‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 30 sur 158 · MADAME D'ÉPINAY · texte numérisé non relu

MADAME D'ÉPINAY

f7SS.

Pour Dieul. madame, ne m'envoyez plus M. Malouin. Je ne me porte pas assez bien pour l'entendre bavarder avec plaisir. J'ai tremblé hier toute la journée de le voir arriver ; délivrez-moi de la crainte d'en être réduit, peutêtre, à brusquer un honnête homme que j'aime, et qui me vient de votre part; et ne vous joignez pas à ces importuns amis qui, pour me fiaire vivre à leur mode, me feront mourir de chagrin. En vérité, je voudrois être au fond d*ua désert quand je suis malade.

Autre chose : accablé de visites importunes et de gens incommodes, je respirois en voyant arriver M. de Saint-Lambert, et je lui contois mes peines par cette sorte de confiance que j'ai d'abord pour ^tous les gens que j'estime et respecte ; n'a-t-il pas été prendre cela pour lui? Du moins» je dois le croire par ce qu'il me dit en me quittant, et par ce qu'il m'a fait dire par son laquais. Ainsi , j*ai le bonheur de rassembler autour de moi tout ce que je voudrois fuir» ^td*écarter tout ce que je voudrois voir : cela n'est assurément ni fort heureux ni fort adroit. Au reste, je n'ai pas même entendu parler de

Diderot. Que de vocation pour ma solitude et po«r ne plus voir que vous! Bonjour, madame. J envoie savoir des nouvelles de la santé de Grimm et de la vôtre. J'ai peur que vous ne deviniez trop 1 état de la mienne par le ton de ce billet. J'ai passé une mauvaise nuit, durant laqaelie la bile a fomenté, comme vous voyez. Je nû8 mieux ce matin. Je vous écris, et tout to calme insensiblement.

A LA MÊME

J'ai la avec grande attention, madame, vos lettres à monsieur votre fils ; elles sont bonnes, eicelleates, mais elles ne valent rien pour lui. Permettez-moi de vous le dire avec la franchise que je vous dois. Malgré la douceur et l'onction dont voua croyez parer vos avis, le ton de ces lettres, en général, est trop sérieux ; il annonce voire projet, et, comme vous l'avez dit vousmême» si vous voulez qu'il réussisse, il ne faut pas que l'enfant puisse s'en douter ; s'il avoit vingt ans, elles ne seraient peut-être pas trop AMies, mais peut-être seroient-elles encore trop sècàes. Je crois que l'idée de lui écrire est tris-heureusement trouvée, et peut lui former le cœur et l'esprit, mais il faut deux conditions : c*est qu'il puisse vous entendre et qu'il paisse vous répondre. 11 faut que ces lettres ne soient faites que pour lui, et les deux que vous m'avez envoyées seraient bonnes pour tout le monde, excepté pour lui. Croyez-moi, gardezles pour un âge plus avancé : feites-lui des contes, £tîtes-lui des fables dont il puisse lui-même tirer la morale, et surtout qu'il puisse se les appliquer. Gardez- vous des généralités ; on ne fait rien que de commun et d'inutile en mettant des maximes à la place des faits; c'est de tout ce qull aura remarqué, en bien ou en mal, qu'il faut partir. A mesure que ses idées commenceront à se développer, et que vous lui aurez appris à réfléchir, à comparer, vous praportionnerez le ton de vos lettres à ses progrès et sux Cicnltés de son esprit. Mais si vous dites à aonsieur votre fils que vous vous appliquez à

**) Madame dl^iiinay avoit formé le projet d'écrire à son *k» %é de douze k treize ana, une suite de letlres propret k ((«liriserdaiia aea aentfaneiu et dans a oondoite aoai tout les '^ppona. Déjà elle avoit, dans cette idée, écrit deux lettres «facile oomnmiiiqaa à Roussf an pour qu'il loi en donnât son i^ G. P.

former son cœur et son esprit; que c'est en Tamusant que vous lui montrerez la vérité et ses devoirs, il va être en garde contre tout ce quevous lui direz; il croira toujours voirsortir une leçon de votre bouche ; tout, jusqu'à sa toupie, lui deviendra suspect. Agissez ainsi, mais gardez-en bien le secret.

A quoi sert-il, par exemple, de l'instruire des devoirs de votre état de mère? Pourquoi lui faire retentir toujours à l'oreille les mots : soumission, devoirs, vigilance, raison? Tout cela a un son effrayant à son Age. C'est avec les actions qui résultent de ces termes qu'il faut l'apprivoiser ; laissez-lui ignorer leurs qualifications jusqu'à ce que vous puissiez les lui apprendre par la conduite qu'il aura tenue ; et encore faites-lui bien sentir, avant tout, l'avantage et l'agrément qu*il en aura recueilli , afin de lui montrer qu'un acte de soumission et de devoir n'est pas une chose si effrayante qu'il pourrait se l'imaginer.

Quant à la seconde lettre, si elle ne renferme j>as des choses si contraires à votre but, elle est au moins remplie d'idées et d'images trop fortes, non^seulement pour l'âge de monsieur votre fils, mais même pour un ège beaucoup nudessus du sien. Votre définition de la politesse est juste et délicate, mais il faut y penser à deux fois pour en sentir toute la finesse f). Sait-il ce que c'est que l'estime, que la bienveillance? EsUii en état de distinguer l'expression volontaire ou involontaire d'un cœur sensible? Gomment lui ferez-vous entendre que le corps ne doit point courir après l'ombre, et que l'ombre ne peut exister sans le corps qui la produit?

Prenez garde, madame, qu'en présentant de trop bonne heure aux enfans des idées fortes et compliquées, ils sont obligés de recourir à la définition de chaque mot. Celte définition est presque toujours plus compliquée, plus vague que la pensée même ; ils en fènt une mauvaise application, et il ne leur reste que des idées fausses dans la tête. Il en résulte un autre inconvénient, c'est qu'ils répètent en perro-

(*) Voici qodle étoit cette définition : • La politesse est dans • un OŒor sensible nne expression douce» vraie et volootaire

> du sentiment de Tcstime et de la bienvelilance. • Plus loin madame d'EpInay disoità son fils : c La lonange soit la vertu a comme l'ombre suit le corps; mais le corps ne doit point

> coarir après l'ombre, et l'ombre ne peut exister sans te corps » qui la produlL • G. P,

Ta

CORRESPONDANCE

quetfl de grands mots auxquels ils n*attacheot point de sens» et qu*à vingt ans ils ne sont que de grands enfans ou de plats importans.

Vous m*ayez demandé mon avis par écrit : madame, le voilà. Je désire que vous vous en accommodiez, mais il ne m'est pas possible de vous en donner un autre. Si je ne me suis pas trompé sur votre compte, vous me pardonnerei ma brutalité, et vous recommencerez votre besogne avec plus de courage et de succès que jamais.

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