'obtenir l'agrément de la république ou du Conseil, comme c'est assez l'usage en pareil cas; et j'étois si bien de cet avis» que mon voyage fut fait en partie dans l'intcniion de solliciter cet agrément ; mais il me fallut peu de temps et d'observations pour reconnotire l'impossibilité de l'obtenir ; je sentis que, demander une telle permission, c'étoit vouloir un refus, et qu'alors ma démarche, qui pèche tout au plus contre une certaine bienséance dont plusieurs se sont dispensés, seroit par là devenue une désobéissance condamnable si J'nvois persisté» ou l'étourderied'un sot»si j'eusse
abiadonné mon dessein ; car ayant appris qac dès le mois de mai dernier il s'étoît fait, à mon îosa, des copies de l'ouvrage et de la dédicace, dont je n'écois plus le matlrede prévenir l'abus, je ris que je ne Tétois pas non plus de renoncer i mon projet, sans m'exposer à le voir exéculer par d'autres.
Votre lettre m*apprend elle-même que vous ne seules pas moins que moi toutes les difficulté que j'avois prévues ; or, vous savez qu'à force de se rendre difficile sur les permissions indilferentes» on invite les hommes à s'en passer. C'est ainsi que l'excessive circonspection du feu chancelier, sur l'impression des meilleurs livres, fit enfin qu'on ne lui présentoit plus de manuscrit, et que les livres ne s'imprimoient pas moins, quoique cette impression, faite contre les lois, fût réellement criminelle, an lieu qu'une dédicace non communiquée n'est tout au plus qu'une impolitesse; et loin qu'un tel procédé soit blimable par sa nature, il est, au fond, plus conforme à l'honnêteté que Tusage établi ; car il j a je ne sais quoi de lâche à demander aux gens la permission de les louer, et d 'indécent i l'accorder. Ne croyez pas, non plus, qu'une telle conduite soit sans exemple : je puis vous fiaire voir des livres dédiés à la nation françoise, d'autres au peuple anglois, sans qu'on ait fiait un crime aux auteurs de n'avoir eu pour cela ni le consentement de la nation, ni celui du prince, qui sûrement leur eût été refusé, parce que, dans toute monarchie, le roi veut être l'état, lui tout seul, et ne prétend pas que le peuple soit quelque chose.
Au reste, si j'avois eu à m'ouvrir à quelqu'un sur cette aCEaire, ç'auroit été à M. le Premier moins qu'à qui que ce soit au monde. J'honore et j'aime trop ce drgne et respectable magistrat pour avoir voulu le compromettre en la moindre chose, et l'exposer au chagrin de déplaire peut-être à beaucoup de gens, en favorisant mon projet, ou d'être forcé peut-être à le blâmer contre son propre sentiment. Vous pouvez croire qu'ayant réfléchi long-temps sur les matières de gouvernement je n'ignore pas b force de ces petites maximes d'état qu'un sage magistrat est obligé de suivre, quoiqu'il ai sente lui-même toute la frivolité.
Vous conviendrez que je ne pouvois obtenir iSTeu du Conseil sans que mon ouvrage fût
examiné ; or, pensez-vous que j'ignore ce que c'est que ces examens, et combien l'amourpropre des censeurs les mieux intentionnés, et les préjugés des plus éclairés, leur font mettre d opiniâtreté et de hauteur à la place de la raison, et leur font rayer d'excellentes choses, uniquement parce qu'elles ne sont pas dans leur manière de penser, et qu'ils ne les ont pas méditées aussi profondément que l'auteur? N'ai-je pas eu ici mille altercations avec les miens? Quoique gens d'esprit et d'honneur, ils m'ont toujours désolé par de misérables chicanes, qui n'avoient pas le sens commun, ni d'autre cause qu'une vile pusillanimité, ou la vanité de vouloir tout savoir mieux qu'un autre. Je n'ai jamais cédé, parce que je ne cède qu'à la raison ; le magistrat a été notre juge, et il s'est toujours trouvé que les censeurs avoient tort. Quand je répondis au roi de Pologne, je devois, selon eux, lui envoyer mon manuscrit, et ne le publier qu'avec son agrément ; c'étoit, prétendoient^ils, manquer de respect au père de la reine que de l'attaquer publiquement, surtout avec la fierté qu'ils trouvoicnt dans ma réponse, et ils ajoutoient même que ma sûreté exigeoit des précautions ; je n'en ai pris aucune; je n'ai point envoyé mon manuscrit au prince ; je me suis fié à l'honnêteté publique, comme je fois encore aujourd'hui; et l'événement a prouvé que j'avois raison. Mais, à Genève, il n'en iroit pas comme ici ; la décision de mes censeurs seroit sans appel : je me verrois réduit à me taire, ou à donner sous mon nom le sentiment d'autrui ; et je ne veux faire ni l'un ni l'autre. Mon expérience m'a donc fait prendre la ferme résolution d'être désormais mon unique censeur; je n'en aurois jamais de plus sévère, et mes principes n'eii ont pas besoin d'autre, non plus que mes mœurs ; puisque tous ces gens-là regardent toujours à mille choses étrangères dont je ne me soucie point, j'aime mieux m'en rapporter à ce juge intérieur et incorruptible qui ne passe rien de mauvais, et ne condamne rien de bon, et qui ne trompe jamais quand on le consulte de bonne foi. J'espère que vous trouverez qu'il n*a pas mal fait son devoir dans l'ouvrage en question, dont tout le monde sera content, et qui n'auroit point obtenu l'approbation de personne.
Vous devez sentir encore que rirrégnlariié
T. IT
CORRESPONDANCE
qu'on peut trouver dans mon procédé est toute à mon préjudice et à Tayantage du gouvernement. S'il y a quelque chose de bon dans mon ouvrage, on pourra 8*en prévaloir; s'il y a quelque chose de mauvais on pourra le désavouer : on pourra m'approuver ou me blâmer selon les intérêts particuliers» ou le jugement du public ; on pourroit même proscrire mon livre, si Fauteur et Tétat avoient ce malheur que le Conseil n'en fût pas content : toutes choses qu'on ne pourroit plus faire, après en avoir approuvé la dédicace. En un mot, si j'ai bien dit en l'honneiir de ma patrie, la gloire en sera pour eHe ; si j'ai mal dit, le blâme en retombera sur moi seul. Un bon citoyen peutil se faire un scrupule d'avoir â courir de tels risques t
Je supprime toutes les considérations personnelles qui peuvent me regarder, parce qu elles ne doivent jamais entrer dans les motifs d'un homme de bien, qui travaille pour l'utilité publique. Si le détachement d'un cœur qui ne tient ni â la gloire, ni à la fortune, ni même â lu vie, peut le rendre digne d'annoncer la vérité, j'ose me croire appelé & cette vocation sublime : c'est pour faire aux hommes du bien selon mon pouvoir que je m'abstiens d'en recevoir d'eux, et /jue je chéris ma pauvreté et mon indépendance. Je ne veux point supposer que de tels sentimens puissent jamais me nuire auprès de mes concitoyens ; et c'est sans le prévoir ni le craindre que je prépare mon âme â cette demière^preuvc, la seule à laquelle je puisse être sensible ; croyez que je veux être» jusqu'au tombeav» honnête, vrai, et citoyen aélé, et que s'il folloit me priver, â cette occasion, du doux séjour de la patrie, je couronnerois ainsi les sacrifices que j'ai faits à l'amour des hommes et de la vérité par celui de tous qui coftte le plus à mon cœur, et qui par conséquent m'honore le plus.
Vous comprendrez aisément que cette lettre est pour vous seul : j'aurois pu vous en écrire une, pour être vue, dans un style fort différent ; mais, outre que ces petites adresses répugnent à mon caractère, elles ne répugneroient pas moins à ce que je connois du vôtre, et je me saurai gré, toute ma vie, d'avoir profité de cette occasion de m'ouvrir à vous sans réserve, et de me confier à la discrétion d'un
homme de bien qui a de l'amitié pour moi. Bonjour, monsieur ; je vous embrasse de tout mon cœur avec attendrissement et respect {'\.