A M. LE COMTE DE TRESSAN
Parit, le 7 Janvier 1736.
Quelque danger, monsieur, qu'il y ait de me rendre importun, je ne puis m'empécher de joindre aux remerclmens que je vous dois, des remarques sur l'enregistrement de l'affaire de M. Palissot; et je prendrai d'abord la liberté de vous dire que mon admiration même pour les vertus du roi de Pologne ne me permet d'accepter le témoignage de bonté dont sa majesté m'honore en cette occasion, qu'à condition que tout soit oublié. J'ose dire qu*il ne lui convient pas d'accorder une grâce incomplète, et qu'il n'y a qu'un pardon sans réserve qui soit digne de sa grande âme. D'ailleurs, est-ce faire grâce que d'éterniser la punition? et les registres d'une académie ne doivent-ils pas plutôt pallier que relever les petites fautes de ses membres? Enfin, quelque peu d'estime que je fasse de nos contemporains, à Dieu ne plaise que nous les avilissions à ce point, d'inscrire, comme nu
acte de vertu, ce qui n'est qu'un procédé des plus simples que tout homme de lettres n'eût pas manqué d'avoir à ma place.
Achevez donc, monsieur, la bonne œuvre que vous avez si bien commencée, afin de la rendre digne de vous. Qu'il ne soit plus question d'unebagatellequi a déjà fait plus do bruit et donné plus de chagrin à M. Palissot, que l'affaire ne le méritoit. Qu'aurons-nous fait pour lui, si le pardon lui coûte aussi cher que la peine?
Permettez-moi de ne point répondre aux extrêmes louanges dont vous m'honorez; ce sont des leçons sévères dont je ferai mon profit : car je n'ignore pas, et cette lettre en fait foi, qu'on loue avec sobriété ceux qu'on estime parfaite* ment. Mais, monsieur, il faut renvoyer ces éclaircissemens à nos entrevues; j'attends avec empressement le plaisir que vous me promettez, et vous verrez que, de manière ou d'autre, vous ne me louerez plus lorsque nous nous connottrons.
Je suis avec respect, etc.
AU MÊME
Paris, le 23 janvier 4756.
J'apprends, monsieur, avec une vive satisfaction que vous avez entièrement terminé l'affaire de M. Palissot, et je vous en remercie de tout mon cœur. Je ne vous dirai rien du petit déplaisirqu'elle a pu vous occasionner; carceux de cette espèce ne sont guère sensibles à l'homme sage, et d'ailleurs vous savez mieux que moi que, dans les chagrin^ qui peuvent suivre une bonne action , le prix en efface toujours la peine. Après avoirheureusementachevécelle-ci, il ne nous reste plus rien à désirer, à vous et à moi, que de n'en plus entendre parler.
Je suis avec respect, etc.
A M. DB BOISSI,
En lui renvoyant la Lettre d'nn Bourgeois de Bordeaux» qnll n'avoit tooIu Imprimer dans le Mbscobi qu'avec mon consentement, et après les retranchemens que je Jugerois I propos d'y faire.
Paris, le 24 Janvier 1756.
Je remercie très-humblement M. de Boissi'
CORRESPONDANCE
de la bonté qu*il a eue de me communiquer cette pièce. Elle me parott agréablement écrite» assaisonnée de cette ironie fine et plaisante qu'on appelle, je crois, de la polUesse, et je ne m'y trouve nullement offensé. Non-seulement je consens àsa publication, mais je désire même qu'elle soit irpprimée dans Tétat où elle est, pour l'instruction du public et pour la mienne. Si la morale de l'auteur paroit plus saine que sa lof][ique, et si ses avis sont meilleurs que ses raisonnemens, no seroit-ce point que les défauts de ma personne se Yotent bien mieux que les erreurs de mon livre? Au reste, toutes les horribles choses qu'il y trouve lui montrent plus que jamais qu'il ne devoit pas perdre son temps à le lire.
A MADAME D'iSpINAY.
IUn«7S6.
Enfin, madame, j'ai pris mon parti, et vous vous doutez bien que vous l'emportez; j'irai donc passer les fêtes de PAques à THermitage, et j'y resterai tant que je m'y trouverai bien et (^ue vous voudrez m'y souffrir (*] ; mes projets ne vont pas plus loin que cela. Je vous irai voir demain, et nous en causerons ; mais toujours le secret, je vous en prie. Voilà maintenant un déménagement et des embarras qui me font trembler. Oh 1 qu'on est malheureux d'être si riche 1 II faudra que je laisse la moitié de moi-même à Paris, même quand vous n'y serez plus ; cette moitié sera des chaises, des tables, des armoires, et tout ce qu'il ne faudra pas ajouter à ce que vous aurez mis à mon château. A demain.
A LA MÊME
Voilà mon matlre et consolateur Plutarque ; {^ardez-le sans scrupule aussi long-temps que vous le lirez (**); mais ne le gardez pas pour n'en rien faire, et surtout ne le prêtez à personne ; car je ne veux m'en passer que pour
Ç)Ct fut Jusqu'au mois de décembre 4737, que madame d'Épinay lui écrivit une lettre qui le fit déguerpir par la neige et le froid. M. P.
(") Madame d'Épinay Tafoit prié de loi prêter le quatrième volume dea Hommes Hhiëtres. G. P.
vous. Si vous pouvez faire donner à mademoiselle Le Vasseur l'argent de sa robe, tous loi ferez plaisir ; car elle a de petites empiètes à faire avant notre départ. Faites-mot dire si vous êtes délivrée de votre colique et de vos tracas domestiques, et comment vous avez passé la nuit. Bonjour, madame et amie.
• A M. VBBNES.
ParU,le2Siiian17SS.
Hecevez,mon cher concitoyen , une lettre trèscourte, mais écrite avec la tendre amitié que j'ai pour vous; c'est à regret que je vois prolonger le temps qui doit nous rapprocher ; nuis je désespère de pouvoir m'arracher d'ici cette année : quoi qu'il en soit, ou je ne serai plus en vie, ou vous m* embrasserez au printemps 57. Voilà une résolution inébranlable.
Vous êtes content de l'article Economie : je le crois bien : mon cœur me l'a dicté et le vôtre l'a lu. M. Labat m'a dit que vous aviez deasein de l'employer dans votre Choix littéraire : n'oubliez pas de consulter Y errata. J'avois fait quelque chose que je vousdestinois (*) ; mais, ce qui vous surprendra fort, c'est que cela s*est trouvé si gai et si fou, qu'il n'y a nul moyen de l'employer, et qu'il faut le réserver pour le lire le long de l'Arveavec'son ami. Ma copie m'occupe tellement à Paris qu*il m'est impossible de méditer ; il faut voir si le séjour de la campagne ne m'inspirera rien pendant les beaux jours.
Il est difficile de se brouiller avec quelqu'un que l'on ne connott pas; ainsi il n'y a nulle brouillerie entre M. Palissot et moi. Onprètendoitcct hiver qu'il m'avoit joué à Nanci devant le roi de Pologne, et je n'en fis que rire (**) ; on ajoutoit qu'il avoit aussi joué feu madame la marquise du Châtclet, femme considérable par son mérite personnel et par sa grande naissance, considérée principalement en Lorraine comme étant de l'une des grandes maisons de ce payslà, et à la cour du roi de Pologne, où elle avoit beaucoup d'amis, àcommencerpurle roi même*
n La Reine fantasque.
(**) Voyez la lettre au comte de Tresuo, eo date dn 7 jaa-
V cr 1756.
Il die parot que tout le monde itoit choqué de cette imprudence» que l'on appeloit impudefloe* \oi\a ce que j'eo savois quand je reçus une lettre du comte de Tressao, qui en occaskana d'autres dont je n'ai jamais parlé à personne, mais dont je crois vous devoir envoyer copie sous le secret, ainsi que de mes réponses; car, quelque indifférence qne j'aie pour les jugemens da public, je ne veux pas qu'ils abusent mes ?nis amis. Je n'ai jamais eu sur le cœur la moindrechose contre M. Palissot ; mais je doute qu'il me pardonne aisément le service que je loi ai rendu.
Bonjour, mon bon et cher concitoyen ; soyons toojoors gens de bien; et laissons bavarder les bonmes. Si nous voulons vivre en paix, il faut que cette paix vienne de nous-mêmes.
IIJJ>IJIB D*iPINAT.
Ce Jeudi I75S.
J avoii oublié que j'allois dîner aujourd'hui cbez Je biron C)ei que par conséquent je ne puis m alier promener avec vous cette après-midi.
Occupé des moyens de vivre tranquillement dans ma solitude, je cherche à convertir en argent tout ce qui m'est inutile, et ma musique nel'cst encore plus qnemes livres, de sorte que ii Toos n'êtes pas excédée des embarras que je vous donne, j'ai envie devons l'envoyer toute. Vous y choisirez tout ce dont vous pourrez me déEiire,etje tâcherai de mon c6té de me défaire do reste. Je ne puis vous dire avec combien de plaisir je m'occupe de l'idée de ne plus voir que
TOUS
AU MÉMB.
Getamedinai.
J*ai passé hier au soir chez vous ; vous étiez déjà sortie : vous m'aviez promis de m'envoyer dire de vos nouvelles, et jen'ai vupersonne : cela m*inquiète, et je vous prie de me tirer de peine. Ayez la bouté de me renvoyer aussi ce qui vous reste de livres et de musique à moi. Bonjour, madame ; je ne puis vous en dire davantage pour
(*) U uroo d'Holbach.
ce matin, car je suis horriblement occupé d«! mon déménagement : cequin'arriveroitpa8,s'M étoit composé d'objets plus considérables, et que soixante bras s'en occupassent pour moù Soit dit en réponse à votre étonnement.
A LA MÊMB.
ManlTse.
J'ai vu M. Deleyre, et nous sommes convenus qu'il achéveroit le mois commencé, et qu'il vous prieroitde remercier M. de Saint-Lambert pour la suite; au surplus, je pense qu'il n'y a que la présence de Gonti qui l'ait empêché de profiter de votre offre, et qu'il en profitera si vous la renouvelez.
Quoique mon parti soit bien pris, je suis jusqu'à mon délogement dans un état de crise qui me tourmente; je désire passionnément de pouvoir aller m'établir de samedi en huit. Si cette accélération demande des frais, trouvez bon que je les supporte ; je n'en ai jamais fait de meilleur coeur, ni de plus utiles à mon repos.
Faites-moi donner des nouvelles de votre santé. J'irai vous voir ce soir ou demain.
A LA Hfinz.
Mars 1796.
Voici de la mnsiqueque j'ai retrouvée encore. Ne vous fatiguez pas cependant pour chercher a me défaire de tout cela, car je trouverai à débiter de mon cété tout ce qui vous sera resté en livres et en musique que j'enverrai cher^ cher pour cela dans une huitaine de jours. Faites-moi dire comment vous vous trouvez de vos fatigues d'hier. Je sais que l'amitié vous les rendoit douces ; mais je crains bien que le corps ne paie un peu les plaisirs du cœur, et que l'un ne fasse quelquefois souffrir i autre. Pour moi, je suis déjà, par la pensée, établi dans mon château, pour n'en plus sortir que quand vous habiterez le vôtre. Bonjour, ma bonne amie. Ne croyez pas pourtant que je veuille employer ce mot en formule ; il ne faut pas qu'il soit écrit, mais gravé, et vous y donnez tous les jours quelque coup de burtn qui
T. IV
fi*
CORRESPONDANCE
rendra bientôt la plume inatile on plutôt superflue.
A LA MÊMB (*).
Quoique le temps me contrarie depuis mon arrivée ici, je viens de passer les trois jours les plus tranquilles et lesplusdoux de ma vie; ils le seront encore phis quand les ouvriers qu'occupe mon luxe ou votre sollicitude seront partis. Ainsi je ne serai proprement dans ma solitude que d'ici à deux ou trois jours; en attendant» je m'arrange, non selon la morale turque, qui veut qu'on ne s'établisse ici-bas aucun domicile durable, mais selon la mienne, qui me porte à ne jamais quitter celui que j'occupe. Vous me trouverez rangé délicieuse* ment, à la magnificence près que vous y avez mise, et qui, toutes les fois que j'entre dans ma chambre, me fait chercher respectueusement l'habitant d'un lieu si bien meublé. Au surplus, je ne vous conseHIe pas beaucoup de compter sur des complimens à notre première enirevu»; je vous réserve, au contraire, une censure griève d*étre venue malade et souffrante m'installer ici sans égard pour vous ni pour moi. Hàtez-vous de me rassurer sur les suites de cette indiscrétion, et souvenez- vous, une fois pour toutes, que je ne vous pardonnerai jamais d'oublier ainsi mes intérêts en songeant aux vôtres.
J'ai trouvé deux erreurs dans le compte joint i l'argent que vous m'avez remis: toutes deux sont à votre préjudice et me font soupçonner que vous pourriez bien en avoir fait d'autres de même nature, ce qui ne vous réussiroit pas long-temps; l'une est de quatorze livres, en ce que voua payez sept mains de papier de Hollande à cinq' livres cinq sous, au lieu de trois livres cinq sous qu'il m'a coûté, et que je vous ai marquées ; l'autre est de six livres, pour un Racine que je n'ai jamais eu, et que par conséquent Tous ne pouvez avoir vendu à mon profit; ce sont donc vingt francs dont vous êtes créditée sur ma caisse. Soit dit sur l'argent, et revenons à nous.
(') Cette kttre o'ttt polot datée > mais comme eUe Ait écrite tr^is jours aprèê um enivée • l'UtrmiUge, die doit élre do IS avril 1756. M. P.
Je n'ai songé qu'à moi ces jonrs-ei ; je savourois les beautés de mon habiution et la charmes d'une entière liberté; mais en me promenant ce matin dans un lieu délicieux J'y ai mis mon ancien ami Diderot à côté de moi, et en lui faisant remarquer les agrémens de la promenade, je me suis aperçu qu'ils s'aogmentoient pour moi-même. Je ne sais si je pourrai jamais jouir réellement de cette aug* mentation; si cela peut se faire un jour, ce De sera guère que par le crédit de mon ancien ami Grimm : peut-être pourra-t-il et voudrat-il bien me procurer une visite de l'ami que je lui ai procuré, et partager avec moi le plaisir que j'aurai de le recevoir. Ce n'est pas encore le temps de parler de tout celafmaisToos, quand vous verra -t-on, vous en santé, etyotrc sauveur n sans affaire? Il m'a promis de Tenir, et le fera sans doute. Quant à vous, ma bonne amie, quelque envie que j'aie de vous voir, si vous venez sans lui, na venez pas du moins sans sa permission. Bonjour; malgré la barbe de rhermite et la fourrure de l'ours, troarez bon que je vous embrasse ; et portez aux pieds du seigneur de la case les hommages de son très-dévoué sujet et fontainier honoraire [**).
Les gouverneuses veulent que je vous supplie d'agréer leurs très^humbles respects; ellci s'accoutument ici presque aussi bien que moi, et beaucoup mieux que mon chat.
A LA MÊME
L*Hermitagc, mai I7A
Je commence à être bien inquiet de tous, madame ; voici la quatrième fois de snite que je vous écris sans réponsç, et moi qui n'ai jamais manqué devons répondre depuis votre retour à Paris, je ne mérite ni cette négligence de votre part, ni le reproche que vous m'aves fait de la mienne. Tranquillisez-moi, je vousen prie, et faites-moi dire, au moins, que tous voua portez bien, afin que je ne sois pas alar^ mé, et que je me contente d'être en colère.
Je rouvre ma lettre écrite et cachetée, en re«
C*) n dëilgiie par ceUe ezprenloD Trondilii, alors l Tuis. et que madame d'ÉpInaj coimiltolt sur l'état deia nnlé. G. P.
(**) Le réwTTolr dei eaiix du parc de la GhcTrette élott à rilennitage. G. P.
cevini laTÔCreel lemcolin. Vous m'apaisez aux dépens de ma tranquillité. J*aurois bien des choses A TOUS dire» mais yos exprès m'obligent de renroyer tout cela à un antre temps*
Je vous jnre qne je tous ferois volontiers BMttre à la Bastille, si j'étois sûr d'y pouvoir pa«er six mois avec voos tè(e à tète; je suis pmuadé que nous en sortirions tous deux plus veruieux et plus heureux.
Ne comptez pas sur moi pour le dîner de mardi ; aï Diderot me tient parole, je ne pourroii TOUS la tenir. Je ne suis pas non plus décidé sor le voyage de Genève. Si vous couchez i la Chevrelte, j'irai sûrement vous y voir le leodemaih pour peu que le temps soit supportable; là nous causerons ; sinon je vous écrirai plus amplement.
Toilà urne lettre de Tronchin au commenceneot dis laquelle je ne comprends rien, parce qne je ne suis point an fait. Lisez-la, et faitesla remettre ensuite i Deleyre, ou copie de ce qui regarde son êmu Ne vous tracassez point Vesprît de chimères. Livrez-vous aux senli' mens honnêtes de votre bon cœur, et en dépit db vos systèmes vous serez heureuse. Les maladies mêmes ne vous en empêcheront pas. Adieu.
Voilà encore une lettre de Romilly (*). Je ne connois point II. de Silhouette ; peut--ètre que Il Grimm Tonloit se mêler de cette affaire,. ou vous dire ce qu'il faut faire, tous pourriez servir cet honnête homme et obliger Totre ami*.
A LA MhiB.
L'H«RiiUiga, malins.
tb Toulois TOUS aller Toir jeudi, mais le temps qa*il fait g&ca tellement les chemins qu'ils ne sont pas encore essuyés ; je compte pourtant, s'il fait beau, tenter demain le Toyage. En attendant, faites-moi donner de tos nouvelles, car je suis inquiet de votre situation de corps et d'e^M-it. Bonjour, madame et amie, j*aspire i ces momens de tranquillité où vous aurez le temps de m*aimer un peu.
Voili vos deox livres dont je vous remercie.
('jcaèbre horloger de Geoêre qnl t'étabitt à Parte. U est atttfor det arttelei de ITocydopédie relatlff à fon aie. M. de Qonaen devint m» gendre. M. P.
A LA MÊME
L'Hennltage, mai 1796.
Vous serez bien, aise, madame, d'apprendre que mon séjour me charme de plus en plus ; vous et moi nous changerons beaucoup, ou je n'en sortirai jamais. Vous goûterez, conjointement avec M. d'Épinay, le plaisir d'avoir fait un homme heureux. C'est de quoi n'avoir pas regret à l'échange de manteau ddnt vous m'offrez la moitié n*
Il me reste unepetiteépine àtirer, c*est le reste de mon délogement. Il faudra, madame, que vous acheviez, s'il vous plaît, de me tirer de
cet embarras. Pour cela je voudrois mais
allons un peu par ordre, car je voudrois tant die choses qu'il mefautdesprimo et des secundo
-!• Payer à madame Sabi 59 liv. -16 s. pour loyer et capitation, selon la note que j'en ai faite sur le petit livre ci-joint.
2* Recevoir quittance del'un et de l'autre sur redit livre..
5* Donner congé pour la fin de ce terme.
4<^ Faire aujourd'hui démonter le lit et la tapisserie de ralcêve, si cela se peut.
5^ Charger l'un et l'autre sur la voiture du Jïirdinier, avec les matelas et ce qu'on y pourra joindre de poterie et menus ustensiles.
6« Il fàudroit, pour cela, envoyer quelqu'un d*entendu avec le garçon jardinier, qui pût dé« monter et emballer le tout sans rien gâter.
7» Il restera pour un autre voyage, un lit dé camp qui est dans le grenier ; une quarantaine de bouteilles qui sont encore à la cave ; et l'armoire, avec les brochures et paperasses qu*elle contient, et pour le transport desqnellea j'enverrai d'ici une malle, avec une lettre pour prier M. Deleyre de présider à ce dépaperassement.
Il faut ajouter à cela la petite précaution de commencer par payer madame Sabi, afin qu'elle ne s*effarôuche pas de voir achever de vider mon appartement sans faire mention du terme commencé, et par conséquent dû;
Tout ceci suppose que le déménagement de
(*) AUUfionà ce qne loi aroit dit madame d'éfriaay dam une coayenation préoédeote. • Faites comme moi, mon ami. SI
• cenx qne J'ai croi meaamia lonl box, roécluDS et ii^oatet» » Je les laiiae, Je Ici plaiof , et Je m'enteliîppe de mon manteau..
• En Tonlcz-Toni la moitié? » G. P.
CORRESPONDANCE
madame d'EscIavelIes est achevé, et afin que la voiture du jardinier ne revienne pas à vide tant qu'il y a des choses à rapporter. Au surplus, ma grande prudence, qui a fait tous ces arrangemcns avec beaucoup d'effort, ne laisse pas de s'en remettre à la \dtre sur les changcmens qu'il pourroit être à propos de faire à ce pri>jet.
Recevez les très-humbles remerctmens de mademoiselle Le Vassenr. Vous aviez donc deviné que la bouteille à Tencre avoit été trèsexactement répandue de la Chevrette ici sur tout le linge des bonnes gens, dont à peine une seule pièce est restée intacte? H semble que vous ayez, ainsi que les dieux, une providence prévoyante et bienfaisante ; c'est à peu près ce qui a été dit en recevant votre présent. Le temps ne se raccommode point encore, et votre maison ne s'achève point. Ce n'est pas de quoi se rapprocher sitôt. Ce que vous avez à faire pour mettre cet intervalle à proit, c'est de continuer à raffermir tellement votre santé, que quand vous serez à la Chevrette, vous puissiez venir fréquemment à l'Hermitage chercher un ami et la solitude. Je vous montrerai des promenades délicieuses que j'en aimerai davantage encore quand une fois vous les airmerez.
Votre conseil est bon, et j'en userai désor-mais. J'aimerai mes amis sans inquiétude, mais sans froideur; je les verrai avec transport, mais je saurai me passer d'eux. Je sens qu'ils ne cesseront jamais de m'ètre également chers, et je n'ai perdu pour eux que cette délicatesse excessive qui me rendoit quelquefois incommode et presque toujours mécontent. Au surplus, je n'ai jamais douté des bonnes résolutions de Diderot ; mais il y a loin de sa porte à la mienne, et bien des gens & gratter en chemin. Je suis perdu s'il s'arrange pour me venir voir ; cent fois il en fera le projet, et je ne le verrai pas une. C'est un homme qu'il faudroit enlever de chez lui, et le prendre par force pour lui faire faire ce qu'il veut.
Bonjour, ma bonne amie, et non pas madame, quoique je l'aie mis deux fois par inadvertance au commencement de ce griffonnage. Mais pourquoi ce correct rf, et que fait la différence des mots quand le cœur leur dopne à tous le même sens?
A LA «tus.
GeJendiC*).
Vous verrez, madame, par le billet ci-joint, que madame de Chenonceaux vondroit avoir potnr une heure ou deux le poème de la JCe/tffion naturelle ; et comme, dans Taffiiction de cette pauvre femme, les moindres services sont des actes d'humanité, j'espère que vous m'aiderez avec plaisir dans celui-ci, en me prêtant le poème en question, que je me charge de mmettre ce soir ou demain matin à votre bquais si vous voulez bien me l'envoyer. J'ai déjà marqué à madame de Chenonceaux que quant aux vers sur le tremblement de terre, je ne savois où les trouver.
Voici votre air ; je vous prie de vouloir bien rembourser à H. Linant ce que je lui dois, jusqu'à ce que je puisse vous rembourser moimême, ce que je crains bien de ne pouvoir faire samedi, car je ne me sens pas en état de sortir.
Faites-moi dire de vos nouvelles , je vous supplie, et recevez avec la révérence de l'ours les respects de l'amitié.
A LA MÊME
Xe suis inquiet, madame, de l'état où je vous ai laissée hier; faites-moi donner des nouvelles de votre santé. Efforcez^vous de la rétablir pour l'amour de vous et de moi, et croyez, malgré toute la maussaderie de votre sauvage, que vous trouverez difficilement un plus véritable ami que lui.
A M. DB SCHBYB, Secrétaire des était de U Bane-AntrldM.
A rHennltage. le45JoUlet ITSSb
Vous me demandez, mdnsieur, des louanges pour vos augustes souverains et poar les let* très qu'ils font fleurir dans leurs états. Trouvez bon que je commence par louer en vous
n Le poème de la Jieiêgkm naturêitê, de VotlairCL dœ Il eit qwerthm, sert I donner «ne date à cette lettre • il parai
en nsa.
an lélé sujet de Timpénitrice et un bon citoyen de la république des lettres. Sans avoir Thon- Bear de tous connottre, je dois joger» à la ferveur qui TOUS anime, que vous vous acquit* tel parfaitemeot vous-mAme des devoirs que Toos imposez aux autres , et que vous exercez à la fois les fonctious d'homme d'état au gré de leurs majestés, et celles d'auteur au gré du public.
A regard des soins donc vous me chargez, je sais bien, monsieur, que je ne serois pas le premier républicain qui auroit encensé le trAne, ni le premier ignorant qui chanteroit les arts; mats je suis si peu propre à remplir dignement vos intentions» que mon insuffisance est mon excuse, et je ne sais comment les grands noms que vous citez vous ont laissé songer au mien. Je vois d'ailleurs, au ton dont la flatterie usa de tout temps avec les princes vulgaires, que c'est honorer ceux qu on estime que de les louer sobrement ; car on sait que les princes loués avec le plus d*excès sont rarement ceux qui méritent le mieux de l'éire. Or, il ne convient à personne de se mettre sur les rangs avec le projet de faire moins que les autres, surtout quand on doit craindre de faire moins bien. Permettez-moi donc de croire qu'il n'y a pas plus de vrai respect pour lempereur et l'impératrice-reine dans les écrits des auteurs célèbres dont vous me pariez, qae dans mon silence, et que ce seroit une léiaérité de le rompre à leur exemple, à moios que d*avoir leurs talens.
Voos me pressez aussi de vous dire si leurs majestés inapériales ont bien fait de consacrer de magnifiques établissemens et de» sommes immenses à des leçons publiques dans leur capitale ; et, après la réponse affirmative de tant d*ilfastres auteurs, vous exigez encore la mienne. Quant à moi, monsieur, je n'ai pas les Inmièrea nécessaires pour me déterminer aussi promptement; et je ne connois pas assez les mœurs et les talens de vos compatriotes , pour en feiire une application sAre à votre question. Mais voici là-dessus le précis de mon sentiment, sur lequel vous pourrez, mieux que moi, tirer la conclusion.
Par rapport aux mœurs. Quand les hommes lODt corrompus, il vaut mieux qu'ils soient lavans qu'igoorans ; quand ils sont bons, il est a craindre que les sciences ne les corrompent.
Par rapport aux talens. Quand oh en a, le savoir les perfectionne et les fortifie ; quand on en manque, l'étude 6te encore la raison, et lait un pédant et un sot d'un homme de bon sens et de peu d'esprit.
Je pourrois ajoutera ceci quelques réflexions. Qu'on cultive ou non les sciences , dans quel* que siècle que naisse un grand homme, i^est toujours un grand homme ; car la source de son mérite n'est pas dans les livres, mais dans sa tète, et souvent les obstacles qu'il trouve et qu'il surmonte ne font que l'élever et l'agrandir encore. On peut acheter la science et même les savans ; mais le génie, qui rend le savoir utile, ne s'achète point; il ne connott ni l'argent, ni l'ordre des princes ; il ne leur appartient point de le faire naître, mais seulement de l'honorer; il vit et s'immortalise avec la liberté qui lui est naturelle, et votre illustre Métastase lui-même étoît déjà la gloire de l'Italie avant d'être accueilli par Charles VI. Tâchons donc de ne pas confondre le vrai progrès des talens avec la protection que les souverains peuvent leur accorder. Les sciences régnent pour ainsi dire à la Chine depuis deux mille ans, et n'y peuvent sortir de l'enfance, tandis qu'elles sont dans leur vigueur en Angleterre, où le gouvernement ne fait rien pour elles. L'Europe est vainement inondée de gens de lettres, les gens de mérite y sont toujours rares; les écrits durables le sont encore plus, et la postérité croira qu'on fit bien peu de livres dans ce même siècle où Ton en fait tant.
Quant à votre patrie en particulier, il se présente, monsieur, une observation bien simple. L'impératrice et ses augustes ancêtres n'ont pas eu besoin de gager des historiens et des poètes pour célébrer les grandes choses qu'ils vouloien t faire; mais ils ont fait de grandes choses, et elles ont été consacrées à l'immortalité comme celles de cet ancien peuple qui savoit agir et n'écrivoit point. Peut-être manquoit-il à lejurs travaux le plus digne de les couronner, parce qu'il est le plus difficile : c'est de soutenir, à l'aide des lettres, tant de gloire acquise sans elles.
Quoi qu'il en soit, monsieur, assez d'autres donneront aux protecteurs des sciences et des arts des éloges que leurs majestés impériales partageront avec la plupart des rois: pour moi,
CORRESPONDANCE
ce que j'admire en elles» et qui leur est plus Téritablement propre, c'est leur amour coustant pour la yertu et pour tout ce qui est honnête. Je ne nie pas que votre pays n'ait été long^ temps barbare ; mais je dis qu'il étoit plus aisé d'établir les beaux-arts chez les Huns, que de faire de la plus grande cour de l'Europe une écq|e de bonnes mœurs.
Au reste» je dois vous dire que, votre lettre ayant été adressée à Genève avant de venir à Paris, elle a resté près de six smnaines en route; Ce qui m'a privé du plaisir d'y répondre aussitôt que je Taurois voulu.
Je suis, autant qu*un honnête homme peut l'être d*un autre, monsieur, etc. (*)•
A lUDAIlB D'iPINAY.
L'HenniUge» août fTSS.
Je suis arrivé saucé, et à une heure de nuit ; mais du reste sans accident, et je vous remercie de votre inquiétude.
Votre jardinier a encore emporté ce matin des pêches au marché de Montmorency; on ne peut rien ajouter à l'effronterie qu'il met dans ses vols ; et bien loin que ma présence ici le retienne, je vois très-évidemment qu'elle lui sert de raison pour porter chez vous encore moins de fruits qu'à l'ordinaire. Il n'y aura de longtemps rien à faire A votre jardin ; vous épargneriez les restes de votre fruit si vous lui donniez congé plus tôt que plus tard : bien entendu que vous m'aurez fait avertir d'avance, et que vous vous ferez rendre en même temps la clef de la maison. A l'égard du lit et de ce qui est dans sa chambre, comme j'ignore ce qui est à vous ou à lui, je ne lui laisserai rien emporter sans un ordre de votre part. Il e^t inutile que personne couche ici, et si cela est nécessaire, je pourrai y faire coucher quelqu'un du voisinage sur qui je compte, et à qui d'ailleurs je ne confierai pas la clef : en attendant vous aurez le
(') Dans cette LeUre , qn'iin mélange de penlflage et de philoiopitie rend très-remarqaable, Rooneau rétame ion opinion rar ia querelle littéraire élevée à l'occasion de ion premier diaooan. Quand il dit qu'il vaut mieux que itâhonvnuê corrompue «oteat «natta qtCiçnoram^ U fait voir combien on arolt dénaturé cette opinion. En demandant si nalTcment des lonanKesponr ses souverains. M. Scheybs'adressolt à quelqu'un qui n'eu étoit pas prodigue. m. P I
temps de ftiire chercher un jardjoier. U leoli précaution dont j'aurois besoin pour le repos des gouvemeuses, ce seroit un fusil oa des pi». tolets pour cet hiver ; mais je ne tronre penoone qui m'en veuille prêter, et il ne seroit pas raisonnable d'en acheter. Au fond, je Toisqae dodi sommes ici en parfaite sûreté et sous ia protection des voisins. Je suis obligé de vous écrira tout ceci, car il est* difficile d'avoir de cooTersation tranquille dans les courts mterralles qm j'ai à passer prés de vous. Bonjour, madame; on va d'abord se mettre à votre ouvrage, et il se fera sans interruption, lies respects é madame d'Ësclavelles, et mes amitiés aa tyran f) et à vos enfans. Mon pied va mieux, malgré la fatigue.
A H. DB VOLTlHffi.
Le 18 août 4756;
Vos deux derniers poèmes, monsieur (*), me sont parvenus dans ma solitude; et, quoique tous mes amis connoissent l'amour que j'ai pour vos écrits, je ne sais de quelle part ceuxci me pourroient venir, à moins que ce ne soit de la vôtre. Ainsi je crois devoir vous remerciff à la fois de l'exemplaire et de l'ouvrage. J'y ai trouvé le plaisir avec l'instruction, et recoooB la main du maître. Je ne vous dirai pas que tout m'en paroisse également bon ; mais les choses qui m'y déplaisent ne font que m'iospirer pins de confiance pour celles qui me transportent: ce n'est pas sans peine que je défeodsqueJqoefois ma raison contre les charmes de îotre poésie ; mais c'est pour rendre mou admiration plus digne de vos ouvrages que je m'elorce do n'y pas tout admirer (**).
Je ferai plus, monsieur. Je vous dirai sans détour non les beautés que j'ai cra sentir dans ces deux poèmes , la tâche efFraieroit ma paresse, ni même les défauts qa*y remarqueront peutr-être de plus habiles gens, que moi, mab les déplaisirs qui troublent en cet instant le goût que je prcnois à vos leçons ; et je vous les dirais encore attendri d'une première lecture où mon cœur écoutoit avidement le vôlre, vous
(*) Grlmm.
(') Gelnl rar le Désastre de Lisbonne, et celai sur Is Loi aitorelle.
CI M. de La Haipe trouva ce langage peu respectQnii*^'' ^«^
aîmaDt comme mon frère, vous honorantcomme mon naître , me flaitant enfin que vous recon- Dolcm dans mes intentions la franchise d'une âne droite » et dans mes discours le ton d'un ani de la Térité qui parle à un philosophe. Daiilenrs, plnsYOtresecondpoëmem'enchante, plus je prends librement parti contre le premier ; car» si tous n'ayez pas craint de vous opposer à Toos-mème»' pourquoi craindrois-je d^étre de TOtre a ris ? Je dois croire que tous ne teoes pas beaucoup à des sentimens que vous réfuta si bien.
Tousmesgrieissontdonc contre votre Poéms SMT le Déuuirê de lÀ^wnne, parce que j'en atteadoîs des effets plus dignes de Thumanitéqui parait TOUS ravoir inspiré. Vous reprochez à Pope et à Leibnitz d'insulter à nos maux en soutenant que tout est bien, et yous chargez teliemeni le tableau de nos misères, que tous en aggravez le sentiment : au lieu des consolations qae î*espérois, vous ne faites que m'af- Biger ; on diroit que tous craignez que je ne voie pas assez combien je suis malheureux, et roDScroîrîez, ce semble, me tranquilliser beaucoup en me prouvant que tout est mal.
Ne vous Y trompez pM, monsieur, il arrive tout le contraire de ce que vous vous proposez. Cet optimisme , que vous trouvez si cruel , me console pourtant dans les mêmes douleurs que vous me peignez comme insupportables. Le poème de Pope adoucit mes maux et me porte à le patience ; le vôtre aigrit mes peines, m'excite aux murmures, et m'Atant tout, hors une espénnœ ébranlée , il me réduit au désespoir. Dans cette étrange opposition qui règne entre ce que voos prouvez et ce que j'éprouve, calmez la perplexité qui m*agite, et dites-moi qui s'abuse du sentiment ou de la raison.
« Homme , prends patience , me disent Pope
• et Leibnitz, les maux sont un effet nécessaire
• de la nature et de la constitution de cet uni- ■ vers. L'être éternel et bienfaisant qui le gou-
• veme eût voulu t'en garantir : de toutes les
• économies possibles, il a choisi celle qui réu- « nisBoit le moins de mal et le plus de bien, ou,
• poor dire la même chose encore plus crû-
• oient, s'il le hut, s'il n'a pas mieux fait, c'est
• qu'il ne ponvoit mieux faire. •
Que me dit maintenant votre poèmeî « Souf- • fre à jamais, malheureux. S'il est un Dieu
> qui t'ait créé, sans doute il est tout-puissant.
• il pouvoit. prévenir tous tes maux ; n'espère » donc jamais qu'ils finissent; car on nesauroit » voir pourquoi tu existes, si ce n'est poursouf-
• frir et mourir. » Je ne sais ce qu'une pareille doctrine peut avoir de plus consolant que l'op* timisme et que la fatalité même; pour moi, j'avoue qu'elle me parott plus cruelle encore que le manichéisme. Si l'embarras de l'origine du mal vous forçoit d'altérer quelqu'une des perfections de Dieu, pourquoi vouloir justifier sa puissance aux dépens de sa bonté? S'il faut choisir entre deux erreurs, j'aime encore mieux la première.
Vous ne voulez pas, monsieur, qu'on regarde votre ouvrage comme un poème contre la Providence ; et je me garderai bien de lui donner ce nom, quoique vous ayez qualifié de livre contre le genre humain un écrit (*) où je plaidois la cause du genre humain contre luimême. Je sais la distinction qu'il faut faire entre les intentions d'un auteur et les conséquences qui peuvent se tirer de sa doctrine. La juste défense 4e moi-même m'oblige seurlement à vous faire observer qu'en peignant les misères humaines, mon but étoit excusable et même louable , à ce que je crois : car je montrois aux hommes comment ils faisoient leurs malheurs eux-mêmes, et par conséquent comment ils les pouvoient éviter.
Je ne vois pas qu'on puisse chercher la source du mal moral ailleurs que dans l'homme libre, perfectionné, partant corrompu; et quant aux maux physiques, si la matière sensible et impassible est une contradiction , comme il me le semble , ils sont inévitables dans tout système dont l'homme fait partie ; et alors la question n'est point pourquoi l'homme n'est pas parfaitement heureux, mais pourquoi il existe. De plus, je crois avoir montré qu'excepté la mort, qui n'est presque un mal que par les préparatifs dont on la fait précéder, la plupart de nos maux physiques sont encore notre ouvrage. Sans quitter votre sujet de Lisbonne, convenez, par exemple, que la nature n'avoit point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages ; et que, si les habitans de cette grande ville eussent été dispersés plus
O U ateeovn mr rorlgtea de rMsriil*.
CORRESPONDANCE
également et plas légèrement logés, le dégftt eût été beaucoup moindre, et peut-être nnU Tout eût fui au premier ébranlmnent, et on les eût vus le lendemain à vingt lieues de là , tout aussi gais que s*il n^étoit rien arrivé. Mais il faut rester, s*opiniAtrer autour des masures, s'exposer à de nouvelles secousses, parce que ce qu'on laisse vaut mieux que ce qu'on peut emporter. Combien de malheureux ont péri dans*ce désastre pour vouloir prendre, l'un ses habits, l'autre ses papiers, lautre son argent 1 Ne sait-on pas que la personne de chaque homme est devenue la moindre partie de lui-même, et que ce n'est presque pas la peine de la sauver quand on a perdu tout le reste ?
Vous auriez voulu que le tremblement se fût fait au fond d'un désert plutôt qu'à Lisbonne. PeuM)n douter qu'il ne s'en forme aussi dans les déseru? Mais nous n'en parlons point, parce qu'ils ne font aucun mal aux messieurs des villes, les seuls hommes dont nous tenions compte* Ils en font peu même aux animaux et aux sauvages qui habitent épars ces lieux retirés , et qui ne craignent ni la chute des toits ni Tembrasement des maisons. Mais que signifieroit un pareil privilège? Seroit-ce doue a dire que Tordre du monde doit changer selon nos caprices, que la nature doit être soumise à nos lois, et que pour lui interdire un tremblement de terre en quelque lieu, nous n'avons qu'à y b&tir une ville?
Il y a des évéoemens qui nous frappent souvent plus ou moins, selon les faces par lesquelles on 1^ considère , et qui perdent beaucoup de l'horreur qu'ils inspirent au premier aspect, quand on veut les examiner de près. J'ai appris dans ZadiÇf et la nature me confirme de jour en jour, qu'une mortaccélérée n'est pas toujours un mal réel , et qu'elle peut quelquefois passer pour un bien relatif. De tant d'hommes écrasés sous les ruines de Lisbonne, plusieurs, sans •doute, ont évité de plus grands malheurs; et malgré ce qu'une pareille description a de touchant et fournit à la poésie, il n'est pas sûr qu'un seul de ces infortunés ait plus souflfert que si, selon le cours ordinaire des choses, il eût attendu dans de longues angoissas la mort qui l'est venu surprendre. Est-il une fin plus triste que celle d'un mourant qu'on accable de soins inutiles, qu*un notaire et des héritiers ne
laissent pas respirer, que les médecins sinent dans son lit à leur aise, et à qui des prêtres barbares font avec art savourer la mortt Pour moi, je vois partout que les maux auxquels nousassujettit la nature sont moins cruels que ceux que nous y ajoutons.
Mais, quelque ingénieux que nous puissions être à fomenter nos misères à force de belles institutions, nous n'avons pu jusqu'à présent nous perfectionner au point de nous rendre généralement la vie à diarge, et de préférer le néant à notre existence, sans quoi le découragement et le désespoir se seroient bieocAs emparés du plus grand nombre, et le genre humain n'eût pu subsister long-temps. Or» s'il est mieux pour nous d'être que de n'être pas, c'en seroit assez pour justifier notre exiscence, quand même nous n'aurions aucun dédoaunagement à attendre des maux que noua avoiis à soufFrir, et que ces maux seroient aussi grands que vous les dépeignez. Mais il est difôàle de trouver sur ce point de la bonne foi chez les hommes, et de bonscalculschez les philosophes, parce que ceux-ci, dans la comparaison des biens et des maux, oublient toujours le dooi sentiment de l'existence indépendant de toute autre sensation, et que la vanité de mépriser la mort engage les autres à calomnier la vie, à peu près comme ces femmes qui, avec une robe tachée et des ciseaux, prétendent aimer mienx des troua que des taches.
Vous pensez, avec Érasme, que peu de gens voudroientrenaltreaux mêmes oonditionsqu*ib ont vécu ; mais tel tient sa marchandise fort haut, qui en rabattroit beaucoup s'Usvoii quel* que espoir de conclure le marché. O'aiHeurs, qui dois-je croire que vous avez consulté sur cela ? Des riches, peut-être, raasasiés de faux plaisirs, mais ignorant les vMtables, toujours ennuyés de la vie, et toujours tremblant de la perdre. Peut-être des gens de lettres, de tous les ordres d'hommes le plus sédentaire, le plus malsain, le plus réfléchissant, et par conséquent le plus malheureux. Voulez-vous trouver des hommes de meilleure compositiM, ou du moins, communément plus sincères, et qui, foraient le plus grand nombre, doivent au moins pour cela être écoutés par préférence; consultes un honnête bourgeois qui aura passé une vie obscure et tranquille, sans projets et sans aoibi*
tJon ; 00 lioa artisan qoi vit commodément de •on néiîdr; on paysan même, non de France, oâi'oo prétend qu'il faut lesfiire mourir de mitère alin qu'ils nous fessent vivre, mais du fiays, par exemple, où vous êtes, et généralemcac de tout pays libre. J*ose poser en feit qo'ii n'y a peut-être pas dans le Haut- Valais un seul OKHiUgnard mécontent de sa vie presque automate, et qui n'acceptât volontiers, au lieu mène do paradis qu'il attend et qui lui est dû, la marcU de renaître sans cesse pour végéter ainsi perpétuellement. Ces différences me font croire que c'eal souvent l'abus que nous feîsons de ia rie qui nous la rend à charge ; et j'ai bieo moins bonne opinion de ceux qui sont firckésd'afeirvéco,qne de celui qui peutdireavec CtiOB iNeemeffixiste pamifeitqwmiàm itàtixt^ ni fruste nu naimm non existimem. Gela n'em* ptche pas que le sage ne puisse quelquefois déloger votootairement, sans murmure et sans désespoir, quand la nature ou la fortune lui porte bien distincfement Tordre de mourir, liais, selon le cours ordinaire des choses, de qoeifoes maux que soit semée la vie humaine, elle n'est pss, a tout prendre, un mauvais pré* sent; et si œ n'est pas toujours un mal de mourir, c'en est fort rarement un de vivre.
Nos diflérentes manières de penser sur tous ces points m'apprennent pourquoi plusieurs de ▼08 preares sont peu concluantes pour moi : car je o'ignore pas combien la raison humaine preod plus facUement le moule de nos opinions qoeceioide la vérité, et qa^entredejixhommes d'ivîs contraires, ce que l'un croit démontré n'est souvent qu*im sophisme pour l'autre.
Quand voos attaquez, par exemple, la chaîne àa èures si bien décrite par Pope, vous dites qtt*il D'est pas vrai quasi l'on ôtoitunatome du monde, le monde ne pourroit subsister. Vous ciieslà-dessus M.de.Crousaz (*) ; puis vousiû^u* tu que la natore n'est asservie a aucune meuue prédse ni à aucune forme précise; que nulle pbnète ne se meut dans une courbe absoloment régolîère; que nul être connu n'est d'une figure précisément mathématique; que Balle quantité précise n'est requise peur nulle <9^^on ; que la nature n'agit jamais rigou- Kusement ; qn'ainai on n'amucune raison d'as-
n Examen ds VEuai sur l*Homm$, par CronnOT. Lau- I7SI,I»-«S. G. P.
surer qu'un atome de moins sur la terre seroit la cause de la destruction de la terre. Je vous avoue que sur tout cela, monsieur, Je suis phis frappé de la force de Passertîon que de celle du raisonnement^ et qu'en cette occasion je céderois avep plus de coirfiance à votre autorité qu'à vos preuve.s.
A l'égard de M. de Crousaz, je n'ai point lu son écrit contre Pope, et ne suis peut-être pas en état de l'entendre ; mais ce qu*il y a de très-certain, c'est que je ne lui céderai pas ce que je Vous aurai disputé, et que j'ai tout aussi peu de foi à ses preuves qu'à son autorité. Loin de penser que la nature ne soit point asservie à la précision des quantités et des figures, je croirois, tout au contraire, qu*elle seule suit à la rigueur cette précision, parce qu'elle seule sait comparer exactement les fins et les moyens, et mesurer la force à la résistance. Quant à ses irrégularités prétendues, peut-on douter qu'elles n'aient toute leur cause physique ; et sufdt-il de ne la pas apercevoir pour nier qu'elle existe? Ces apparentes irrégularités viennent saiis doute de quelques lois que nous ignorons, et que la nature suit tout aussi fidèlement que celles qui nous sont connues ; de quelque agent que nous n'apercevons pas, et dont l'obstacle ou le concours a des mesures fixes dans toutes ses opérations ; autrement il faudroit dire nettement qu'il y a des actions sans principe et des effets sans cause, ce qui répugne à toute philosophie.
Supposons deux poids en équilibre et pourtant inégaux; qu'on ajoute au plus petit la quantité dont ils diffèrent : ou les deux po|ds resteront encore en équilibre, et l'on aura une cause sans effet, ou l'équilibre sera rompu , et l'on aura un effet sans cause : mais si les poids étoient de fer, et qu'il y eût un grain d'aimant caché sous l'un des deux, la précision de la nature lui Ateroit alors l'apparence do la précis sion, et à force d'exactitude elle parottroit en manquer. Il n'y a pas une figure, pas une opération, pas une loi dans le monde physique à laquelle on ne puisse appliquer quelque exemple semblable à celui que je viens de proposer sur la pesanteur (').
(•) II. de Voltaire aiyant vnuoé que ta aatare n'agit jamaia rifl^oreoMiMot, que nulle quantité prëeiw n'est requlie pour nulle opération, il a'agliaoU de combattre cette doctrine, et d'écliircir mon raiionnemait par noexemple. Dans celui de
CORRESPONDANCE
Vous dites que nul être connu n*e8id*uD6 figure précisément mathématique ; je vous demande, monsieur, s'il y a quelque figure qui ne le soit pas» et si la courbe la plus bizarre n^est pas aussi régulière aux yeux de la nature qu'un cercle parfait aux nôtres. J'imagine» au reste, que, si quelque corps pouvoit avoir cette apparente régularité, ce ne seroit que l'univers même en le supposant plein et borné; car les figures mathématiques, n eiant que des abstractions, n*ont de rapport qu*à elles-mêmes, au lieu que toutes celles des corps naturels sont relatives à d'autres corps et à des mouvemens qui les modifient; ainsi, cela ne prouveroit encore rien contre la précision de la nature, quand même nous serions d'accord sur ce que TOUS entendez par ce mot de préciêion.
Vous distinguez les événemerA qui ont des effets de ceux qui n'en ont point : je douieque cette distinction soit solide. Tout événement me semble avoir nécessairement quelque effet, ou moral, ou physique, ou composé des deux, mais qu'on n'aperçoit pas toujours, parce que la' filiation des événemensest encore plus difficite à suivre que celle des hommes. Comme en général on ne doit pas chercher des effets plus considérables que les événemens qui les produisent, la petitesse des causes rend aouvent Tcxamen ridicule, quoique les effets soient certains^ et souvent aussi plusieurs effets presque imperceptibles se réunissent pour produire un événement considérable. Ajoutez que tel effet ne laisse pas d'avoir lieu, quoiqu'il agiçse hors du corps qui l'a produit. Ainsi, la poussière qu'élève un carrosse peut ne rien faire à la marche delà voiture, et influer sur celle du monde : mais comme il n^ arien d'étranger àl'univers, tout ce qui s'y fait agit nécessairement sur l'univers même.
Ainsi, monsieur, vos exemples me paroissent plus ingénieux que cônvaincans. Je vois mille raisons plausibles pourquoi il n'étoit peut-être
l'équilibre entre deux poids, il n'est pas nécessaire, selon M. de Voltaire, que ces deux poiiTs soient rigoureusement égaui pour que cet équilibre ait lieu. Or, Je lui fais voir que, dam cette supposition. Il y a oécessaifement effet sans cause, oti câose sans effet Puis ajoutant la seconde Mpposition des deux poids de frr et du grain d'aimant, Je lui fais voir que , quand on ferolt dans la nature quelque observation semblable k l'exemple 'supposé, cela ne prouveroit encore rien en sa faveori v)sroequUnesauroil s'assorer que quelque cause namrrlle ou secrélc neprodult pas en cette occasion l'apparente Irré^lariié doot il accufe la nature*
pas indifférent à l'Europe qu an eertain jour rhéritière de Bourgogne fût bien ou mai ootffée, ni au destin de Rome que César tournât les yeux à droite ou à gauche, et crachât de l'itn ou de l'antre cAté, en allant au sénat le jour qu'il y fut puni. En un mot, en me rappelant le grain de sable cité par Pascal, je suis, à quelques égards, de l'avis de votre bramine : et, de quelque manière qu'on envisage les cîhoses, si tous les événemens n'ont pas des effets sensibles, il me parott incontestable que tous en ont de réels, dont l'esprit humain perd aisément le fil, mais qui ne sont jamais confondus par la nature. <
Vous dites qu'il est démontré que les corps célestes font leur révolution dans l'espace non résistant : c!étoit assurément une belle dioae à démontrer ; mais, selon la coutume des ignorans, j'ai très-peu de foi aux démonstrations qui passent ma portée. J'imaginerois que, pour bâtir celle-ci, l'on auroit è peu près raisonné de cette manière. Telle force agissant selon telle loi, doit donner aux astres tel mouvement dans un milieu non résistant; or, les astres ont exactement le motrvement calculé, donc il n y a point de résistance. Mais qui peut savoir s'il n'y a pas, peut-èlre, un million d'autres lob possibles, sans compter la véritable, selon lesquelles les mêmes mouvemens s'expliqaeroient mieux encore dans un fluide que dans le vide par celle-ci? L'horreur du vide n'a*t-clle pas long-temps expliqué la plupart des effets qu'on a depuis attribués â l'action de l'air? D'antres expériences ayant ensuite détruit rhorreor du vide, tout ne s'est-il pas trouvé plein? N'a-l-on pas rétabli le vide sur de nouveaux calculs? Qui nous répondra qu'un système encore plus exact ne le détruira pas derechef? Laissons les difficultés sans nombre qu'un physicien feroit peut-être sur la nature de la lumière et des espaces éclairés; mais croyez^vous de bonne foi que Bayle, dont j'admire avec vous la sagesse et la retenue en matière d opinions^eàt trouvé la vôtre si démontrée? En général, il semble que les sceptiques s'oublient un peu sitét qn^ils prennent le ton dogmatique, et qu'ils devrotent user plus sobrement que personne du terme de démontrer. Le moyen d'être cru quand on se vante de ne rien savoir, en affirmant tant de choses I Au reste, vous avez fait un correctif
trèâ-joste au système de l^ope, en observant qu'il n*y a aacane gradation proportionnelle eotre les créatures et le Créatear, et que si la chatoedes êtres créés aboutità Dieu , c'est parce qa'd la tient, et non parce qu il la termine.
Sur le bien da tout préférable à celui de sa partie, tous faites dire à Thomme : Je dois être aussi cher à mon maître, moi être pensant et sentant, qae les planètes, qui probablement ne seotrot point. Sans doute cet univers matériel M doit pas être plus cher à son auteur qu*un seaiècre pensant et sentant ; mais le système de cet ooifers, qui produit, conserve et perpétue lOQS les êtres pensans et sentans, lui doit être pins cher qu'un seul de ces êtres ; il peut donc» malgré sa bonté» ou plutAt par sa bonté même, sacrifier quelque chose du bonheur dët in(Kvi-> dos i la conservation du tout. Je crois, j'èftpère valoir mieux aux yeux de Dieu que^la terre d'une planète ; mais ailes planètes sont habitées, eomme il est probable, pourquoi vaudrois-je mieux i ses yeux que tous les habitans de Saturne? Ooa beau tourner ces idées en ridicule^ il est oertaio que toutes les analogies sont pour cette population, et qu'il n'y a que l'orgueil humain qui soit contre. Or, cette population sopposée, la conservation de l'univers semble aroirpour Dieu même une moralité qui se mul*^ tiplie par le nomtyre des mondes habités.
Que le cadarre d'un homme nourrisse des Ters, des loups, on des plantes, ce n'est pas, jel'avooe, un dédommagement de la mort de cet honme; mais si, dans le système de cet oorren, il est nécessaire à la conservation du (Seare humain qci'il y ait une circulation de sohstance entre les hommes, les animaux et les végétaux, alors le mal particulier d'un lodividn contribue au bien général. Je meurs, je sois mangé des vers ; mais mes enfans, mes frèns, vivront eomme j'ai vécu ; mon cadavre engraisse la terre dont ils mangeront les productions ; et je fais, par l'ordre de la nature et pour tous les hommes, ce que firent volontairement Godras, Curtius, les Décies, les Philènes, et mille autres, pour une petite partie deshoames.
Pour revenir, monsieur, au système que vous attaquez, je crois qu'on né peut l'exami* ■NT convenablement sans distinguer avec soin le mal particulier, dont aucun philosophe a>
jamais nié l'existence, du mal général que nie l'optimisme. Il n'est pas question de savoir* si chacun de nous souffre ou non, mais s'il étoil bon que l'univers fût, et si nos nlaux étoient inévitables dans sa constitution. Ainsi, l'addition d'un article rendroit, ce semble, la proposition plus exacte ; et, au lieu de tout est bien, il vaudroit peut-être mieux dire, le faut est bieUy ou tc/ut est bien pour le tout. Alors il est très-évident qu'nucun homme ne sauroit donner de preuves directes ni pour ni contre ; car ces preuves dépendent d'une connoissanco parfaite de la constitution du monde et du but de son auteur, et cette connoîssance est incontestablement au-dessus de l'intelligence hu^ maine. Les vrais principes de f optimise ne peuvent se tirer ni des propsiétés de la matière, ni de la mécanique de l'univers, mais seule^ ment par induction des perfections de Dieu qui préside à tout : de sorte qu'on ne prouve pas l'existence de Dieu par le système de Pope, mais le système de Pope par l'existence de Dieu, et c'est, sans contredit, do la question de la Providence qu'est dérivée celle de l'origine du mal ; que si ces deux questions n'ont pas été mieux traitées Tune que l'autre, c'est qu'on a toujours si mal raisonné sur la Providence, que ce qu'on en a dit d'absurde a fort embrouillé tous les oprollaires qu'on pouvoit tirer de ce grand et consolant dogme.
Les premiers qui ont gâté la caose de Dieu sont les prêtres et les dévots, qui ne souffrent pas que rien se fasse selon l'ordre établi, mais font toujours intervenir la justice divine à des événemens purement naturels; et, pour être sûrs de leur fait, punissent et châtient les méchans, éprouvent ou récompensent les bons indifféremment avec des biens ou des maux, selon révénement. Je ne sais, pour moi, si c'est une bonne théologie, mais je trouve que c'est une mauvaise manière de raisonner de fonder indifféremment sur le pour et le contre les preuves de la Providence, et de lui attribuer, sans choix, tout ce qui se feroit également sans elle.
Les philosophes, à leur tour, ne me paroissent guère plus raisonnables, quand Je les vois s'en prendre au ciel de ce qu'ils ne sont pas impassibles, crier que tout est perdu quand ils ont mal aux dents, ou qu'ils sont pauvres»
CORRESPONDANCE
ou qu'on to vole» et charger Dieu» comme dit Sénèque» de la garde de leur vaHse. Si quelque accident tragique eût fait périr Carumche 0% César dans -leur enfance, on anroit dit : Quels crimes avoient-ib commis? Ces deux brigands ont vécu, et nous disons : Pourquoi les avoir laissé vivre? Au contraire, ui^ dévot dira, dans le premier cas, Dieu vouloit punir le père en lui Atant son enfant; et dans le second, Dieu coniervoit l'en&nt pour le châtiment du peuple. Ainsi, quelque parti qu ait pris la nature, la Providence a toujours raison chez les dévots, et toujours tort chez les philosophes. Peut-être dans Tordre des choses humaines n'a-t«eUe ni tort ni raison, parce que tout tient à la loi commune, et qu*il n'y a d'exception pour persqpne. Il est à croire que les événemens particuliers ne sont rien aux yeux du maître de Tunivers; que sa providence est seulement universelle ; qu'il se contente de cout server les genres et les espèces, et de présider au tout, sans s'inquiéter de la manière dont chaque individu passe cette courte vie. Un roi sage, qui veut que chacun vive heureux dans ses états, a-l-il besoin de s'informer si les cabarets y sont bons? Le passant murmure une nuit quand ils sont mauvais, et vit tout le reste de ses jours d'une impatience aussi déplacée. Corn" morandi enim matura diversorium nobis^ non habitandï. dediU
Pour penser juste à cet égard, il semble que les choses devroient être considérées relativement dans l'ordre physique et absolument dans l'ordre moral : la plus grande idée que je puis me fiiire de la Providence est que chaque être matériel soit disposé le mieux qu'il e$t possible par rapport au tout , et ebaqne être intelligent et sensible le mieux qu'il est possible par rapport à lui-môme; en sorte que, pour qui sent son existence, il vaille mieux exister que ne pas exisjter. Mais il faut appliquer cette règle à la durée totale de chaque être sensible, et non à quelque instant particulier de sa durée tel que la vie bamaine ; ce qui montre combien la question de la Providence tient a celle de rimmortalité de r&nie„ que j'ai le bonheur de croire, sans ignorer que la raison peut en douter, et à celle de Téternité des peines, que ni vous, ni moi, ni jamais homme pensant bien de Dieu, ne croirons jamais.
Sijeramène ces qoestionsdiversesàleur principe commun, il me semble qu'elles se rappoi^ tent toutes à celle de l'existence de Dieu. Si Dieu existe, il est parfait ; s'il est parfait, il est sage, puissant, et juste ; s*il est sage et puissant, tout est bien ; s'il est juste et puissant, mon âme est immortelle; si mon Ame est immortelle, trente ans de vie ne sont rien pour moi, et sont peutêtre nécessaires an maintien de l'univers. Si l'on m'accorde la première proposition, jamais on n'ébranlera les suivantes ; si on la nie, il ne faut point.discuter sur ses conséquences.
Nous ne sommes ni l'un ni Tauure dans ce dernier cas. Bien loin, du moins, que je puiam rien présumer de semblable de votre part en lisant le recueil de vos œuvres, la plupart ni*off reat les idées les plus grandes, les plus donoes, les plus consolantes de la divinité ;et j'aime bien mieux un chrétien de votre façon que de celle de la Sorbonne.
Quant à moi, je vous avouerai naivenient que ni le pour ni le contre ne me paroisseat démontrés sur ce point par lesi seules lumières de la raison, et que si le théiste ne fonde son sentiment que sur des probabilités, l'alliée. moins précis encore, ne meparott fonderie sien que sur des possibilités contraire* De plvs, les objections de part et d'autre sont tocyoon insolubles, parce qu'elles roulent snr des choses dont les hommes n'ont point de véritable idée. Je conviens de tout cela, et pourtant je crois en Dieu tout aussi fortement que je crois une autre vérité, parce que croire et ne pas croire sont les chirâes du monde qui dépendent le moins de moi ; que l'état de doute est an état trop viojant pour mon âme; que, quand ma raison flotte, ma foi ne peut rester lonç-temps en suspens, et se détermine sans elle; qu* enfin miHe sujets de préférence m'attirent du c6té U^ plus cqnsolant, et joignent le poids de Tespérance à l'équilibre de la raison.
Voilà donc une vérité dont nous partons tous deux, à l'appui de laquelle vous sentez combien l'optimisme est facile à. défendre et la Providence à justifier, et ce n!e^ pas à tous qu'il faut répéter les raisonnemens rebattus, mais solides, qui ont été faits si souvent à ce sujet. A l'égard des philoso|dies qui ne convieqaent pas du principe, il ne faut point disputer avec eux sur ces matières, parce qae ce
ANSÈE 1756.
24Jt
qui a'eal qa'ane preaye de sentiinent pour nous se peul dereoir pour eux une démonstratîoDy et que ce n'est pas un discours raisonnable de dire i mu homme: Vous devez croire ceci parée que Je le crois* Eux, de leur cAté, ne dorrenc point non plu» disputer avec nous sur ces nèines matières» parce qu'elles ne sont que descorollairee de la proposîlioa principale qu'un adTeisatre bonndte ose i peine leur opposer, et qu'à leur tour iJsauroient tort d'exiger qu'on leur prouTât le corollaire indépendamment de la proposition qui lui sert de base. Je pensM) qu'ils ne le doivent pas encore par une auti e raison : c*est qu1l y a de l'inhumanité à troubler des ftmes paisibles et à désoler les hommes à pure perte, quand ce qu'on veut leur apprendre n'est ni certain ni utile. Je pense, en un mot, qu'à votre exemple on ne sauroit attaqutT trop fortement la superstition qui trouble la socîétè,mtrop respecter la religion qui la soutient.
Mais je sois indigné, eomme vous, que la foi de chacun ne soii pas dans la plus parfaite liberté j et que J'bomme ose contrùler l'intérieur desctiasctencesoùll ne sauroit pénétrer, comme s'i/dépendoit de nous de croire ou de ne pas croire dans des matières où la démonstration n*a point lieu, et qu'on pût jamais asservir la raison à l'autorité. Les rois de ce monde ont-ils donc quelque inspection dans l'autre, et sont-ils eo droit de tourmenter leurs sujets ici-bas pour les forcer d'aller en paradis ? Non, tout goiivemeflBent humain ae borne, par sa natun\ aux devoirs civils ; et, quoi qu'en ait pu dire le sophiste Hobbes, quaiui un homme sert bien réial, il ne doit compte i personne de la manière dont il sert Dieu.
rignore si cet être juste ne punira point un jour toote tyrannie exercée en son nom ; je suis bien sAr an moins qn'il ne h partagera pas, et ne refusera le bonheur éternel à nul incrédule vertneox et de bonne foi» Puis-je, sans offenser sa bonté, et même sa justice, douter qu'un cœur droit ne rachète une erreur invoioataire, et que des mœurs irréprochablesne vaillentbien mille cultes bizarres prescrits par les hommes et rejeCés par la raison? Je dirai plus : 91 je poovois, à mon choix , adieter les œuvres aux dépens de ma foi, et compenser, à force de vertu, mon incrédulité supposée , je ne balancelots pas on instant, et j^aimerois mieux pouvoir
dire à Dieu : J'ai fait, sans songer à toi, le bien qui Vest agréable^ et mon eœar suivait (a volonté sans la eonnottrct que de lui dire, comme il faudra que je le fasse un jour. Je f aimais, et je n'ai cessé de t offenser ; je fai connn^ et fCai rien fait pour te plaire.
Il y a, je Tavooe, une sorte de profession de foi que les lois peuvent imposer; mais hors la principes de la morale et du droit naturel , elle doit être purement négative, parce qu'A peut exister des religions qui altaqtient les fonde* mens de fa société, et qu'il faut commencer par exterminer ces religions pour assurer la paix de letat. De ces dogmes à proscrire, l'intolérance est sans difficulté le plus odieux; mais il faut la prendre à sa source; car les fanatiques les plus sanguinaires changent de langage selon la fortune, et ne prêchent que patience et dou^ ceur quand ils ne sont pas les plus forts. Ainsi Rappelle intolérant par principe tout homme qui s'imagine qu'on ne peut être homme de bien sans croire tout ce qu'il croit, et damne impitoyablement ceux qui ne pensent point comme lui. En effet, les fidèles sont rarement d'humeur à laisser les réprouvés en paix dans ce monde, et un saint qui croit vivre avec des damnés anticipe volontiers sur le métier du diable. Quant aux incrédules intolérans qui voudroient forcer le peuple à ne rien croire, je ne les bannirots pas moins sévèrement que ceux qui le veulent forcer à croire tout ce qu'il leur platt; car on voit, au xèle de leurs décisions, à l'amertume de leurs satires, qu'il ne leur manque que d'être les maîtres pour persécuter tout aussi cruellement les croyans qu'ils sont euxmêmes persécutés par les fanatiques. 06 est rhomme paisible et doux qui trouve bon qu'on ne pense pas comme lui? Cet homme ne se trouvera sûrement jamais parmi les dévots, et il est encore* à trouver chez les philosophes.
Je voudrois donc qir^on eût dans chaque état un code moral, ou une espèce de profession de foi civile qui contint positivement tes maximes sociales que chacun seroit tenu d'adntettre, et négativement les maximes intolérantes qu'on seroit tenu de rejeter, non comme impies, mais comme séditieuses. Ainsi 5 toute religion qui pourroit s'accorder avec le code seroit admise: toute religion qui ne s*y accorderoit pas seroit proscrite^ et chacun seroit libre de n'en avoir
CORRESPONDANCE
point d*aatre que le code même. Cet ouvrage, finit avec soin , seroit, ce me semble, le livre le plus utile qui jamais ait été composé, et peutêtre le seul nécessaire aux hommes. Voilà, monsieur, un sujet pour vous ; je souhaiterois passionnément que vous voulussiez entreprendre cet ouvrage, et lembellir de votre poésie, afin que chacun pouvant l'apprendre aisément, il portAt dès l'enfance, dans tous les cœurs, ces sentimensde douceur et d'humanité qui brillent dans vos écrits, et qui manquent à tout le monde dans la pratique. Je vous exhorte à méditer ce projet, qui doit plaire à l'auteur d'Alxire. Vous nous avez donné, dans votre poème sur la religion naturelle, le catéchisme de l'homme; donnez7nous maintenant, dans celui que je vous propose, le catéchisme du citoyen. C'est une matière à méditer long-temps, et peut-être à réserver pour le dernier de vos ouvrages, afin d'achever, par un bienfait au geni% humain, la plus brillante carrière que jamais homme de lettres ait parcourue.
Je ne puii m'empécher, monsieur, de remarquer à ce propos une opposition bien singulière entre vous et moi dans le sujet de cette lettre. Rassasié de gloire, et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de Tabondance; bien sur de votre immortalité, vous philosophez paisiblement sur la nature de l'àme; et, si le corps ou le cœur souffre , vous avez Tronchin pour médecin et pour ami : vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre. Et moi, homme obscur, pauvre, et tourmenté d'un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite, et trouve que tout est bien. D*où viennent ces contradictions apparentes? Vous l'avez vousmême expliqué : vous jouissez, mais j'espère ; et l'espérance embellit tout.
J'ai autant de peine à quitter cette ennuyeuse lettre que Vous en aurez à l'achever. Pardonnezmoi, grand homme, un zèle peut-être indiscret, mais qui ne s'épancheroit pas avec vous si je vous estimois moins. A Dieu ne plaise que je veuille offenser celui de mes contemporains dont j'honore le plus les talens , et dont les écrits parlent Iq mieux à mon cœur; mais il s'agit de la cause de la Providence, dont j'attends tout. Après avoir si long-temps puisé dans vos leçons des consolations et du courage, il m'est dur que vous m'étiez maintenant tout cela pour
ne m'offrir qu'une espérance incertaine et va* guc, plutêtcommeun- palliatif actuel que comme un dédommagement à venir. Non, j'ai trop souffert en cette vie pour n'en pas attendre une autre. Toutes les subtilités de la métaphysique ne me feront pas douter un moment derimniortalîté de l'âme, et d'une Providence bienfaisante. Je la sens, je la crois, je la veux, je l'espère, je la défendrai jusqu'à mon dernier soi^pir; et ce sera , de toutes les disputes que j'aurai soutenues, la seule où mon intérêt ne sera pas oublié. Je suis avec respect, monsieor, etc.
LBTTRe DE YOLTAIEE.
( En réponse à U précédente.)
Aux Délices , 12 septembre 1796.
Mon cher philosophe, nous pouvons rous et moi, dans les intervalles de nos maux, raisonner en vers et en prose. Biais dans le moment présent , vous me pardonnerez de laisser là toutes ces discussions philosophiques qui ne sont que des amusemens. Votre lettre est très* belle, mais j'ai chez moi tme de mes uièces, qui, depuis trois semaines, est dans un aaseï grand danger : je suis garde-malade et trèsmalade moi-même. J'attendrai que je me porte mieux, et que ma nièce soit guérie, pour penser avec vous. M. Tronchin m'a dit que tous viendriez enfin dans votre patrie : M. d'Alembert vous dira quelle vie philosophique on mène dans ma petite retraite. Elle mériteroit le nom qu'elle porte , si elle pouvoit vous posséder quelquefois. On dit que vous haïssez le séjour des villes ; j'ai cela de commun avec vous ^ je Toudrofs vous ressembler en tant de choses, que cette conformité pût vous déterminer à v<s ntr nous voir. L'état où je suis ne me penncf pas de vous en dire davantage. Comptez que de tous ceux qui vous ont lu, personne ne vous astime mieux que moi, malgré mes mauvaises plaisanteries, et que de tous ceux qui vous verront , personne n'est plus disposé è vous aimer tendrement. Je commence par supprimer tauie cérémonie (*).
[*} Celte lettre, itcc ocUe da.l7 Juin 1760 rapportée
ANiNËE 1756.
à H. MOfllER, FEUTRE D*AYlG!«Olf »
Quia'iroitcoTojé trola fois U mâme pièce de Tcn, demandaDt iosUmment une réponse.
A l*Hermilage« le 14 septembre 1706.
Ainn, monsieur» votre épttre et vos louanges MMil on expédient que la curiosité vous inspire, pourvoir une lettre de ma façon ; d'où j*infëre à quoi î'aorois dû m'attendre si des moyens contraires vous eussent conduit à la même fin. Pour moi je trouve qu*on ne doit jamais répondre aux injures, et moins encore aux louan» ges; car, si la vérité les dicte, elle en fait Texcose ou la récompense; et, si c'est le mensonge, il les faut également mépriser.
D'ailleurs, monsieur, que dire à quelqu'un qu'on ne connott point? Il y a de l'esprit dans Tos vers; voiis m'y donnez beaucoup d*éloges, et peut-être en méritez-vous à plus juste titre ; mais ce soni deux foibles recommandations près de moi que de Vesprit et de l'encens.
Je vois que vous aimez à écrire, en cela je ne vous blâme pas : mais, moi, je n'aime point à répondre, surtout à des complimens, et il n'est pas juste que je sois tyrannisé pour votre plaisir : non que mon temps soit précieux, comme vous dites; iJ se passe à souffrir, ou se perd dans l'oisiveté, et j*avoue qu'on ne peut guère en faire un moindre usage ; mais quand je ne puis l'employer utilement pour personne, je ne
les Camfettêùns (tome I, page 285), et sanf on billet eo tennes
fort dmn, qae EooMeu, daq ans après, cnit derolr adresser
à Vollalre» tcnoliie la correspondance de ces deux hommes
iBoBlna^ Qaa D*a-t-«Ue ooolimié en oonsenrant son premier
catacttre! En Usant sor ce sqjet les obsenraUoos de Giogoend
( noies U. UI et IV de son ontrage), tout homme impartial
décidera facilement aoqnel des deux la fSinte doit en être im-
— àm reste, on saitqne jusqu'à la fin de sa Tie Rousseau
de rendre Justice à Voltaire. U en parla toujours en
pénétré de ses grands talens, même de ses qualités
I, et de tous ses Utres à l'admlraUon et k la reeonnois-
pvbHquei. Noos en aTons rapporté un trait dans VAp^
}«ntflc« mmx Can fusion* {toBotl, page tà$). L'éditeur du
rnevca des romances de Rousseau, gravé en 4781, nous en
founnt nn antre dont il n'importe pas moins de consenrer la
■teioire, et qol peut trouYer ici sa place.
• M. momsean n'ignoroit pas que 11. de Voltaire avoit fait
• «es efforts pour l'avilir aux jeux de ses contemporains et de la
• poaUHté. Malgré cela tontes les fois qu'il étolt question, en
• ta présence, de l'auteur de la Benriadi, il se plaisoit à lui •donner des étoges... Queitina Jours ayant la première re^
• pKéscaUtion d'Iréaf. ( mars 1778 \ il s'intéressolt si rériu-
• Mènent an succès de cette pièce» qu'il disoit que, dans la
• nff position qu'élis ss ressentit de la vieillesse de son
• antntr, il y aurait autant d:ifihumanité que d'inçrati-
• <«^e au public à en témoigner son mécontentement. » Aimfefenent, page 3. G. p.
I veux pas qu'on ra*empèebe de le perdre comme il me plalt. Une seule minute usurpée esl ua bien que tous les rois de l'univers ne me sauroient rendre, et c'est pour disposer de moi que je fuis les oisifs des villes, gens aussi ennuyés qu'ennuyeux, qui, ne sachant que faire de leur temps, abusent de celui des autres. Je suis trèsparfaitement, etc.
A MADAME h'iPinkY.
••• IToB*
le commence par vous dire que je suis réso- 4u, déterminé, quoi qu'il arrive, à passer l'hiver à l'Hermitage; que rien ne me fera changer de résolution, et que vous n'en avez pas le droit vous-même, parce que telles ont été nos conventions quand je suis venu; ainsi n'en parlons plus, que pour vous dire en deux mots mes raisons.
Il m'est essentiel d'avoir du loisir, de la tranquillité, et toutes mes commodités pour travailler cet hiver; il s*agii en cela de tout pour moi. Il y a cinq mois que je travaille à pourvoir à tout, afin que nul soin ne vienne me détourner. Je me suis pourvu de bois; j'ai fait mes provisions; j'ai rassemblé, rangé des papiers et des livres pour être commodément sous ma main. J'ai pourvu de loin à toutes mes aises en cas do maladie : je ne puis avoir de loisir qu'en suivant ce projet; et il faudra nécessairement que je donne à m*arranger le temps que je ne puis me dispenser de donner à mon travail. Un déménagement , je le sais par expérience , ne peut se faire, malgré vous-même, sans perte, dégâts et frais de ma part , que je ne puis supporter une seconde fois. Si j'emporte tout, voilà des embarras terribles ; si je laisse quelque chose, il me fera faute, ou l'on viendra le voler ici cet hiver; enfin, dans la position où je suis, mon temps et mes commodités me sont plus précieux que ma vie. Mais ne vous imaginez pas que je coure ici aucun risque ; je me défendrai toujours aisément de Tennemi du dehors; c'est au-dedans qu'il étoit dangereux. Je vous promets de ne jamais m'éloigner sans précaution. Je no compte pas même me promener de tout l'hiver ailleurs que dans le jardin : il faudroit faire un siège pour m'attaquer ici. Pour sur-
CORRESPONDANCE
croU de précaution , je ferai toojoars coucher un voisin dans la maison. Enfin, sitôt que vous m'aurez envoyé des armes, je ne sortirai jamais sans un pistolet en vue, même autour de la maison ; d'ailleurs je compte faire parler à notre homme par M. Matta. Ne m'en parlez donc plus, ma bonne amie; vous ne feriez que me désoler, et n'obtiendriez rien; car la contradiction m'est mortelle, et je suis entétéavec raison. Je vois, par votre billet, que c'est lundi et non pas dimanche , que vous congédiez notre homme (*) ; ce que je remarque, parce qu'il n'est pas indifférent que je sois instruit exactement du jour. N'oubliez pas de lui donner la note de ce que vous consentez qu'il emporte de la chambre ; sans quoi , ne sachant pas ce qui est i lui» je ne laisserai rien sortir. Je suis louché de vos alarmes et des inquiétudes que je vous donne ; mais comme elles ne sont pas raisonnables, je vous prie de les calmer. Aimez-moi toujours et tout ira bien. Bonjour f).
k Ik MÊME.
Le lundi, septembre 1796.
Il y a un mot dans votre lettre qui me fait beaucoup de peine, et je vois bien que vos chagrins ne sont pas finis (**) ; j'irai le plus tôt qu'il me sera possible savoir de quoi il s'agit.
J'ai mieux aimé donner congé à votre jardinier que de vous en laisser le tracas. Cependant cela ne vous l'évite pas ; il prétend avoir un autre compte avec vous. Je n'ignore pas ce que vous faites pour moi sans m'en rien dire, et je vous laisse faire, parce que je vous aime et qu'il ne m'en coûte pas de vous devoir ce que je ne peux tenir de moi-même, au moins quant à présent, il prétend aussi que tous les outils du
0) Le Jardinier.
(*) Voici le OQDuneocenient dei penécntions dont RoniMsn parle dans le» Confestiont, On vouloit qu'il rentrât à Paria. La mère de Thérèse s'ennoycit à l'Hermitage, où sa seule société OMisitlolt dans Thérèse, et dans Jean-Jacqnea, qu'elle ne comprenoit pat. Comme elle se faisoit faire des cadeaux à l'insQ de Rousseau par les amis de celui-ci, Ton sent combien elle étoit contrariée d'être dans une soUtode où, pendant l'hiver, on ne voyoit penonne. M. P.
(**) D'après les Mémoires de madame d'Épioay, l'on sait qu'elle a¥oit des chagrins de deux sortes. Les uns lui venoient de ton mari, qui mangeoit sa fortune avec des actrices; et les mlNi d'eUe^mime. BUealna loar h tour Francoeil et Qrinm. et vit deux ft>is sa passion survivre à celle qu'elle avoil inapiréc. II. P.
jardin, de vieux échalas^et les graines, sooti lui ; j ai du penchant à le croire, mais dans l'incertitude, je ne laisserai rien aortir sans votre ordre.
Je ne sais si le jour de Diderot est changé : ils ne m'ont rien fait dire, et je les attends. Bon* jour, ma bonne amie. J'ai reçu hier une lettre obligeante de Voltaire f).
Gomme je connois le jardinier pour un insolent, je dois vous prévenir que ai j*ai, quant à moi, lieu d'être contentde ses services, il ne Ta pas moins de Tétre de ma reconnoissance.
A LA MÊME
Dimanche matin, l'Hennitaget octobre liaSL
J'apprends avec plaisir, ma bonne amie, qne vous êtes mieux, et madame votre mère aussi; je ne saurois vous en dire autant de moi. Je commence à craindre d'avoir porté mes projets plus loin que mes forces, et si l'état où je sa» continue , je doute que je revoie le printemps ni mon pays; au surplus, l'àme est assez tranquille, surtout depuis que j*ai revu mon ami (**).
Je vouloisvous aller voir aujourd'hui, mais il fiiut remettre à demain ; encore ne puis-je m'assurer de rien. Ce sera sûrement le premier moment où je me sentirai du courage. Je n'ai point vu mon menaçant compatriote; je voas remercie de votre avis, mais je ne puis m*empécher de rhre de vos alarmes. À demain.
A LA MÊMB.
L*Hemiltage» oelatae f TM.
Quelque impatience que j'aie de sortir pour aller vous quereller, il faut, madame , que je garde encore la chambre malgré moi pour une maudite fluxion sur les dents , qui me désole. Faites-moi donc dire de vos nouvelles, puisque je n'en saurois encore aller savoir moi-même; mais croyez que je ne laisserai paséchapper pour cela le premier jour de relâche. J*espère vous voir tout-à-fait rétablie et vous retrouver cet air et ces yeia qui mettent M. de Saint-J. ei bien d'autres si mal à leur aise.
n C*e8t la lettre du «a septembre, pag. SI6. nMderot.qaifitdtfuoemoltimeYWteàl'Bennitage.ll.P
à LA mÈMt.
le «VM beaaooiip mteta aujoard'hni i mais je M poami eependant vôns voir que ta semaine prôduioe, et j'irai fièrement à pied ; car cet ippsreil de carrosse me fait mal à rimagination» comme 8t je poQTOis manquer de jambes pour TOQS aller foir. Vous ne m'avez rien dit de fous; j'espère que mademoiselle Le Vasseur m'en rapportera de bonnes nonrelles. Bonjour, nadaneé
A Lk MEMM,
L'BennlIage, ee nttrdi aa toit l78S.
J*enToîe, ma bomio aorie, savoir de vos noa- ▼eilea par Damonr, qoî va à Paris se présenter pour une bonae condition, qui» j'espère, ne lui fera pas quitter la vôtre; et quand elle la lui feroit quitter, vos principes et les miens sont qu'il ne faut noire à personne pour notre intérêt; sfosi/s lut ai donné vxt certificat en votre nom, tel quê le peut comporter le pea de temps qa'ii Y a qu'il est i votre service.
Je voBs prie de lai donner l'adresse de M. de Gaoffeeourt, afinqu'il aille de ma part en savoir des nouvelles, car j*ea suis fort en peine : feiteannoi dire des vôtres et de ton! ce qui vous iotéreaM. Je ne puis vous écrire plus au long; m^medeChenonceanx a pas^ ici la journée ; elle vient de partir au flambeau. Il est tard à lUemiiage, je vais me oooch^r. Adieu.
ie ne sais toujours point ce que signifient lea doQie fraoca de M. Grimm.
A LA MiHE.
L'Hcrmittse, décembre 1786.
LesdieaMBS sont si mauvais» oue je prends k parti de voua écrire par la poste, et vous poorrex en Caire de même ; car on m'apporte nealeltrea de Montmorency jusqu'ici, et je suis à œt égard comme au milieu de Paris.
U fait ici un froid rigoureux qui vient altérer 00 peu de bonne heure ma provision de bois, mais qui me montre, par l'image prématurée de rhîver, que, quoi qu*oa en dise, cette saison
n'eait plus terrible ici qu'ailleurs que par l'absence des amis ; mais on se console par l'espoir de les retrouver au printemps, on du moins de les revoir; car il y a long-temps que vous me faites connoltrc qu'on les retrouve au besoin dans toutes les saisons.
Pour Dieu, gardez bien cette èbfere imbécillité, trésor inattendu dont te ciel vous favorise et dont vous avez grand besoin ; car si c'est un rhumatisme pour l'esprit, c'est au corps un très^bon emplâtre pour la santé; il vous faudroit bien de pareils rhumatismes pour vous rendre iinpotente; et j'aimerois mieux que vous ne passiez remuer ni pied ni patte, c'est-à-dire n'écrire ni vers ni comédie, que de vous savoir la migraine.
Je dois une réponse à M. de Gauffecourt; mais je compte toujoure qu'il viendra la recevoir. En attendant les bonts-rimés, il peut prier H. ChappuTS d'cnvoyet* un double du mémoire que je Un ai laissé. Si tout ceci vous parott clair, le rhumatisme vous tient bien fort.
A propos de M. de Gauffecourt, et son manuscrit, quand voulez-vous me le renvoyer 7 Savez-vous qu'il y a qdatre ans que je travaille â pouvoir le lire, sans avoir pu en venir à bout? Bonjour, madame; touchez pour moi la patte à toute la société {*).
A Là MÉMB.
Le 18 décembre 1758.
Ma chère amie, il faudra que j'étouffe, si je ne verse pas mes peines dans te sein de l'amitié. Diderot m'a écrit une lettre qui me perce l'Ame. Il me fait entendre que c'est par grâce qu'il ne me regarde pas comme un scélérat, et qu'il y aurait bien à dire là-^ssusy ce sont ses termes; etcela,savez-vouspo)irquoi?parceque madame Le Vasseur est avec moi. Eh 1 bon Dieu I que diroit-il de plus si elle n'y étoit pas? je les ai recueillis dans la rue, elle et son mari, dans un Age où ils n'étoient plus en état de gagner leur vie. Elle ne m'A jamais rendu que trois mois do service. Depuis dix ans je m'ôte pour elle lo pain de la bouche ; je la mène dans un bon air,
(*) Madtnie #Bplnr ippelof t set eiir» plwlenn peiMimft de M lociècé t 11 y «Yoit déjà loog*lempt qu'elle doanoit oe I notn à Houateaa. G. P.
T. IT
sso
CORRESPONDANCE
où rien ne lui manque ; je renonce pour elle an séjour <l6 ma patrie ; elle est sa maltresse absolue; ra, vient sans compte rendre ; j'en ai au«* tant de soin que de ma propre mère ; tout cela n*e9t rien, et je ne suis qu'un scélérat si je nelui sacrifie encore mon bonheur et ma vie, et si je ne vais mourir de désespoir à Paris pour son amusement. Hélas! la pauvre femme ne le désire point; elle ne ae plaint point; elle esttréscontente. Mais je vois ce que c*est ; M. Grimm ne sera pas content lut-mème qu'il ne m*ait ôté tous les amis que je lui ai donnés. Philosophes des villes, si ce sont là vos vertus, vous me consolez bien de n'être qu'un méchant I J'étois heureux dans ma retraite^ la solitude ne m'est point à eharge; je crains peu la misère; Toubli du monde m*est indifférent; je porte mes maux avec patience : mais aimer, et ne trouver que des cœurs ingrats, ah I voilà le seul qui me soit insupportable! Pardon, ma chère amie; j'ai le cœur surchargé d'ennuis, et les yeux gonflés de larmes qui ne peuvent sortir. Si je pouvois vous voir un moment et pleurer, que je serois soulagé 1 Mais je ne remettrai de ma vie les pieds à Paris; pour le coup, je i'ai juré.
J'oubliois de vous dire qu'il y a même de la plaisanterie dans la lettre du philosophe; il devient barbare avec légèreté : on voit qu'il se civilise.
A LA MÊire.
Janvier 4787.
Tenez, madame» voilà les lettres de Diderot ei ma dernière réponse; lisez et jugez-nous, car pour moi je suis trop aigri, trop violemment indigné, pour avoir de la raison.
Je viens de déclarer à madame Le Vasseur que, quelque plaisir que nous eussions tous lieux à vivre ensemble, mes amis jugeoient qu'elle étoit trop mal ici pour une femme de son âge ; qu'il falloit qu'elle allât i Paris vivre iivec SCS enfans, et que je leur donnerois tout ce que j'avois au monde, à elle et à sa fille. U-dessusIa fille-s'est mise à pleurer, et malgré la douleur de se séparer de sainère,ellca protesté qu'elle ne me quitteroit point, et en vérité les philosophes auront beau dire, je ne l'y contraindrai pas. Il faut donc que je me ré>
serve quelque chose pour la nourrir, aussi bien que moi. J*ai donc dit à madame Le VasMor que je lui ferois une pension qui lui seroïc payée aussi long-temps que je vivrois, et c*cst ce qui sera exécuté. Je lui ai dit encore qoe^ vous prierois d'en régler la somme, et je vous en prie, ne craignez point de la faire trop forte, J y gagnerai toujours beaucoup, né fût-ce que ma liberté personnelle.
Ce qu'il y a de plus affreux pour moi, c'est que la bonne femme s'est mis en tète que tout cela est un jeu joué entre Diderot, moiet sa fille, et que c'est un moyen que j'ai imaginé pour me défaire d'elle. Elle m'a représenté là-dessus une chose très-juste, sarvoir, qu'ayant passé une partie de l'hiver ici, il lui est bien dur d'en partir à l'approche du printemps ; je lui ai dit qu'elle «voit raison, mais que s'il vcnoitàltti arriver le moindre malheur durant l'été, onse manqueroit pas de m'en rendre responsable. Ce ne sera pas le public, ai-je ajouté, qui d^acela; ce seront mes amis, et je n'ai pasle cottregede m'exposer à passer chei eux pour on assassin.
Jl y a quinze jours que nous vivions paisiblement ici, et dans une concorde parfaite. Hiiotenant nous voilà tous ala rmé8,agi tés, pleunat, forcés de nous séparer. Je vous assure que cet exemple m'apprendra à ne me mêler jamais qu*avéc oonnojssance de cause et beaucoup de circonspection des aflhires domestiques de me» amis, et je suis très-incertain même si je dois écrire à M. d'Épinay en faveur de ce pauvre Gahouet f).
Comme Diderot me marque qu'il Tiendra samedi, il est important de lui envoyersur-lechamp sa lettre. S'il vient, il serareçflafechonnéteté, mais mon cœur se fermera devant lui, et je sens que nous ne nous reverrons jamais. Peu lui importe, ce ne sera pour lui qu'un ami de moins. Mais moi, je perdrai tout, je serai tourmenté le reste de ma vie. Un autre exemple m'a trop appris que je n'ai point un cœur qui sache oublier ce qui lui fut cher. Évitons, s'il se peut, une rupture irréconciliable, ie suis si c ruel lemen t tourmenté, que j 'ai j ugé à proposde vous envoya cet exprès, afin d'avoir réponse à point nommé. Servez-voua-en pour l'envoyer porter la lettre à Diderot, et me répondes
C) Secrétaive «k II. d*ÉplDaf .
ILP.
sur-ia-chainp, sItou» aves quelque pitié de
P. S.n finit que* je tous i^oute que madame \jd Vaafleorine fait i (Présent de violens reprorlies; elle me les fait durement, avec hauteur, et du ton de quelqu'un qui se sent bien appuyé. Je ne réponds rien non plus que sa fille ;. nous noos contentons de gémir en silence : je vois que les Tîcillards sont durs, sans pitié, sans entraillei, et n'aiment plus rien qu'eux-mêmes. YoQSTOjezqoe je ne peux plus éviter d'être un monstre. J'en suis un aux yeux de M. Diderot, si madame Le Vasseur reste ici ; j'en suis un à ses yeux, si elle n'y reste pas. Quelque parti que je preniui^^ me Yoilà méchant malgré moi.
h LA MÊMK.
le reçois TOtre lettre, ma bonne amie, une lieure après que je vous ai envoyé un exprès avec celle que vous me demandez. Je ne suis pas homme i précautions, et surtout avec mes amis, et je n'ai gardé aucune copie de. mes lettres. Vous avec bien prévu que la vôtre m*attendrirdt. Je TOUS jure, ma bonne amie, que votre amitié m'est plus chère que la vie,. et qu'elle me console de tout.
Je n'ai rien à répondre à ce que vous me marq^ez des bonnes intentions de Diderot, qu'uàe Bcnle chose ; mais pesez*la bien. 11 connolt mon caradère emporté et la sensibilité de mon ême. Posons qne j'aie eu tort , ceruiinement il étoit rag;ieneiir ; c'étoit donc à lui à me ramener par les voies qu'il y savoir propres r nn mot, uo seul waai de douceur me fàisoit tomber la pliune de la main, le» larmes des yeux, et f écoii ans pieds de mon ami. Au lieu de cela, voyes le ton de sa seconde lettre, voyez comment il iMcommode la dureté de la première ; s'il avoît formé le projet de rompre avec moi, coniinent s'y seroit-il pris autrement? Croyeznoi, ma bonne amie , Diderot est maintenant un bomme dn monde. Il fut un temps où nous ètioas tous deux pauvres et ignorés, et nous étions amis. J'en puis dire autant de Grimm ; mais ib sont devenus tous deux des gens importans..... J'ai continué d'être ce que j etois, H noua ne nous convenons plus.
Au reste, je suis porté à croire que j'ai fait injustice à ce derm'er, et même que ce n'est pas la seule; mais si vous voulez connoùre quelles ont été toujours pour lui mes dispositions intérieures, je irous renvoie à un mot du billet que vous avez dû recevoir aujourd'hui et qui ne vous aura pas échappé. Mais tous ce gens-là sont si hauts, si maniérés, si secs; le moyen d'oser les aimer encore? Non, ma bonne amie, mon temps est passé. Hélas ! je suis réduit à désirer pour eux que nous ne redevenions jamais amis, il n'y a plus que l'adversité qui puisse leur rendre la tendresse qu'ils ont eue pour moi i Jugez si votre amitié m'est chère, à vous qui n'avez pas eu besoin de ce moyen cruel d'en connottre le prix.
Surtout que Diderot ne vienne pas Mais
je devrois me rassurer, il a promis de venir.
A LA MÈUB^
.Mixnr.
Madame Le Vasseur doit. vous écrire, ma bonne amie; je l'ai priée de vous dire sincèrement ce qu'elle pense. Pour la mettre bien à son aise, je lui ai déclaré que je ne voulois pas voir sa lettre , et je vous prie de ne me rien dire de ce qu'elle oontient^
Je n'enverrai pas la mienne à Diderot, puisque vous vous y opposez. Hais me sentant très-grièvement offensé, ii y auroit à convenir d'un tort que je n'ai pas une bassesse et une fausseté que je ne saurois me permettre, et que voua blâmeriez vous-même sûr ce qui se passe au fond de mon cœur. L'Évangile ordonné bien à celui qui reçoit un soufflet d'offrir l'autre joue, mais non pas de demander pardon. Vous rappelez-vous cet homme de comédie qui crie au meurtre en donnant des coups de bâton? Voilà le rêle du philosophe.
N'espérez pas l'empêcher de venir par le temps qu'il fait : il seroit très-fïché qu'il fût plus beau. La colère lui donnera lé loisir et les forces que l'amitié lui refuse : il s'excédera pour venir à pied me répéter les injures qu'il me dit dans ses lettres. Je ne les endurerai rien moins que patiemment ; il s'en retournera être malade à Paris, et moi, je paroitrai à tout le monde un homme fort odieux. Patience !
GORAESPOMDÀNGE.
U fouc spuChir. Nadmir^s-vous pas la raison i)e cet hompofi qui me ¥0|iIoi^ venir prendre a Si^iQM^nî3i en fiacre, y dtner, et me remmener en fiacre» et à qui» buit JQpr3 après, sa fortune pe peripet plq^ d'aller à l'Herp^itage autrement qu*à pied ? Pouf parler son lan* gage, il n'est pas absolument impossible que ce soit là le ton 4^ la bonpe foi; mais» dans ce cas» il fant qii'en huit jours il soit arrivé d*étranges réfoluliops dans sa fortune^ 0 )a philosophie I
Je prends part au çhagrip que vous donne la ma)a<i|ie de madaqae vo|re mère ; mais croyez qqe VQtr^ peine ne aauroit approcher de la jnienne ; on souffre moins encor^d^ voir ms^ lades les personnes qu'on aime » qu'injustes et .cruelles. .
Adieu» ma bonne amie ; voici la dernière fois que je vous parlerai de cette malheureuse affaire.
Vous me parlez d'aller à Paris avec un sangfroid qui me réjouiroit dans tout antre temps. Je me tiens pour bien dites toutes les belles choses qu'il y auroit à dire là-dessus; mais avec 'tout cela» jp i^'irai de n^ v^s à Paris» et je bénis le ciel de m'^voir faitour^,^ hermiie» et têtu» BhM^t que philosophe ("].
k 14 MÊIIB.
De rBenniUge, à dix henres da matio, 1757.
Quand j*avcii8 un almanach et point de pendule, Je datoiadu quantième ; maintenant que j*ai um peodule et point d'almanach» je date de l'heure^ Je suis obligé de vous dire» i cause du rbumaiisaie» que c'est une manière de vous d^wmder unaboÂnach pour mes éirenoes^
Le lieutenant criminel (**) voua supplie J'^gréer ses respects. La maman n'en peut &ire «utanl» attendu qu'elle est à Paris et malade d'un gros rhume; elle compte pourtant revenir tundi» el j'espère qu'elle me rapportera de vos nouvelles.
Je reçois à l'instant votre lettre el vos paquets. Je n'ai pas bien entendu les géans du Nord» et la glacière » el les lutins » et les tasses
r) Cette iQttre ae lit défi dans les Confuiions, tome r*, page 240 ; nous la reproduisons ici , parce que le texte diffère de la copie qn'avolt oonaervée Rousseau.
(**) 3lademoiseUe Le Valseur. G. P.-
à la Qirème» etc.» ce qui me fait comprendn que vous m'avez avec tout cela inoculé de votre rhumatisme; nipsi vous faites bien de m'envoyer eii même leoips voire cotillon pour m'en guérir 0 ; j'^i pourUnt quelque peur qu'il ne me tienne up peu trop cbi^ud, car je n'ai pas ^ccoutuipé d*Atre sî bien fourré.
A 14 Ilâll9.
Passe pour le cotillon» mais le sel! jamab femme donna-t-elle à la fois de la chaleur et de la prudence? A la fln vous me ferez mettre mon bonnet de travers» et je ne le redresserai plus. N*avez-vou8 pas assez fait pour vous? Faites maintenant quelque chose poar moi, et laissez-vous aimer à ma guise.
Oh I que vous êtes bonne avec vos explications! Ah! ce cher rhumatisme! MainteDant que vous m'avc?: expliqué votre billet, expliquez-moi le commentaire; car cette glacière où je ne comprends rien y revient encore, et, pour moi» je ne vous connois pas d'autre glacière qu'un recueil de musique françoise.
Enfin vous avez vu l'homme (**). C'est toujours autant de pris » car je suis de votre avis, et je crois que c'est tout ce que vous en aoreL Je me doute pourtant bien de ce qu'un cors musqué (***) devroit vous dire sur l'effet de ce premier entretien ; mais quant i moi, je pense que le Diderot du matin voudra toujours tons
(-) Voyei lea CoefecHoMp Uvre K pi««SiS do loBei-
(") CéUHt Diderot, dont GrUnip n'avoit po TsbKR kspré
▼entions contre madame d'Éplnay. et qui «erdbnftilMliH
ment à la voir. — Pour la parbi te inteltifeMf diMSe|e*t^
Il biariviMrtevlclii9^|iaiN«ed«UI«9i«dea»diMdlpluT
à laquelle celle-ci sert de réponse.
« J*al TU M. Dldeit>t. et si Je n'étols pai nneinbécitte, U anr^t certainement dinéche» moi i nataje croisqMlei*"^ GanllMOttrt m'a volt inocqlé sa goutte ou son rhanuboesor l'esprit; et pais, je ne sais point tirailler ni ¥101019 la gos: an moyen de qnoi Je sais très-persuadée que Je ne te rercmi pas malgré toutes lea asMirances qi^'tt n^ d^mft^àe vcair me Tçir. Hais encore fant-ilTOUs dire comoient cette eotrevae s'est passée. J'étols en peine de notre ami que j'iTOii lai«é co manyais éut hier an soir^Je meteval o»BDJtJa de bonne bcofc et je me rendit chei loi avant neuf hoifiea. te baroadHolbadi et M. Diderot yétoient. Celul-d voulut sortir dès qu'il me vit: jerarrétal par le brasiAh! loi dis-Je, lebasardne iDe*«' vira pas si bien sans que J'en profite, ttiealrak etiepou *^ surer que je n'ai de ma vie en deux benras plos agréables.
• U y a sans doute dans ce biUet bien des fautes d'Orthographe, mais TOUS en trouverez davantage encore àm ^ plana que Je vouifalf yaaipr. « O. P«
C***) Grimm, qui ae parbmolt, cet l'ours mutçfté. H. P-
SBS
aller TOir^ et que le Diderot da soir n^ tous aura jamais vue. Vous satez bien que le rhn^ matisine le tient aussi quelquefois, et quand il ne place pas sur ses deux grandes ailes auprès du scMI , on le trouve sur un tas d'herbes, perclus de ses quatre pattes. Croyes-^nioi, si TOUS avex enoore un cotillon de reste, vous ferez bien de le lui envoyer. Je ne savois pas que le papa Gauffeconrt fût malade, et l'on m'a même flatté de le voir aujourd'hui ; ce que vous m*avex marqué fera que s'il ne vient pas, j'en serai fort en peine.
Encore de nouveaux plans? Diable soit fait des plans, et plan plan relantanplan I C'est sans doute une fort belle chose qu'un plan, mais faites des détails et des scènes théâtrales; il ne faut que cela pour le succès d'une pièce à la lecture» et même quelquefois à la représentation. Que Dieu vous préserve d'en faire une assez bonne pour celai
J'ai relu votre letU'e pour y cberoher i^ fautes d'orthographe, et n'y en ai pas su trouyer nne, quoique je ne doute pas qu'ellea n'y sotenr. Je ne vous sais pas mauvais gré de les a voir ftitest mais bien de les avoir remarquées. Moi» j'en voulois faire exprès pour vous faire honte, et n'y ai plus songé en vous écrivant.
Bonjour, mon amie du temps présent, et bien plus encore du temps à venin Vous ne me dites rien de votre santé, ce qui me fait augurer qu'elle est bonne,
A propos de santé, je ne sais s'il y a de l'orthographe dans ce chiffon, mais je trouve qu'il n'y a pas 0cand sens; oe qui me fait croire que je nanrois pas mal fait de me faire de votre cotillon nne bonne calotte bien épaisse, an lien d'un gilet, car je sens que le rbu^ matisaM ne ma tient pas au cœur, mais à b cervelle.
Je vous prie de voulok bien demander au tyran H ^ V^ signifie un paquet qu'il m'a fut adresser, contenant deux écus de six francs : cela me parott wn à-compte un peu fort sur les parties d^échecs qu'il doit perdre avec moi.
Diderot sort d'ici; je lui ai montré votre lettre et la mienne. Je vous l'ai dit, il a conçu uae gnadie estime pour voua, et ne vous verra point. Voos en avez assez fait, même pour hii,
n SoMqoct donné à Grimm. G. P.
CroyesHuoi, laisses-le aller. La maman La Yasseur se porte un peu mieux.
A LA MÊME
Voilé, madame, un emploi vacant à Gre*noble, comme vous verrez ci-derrière; mais j'ignore et dans quel département, et si l'emploi n'est «point trop important; ce que je sais, c'est que le gendre de madame Sabi, mon hfrtesse, qui est dans le paysydonneroit une pension à madame Le Vasseur, si elle pouvoit le lui faire obtenir ; que le père du prétendant est très-solvable • et que les cautions ne lui manqueroient pas. Consultes donc là-dessus. M. d'Ëpinay, si voua le jugez à propos ; puisque vous avez donné à madame Le Yasseur la commission de vous informer des emplois vacans, nous vous parlons de celui-ci à tout hasard^ sauf à retirer bien vite notre proposition, si elle est indiscrète, comme j'en ai peur.
Faites^moi dire comment voos êtes aujourd'hui. Je vous recommande toujours le ménagement; car je trouve qu'en généralon prend trop de précautions dans les autres temps, et januiis assez dans les convalescences. Pour moi, je ne vaux pas la peine qu'on en parie ; quand j'aurai de meilleures nonveUea, soyez sûre que j'irai vous le dire mm-méme. Booîottr, madame et bonne amie..
A LA MÊME (*)
A rHermiUee, Janvier 1707.
Noussommesici trois malades, dont je ne suis pas celui qmauroit témoins besoind'étre gardé. Je laisse en plein hiver, au milieu des bois, les personnes que j'y ai amenées sous promesse de ne les y point abandonner. Les chemins sont affreux, et Ton enfonce de toutes parts jusqu'au jarret. De plus de deux cents amis qu'avoit M. de Gauffecourt à Paris, il est étrange qu'un pauvre infirme, accablé de ses propres maux,
(*) Dans une lettre préoédeote, elle avoit fait part à Rooaieaii du désir que témoisnoU Gaaffeeotirt malada qnllvtnl paaer qnelqaet jours avec lui, soupçonnant, ajontoit-elle. que Gauffecourt avoit quelques afCklres k arranger, et qu'U ne Toulolt les confier qu'k luf • G. P.
GORfiËSPONDANGE.
soit le seul dont il ait besoin. Je vons laisse réfléchir sur tout cela ; je vais donner encore ces deux jours à ma santé et aux chemins pour se raffermir. Je compte partir rendredi 8*il ne pleut ni ne neige; mais je suis tout-^^fait hors d'état d'aller à pied jusqu'à Paris» ni même jusqu'à Saint-Denis, et le pis est que le carrosse ne peut manquer de me faire beaucoup de mal dans l'état où je suis. Cependant si le vôtre se trouve, en cas de temps passable» vendredi à onze heures précises devant la grille de M. de Luxembourg (*), j'en profiterai» sinon je continuerai ma route comme je pourrai» et j'arriverai quand il plaira à Dieu. Au reste» je veux que mon voyage me soit payé ; je demande une épingle (**] pour ma récompense; si vous ne me hi faites pas avoir» vous qui pouvez tout» je ne vous le pardonnerai jamais.
Je choisis d'aller dîner avec vous» et coucher chez Diderot. Je sens aussi» parmi tous mes chagrins» une certaine consolation à passer encore quelques soirées paisibles avec notre pauvre ami. Quant aux affaires» je n'y entends du tout rien; je n'en veux entendre parler d'aucune espèce» à quelque prix que ce soit »* arrangez-vous là-dessus. Voilà un paquet et une lettre que je vous prie de faire porter chez Diderot. Bonjour» ma bonne amie ;^tout en vous querellant, je vous plains» vous estime» et ne songe point sans attendrissement au zélé et à la consuince dont vons avez besoin» toujours environnée d'amis malades ou chagrins qui ne tirent leur courage et leur consolation que de vous.
Ce mercndl loir, 1787.
Quand vous prenez des engagemens» vous n'ignorez pas que vous avez femme» enfont» domestique» etc.; cependant vous ne laissez pas de les prendre comme si rien ne vous forçoit d'y manquer : j'ai donc raison d'admirer votre courage. Il est vrai que» quand vous avez promis de venir» je murmure de vous attendre
(*) An châleio de Uontmoreoqr*
(**) Cette épingle étolt ua emploi daiM les fermes, demandé par no jeune homme qui derott faire I madame Le Vassenr une pension dans le cas où cette bonne femme le lui feroit obtenir. Voir la lettre précédente.
toujours vainement ; et quand vous me donnei des rendez-vous» de vous voir manquer à toos sans exception : voilà» je pense» le plos grand des maux que je vous ai faits en ma vie.
Vous n'avez pas changé. Ne vous Battez pu de cela. Si vous eussiez toujours étéce que ton êtes» j'ai bien de la peine à croire que je fosse devenu votre ami; je suis bien sûr au moins que vous ne seriez pas devenu le mien.
Vous voulez venir à THermitage samedi? Je vous prie de n'en rien faire ; je vous en prie iostamment. Dans la disposition où nous sommes tous deux» il ne convient pas de se voir « tôt; car il y a bien de l'apparence que ceseroit notre dernière entrevue» et je ne veux pas exposer une amitié qui m'est chère à cette crise. Il n'est pas question de mon ouvrage, et je ne BobpJos en état d'en parier, ni d'y penser. Hais peutéM serez-^ous bien aise de gagner une maladie» pour avoir le plaisir de me la reprocher, et de me chagriner doublement. Dana nos altercations» vous avez toujours été ragreaseur. Je suis très-sûr de ne vous avoir jamais bit d'autremal que de ne pas endurer assez patiemment celui que vous aimez à me faire» êtes ceii je conviens que j'avois tort. J'étois heureux dans ma solitude; vous avez pris-à tâche d'y troubler mon bonheur, et vous la remplissez fort bien. D'ailleurs, vous avez dit qu'il n y » que le médiant qui soir seul ; et» pour justifier votre sentence» il faut bien» à quelque prix que ce soit» faire en sorte que je lé devienne. Philosophes t phiiosophesl'
Non» je ne reprocherai point au ciel de m'avoir donné des amis ; mais sans madame d'Epinay»j'ai bien peur que je n'eusse a lui reprocher de ne m'en avoir point donné. Au reste» je ne conviens pas de leur inutilité ; ils servoient ci-devant à me rendre la m agréable» et servent maintenant à m'en détadier.
Quant au sophisme inhumain que tous me reprochez» vous avez raison d'en parler bien bas ; vous ne sauriez en parler assez bas pour votre honneur. Que Dieu vous présenre d'aroir un cœur qui voie ainsi ceux de vos amis I Je commence à être de votre avis sur madame Le Vasseur ; elle sera mieux àParis rmalheuren-
sèment je lie puis Ty tenir dans l'aisance; mais je lui donnerai tout ce que j'ai, je vendrai tout; si je puis gagner quelque chose, le produit sera
pour elle. Elle a des eufaas à Paris qai peuyent b soigner : s*fls ne suffisent pas, sa fille la sui« vra. £a tool cela je ne ferai pas trop ponr mon coenr, ni aaset pour mes amis. Mais, quoi qu'il ea paisse arriver, je ne veux pas aliéner la liberté de ma personne^ ni devenir son esclave» la philoeopie dAt-elIc me démontrer que je le dott. Je resterai seul ici; je mangerai du pain Je botraî de l'eau ; je serai heureux et tranquille : vous aures madame Le Vasseur, et je serai bientAt oublié.
Je eroîstivoir répondu au Lettré (*), c'est-àdire au fib^d'un fermier général, que je ne pisignois pas les pauvres qu il avoit aperçus sur la rempart, attendant mon liard ; qu'apparemment il les en avoit amplement dédommagés; qie je réublissois mon substitut; que les pauvres de Paris n'anroient pas à se plaindre de cet échange; mais que je ne trouverois pas aisément un si bon substitut pour ceux de Ifontmorency, qui en avoient beaucoup plus de besoin. Il y a ici un bon vieillard respectable qui a passé sa vie i travaifler, et qui^ ne le pouvant plus, meurt de laim sur ses vieux jours. Ma conmenée est plus contente des deux sous que je loi donne tons les lundis» que de cent liardsque f aurois distribués i tous les gueux du rempart. Vous êtes plaisans, vous autres philosophes, quand tous regardez les habitans des villes comme les seuls hommes auxquels vos devoirs vous lient. C'est à la campagne qu'on apprend à aimer et servir l'humanité; on n*apprend qu*i la mépriser dans les villes. J'ai des devoirs dont je sais rescia ve ; et c'est pour cela quQJe ne veux pas m'en imposer d'autres qui m'ôtent le pouvoir de remplir ceux-là.
Je remarque une chose qu'il est important que je vous dise. Je ne vous ai jamais écrit sans attendrissement, et je mouillai de mes larmes ma précédente lettre ; mais enfin la sécheresse des vAtres s'étend jusqu'à moi. Mes yeux sont secs» et mon cœur se resserre en vous écrivant. Je ne suis pas en éiat de vous voir : ne venez pas, je vous en conjure. Je n'ai jamais conmlié le temps, ni compté mes pas, quand mes amis ont en besoin de ma présence. Je puis attendre d'eux le même zèle ; mais ce n'est pas io le cas de l'employer. Si vous avez quelque
(*) IfoB de plaitaiiterie donné par Grimm an fils de madame
respect pour une ancienne amitié, ne venez pas l'exposer à une rupture infaillible et sans re-> tour. Je vous envoie cette lettre par un exprès auquel vous pourrez remettre mes papiers chctés.
AU MÊME
Janvier 1717.
J'ai envie de reprendre en peu de mots l'histoire de nos démêlés. Vous m'envoyâtes votre livre. Je vous écrivis làniessus un biliet le plus tendre et le plus honnête que j'aie écrit de ma vie, et dans lequel je me plaignois, avec toute la douceur de l'amitié, d'une maxime trèslouche, etdont on pourroit me faire une application bien injurieuse. Je reçus en réponse une lettre très-sèche, dans laquelle vous prétendez me faire grâce en nemeregardantpascomme un malhonnête homme ; et cela, uniquement parce que j'ai chez moi une femme de quatre-vingts ans : comme si la campagne étoit mortelle à cet âge, et qu'il n*y eût de femme de quatre-vingts ans qu'à Paris. Ma réplique avoit toqte la vivacité d'un honnête homme insulté par son ami : vous repartîtes par une lettre abominable. Je me défendis encore, et très-fortement; mais, me défiant de la fureur où vous m'aviez mis, et, dans cet état même, redoutant d'avoir tort avec un ami, j'envoyai ma lettre à madame d'Épinay, que je fis juge de notre différend. Elle me renvoya cette même lettre, en me conjurant de la supprimer » et je la supprimai. Vous m'en écrivez maintenant une autre dans laquelle vous m'appelez méchant, injuste, cruel, féroce. Voilà le précis de ce qui s'est passé dans cette occasion.
Je voudrois vous faire deux ou troisquestions très-simples. Quel est l'agresseur dans cette affaire? Si vous voulez vous en rapporter à un tiers» montrez mon premier billet; je montrerai le vôtre.
Eu supposant que j'eusse mal reçu vos reproches, et que j'eusse tort, dans le fond, qui de nous deux étoit le plus obligé de prendre le ton de la raison pour y ramener l'autre ? Je n'ai jamais résisté à un mot de douceur. Vous pouvez l'ignorer, mais vous pouvez savoir que je ne cè,do pas volontiers aux outrages Si votre
9se
CORRESPONDANCE
doiMii, dans toute cette affaire, eût été de m'irriter, qa'eassiez-vous fait de plus ?
Vous vous plaignez beaucoup des maux que je TOUS ai faits. Quels sont-ils donc enfin ces maux? Seroit-ce de ne pas endurer assez patiemment ceux que vous aimez à me faire; de ne pas me laisser tyranniser à votre gré; de murmurer quand vous affectez de me manquer de parole, et de ne jamais venir lorsque vous l'avez promis? Si jamais je vous ai fait d'autres nauz, articûlez-les. Moi, faire du mal à mon ami I Tout cruel, tout méchant, tout féroce que je suis, je mourrois de douleur si je croyois jamais en avoir fait à mon plus cruel ennemi autant que vousm*en faites depuis six semaines.
Vous me parlez de vos services ; je ne les avois point oubliés; mais ne vous y trompez pas : beaucoup de gens m'en ont rendu, qui n'étoient point mes amis* Un honnête homme, qui ne sent rien, rend service, et croit être ami ; il se trompe ; il n'est qo'honnéte homme. Tout votre empressement, tout votre zèle pour me procurer des choses dont je n*ai que faire, me touchent peu. Je ne veux que de l'amitié; et c'est la seule chose qu'on me refuse. Ingrat, je ne t'ai point rendu de services, mais je t'ai aimé; et tu ne me paieras de ta vie ce que j'ai senti pour toi durant trois mois. Montre cet article à ta femme, plus équitable que toi, et demande-lni si, quand ma présence étoit douce à ton cœur affligé, je oomptois mes pas et regardois au temps qu'il faisoit, pour aller à Vincennes consoler mon ami. Homme insensi* ble et dur 1 deux larmes versées dans mon sein m'eussent mieux valu que te trêne du monde ; maïs tu me les refuses, et te contentes de m'en arracher. Hé bien 1 garde tout le reste, je ne veux plus rien de toi.
11 est vrai que j'ai engagé madame d'Épinay à vous empêcher de venir samedi dernier. Nous étions tous deux irrités : je ne sais point mesurer mes paroles; et vous, vous êtes défiant, ombrageux, pesant à la rigueur les mots lâchés inconsidérément, et sujet à donner à mille choses simples un sens subtil auquel on n'a pas songé II étoit dangereux en cet état de nous voir. l)e plus, vous vouliez venir i pied, vous risqm'ez de vous faire malade, et n'en auriez pas, peut-être, été trop fâché. Je ne me sentois pas le courage de courir tous les dangers
de cette entrevue. Cette frayeur ne méritoit assurément pas vos reproches; car, quoi que vous puissiez faire, ce sera toujours un lien sacré pour mon cœur, que celui de notre ancienne amitié ; et dussiez-vous m'insulter encore, je vous verrai toujours avec plaisir, quand la colère ne m*aveuglera pas.
A l'égard de madame d'Épinay, je lui al envoyé vos lettres et les miennes, je seroiff étouffé de douleur sans cette communication ; et, n'ayant plus de raison, j'avois besoin de conseils. Vous paroissez toujours si fier de vos procédés dans cette affaire, que vous devez écre fort content d'avoir un témoin qui les puisse admirer. Il est vrai qu'elle vous sert bien ; et si je ne connoissois son motif, je la croirois aussi injuste que vous.
Pour moi, plus j'y pense, moins je puis vous comprendre. Comment ! parce qu'à propos je ne sais pas trop de quoi, vous avez dit que le méchant est seul, fautnl absolument me rendre méchant, etsacrifiervotreamià votre sentence? Pour d'autres auteurs, l'alternative seroit dangereuse : mais vous I D'ailleurs, cette alternative n'est point nécessaire; votre sentence, quoique obscure et louche, est très-vraie en un sens, et dans ce sens elle ne me fait qu*honneur : car, quoi que vous en disiez, je suis beaucoup moins seul ici, que vous au milieu de Paris. Diderot! Diderot t je le vois avec une douleur amère : sans cesse au milieu des méchans, vous appnenez à leur ressembler; votre bon cceur se corrompt parmi eux, et vous forcez le mien de se déia* cher insensiblement de vous.
A MADAMlf* n'^raiAT.
k l*Heniiirage^ ee jcodl 17S7.
PREMiÈaB b£daction eu
Diderot m'a écrit une troisième lettre, en me renvoyant mes papiers. Ma réponse étoit bite quand j'ai reçu la vôtre ; il y a trop long-temps quecettc tracasserie dure; il faut qu'elle finisse : ainsi n'en parlons plus. Mais où avez-vous pris que Je me plaindrai de vous aussi, parce que vous me querellez? Eh I vraiment, vous faites fort bien : j'en ai souvent grand besoin quand
(*) Voyet la note de U page 219.
fat i€n\ ; a même i présent que vous me quereUet quand j'ai raison, je ne laisse pas do vous en savoir gré ; car je vois vos motifs ; et tout ce que TOUS oie dites, pour être franc et sincère , n en a que mieux le ton de Testime et de l'amitié. Hais TOUS ne me ferez jamais entendre que voos croyez me faire grftceen parlant bien de Boi : TOQS ne direz jamais : Eneore y atiroi/-t/ bien à dire là^dessus. Vous m'offenseriez vivement; «c TOUS TOUS outrageriez vous-même; car il ne convient point à d*honnêtes gens d'avoir des amis dont ils pensent mal. Comment, madame, appelez- vous cela une forme, un eitérieor?
Eo qualité de solitaire, je suis plus sensible f o'nn aoCre ; en qualité de malade, j'ai droit aux ménagemeiia que rhumanité doit à la faiblesse et à Thomeur d'un homme qui souffre. Je suis pauvre, et il me semble que cet état mérite encore des égards. Que je vous fasse donc ma déclaration sur ce que j'exige de l'amitié, et sur ce que j*y veux meure. Reprenez librement ce que vous trouverez à blAmer dans mes règles; mBîs aCceodez-vous à ne m'en pas voir départir aisément ; car elles sont tirées de mon caractère, que je ne puis changer.
Premièrement, je veux que mes amis soient mes amis, et non pas mes maîtres; qu'ils me conseillent, et non pas qu'ils me gouvernent : je reaL bien leur aliéner mon cœur, mais non pas ma liberté.
Qn*ila me parlent toujours librement et franchemenc. Ils peuvent me tout dire : hors le mépris , je leur permets tout. Le mépris des indifférais m'est indifférent; mais si je le souffrois de mes amis j'en aerois digne. S'ils ont le malheur de me mépriser, qu'ils ne me le disent pas ; car i quoi cela sert-il ? Qu'ils me quittent, c est leur devoir envers eux-mêmes. A cela près, quand ils me font leurs représentations, de qnelqne ton qu'ils les fassent, ils usent de leur droit; quand , après les avoir écoutes , je fais ma volonté, j'usrdu mien : et je ne veux pins que, quand j'ai pris une fèis mon parti, \U y trouvent sans cesse à redire, en m'accablant decriailleries étemelles et tout*à-fait inutiles.
Leurs grands emprcssemens à me rendre mille services dont je ne me soucie point, me «oat a charge ; j'y trouve un certain air de supériorité qui me déplaît. D'aîllours toul le
T. IT
monde en peut faire autant. J'aime mieux qu^ils m'aiment et se laissent aimer; voilà ce que les amis seuls savent faire. Je nilndigne, surtout, quand le premier venu les dédommage de moi, tandis que je ne peux souffrir qu eux seuls au monde. Il n'y a que leurs caresses qui puissent me faire endurer leurs bienfaits; et, quand je fais tant que d*en recevoir d'eux, je veux qu'ils consultent mon goût, et non pas le leur : car nous pensons si différemment sur tant de choses, que souvent ce qu'ils jugent bon me parolt mauvais.
S'il survient une querelle, je dirois bien que c'est à celui qui a tort de revenir le premier ; mais c'est ne rien dire, car chacun croit toujours avoir raison. Tort ou raison; c'est à celui qui a commencé la querelle à la finir. Si je reçois mal sa censure, si je m'aigris sans sujet, si je me mets en colère mal à propos , je ne veux point qu'il s'y mette à son tour. Je veux qu il me caresse bien, qu'il me baise bien, entendez-vous, madame? en un mot, qu'il commence par m'apaiser, ce qui ne sera pas long ; car il n'y a point d'incendie au fond de mon cœur qu'une larme ne puisse éteindre. Alors, quand je serai attendri, calmé, honteux, confus, qu'il me gourmande bien , qu'il me dise bien mou fait; et sûrement il sera content de moi. Voilà ce que je veux que mon ami fasse envers moi quand j'ai tort, et ce que je suis toujours prêt à faire envers lui dans le même cas. S'il est question d'une minutie 9 qu'on la laisse tomber et qu'on ne se fasse point un sot point d'honneur d'avoir toujours l'avantage.
Je puis vous citer là-dessus une espèce de petit exemple dont vous ne vous doutez pas, quoiqu'il vous regarde. C'^t à l'occasion de c<* billet où je vous parloisde la Bastille (*) dans un sens bien différent de celui où vous le prîtes, et que vous n*entendltes assurément pas comme je vous Tavois écrit. Vous m'écrivîtes une lettre bien éloignée d*ètre injurieuse et désobligeante ( vous n'en savez point écrire de telles à vos amis ), mais où je voyois que vous étiez mécontente de la mienne. J'étois persuadé, comme je le suis encore, qu'en cela vous aviez tort; je voua répliquai : vous aviez établi certaines maximes qu'il faut aimer les hommes indifféremment ; qu'il faut être content des autres, [tour l'étie
(«) Voyei cl devant page 234.
CORRESPONBANCR.
de soi ; que nous son^mes fatts pour la société, pour supporter mutuellement nos défauts, pour uroir entre nous une intimité de frères, etc. Vous m'aviez mis précisément sur mon terrain. Ma lettre étoit bonne, du moins je la crus telle, et sûrement vous auriez pris du temps pour y -répondre. Prêt à la former, je la relus avec plaisir ; elle avoit, n'en doutez pas , le ton de Tamitié , mais une certaine chaleur dont je ne puis me défendre. Je sentis que vous u'eii seriez pas plus contente que do la première, et qu'il s*élèvoroit entre nous un nuage d'altercations dont je serois la cause. A l'instant je jetai ma lettre au feu , ré^la d en demeurer là. Je ne saurois vous dire avec quel contentement de cœur je via brûler mon éloquence ; et vous savez que je ne vous en ai plus parlé. Ma chère et bonne amie, Pythagore disoit qu'il ne faut jamais attiser le feu avec uneépée; cette ^ntcnce me parolt être la plus importante et la plus sacrée des lois de Tamitié.
J'ai bien xl*autres prétentions encore avec mes amis, ei elles augmentent à mesure qu'ils me sont chefs. Aussi serai-je de jour en jour plus difficile avec vous ; mais, pour le coup, il faut finir celte lettre.
Je voisy en relisant la vôtre, que vous m'annoncez le paquet de Diderot. L'un et l'autre ne me sont pourtant pas parvenus ensemble, et j*ai re^fu le paquet long-temps avant la lettre. Ne vous étonnez pas si je prenda Paris toujours plus en haine ; il ne m'en vient rien que de cha* grinant, hormis vos lettres. Je n'irai jamais. Si vous voulez me faire vos représentations làdessus, et môme aussi vivement qu'il vous plaira, vous en avez le droit. Elles seront bien re- . çues et inutiles. Après cela vous ne m'en ferez plus.
Faites ce que vous jugerez à propos au sujet du livre de M. d'Holbach; mais je n'approuve point qu'on se charge d'une édition, et surtout une femme, d'est une manière de faire acheter un livre par force, et de mettre à contribution ses amis ; et je ne veux point de cela. Bonjour, jna bonne amie.
6ECONDB RÉpACTIOIf.
Diderot m'a écrit une troisième lettre en me renvoyant mes papiers. Quoique vous me mar-
quiez par la vôtre que vous m'envoyez ce paquet, elle m'est parvenue plus tard et par ans autre voie ; de sorte que quand je Tai reçue, ma réponse à Diderot étoit déjà faite. Vous devez ôtre aussi ennuyée de cette longue tracasserie que j'en suis excédé. Ainsi n'en parlons plus, je vous en supplie.
Mais 011 avez-vous pris que je me plaindrai do vous aussi? Si j'avois à m'en plaindre, ce seroit parce que vous usez de trop de ménagement avec moi et me traitez trop doucemenu J'ai souvent besoin d'être plus gourmande que cela ; un ton de gronderie me plaît fort quand je le mérite ; je crois que je serois homme à le regarder quelquefois comme une sorte de cajolerie de l'amitié. Maison querelle son amisans le mépriser ; on lui dira fort bien qu*il est une béte; on ne lui dira pas qu'il est un coquin. Vous ne me ferez jamais entendre çutf vousme croyez faire grâce en pensant bien de moi. Vous ne m'insinuerez jamais qu'en g regardant de près, il y auroil beaucoup d'estime à rabaUn. Vous ne me direz pas : Encore y auroit-il bien à dire là-dessus. Ce ne sen>it pas seulement m'offenser, ce seroit vous ofFenser vous-même; car il ne convient pas à d'honnêtes gens d'avoir des amis dont ils pensent mal; que s'il m'étoit arrivé de mal interpréter sur ce point un discours de votre part, vous vous h&tcriez assurément de m'expliquer votre idée, et vous garderiez de soutenir durement et sèchement ce ménu! propos dans le mauvais sens où je Taurois entendu. Comment, madame, appelés- vous cela une forme, un extérieur?
J'ai envie, puisque nous traitons cesiyet, de (ous faire ma déclaratic^n sur ce-qoe j'exige de l'amitié, et sur ce que j'y veux mettre à mon tour. Reprenez librement ce que vous trouvi*rez à blâmer dans mes règles^ mais attendezvous à ne m'en 4>a8 voir départir aisément ; car elles sont tirées de mon caractère, que je ne puis, changer.
Premièrement, je veui que mes aipis soient mes amis, ist noii4Nis mes maîtres, qu'ils me C(miseilleitt saas prétendre jne gouyemer, qu'il» aient toutes sortes de droits syr mon cosur, aucun sur ma liberté. Je trouve très-singuliers les gens qui, sous ce nom» prétendent toujours se mêler de mes affaires sans me rien dire des leurs. Qu'ils me parlent toujours Ubreaant et fran-
ANKÉE 1737.
chemenl : ib peuvent me tout dire : hors le mépris, je leur permets tout. Le mépris d'un in-d'férentm^estindifférenL; maissi je le souffrois d'un ami, j'en serois digne. S'il a le malheur de me mépriser, qu'il ne me le dise pas, qu'il me quitte ; c'est son devoir envers lui-même. A cela près, quand il me fait ses représentations, de quelque ton qu'il les fasse, il use de son firoit; quand, après l'avoir écouté, je fais ma volonié, j'use du mien : et je trouve mauvais Qu'oo me rabéchc éternellement sur une chose faite.
Leurs grands empressemens à me rendre mille services dont je ne me soucie point me sont à charge; j'y trouve un certain air de supériorité qui me déplaît; d'ailleurs tout le inonde en peut faire autant : j'aime mieux qu'ils m'aiment et se laissent aimer; voilà ce que les nmis aeula peuvent Caire. Je m'indigne surtout quand \e premier venu les dédommage de moi, tandis que je ne puis souffrir qu'eux seuls au monde. Il n'y a que leurs caresses qui puissent nie faire supporter leurs bienfaits ; mais quand je fstis tant que d'en recevoir d'eux, je veux qu'i/s Gonsulient mon goût et non pas le leur; C'ir nous pensons si différemment sur tant de choses, que souvent ce qu'ils estiment bon me |tarott mauvais.
S il survient une querelle, je dirois bien que c'est à celai qui a tort de revenir le premier ; niaisc'esi ne rien dire, car chacun croit toujours avoir raison : tort ou raison, c*est à celui qui a commeiioé la querelle à la finir. Si je reçois mal sa cenaare, si je m'aigris sans sujet, si je me mets en colère mal à propos, il ne doit pas s'y mettre (mon exemple, ou bien il ne m'aime pas. Ku contraire, je veux qu'il me caresse bien, qe'ilme baise bien, entendex-vous, madame? 3n un mot, qu'il commence par m'apaiser, ce qui sûrement ne sera pas long; car il n^'y eut amab d'ineendie au fond de mon cœur qu'une Uinne ne pût éteindre. Alors, quand je serai attendri, calmé, hoeiteux, confus, qu'il me Coumande bien, qu'il me dise bien mon fait, et sûrement il sera content de moi. S'il est question d'une minutie qui no vaille pas Téclaircislement, qu'on la laisse tomber : que l'agresseur 'e taise le premier, et ne se fasse point un sot point d'honneur d'avoir toujours rnvnntago. Vuilâ ce que je veux que mon ami fasse envers 1
moi, et que je suis toujours prêt à faire envers lui dan9 le même cas.
Je pourrois vous citer là-dessus uneespécede petit exemple dont vous ne vous doutez pas, quoiqu'il vous regarde ; c'est au sujet d'un billet que je reçus de vous il y a quelque temps en réponse à un autre dont je vis que vous n'étiex pas contente, et où vous n'aviez pas, ce me semble, bien entendu ma pensée. Je fis une réplique assez bonne, ou du moins elle me parut telle; elle avoit sûrement le ton de la véritable amitié ; mais en nféme temps une certaine vivacité dont je ne pois medéfendrc^ et je craignis, en la relisant, que vous n'en fussiez pas plus contente que de la première; à Tinstant je jeîai ma lettre au feu ; je ne puis vous dire avec quel contentement de cceur je vis brûler mon éloquence ; je ne vous en ai phis parlé, et je crois avoir acquis Thonneur d'être battu : il ne faut quelquefois qu'une étincelle pour allumer un incendie. Bfa chère et bonne amie, Pythagorc liisort qu'on ne devoit jamais attiser le feu avec une épée ; cette sentence me parott la plus importante et la plus sacrée des lois de l'amitié.
J'exige d'un ami bien plus encore que tout ce que je viens de vous dire ; plus même qu*il ne doit exiger de moi, et que je n'exigerois de lui s'il étoità ma place, et que je fusse à la sienne. En qualité de solitaire, je suis plus sensible qu'un autre ; si j'ai quelque tort avec un ami qui vive dans le monde, il y songe un moment, et mille distractions lelui font oublier lerestede la journée; mais rien ne me distrait sur les siens; privé du sommeil, je m'en occupe durant la nuit entière; seul à la promenade, Je m'en occupe depuis que le soleil se lève jusqu'à ce qu'il se couche ; mon cœur n'a pas un instant de relâche, et les duretés d'un ami me donnent dans un seul jour des années de douleur. En qualité de malade, j'ai droit aux ménagemens que l'humanité doit à la foiblosse et a l'humeur d'un homme qui souffre. Quel est l'ami, quel est l'honnête homme qui ne doit pas craindre d'affliger un malheureux tourmenté d'nne maladie incurable et douloureuseT Je suis pauvre» et il me semble que cet état mérite encore des égards. Tous ces ménagemens que j'exige^ vous les avez eus sans que je vous en j)ariassts et sûrement jamais un véritable ami n'aura v&soin que je les lui demande. Mais, ma cnens
COnRESPONDANCE.
ainie,parionsRincèreineiH; iMconnoiMez-vom de« amis? Ma foi, bien m'en a pris d'apprendre à m'en passer; ja connois force gens qui ne Buroicnt pas âchés que je leur eusse obligation, et beaucoup à qui j'en ai en effet; maâ des cœurs dignes de répond lit
c'est bien assez d'en connolir
Ne TOUS étonnez donc pat : as
toujours plus en haine ; il ne In
que de chagrinant, hormis r ne
m'; revcmt jamais. Si vous re
vos représentations lâ-dessui ai
vivement qu'il vous plaira , vous en avez le droit: elles seront bien reçues et inutiles;
propos au excepté de le manière et de melveux point de cela.
Je TOUS remerciedu Voyage d'Ansm; je vous le renverrai la semaine prochaine.
Pardonnez les ratures ;.je vous écris au coin do mon feu, où nous sommes tous rassemblés. I.es gouverneuses épuisent avec le jardinier les histoires de tous les pendus du pays, et la gazette d'aujourd'hui est si abcndanie que je ne sais plus du tout ce que je dis. Ronjour, ma Donne amie.
Jidvirr nS7.
Sans madame dlloudetot, j'aurois été fort en peine de H. de Gauffecourt, parce que vous m'en aviez promis des nouvelles tons les jours, et que je n'en ai point reçu jusqu'à ce moment. Me voil& rassuré et consolé, puisqu'elles sont bonnesetlesvAtres aussi. En attendant que les lemèdes de H. l'ronchin voussoient utiles, voua ne perdez pas votre temps à les prendre, puisqu'ib sont agréables à prendre : c'est on tour d'ami dont les médecins ne s'avisent guère.
Madame Le Vasseur est mieux, et vous remercie très-humblement, ainsi que sa fille. Moi, je n'ai que mes indispositions coatumières, un peu rengrégées par l'hiver comme tons les
ans; par-dessus tout cela un mat du dénis aw désole depuis deux jours. Je vous tiendrai u besoin ce que je vous ai promis ; je vous le tiendrois quand je ne vous aurois rien promis; l'amitié que vous me témoignez est digne de cette confiance : mais je ne sais point dans le cas, et j'espère de n'y jamais être. Bonjour, ma bonne amie.
Voilà deux paires de bas en attendant.
Je TOUS prie de vouloir bien remercier madame d'Houdetotde son billet ;j'en avois besoiu pour me rassurer sur les suites des fatigues excessives qu'elle aToit essuyées en venant.
Il y a si long-temps que je n'ai reçu de vos nouvelles par vous-même, que je serois ton inquiet de votre sanié si je ne savois d'ailleun qu'à votre Fluxion près elle a été passable; je n'ai jamais aimé entre amis la règle de s'écrirt exactementfCar l'amitié elle-même est ennemie des petites formules; mais la circojistance de ma dernière lettre me donne quelque inquiétude sur l'effet qu'elle aura produit sur vous, et si je n'étois rassuré par mes intentions, je craindrois qu'elle no vous eAt déplu en quelque chose. Soyez bien si\re qu'en pareil cas j'aurois mal expliqué, ou vous auriez mal interprété mes sentimens ; voulant élre estimé de vous, je a'ai prétendu y faire que mon apologie ris-i-vis mon ami Diderot et des autres perstfBnes qui ont autrefois porté ce nom; et qa'hon les témoignages de mon attachement pour vous, il n'y avoit rien dans cette lettre dont j'aie préteodu vous hire la moindre application. Ce qui me rassure aussi bien que mon coeur, c'est le T6tre qui n'est rien moins que défiant; el je ne pois m'empécher da croire que si vous eussiez été mécontente de moi, tous me l'auriez dit; mais, je vous en prie, pour me tranquilliser toul-à-fait, dites-moi que tous ne l'êtes pas. Bonjour, ma bonne amie.
Vous aviez bien raison de vouloir que je tîsw Diderot, il a passé hier la journée ici. Il 7 a long-temps que je n'en ai passé d'aussi déli*
SOI
eiMse.Iln'y apoîfit de dépit qui tienne contre la présence d'un ami (*).
à LA vAhI.
Verrier 1797.
Tous ne m'avez pas marqué si Ton avoit congédié les médecins. Qui pourroit tenir au supplice de Toir assassiner chaque jour son ami (**) sans f pouvoir porter remède? Eh I pour I anour de Dieu, baiayes-inoi tout cela» et les comtes et les abbés, et les belles dames» et le diable qui les emporte tous. Alors écrivez-moi» ei s'il est nécessaire, je m'offre de ne le plus qoiuer ; mais ne me faites pas venir inutilement. Je Teux bien donner ma vie et ma santé, mais je f oudrois au moins que ce sacrifice f At bon à quelque chose;car, quant à moi, je suis trèsrpersuadé que je ne retournerai jamais à Paris que pour y mourir. Bonjour, ma bonne amie.
khk min.
MUtnUMg», ce Je ne lali pas (puottème, printemps I7sr.
Jevoudrois bien, ma bonne amie, que vous eussiez été quitte de votre fluxion aussi facilement que moi de mon rhume : il prenoit un train assez vif, mais il s'en est allé tout d'un otmpi sans que je sache ce qu'il est devenu. Que Dieu donne une bonne fois le même caprice à Tos migraines I
Je vous remercie, je ne me souviens pas de quoi. Ah ! du dinde, dont je ne vous remercie pourtant pas, puisqu'il n*étoit pas pour moi, mais dont j'ai mangé ou mangerai comme si c'étoit à moi d*en remercier.
Ce que vous oie recommandez étoit tout-àbit superflu. Les échos de mes bois sont discrets; j*ai pour l'ordinaire peu de choses à leur dire, et de ce peu je ne leur en dis rien du tout. \jt nom de Julie et le vôtre sont les seules choses qu'il sache répéter.
Je vous recommande votre santé, votre pité, et vos comédies. Je vous prie de faire
O HataMrtpiOiy a répondu par nne mène IdUv à celleect I edle d« Jeudi «7S7, p. 356» et h répoiue, qui mérUe i ^re lac, eftt dans Mt Utooirts (tome % itage 5S9). G. P.
(") U. de Gai>rrccoDrt
ma cour à b parfaite (*), d'embrasser pour moi toute votre famille, et même les ours embras^ sables : je m'imagine qu'ils le sont tous, hors moi.
J'assure en particulier sa tyrannie f*) de mes respects.
à U Sl£ilB.
ce Jeudi, printemps de 1757.
le coniptois, madame, vous aller voir au commencement de cette semaine ; mais le mau* vais temps et le doute si vous ne seritE pas re^ tournée à Paris, m'ont retenu, outre que l'ours ne quitte pas volontiers les bois. J'irai demain dîner avec vous s'il ne pleut pas dans Tintervalle, et que vous me fassiez dire que vous y serez et que vous n'aurez poiqt d'étrangers. Bonjour, ma bonne amie; je vous aime dans ma solitude où je n'ai que cela à faire, et oii tout m'avertit que c'est bien fait; mais vous, au milieu do tant de distractions, songez-vous un peu à moi?
k Lk WÈUE ce dimanche matin, avril 1757.
Voilà, madame, les prémices de votre Hermitage, à ce que dit le jardinier. Faitesp-moi dire, je vous supplie, des nouvelles de votre santé et de vos affaires, en attendant que les fêtes se passent, que les chemins s'essuient et me permettent de vous aller voir. Je fus, mardi, dîner à Eaubonne, et pris, en revenant, de lu pluie et d'un dérangement qui l'un et l'autre n'ont pas cessé jusqu'ici. Bonjour, madaine; aimez-moî hermite, comme vous m'aimiez ours ; autrement je quitte mon froc et reprends ma peau.
k M. VBBIIBS.
A VHermitiae. le 4 avtil I75T.
Veire lettre, mon cher concitoyen, est vonue me consoler dans un moment où je croy^s
(*) Madame d'Uondctot. — (**) Grimm.
CORRESPONDANCE
avoir à me plaindre de ramiiîët et je n*ai jamais iiiieiix senti combien la vôtre m'étoit chère. Je me suis dh : Je gagne un jeune ami ; je me survivrai dans lui, il aimera ma mémoire après moi ; et j'ai senti de la douceur à m'attendrir dans cette idée.
J'ai lu avec plaisir les vers de BI. Roustan ; il y en a de très-beaux parmi d'autres fort mauvais ; mais ces disparates sont ordinaires au génie qui commence. J'y trouve beaucoup (le bonnes pensées et de la vigueur dans TexpresBion;j'aigrand'peur que ce jeune homme devienne assez bon poète pour être un mauvais prédicateur ; et le métier qu'un honnête homme doit le mieuxfaire» c'esttoujoursiesien. Sa pièce peut devenir fort bonne, mais elle a l>esoin d'èire retouchée ; et à moins que M. de Voltaire n'en voulût bien prendre la peine, cela ne peut pas se faire ailleurs qu'à Paris ; car il y a une certaine pureté de goût, et une correction de style qu'on n'atteint jamais dans la province, quelque effort qu'on fasse pour cela. Je chercherai volontiers quelque ami qui corrige la pièce et ne la gâte pas ; c'est la manière la plus honnête et la plus convenable dont je puisse remercier l'auteur : mais son consentement est préalablement nécessaire.
11 est vrai, mon ami, que j'espérois vous embrasser ce printemps, et que je compte avec impatience les minutes qui s écoulent jusquesàma retraite dans ma patrie, ou du moins à son voisinage. Mais j'ai ici une espèce de petit ménage, une vieille gouvernante de quatre-vingts ans, qu'il m'est impossible d'emmener, et que je ne puis abandonner jusqu'à ce qu'elle ait un ;isile, ou que Dieu veuille disposer d'elle ; je ne vois aucun moyen de satisfaire mon empressement et le vôtre tant que cet obstacle subsistera.
Vous ne me parlez ni de voire santé ni de votre famille, voilà ce que je ne vous pardonne point; je vous prie de croire que vous m'êtes cher et que j*aime tout ce qui vous appartient. Pour moi, je traîne et souffre plus patiemment dans ma solitude, que quand j*étois obligé de grimacer devant les importuns; cependant je vais toujours, je me promène, je ne manque pas de vigueur, et voici le temps que je vais me dédommager du rude hiver que j'ai passé dans les bois.
Je vont prioinstammcntdc ne point m'adritser de lettre chez madame d'Épinay ; cela lai donne des embarras, et multiplie les frais; il faut écrire, envoyer des exprès, et Ton érite tout cela en m'écrivant tout bonnement à CHermitage^ sous Manimoreney, par Paris; les lettres me sont plus promptement^ aussi fidèlement rendues, et à moindres frais pour madame d'Épinay et pour moi. A la vérité quand il est question de paquets unpeu gros, comme le précédent, on peut mettre une enveloppe avec cotte adresse làM.de LcUive d'Épinay, fermier-général du roi, àFhôtel des Fermes^ à Parij.Car,cc que je vois qu*on ne sait pas à Genève, c'estquc les fermiers-généraux ont bien leur port franc à l'hêtel des Fermes, mais non pas chez eux. Encore faut-il bien prendre garde qu'il ne paroisse pas que leurs paquets contiennent des lettres à d'autres adresses ; il y a dans cette économie une petitemanœuvre quejen'aîmepoint
Adieu, mon cher concitoyen; quand viendra le temps oiï nous irons ensemble profiter des utiles délassemens de ce médecin du corps et de rame, de ce Ghrysippe moderne, que j'estime plus que l'ancien, que j'aime comme moo ami, et que je respecte comme mon maître?
P. S. Je vous envoie, ouverte, ma réponse à M. Roustan, pour que vous en jugiez, et que vous la supprimiez si vous la croyez capable de lui déplaire; car assurément ce n'est pas moD intention.
A MADAME d'£p1NAY.
Ce4BUil797.
Bonjour, ma bonne amie. On dit que vous vous portez bien; et comme je pense que si cela n'étoitpas, vous m*en auriez faitdire quelque chose, je me fie à cette bonne nouvelle; on dit aussi que j'aurai bientôt le plaisir de vous revoir, et c*est alors que les beaux jours seront tout-à-fait revenus, surtout s'il est vrai, comme j'ai lieu de l'espérer, que vous viendrez ici goûter quelques-uns de ceux de rfiermîtage. Bonjour derechef. M. Cahouet, pressé de repartir, me presse, et je finis.
Apportez de leau-de-vie, et une boutoiUe qui ait le goulot asses large pour y passer dei noix.
ANNEE i7S7.
A LA HÉIU.
Join 1757.
Votre AèTre m'inquiète, car, foible comme TOUS êtes» TOUS ii*èies guère en état de la supporter long-temps. J'imagine que, si elle continue, M. Tronchin vous ordonnera le quinquina, car, à quelque prix que ce soit, ri faut TOUS débarrasser de ce mauvais hôte. Mot, j'ai fait heureusement mon voyage, mais j'ai actuellement une*forte migraine.
Vous ne me dites point si notre ami est enfin décidé sur son départ (*)• J*ai la consolation de l'avoir laissé très en état de faire le voyage ; il n j a que des gens mal intentionnés qui puissent l'en détourner. Donnez-moi, je vous prie, eiactement de ses nouvelles et des vôtres. Voici le billet pour M. Tronchin ; je vous prie de le joindre à la consultation, et de la lui envoyer. Je vous demande excuse de vous l'avoir remise ouverte, mais je ne savois pas ce qu'elle contenoit. Bonjour, madame.
A LA HÊICB Ce Tendredi an loir, rHeroiiUge, été de 1757.
J'envoie, madame, savoir de vos nouvelles et de ceilesde madame d'Esclavelles, par Damour lo fiis, qui va à Paris. Pour moi, j'ai été incommodé cesdeux jours-ci ; j'y ai beaucoup gagné ; car j'ai toiyours remarqué que les maux du corps calmeiic les agitations de l'âme. J'aurois besoin d« Vmfagedel'amiralAnson{''*); si vous saTÎexoà trouver ce livre, vous me feriez plaisir de l'emprunter pour une quinzaine de jours, et de me l'envoyer. Je crois que M. d'Holbach Ta, , et il se fera sÂrement un plaisir do le prêter. Si vous pouviez me l'envoyer par le retour de Damour, j'en seroîs fort aise ; cependant cela ne presse pasabsolument.Bonjour, mabonneamie; je suis touché de vos soins pour me rendre le
nCoauM, d'ëprè» let Uémoiret de madame d'Éplnay, GrioMB Alt en f TST iMHbmé tecrétaire dn général d'Bstréet , <^ te midU A ramée d' AUeinagne, il e»t probable qne c'est àÊ Jai qn'il est qnettfon. M. P.
(**) CéUÀt pnnr la Nauoëlle Béleisé, dam laquelle U fait fmèmrqmet Stint-Prenz a?ec cet amiral, dont la relaUon avoit été iradaite ^i françoto par Tabbé Goa de MalTér. et publiée
m vm, nM*. u. p.
repos ; le malheur est que personne n*en dira à Diderot autant que vous m'en avez dit, et qu'en vérité il est bien dur de porter en toute occa^ sion les torts de nos amis et les nôtres.
Si vous ne trouvez pas aisément le livre, n v vous en tourmentez pas; je le ferai demande r A la Bibliothèque du roi.
k SOPBIE
(Uadameâ'BoQdetot).
L*HermiUee,Jnln 4757.
Viens, Sophie, que j'afflige ton cœur injuste't que je sois, à mon tour, sans pitié comme toi. Pourquoi t'épargnerois-jc, tandis que tu m'ôies la raison, l'honneur et la vie ? Pourquoi te laisserois-je couler de paisibles jours, à toi qui me rends les miens insupportables? Ah ! combien tu m'aurois été moins cruelle si tu m*avois plongé dans le cœur un poignard au lieu du trait fatal qui me tue I Vois ce que j'étois et ce que je suis devenu : vois à quel point tu m'avois élevé et jusqu'où tu m'as avili. Quand tu daignois m'écouter, j'étois plus qu'un homme; depuis que tu me rebutes, je suis le dernier des mortels : j ai perdu le sens, l'esprit et le courage; d'un mot tu m'as tout ôté. Ciomment peux-tu te résoudre à détruire ainsi ton propre ouvrage? Comment oses-tu rendre indigne de ton estime celui qui fut honoré de tes bontés ? Ah I Sophie, je t'en conjure, ne te fais point rougir de l'ami que tu as cherché. C'est pour ta propre gloire que je te demande conipie de moi. Ne suis-je pas ton bien? N'en as- tu pas pris possession i' tu ne peux plus t>n dédire, et, puisque je t'appartiens, malgré moi-même et malgré toi, hiisse-moi du moins mériter de t'appartenir Rappelle-toi ces temps de félicité qui, pour mon tourment, ne sortiront jamais de ma mémoire* Cette flamme invisible, dont je reçus une se-* conde vie plus précieuse que la première, rcn doit à mon àme, ainsi qu'à mes sens, toute U vigueur de la jeunesse. L'ardeur de mes sentimens m'élevoit jusqu'à toi. Combien de fois ton cœur plein d'un autre amour fut-il ému des transports du mien? Combien de fois m'as-tu dit dans le bosquet de la cascade : Vofis êtes t amant le plus fendre dont j'eusse Vidée non^
CORRESPONDANCE
jamaii homme n*aima tomme vous (*). Q«ol triomphe pour moi que cei aveu dans ta bouche ! assurément il n'étoit pas suspect ; il étoît (ligne des feux dont je brûlois» de t*y rendre sensible eu dépit des tiens, et de t'arracher une pitié que tu te reprochois si vivement. Ehl pourquoi te la reprocher? En quoi donc étoîstu coupable? En quoi la fidélité étoit-elle oflensée par des bontés qui laissoient ton cœur et tes sens tranquilles? Si j'eusse été plus aimable et plus jeune, l'épreuve eût été plus dangereuse : mais puisque tu Tas soutenue, pourquoi t'en repentir? Pourquoi changer de conduite avec tant de raisons d'être contente de toi? Ah ! que ton amant même seroit fier do ta constance s'il savoit ce qu'elle a surmonté 1 Si ton cœur et moi sommes seuls témoins de ta force, c'est a moi seul à m'en humilier. Étoisjo, digne de t'inspircr des désirs? Mais quelquefois jls s'éveillent malgré qu'on en ait, et tu siis toujours triompher des tiens. Où est le crime d'écouter un autre amour, si ce n'est le danger de le partager? Loin d'éteindre tes premiers feux, les miens sembloient les irriter encore. Ah! si jamais tu fus tendre et fidèle, n'est-ce pas dans ces momens délicieux oii mes pleurs t'en arrachoicnt quelquefois; où les épanchemcns de nos cœurs s'exciloient mutuellement ; où, sans se répondre, ils savoient s'entendre ; où ton amour s'animoit aux expressions du mien, et où l'amant qui t'est cher recueilloit au fond de ton âme tous les transports exprimés par celui qui t'adore ? L'amour a tout perdu par ce changement bizarre que tu couvres de si vains prétextes. Il a perdu ce divin enthousiasme qui t'élevoit à mes yeux au-dessus de toimême ; qui te montroit à la fois charmante par tes faveurs, sublime par ta résistance, et redoubloit par tes bontés mon respect et mes adorations. Il a perdu, chez toi, cette confiance aimable qui te faisoit verser dans ce cœur qui t*aime tous les sentimens du tien. Nos conversations étoient touchantes : un attendrissement continuel les remplissoit de son charme. Mes
(*) Roonean, dans les Con fessions, rapporte ce» paroles i mail n leur a donné pina dVl^ganoe et pluf il'éoerKie. 800 imagiDaUon embellivioit alon tes ioovenlrt. Od en peut juger en confrontant les deni Terrions. Voici celle des Confessims:
• Von. jamais homme fie fut si aimable et jamais amant n'aima
• comme vous! mais votre ami Saint-Lambert nons écoute* et 9 mon cœur ne sanrolt atroer d' ux fols. * • u. P.
transports, que tu no pouvois parUiger, ne \k^ soient pas de te plaire .elj'aimoisàt'entendreei. primer les tiens pour un autreobjetqui leurétoit cher» tant J'épanchementetia sensibilité ont de prix , même sans celui du retour 1 Non , qoaiul j'aurois été aimé, à peine aurois-je pu vivre dains un état plus doux, et je te défie de jamais dfre à ton amant mémo rien de plus touchant que ce que tu medisois de lui, mille fois le jour. Qu'est devenu ce temps, cet heureux temps? la sécheresse et la gêne, la tristesse ou leailence remplissent désormais nos entretiens. Deux ennemis, deux indifférens, vivroient entre eux avec moins de réserve que ne font deux cœurs faits pour s'aimer. Le mien, resserré par la crainte, n'ose plus donner l'essor aux feux dont il est dévoré. Âlon Ame intimidée se concenire et s'affaisse sur elle-même ; tous mes seniimens sont comprimés par la douleur. Celle ieitre, que j'arrose de froides larmes, n'a plus riciidc ce feu sacré qui couloit de ma plume en de plus doux instans. Si nous sommes un moment sat» témoins, à peine ma bouche ose-t^^lie exprimer un sentiment qui m'oppresse, qu'un air triste et mécontent le resserre au fond de mon cœur. Le vôtre, à son tour, n'a plus rien à me dire. Hélas I n'est-ce ()as me dire assez combien lotts vous déplaisez avec moi, que ne me plus parler de ce que vous aimez ? Ah I parlez-moi de lui sans cesse, afin qtie ma présence ne soit pas pour vous sans plaisir.
Il vous est plus aisé de changer, ê Sophie! que de cacher ce changement à mes yeux. M'a^ léguez plus de fausses excuses qui ne peuvent m'en imposer. Lesévénemensontpuvoiv/orcer à une circonspection dont je ne me rais jamais plaint : mais tant que le cœiir ne change pas, les circonstances ont beau changer, son langage est toujours le mêmf ; et si la prodeDCevous force i me voir plus rarement, qui vous force de perdre avec moi le langagedusentimentpour prendre celui de rindiffi&rcnceî Ah! Sophie, Sophie! ose me dire que ton amant t'est pla« cher aujourd'hui que quand tu daignois m*ècouter et me plaindre, et que tu m'attendrissois à mon tour aux expressions de ta psssiofl pour lui 1 Tu l'adorois et te laissois adorer; tu sonpirois pour un autre, mais ma bouche et mon cœur recueilloicnt tes soupirs. Tu ne te feisois point un vain scnipule de lui cacher des