‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 38 sur 158 · IS · texte numérisé non relu

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eotretiens qui toiirncHeni auprofit de ton ampur. La charme de cet amour crpissoit sous celui de Tamitié ; ta fidélité s bonoroit du aacrifice des platfirs non partagea. Tes refus, tes scrupules ètoient moins pour lui que pour nioi. Quand les transports de la plus violente passion qui fut jamais t'çxcitoient ^ la pitié, tes yeux inquiets cherchoieot dans les miens si cette pitié ne t'âr teroit point mon estime» et la seule condition que tu mcttoia anx preuves de ton amitié étoit que je ne cesserois point d*6tre ton ami.

CeKer d'être ton ami I chère et charmante Sophie, Tîvre et ne plus t*âimer est-«il pour mon &me un état possible? Eh! comment mon cœur se f&i-il détaché de toi, quand aux chaînes de I amour tu joignois les doux nœuds de la recoonoissance? Ten appelle à ta sincérité. Toi qui vis, qui causas ce délire, ces pleurs, ces ravissemens, ces extases» ces transports qui n'étoient pas faiis pour un mortel, dis, ai-je goûté tes faveurs de manière à mériter de les perdre? Ah ! non, tu t*e8 barbarement préva«* lue, pour me les dter, des tendres craintes qu*ellea mV>at inspirées. J'en suis devenu plu# c*pris flijjie fois, il est vrai ; mais plus respectueux, plus soumis, plus attentif i ne jamais l'offenser. Comment ton bon cœur a^t-il pu se résoudre, en me voyant tremblant devant toi, & s*armer de ma passion contre mpî-piéme , e( à me rendre misérable pour avoir mérité d'être heureux?

Le premier prix de tea bontés fut de m*appreodre à vaincre mon amour par lui<-mème, de sacrifier mes plus ardens désirs i celle qui les faisoit natlre, et mon bonheur à ton repos. Je ne rappellerai point ce qui s'est passé ni dans um parc ni dans ta chambre ; ipais ppur sentir jusqu'où l'impression da les chfirn^es inspire i mes $f^a l'ardeur de tt posséder, resBonvient^toi du Mont-Qlympe, resspuvienstoi de ces mots écrits au crayon sur un chêne. J'aorois pu les tracer du plus pur de mon sang, et je ne saurois te voir ni penser à toi qu'il ne s'épujse et ne renaisse sans ceise. Depuis ces momcDa dAicieux où tu m'as fait éprouver tout ce qu'un amour plaint, et non partagé, peut dopner de {Saisir au monde , tu m'es devenue ai chère que je n'ai plus osé désirer d'être heureux à tes dépens , et qu'un seul refus de la part eAl fai( taire un délire insensé. Je

T. IV

m'en seroi» livré plas innocemment aux douicours de l'état oii tu m'avois mis ; l'épreuve de ta force m*eùt rendu plus circonspect & t'exposer i des combats que j'avois trop peu su te rendre pénibles. J'avois tant de titres pour mé* riter que les faveurs et ta pitié même ne me fussent point Atées; hélas I c|ue faut-il que je me dise pour me consoler de les avoir perdues, si ce n*est que j'aimai trop pour les savoir eonserver I l'ai tout fait pour remplir lea dures condilions que tu m'avois imposées; je leur ai conformé toutes mes actions, et , si je n'ai pu contenir de même mes discours» mes regards, mes ardens désirs, de quoi peux^tu m'accnser, si cp n'est de m'être engagé, pour te plaire, i plus que la force humatne ne peut tenir I Sorphiei j'aimai trente ans la vertu, ah t crois^tu que j'aie déjà le eœur endurci au crime? Non; mes remords égalent mes transports; c'est tout dire : mais pourquoi ce cœur se livroitril aux légères faveurs que tu daignois m'aecorder, tandis que son murmure effrayant me détour*noit si fortement d'un attentat plus téméraire? Tu le sais, toi qui vis mes égaremens, si, même alors, ta personne me fut sacrée I Jamais mee ardens désirs, jamais mes tendres supplications n'osèrent un instant solliciter le bonheur su<prême que je ne me sentisse arrêté par les cris intérieuis aune ême épouvantée. Celte voix terrible qui ne trompe point, me faisoit frémir à la seule idée de souiller de parjure et d'infidélité celle que j'aime ,' celle que je voudrois voir aussi parfaite que Timage que j'en porte au fond da mon cœur ; celle qui doit m'être inviolable à tant de titres. J'aurois donné Tunivers pour un moment de félicité ; mais l'avilir, Sophie 1 ah ! non, il n'estpas possible, et, quand j en serois le maître, je t'aime trop pour te posséder jamais.

Rends donc à celui qui n'est pas moins jaloux que toi de ta propre gloire des bontés qui ne sauroient la blesser. Je ne prétends m'excuser ni Quvers toi, ni envers moi-même : je me reproche tout ce que tu me fais désirer. S*il n'eAl fallu triompher que de moi, peut-être l'honneur de vaincre m'en eût-il donné le pouvoir; mais devoir au dégoût de ce qu'on aime, des privai lions qu'on eût dû s'imposer, ah ! c'est ce qu'un cœur sensible ne peut supporter sans désespoir. Tout le prix de la victoire est perdu

CORRESPONDANCE

dès qu^elle n*est pas volontaire. Si ton cœur ne 'in*6l6itrien,quirserôit digne du mien de tout Tefuser ! Si jamais je puîâT me guérir, ce sera 'quand je n'aurai que nfa passion seule à com- -battre. Je suis coupable» je le sens trop; mais je'm*ea conâble en songeant que tu ne Tes pas. Une complaisance insipide à ton cœur, qu'est- .^epour toi» qu'un acte de pitié dangereux à la première épreuve , indifférent pour qui Ta pu topporler unefois? 0 Sophie I après des momens .si doux, l'idée d'une éternelle privation est trop aflrense à celui qui gémit de ne poti- .voir s'identifier avec toi. Quoi ! tes yeux attendris ne se baisseroien t plus avec cette douce pu- 'deurqui m'enivre de volupté? Quoi ! mes lèvres •brûlantes- ne déposerolent plus sur ton cœur mon âme avec mes baisers? Quoil je n'éprouyeroîs plus ce frémissement céleste, ce feu rapide et dévorant qui, plus prompt que l'éclair... moment! moment inexprimable! quel cœur, quel homme, quel dieu peut t'avoir ressenti dt renoncer à toi 1

Souvenirs amers et délicieux I laissercz-vous jamais.mes sens et mon cœur en paix? ettou*tefois les plaisirs que vous me rappelez ne sont {)oint ceux qu'il regrette le plus. Ah ! non, Sophie, il en fut pour moi de plus doux encore, «et dont ceux-là tirent leur plus ^ipand prix, parce qu'ils en étoient le gage. 11 fut, il fut un temps où mon amitié t'étoit^chère et où tu sa- •vois me le témoigner. Ne m'eusses-tu rien dit, ne m'eusses-ta £ait aucune caresse, un senti* ment plus touchant et plus sûr m'avertissott que j'étois bien avec toi. Mon cœur te cherchoit, et le tien ne. me repoussoit pas.' L'espression du plus tendre amour qui fut jamais n'avoit rien de rebutant pour toi. On eût dit à ton empressement à me voir que je te manquois quand tu ne ro'avois pas vu : tes yei|x ne fuyoient pas les miens, et leurs regards n'étoient pas ceux de la froideur : tu cherchois mon bras à la promenade ; tu n'étois pas si soigneuse à me dérober Taspeçt de tes chari^esi^ et quand ma bouche osoit presser la tienne, quelquefois, au moins, je la sentois résister. Tu lie m*aimois pas, Sophie, mais tu te laissois aimer, et j'étois- heureux. Tout est fini : je ne suis plus rien, et me sentant étranger, à charge, importun près de toi, je ne suis pas moins misérable de mon bonheur passé que de mes pei-

nes présentes. Ah ! si je ne t'avois jamais vue attendrie, je me consolerois de ton indifférence et me contentérois de t'adorer en secret ; mais me voir déchirer le cœur par la main qui me rendit heureux-, et être' oublié de celle qui m*appeloitson doux ami! 0 toi qui peux tout sur mon èlre, apprends-moi à supporter cet état affreux , ou le change, on me fais mourir. Je voyois les douleurs que m*apprétoit la fortune, et je m'en consolois en y voyant tes plaisirs; j'ai appris à braver les outrages du sort, mais les tiens 1 qui me fes fera supporter? La vallée que tu fuis pour me fuir, le prochain retour de ton amant, les intrigues de ton indigne sœur, l'hiver qui nous sépare, mes maux qui s'accroissent, ma jeunesse qui fuit de plus en plus, tandis que la tienne est dans sa fleur, tout se réunit pour m*6ter tout espoir ; mais rien n*e»t au-dessus de mon courage que tes mépris. Avec la consolation du cœur, je dédaignerois les plaisirs des sens, je m'en passerois au moins : si ta me plaignois, je ne serois plus à plaindre. Aidemoi, de grâce, à m'abuser moi-même : mon cœur affligé ne demande pas mieux ; je cherche moi-même sans cesse à te supposer pour moi le tendre intérêt que tu n'as plus, le force tout ce que tu me dis pour l'interpréter en ma faveur : je m'applaudis de mes propres dooleurs quand elles semblent t'avoir touchée : dans l'impossibilité de tirer de toi de vrais signes d'attachement , un rien suffit pour m'en créer de chimériques. A notre dernière entrevue, où tu déployois de Nouveaux charmes pour m'enflammer de nouveaux feux , deux fois tu me regardas en dansant! Tous tés mouvemeos s'imprinibient au fond de mon &me ; mes avides regards traçoient tous tes pas : pas un de tes gestes n'échappoit à mon cœur, et dans l'éclat de ton triomphe, cejoible cœur avoir la simpKdpà de croire que tu daignois t'occupêr de mot. Cruelle, rendff-^moi l'amitié qui m'est si chère, tu me Tas ^offerte ; je l'ai r^çue ; tu n'as plus droit de me l'ôt^. Al}! si jamais je letoyois up vrai signe de' pitié, que ma djÇltfleur ne te fût point importune, qu^un regard attendri se tournât sur nioi,i|iie ton bras se jetât autour de mon cou, qu'il me pi*essât contre \fin sma, que ta douce voix me dtt avec uu soupir : U^ fortuné, que je te pîainsl ouï yXti m 'aurôis consolé de tout : mon &me r^prendroft sa vigueur.

et Je redevieadroks digne- encore d'avoir été bien touln de toi...

A MADAMB D'ÉPINAY.

Ce dimanche, mermitaige. Juin 1757.

to reçus voire leitre, madame^ qui me fit un MQsibte plaisir ; je ii*y répondis pas » parce qu'elle éloit elie-méme one réponse, que je ne voulois pas vous donner occasion de vous fatiguer ptr trop écrire, et que j^étois paresseux noi-mème. Gomme j'espère vous aller voir dans la semaîney j'aurai bientôt la consolatioB d'achever avec vous cet entretien. Au reste, vous savez que le philosophe m'est venu roir; autant en a fait hier soir M. d'Épinay. Voici deux copies du Salve (*) dont une est pour Im et Vautre pour vous. Je vous les envoie avant qu'eUes soient davantage enfumées; ne m'en envoyez pas l'argent» attendu que vous avex oublié de faire la déduction du café sur les manchettes, et que ceci fera, je pense, à peu près l'équivalent. Vous prenez continueliement les eaux; il me semble qu'il seroit bienlAt temps de changer de régime pour reprendre un peu de forces, mais

S9 ae fait qo'un soldat, et je n*ai que do lèTe ;

et je aens bien que mes ordonnances de médecfoe ne doivent pas avoir plus d'autorité que mes livres de morale* Adieu, madbme; aines un pea votre pauvre ours, qui sait mieux ee qu'il sent que ce qu'il dit. *

Ê^Lk UÈMM.

A rHermltase. ce Tendredl, loAt 1757.

h suis, ma chère amie, toujours malade et chagrin : on dit gue la philosophie guérit ce dernier; pour moi je sens que c'est elle qui le donne, et je n^avois pas besoin de cette décourerte pour la mépriser. Quant aux maux, on ks supporte avec de la patience, mais je n*en ai qu'em me proinenant, et malheureusement voilà le tempe tout-à-f&it à la pluie. Sans le

Ci hm DDoibre^lcsflravrw 4a mnsiqM oompot^ par Jetn* J«^BC»citiw Sai9e rtgina, qo'il avoit bit en 1753. M. P.

souvenir des amis, je ne con^ipitrois plus de remède à rien : c'est velre billet qui m'a rappelé celui-ci; de sorte que les biens qui me viennent de vous sont à peu près les seuls qui me restent.

Je voudrois bien que madame d'Holbach Mi promptément et heureusement accouchée, afin qu'elle, son mari, vous et tous ses amis fus* sions tirés d'inquiétude, et qu'on vous revit bientôt à la Chevrette.

Je serai bien aise de voir le théologien La Tour, mais il a'y a que vous qui m'avez tant fait accepter de choses^ qui puissiez me faire accepter mon portrait, pour l'échanger avec le vôtre, comme étant de la main d'un meilleur peintre, par forme de compensation.

Prenez bien vite le livre de M. de Buchelai, pourvu cependant que, vu ma lenteur, il me laisse un temps raisonnable pour le copier; mais il faut le prier d'envoyer aussi du papier, car je n'en ai pas ici. Je serai trop heureux d'avoir à copier dans un temps o4 je ne sauroîs faire autre chose.

Bonjour, madame ; revenez vite à la Chevrette, sitôt que vous aurez fait ce petit garçon ; c'est une chose terrible que, depuis que les femmes se mêlent de faire des enfans, elles ne savent pas encore accoucher toutes seules.

A LA MÊME

Ce mardi ISaoût t7S7. A rHenniUise.

Voilà, madame, de la musique de malade, c'est tput dire. Je vous prie de donper^ le plus tôt qu'il se pourra, cette partition à M. d'Épir nay, afin que je me sois acquitté au moins de ce qui a dépendu de mou >

Vous m'aviez dit quevpus reviendriez I^lendemain de la Notre-Dame, e'estrà-dirc s^ujourdhui. Mais je me 9qis bien douté qqe.vous seriez forcée à différer votre retour. Donnez-moi des jiou:felles de madame d'Holbach et de», vôtres, et dites-moi quand vous coinp^ez être à. ta Chevrette. Au pi$ aller, vous ne saHriea; tardif plus long-temps que de demain en hujt» diiar sioz-vous ensuite retournera Paris. Je voudro» vous parler de moi ; mais je suis aussi ennuyé de vous en dire toujours la même chose, que

CORRESPONDANCE

TOUS devés Vèifs de Tentend^e. Je ne suis pas aussi heureux que la pauvre Waldstoerchel» et floéme en faisant de la musiqueje brAle encore de rhuile de navette. J'étois pourtant mieux depuis queiqttes jonrsy mais je me suis échau£Fé kier pour éviter l'orage, et mes douleurs m'ont repriaaujourd^hui. Bonjour, la mère aux ours; vous aves grand tort de n'être pas ici» car J'ai le museau tout frais tondu.

A LA Mibil.

Ce Jeudi maUD, rueraiiUse, août I7S7.

Je suis en si mauvais état/ que je ne me sentois pas le courage de vous aller voir aujour* diiui, et la pluip de cette nuit m'en avoit touti-fait 6té l'idée. Cependant, puisque votre ami est avec vous, et que je ne sais combien de temps il y demeurera, si le temps se ressuie dans la Journée, et laisse un peu sécher les chemins, je vous irai voir ce soir ; car je suis trop foible ce matin, et les chemins sont trop mauvais pour tenter Paventure, après une aussi mauvaise nuit. A ce soir donc, ma chère amie ; vous connoissez trop mon cœur pour me soupçonner d'être en reste envers ceux qui m'aiment, et qu'il m'est si naturel d'aimer.

A. LA MÊm.

Oejeodl. IVennilaseiaoût 1787.

Que signifient ces chagrins pour un enfimt de six Ans, dont il est impossible de eonn<rftre le caractère? Tout œ que font les enfans, tant qu'ils sont au pouvoir d'autnii, ne prouve rien ; car on ne peut jamais savoir à qui en est la ftmir : c'est quand ils n'ont plus ni nourrices, ni gouvernantes, ni précepteurs, qu'on voit ce que les a faits la nature, et c'est alors que leur véritable éducation commence. Au reste. Je ne sais si vous fliites bien d'éloigner de vos yeux votre fille (*) ; mais je sais qu'il importe, en pa* reil cas, qu'elle ne soit pas aussi agréablement qi^auprés de vous, et je ne vois pas comment voDs pourrez jamais vous assurer de cela. Son-

gei-y ; cette précaution est importante mmr l'avenir, encore plus que pour le présent.

Je vous plains d'être à Paris, et j'enYîsage avec plaisir le moment qui doit vous ramener i mon voisinage ; non que je ne vive fort bien ici tout seul, mais si après Diderot j'ai enrie de voir quelqu'un au monde, c'est vous. J'ai eu ces Jours-ci de grands maux d'estomac, pour avoir en la présomption de vivre en paysan, et manger des choux au lard plos qu'à moi n'appartenoit.

Hademoiselle Le Vassenr est au disespoir de vous servir si lentement, mais le soin de sa pauvre nièce lui prend presque tout son temps; et je vous assure que le peu qui lui en reste n'est employé que pour vous.

Bonjour, ma chère et aimable amie; jeToodrois bien que vous fussiez ici au coin de mon feu; nous causerions doucement ensemble, ei il me semble que le coMir seroit de la partie. En me donnant de vos mouvelles, n'oublies pis de m'en donner du papa Gaulfecourt*

A LA Mftan.

LlIenBitiaSb<Mde«7B7.

n Mpoia madMae de Beli imee.

Quoique je ne craigne pas la chaleur, elle est si terrible aujourd'hui, que je n'ai pas eti le courage d'entreprendre le voyage an fort du soleil. Je n'ai fait que me promener i l'ombre autour de la maison, et je suis tout en na(>e. Ainsi, je vous prie de témoigner mon regret à mes prétendus confrères, et comme depois qu'ils sont ours je me suis fait galant, trouvez bon que je vous baise très-rcspectoeusement la main.

Puisqu'on ne peut vous voir demain, ce sera pour vendredi, s'il fait beau, et je partirai de bonne heure C^).

A U BIÉMB.

LUemiitage, été de I7S7<

Je VOUS remercie de votre souvenir, is se

f*) Aprèt cette lettre viennent lei trofi billelt que Jen-iKqncs écrivit te même Jonr à madtne «l'Bpiaer. et qaH a tntuellrment Ineérée dam let ComfmHtm, Uns Ot, F* »^

ZOlf

loulrif jaioa» tant de me» maox que je fcû depuis quelques jours : tout le mottde, à oomwmoBt par moi-inAine » m'est insupportable, le porte dans le corps toates les douleurs qu'on pent mtir, et dans Tàme les angoisses de la Bort JsUai hier à Ëaubonne, espérant quelipo «mlafcment de la marche et quelque plêîlir de U (slti de madame d'Hoodetol. Je l'ai WMvés naïade, et j'en suis rerenu enoore plss flialide moî-mAme que je n'étois allé. Il hnt aJMOhiment que je me séquestre de la lodécé et Tif e seul jusqu'à oe que ceci finisse de BiiBitre ou d'autre. Soyes sûre qu'au pre» nier jour de trëre je ne manquerai pas de vous iHerYoir. Mille respects» s'il vous plaît, à ma« dins d'Esclavellen, et amitiés à ces messieurs. Je fODs conjure tous de me pardonner mes nuMsaderies ; croyez qu'à ma place chacun de vous seroit dans son lit et penseroit n'en point letovcr.

A LA MÊME

LlietBitise* eotomne de 1787.

Soyez sAre que, sans le temps qu'il a fsit« Toes n^auricx vu dès hier. Je suis sur votre eut dans des inquiétudes mortelles. Âu reste» jeisge que vous prenez le bon parti (*'). Adieu, na ckèrs aoûe; quoique je me porte fort mal noi-atee, vous me verrez demain matin au plosianL

A u MÊHS.

Ce Tendredii leptembre f 7B7.

VOUS pouvez me le faire^re par mademoiselia Le Vasseur.

Faîtes-moi donner en même temps des neu** velles de mademoiselle d'Épinay. BonjouTt madame. Nous souffrons tous dens, et je suis triste ; avec tout cela» je sens, an pensant à vous, combien c'est une douce eonsolatîon d*avoir un véritable ami; il n'y a plus que cela qui m'attache i la vie.

k M. DB SAlirr-tAHBERT.

A l'Hflcmimser le S teptenbve fvsr.

rapprends que vous continuez ds souffrir, et j*si à ressentir vos maux et lea miens. Si je tonsnjourd'hoi, je crains de ne le pouvoir pas demain; foites-moi donc dire si cela est née»* wre, car Barré ne s'est pas bien expliqué. Je eooiptois toujours aller dîner avec vous de* nain, comme vous me l'avez ordonné, et mon proist est d'y aller avant tout le monde. Que n vous avez quelque chose de pressé à me dire, jirsi vous voir aujourd'hui sur les quatre heu-* ni; ou bien si cela peut se communiquer,

1er Traachto. a F.

En commençant de vous connottre, je dési-irai de vous aimer. Je n'ai rien vu de vous qui n'aii({mentàt ce désir. Au moment oci j'étais abandonné de tout ce qui me fut cher, je vous dus une amie qui me consolmt de tout , et à laquelle je m attachois à mesure qu*elle me parloitde vous. Voyez, mon cher Saint-Lam* bert, si j*ai de quoi vous aimer tous deux, et croyez que mon cœur n'est pas de ceux qui demeurent'en reste. Pourquoi fiiutf-il donc que vous m'ayez affligé Tun et l'autre? Laissez* moi promptement délivrer mon Ame du poids de vos torts. Comme je me suis plaint de vous à elle, je viens me plaindre d*eUe à vous. Elle m'a bien entendu : j'espère que vous m'entendrez de même ; et peut-être une explication dictée par l'estime et la confiance produirav^le entre de nouveaux amis l'effet de l'habitude et des ans.

Je^ongeois à vous, sans songer guère à elle, quand elle est venue me voir et qu'elle a oom* mencé de me rechercher. Gonnoissnnt mon penchante m'attacher, et les chagrina qu'il me donne, j'ai toujours fui. les liaisons nouvelles; et il y avoit c^tra ans qu'elle m'offiroit Ten^ trée de sa maison, sana que îamnis j'y eusse mis le pied. Je n'ai pu la fuir; je l'ai vue ; j'ai pris la douce habitude de 1^ voir. J'étois solitanna et triste; mon cœur affligé ne cherohoit que des consolations ; je tes trouvois auprès d'elle; eUe en avoit besoin à son tour; elle trouvoit un ami sensible i ses peines. Nous parlions de vous, du bon et trop facile Dioerot, de l'ingrat Grimm, et dantres encore. Les jours se passoient dans cet épancbement

CORRESPONDANCE

mutuel. Je m'attachois en solitaire, en homme affligé : eile conçut aussi de Tamitié pour moi ; eHe m'en promit du moins. Nous faisions des projets pour le temps où nous pourrions lier entre nous trois une société charmante, dans laquelle j*osois attendre de vous, il est vrai, eu respect pour elle et des égards pour moi.

Tout est changé, honnis mon cœur. Depuis YOtre départ elle me reçoit froidement; elle me parle à peine, même de vous : elle trouve cent prétextes pour m'éviter; un homme dont on veut se défaire ii*est pas autrement traité que je le suis d'elle; du moins autant que j'en puis juger, car je n*ai encore été congédié de personne. Je ne sais ce que signifie ce changement. Si je l'ai mérité, qu'on me le dise, et je me tiens pour chassé ; si c'est légèreté, qu'on me le dise encore; je me retire aujourd'hui, et serai consolé demain. Mais après avoir répondu aux avances qui m'ont été- faites, après avoir goûté le charme d'une société qui m'est devenue nécessaire, je crois, par l'amitié qu'on m'a demandée, avoir acquis quelque droit à celle qui m'étoit offerte ; je crois, par l'état de langueur ou je suis réduit dans ma retraite, mériter au moins quelques égards; et, quand je vous demande compte de l'amie que vous m'avez donnée, je crois vous inviter à remplir un devoir de l'humanité.

Oui« c'est à vous que je demande compte d'elle. N'est-ce pas de vous que lui viennent tous ses sentimens ? Qui le sait mieux que moi ? Je le sais mieux que vous, peut-être, et je puis ëten hil reprocher ce que je reprochois avec moins de justice à feu madame d'Holbach (*), qu'elle ne m'aime que par Timpulsion de celui qu'elle aime* Dites-moi donc d'où vient son refroidissement. Àuriez^vous pu craindre que je ne cherchasse à vous nuire auprès d'elle, et qu'une vertu mal entendue ne me rendit peride et trompeur? L'article d'une de vos lettres qui me regarde m'a fait entrevoir ce soupçon. Non, non, Saintp-Lambert, la poitrine de J.-J. Rousseau n'enferma jamais le cœur d'un traître, et je me mépriserois bien plus

(•) Quiod J'écriTois cette lettre, M. d'Holbach aroit d^Jà sa Mconde femma, tœiur de la première.

que vous ne-pensez, si jamais- j'avois essajé de vous 6ier le sien.

• Ne croyez pas m'avoir séduit par vos mi-. sons; j*y vois l'honnêteté de votre âme» et non votre justification. Je blâme vos liena :. vous ne sauriez- les approuver vous-même; et tant que vous me serez chers Tun et l'autre, je ne vous laisserai jamais la sécurité de Finnocence dans votre état. Mais un amour tel que le vôtre mérite aussi des égards, et le bien qu'il produit le rend moins coupable. Après avoir connu tout ce qu'elle sent pour voas^ pourrois-je vouloir vous rendre malheareux l'un par l'autre? Non, je me aens du respect pour une union si tendre, et ne la puis meaec à la vertu par le chemin du désespoir. Un mot surtout qu'elle me dit il y a deux mois» et qm je vous rapporterai quelque jour, m'a toachè au point que, de confident de sa passion, j'ea suis presque devenu le complice ; et il est certain que , si vous pouviez jamais abandonner une pareille amante, je ne saurois m'empêdier de vous mépriser. Je me suis abstena d'at- ^ taquer vos raisons, que je pouvois mettre en poudre ; j'ai laissé goûter a son tendre cœur le charme de s'y complaire; et sans lui cacher mon sentiment, j'ai laissé le voile anr eette égide redoutable, dont ses yeux et les vAiires se seroient détournés. Je le répète, je. ne. veux point vous ôter l'un ji l'autre. Bien loin de là-: si jamais, entre vous deux, j'ai le bonbear de faire parler la vérité, sans vous déplaire, et d'adoucir sa voix dans la bouche d'un ami, je ne veux que prévenir l'infaillible terme de l'amour, en vous unissant d'un lien plus durable , à l'épreuve du ravage des ans , dont vous puissiez tous deux vous honorer à la- face des hommes, et qui vous soit doux encore au dernier moment de la vie. Mais soyez sftrs que je ne tiendrai jamais ces discours à aucun des deux séparément.

. Un excès de délicatesse vous auroil-il fiait croire aussi que l'amitié fait tort à l'amour, et que les sentimens que j'obliendrois nuiroientà ceux, qui vous sont dus? Hais, dites-moi» qui est-ce qui sait aimer, si ce n'est un cœur sensible? Les cœurs sensibles ne le sont-ils pas % toutes les sortes d'affections? et peut-il y naître un seul sentiment qui pe tourne au profit de celui qui les domine ? Od est l'amant qui n'en de-

Tient pas plus tendre en parlant de celle qail aim6 à son ami ? Où eftt te cœur, plein d'un sentJnent qui déborde, qui n'a pas besoin, dans f absence» d'an autre cœur pour 8*épancher? Je fn jeone unefob, et je connus l'âme la plus ainante qui ait existé. Tous les attachemens imaginables étoient réunis dans cette âme tendre; chacun n'en étoit que plus délicieux par le ooMODfsde tous lesautres : et celui qui Temportoit tiroit de tous un nouveau prix. Quoi I ne Toniest*il point doux, dans Téloignement, qo'il M trouve un être sensible, à qui votre amie aime à parler de vous, et qui se plaise à rcnleadre? Je suis persuadé que vous goûteriez ee plaisir aujourd'hui, si vous m'eussiez doDoé la journée que vous m'aviez promise, et (jne vous fussiez venu recevoir à l'Hermitago refFbsion d*un cœur dont sûrement le vôtre eût été content.

Il est fait, j'en suis sûr, pour m'entendre et répondre au mîen. Gonsultez-le ; il vous redemandera pour moi l'amie que je tiens de vous, qui m'est devenue nécessaire, et que je n'ai point ménié de perdre. Si son changement Weotd'el/e, dites-lui ce qu'il convient : s'il vient de vous, dites-le à vous-même. Sachez au moins que, de quelque manière que vous en usiez, Tousserez, elle et vous, mes derniers attachemens. Iles maux me gagnent, et n'éloignent chaque jour davantage de la société. La vûtre étoit la lenle de mon goût qui restât à ma portée. Si vous cherches tous deux à vous éloigner de moi, je retirerai mon Ame au-dedans d'ellemême ; je mourrai seul et abandonné dans ma iotihide, et vous ne penserez jamais à moi sans regret. Si vous vous rapprochez, vous trouvera on cœur qui ne laisse jamais faire la moitié da chemin à ceux qui lui conviennent.

à M. GE1MM (').

Le lundi 19 octobre 4757.

Ktes-moi, Grimm, pourquoi tons mes amis (Kétcndeut que je dois suivre madame d'Épi-

C*) SoCez, mr U leUre nitente» qae le leeret de ce ▼07a|(f! ér oadaiiie d'Bpiny , qu'elle me croyolt bien caché, lo'étoit btmcooBn. de même qn^à tonte n maiion; mais, comme fi ee me conireQDlt pat d*«i paraître inatmit, j*étois forcé de ■otiver mon refus mr d'antres cauiea ; et ce fut pur-lk tye Je

nay ? Ai-je tort, ou seroient-ils tons séduits? auroient-ils tous cette basse partialité toujours prête à prononcer en faveur du riche, et à surcharger la misère de cent devoirs inutiles qui la rendent plus inévitable et plus dure? Je no veux m*en rapporter là-dessus qu*à vous seul. Quoique sans doute prévenu comme les autres, je vous crois assez équitable pour vous mettre à ma place, et pour juger de mes vrais devoirs. Écoutez donc mes raisons, mon ami, et décidez du parti que je dois prendre ; car, quel quesoit votre avis, je vous déclare qu*il sera suivi surle-champ.

Qu*cst-ce qui peut m'obliger à suivre madame d'Épinay? L*amitié, la reconnoissance, Tutilité qu'elle peut retirer de moi. Examinons tous ces points.

Si madame d'Épinay m*a témoigné de Tamitié, je lui en ai témoigné davantage. Les soins ont été mutuels, et du moins aussi grands de ma part que de la sienne. Tous deux malades, je ne lui dois plus qu*elle ne me doit, qu'au cas que le plus souffrant soit obligé de garder l'autre. [Parce que mes maux sont sans remède, est-ce une raison de les compter pour riçn f )?] Je n'ajouterai qu'un mot : elle a des amis moins malades, moins pauvres, moins jaloux de leur liberté [moins pressés de leur temps], et qui lui sont du moins aussi chers que moi. Je ne vois pas qu'aucun d'eux se fasse un devoir de la suivre. Par quelle bizarrerie en sera-ce un pour moi seul, qui suis le moins en état de le remplir? Si madame d'Épinay m*étoit chère au point de renoncer à moi pour Tamuser, convment lui serois^je assez peu cher moinnéme pour qu'elle achetât aux dépens de ma santé, de ma vie, de ma peine, de mon repos et de toutes mes ressources, les soins d*un complai-

donnai ai bean jen à leur vengeance, d'autant pins cmelie qu'elle étoit plus Injuste. Je savois les s<crets de madame ' d'Épinay , sans qu'elle me les eût dits, et sans avoir pris le moindre soin pour les apprendre. Jamais je n'en ai révélé ancon , même après ma rupture avec elle. Elle et d'autres savoient les miens par ma pleine et libre confiance, parce que la réserve avec les amis me parott un crime ; et qu'on ne doit pas vouloir passer«à leurs yeux pour meilleur qu'on n'est. C'est de ces aveiii, faits d'une manière qui devoit les leur rendre si sacrés, qu'ils ont tiré contre moi le parti que chacun sait. Quel honnête homme n'aimeroit pas cent fois mieux être coupable de mes fautes que de leur trahison?

(*) Ce qui est imprimé ici entre deux crochets, et ce qui le sera de roèroe dans le cours de celle lettre, ne se trouve pae dans l'édition de Du Perron. Voyez ci-devant la seconde noté de la r^teîlD. G. P.

GORBESPONDANGE.

tant aussi maladroit? la ne sais si je de? ois offrir de la smvre ; laaîs je sais bien qu*à moins d'avoir cette dureté d'âme que donne l'opulence, et dont elle m*a toujours paru loin, «lie ne devoit jamais l'accepter.

Quant aux bienfaits, premièrementi je ne les aime point, je n'en renx point, et je ne ssis aucun gré de ceux qn^oa oie fait supporter par force, rai dit cela nettement à madame d'Ëpinay avant d'en recevoir aucun d'elle; ce n'est pas que je n*«iimc à me laisser entraîner comme un autre à des liens si cbers, quand l'amitié les forme ; mais dès qu*on veut trop tirer la chaîne, elle rompt et je suis libre. Qu'a fait pour moi madame d'Épinay? Vous le saves tous mieux que personne, et j'en puis parler librement avep vous : elle a fait bâtir â mon occasion une petite maison à THermitage, m'a engagé d'y loger, et j'ajoute avec plaisir qu'elle a pris soin d'en rendre l'habitation agréabie et sûre.

Qu'ai-je fait de mon c6té pour madame d'Épinay? Dans le temps que j'étois prêt à me retirer dans md patrie, que je le désirois vivement, et que je l'ayrois dû, elle remua ciel fst terre pour me retenir. A force de sollicitations, et même d'intrigues, elle vainquit ma trop juste et longue résistance : mes vœux« mon goût, mon penchant, Timprobation de mes amis, tout céda dans mon conir â U voix de l'amitié; je me laissai entraîner â l'9ermitage(^). Dès ce moment j'ai toujours septi que j'étois chez autrui* et ce^ instant de complaisance m'a déjà donné de cuisans repentirs. Mes tendres amis, atieetjfs â m'y désoler sens relâche, ne m'oAt pas lawsé un momeni de paix, ei ip'ont £ait souvent pleurer dé douleur de n^étre pas à cinq cents liepes d'eux. [ Cependant, loin de me livrer aux charmes de la solicude, seule consolation d'un infortuné accablé de maux, et que tout le monde cherche à tourmenter, je vis que je n'étois plus à moi.] Madame d'Ëpinay, sou-* vent seule à la campagne, souhaitoit que je lui tinsse compagnie : { c'étoit pour cela qn*elle m'avoit retenu.] Après avoir fait un sacriice à l'amitié, il en fallut faire un autre â la reoonnoissanee. Il fane être pauvre, sans valet, ha!r la gêne, et avoir mon âme, pour savoir ce que

{flf ViB. D'après riMiUoD de Da Peyrou : « Bile Tainqait ma » lonnue réiiitance t mes vœui, mon goAt, rimprobation.»*** 9 etc. ; je me laianl conduire & rHermitage. »

c'est pour moi que de vivre dans la maison d'autrui. J'ai pourtant vécu deux ans dans la sienne, assujetti sans reUcbeaveclesplasbtaux discours de liberté, servi par vingt domestiqoes, et nettoyant tous les matins mes souliofs. surchargé de tristes indigestions, et soiifHrant sans cesse après ma gamelle. Vous savec aussi qu'il m'est impossible de travailler à de certaines heures, qu'il me faut la salitudey les bois et le recueillement ; mais je ne parle point du temps perdu, j'en serai quitte pour mourir de faim quelques mois plus tte. Cependant cher'chez combien d'argent vaut une heure deia vie et du temps d'un homme ; compares les faits de madame d'Épinay avec mon pays crifié el deux ans d'esdavage, et dîtan^moi qui d'elle ou de moi a le plus d'obUgatton à l'autre.

Venons à l'article de l'utilité. Madame d'Epinay part dans une bonne chaise de poste, accompagnée de son mari, du gonveraeor de son fils, et de cinq ou six domesiiqaas. Elle va dans une ville peuplée el pleine de so^iélé, on elle n'aura que l'embarras du choix ; etts va chez M. Tronchîu, son médecin, homme d'esprit, homme considéré, reeberehé; «Un va dans une famille de mérite, où elle trouvera des ressources de toute espèee pour en aniHé, pour ramitié, pqar l'amusement. ConsidmoL mon état, mes maux, mon humeur, mes moyens, [mon goAl, ma manière de vivre, plus forte désormais que i» hommes et h raison même ; ] voyez, je vous prie, en quoi je puis servir niadame d'Épinay dans ee voyage f et quelles peines il faut que je souflFine sans Isu dira jamais bonâ rien]. Sonliendfiai*je une chniee de poste ? Puis-je espérer d'achever si rapidement une si longue route sans accident? Ferai* je â chaque instant arrêter pour descendre, ou accélérerai-je mes tourmens et ma dernière heure pour m'ètre contraint? Que Diderot fasse bon marché tant qu'il voudra de ma vie et de ma santé, mon état est connu, les célèbres chirurgiens de Paris peuvent rattester ; etsoyez sûr qu'avec tout ce que je souffre je ne suis guère moins ennuyé que les autces de me voir vivre si long-temps. Madame d'Ê^mmy doit donc s'attendre â de continuels désagrèmens, â un spectacle assez triste, et pihut-être à quelques malheurs dans la route. Elle n'i*

ANNÉE nifr.

isnore pas qu'en pareil cas jlrois plutôt expirer tecrèteinefii au coin d'un buisson que de causer )es moindres frais et retenir un seul domesti*» qoe ; et moi je connois trop son bon cœur pour i^orer combien il lui seroit pénible de me laisser dans cet état. Je pourrois suivre la voilure à pied comme le veut Diderot; mais la boae» la pluie» la neige, me retarderont beaucoup dans cette saison. Quelque fort que je coure, comment faire vingt-cinq lieues par jour; et si je laisse aller la ehaise, de quelle utilité serai- je à la personnequi va dedans? Arrivé à Genève, je passerai les jours enfermé avec madame d*Épinay ; mais, quelque zèle que j aie pour tâcher de Tamuser, il est impossible qu'une vie si casanière et si contraire à mon tempérament n*achève de m*Ater la santé, cl ue me plonge au moins dafis une mélancolie dont je ne serai pas le mettre.

[Quoi qu'on fasse, un malade n*est guère propre à en garder un autre, et celui qui n'accepte aucun soin quand il souffre, est dispensé d'en rendre aux dépens de sa santé.] Quand nous sommes seuls et contons, madame d'Épinaj ne parle point, ni moi non plus ; que serace quand je serai triste et gêné? [je ne vois point encore là beaucoup d'amusement pour elle.] Si elle tombe des nues à Genève, j'y en tomberai beaucoup plus, car avec de l'argent on est bien partout; mais le pauvre n'est chez lui nulle part. Les connoissances que j'y ai ne peuvent lui convenir, celles qu'elle y fera me conviendront encore moins. J'aurai des devoirs à remplir qui m'éloigneront d'elle, ou bien Ton me demandera quels soins si pressans me les font négliger et me retiennent sans cesse dans sa maison; mieux mis, j'y pourrois passer pour son valet de chambre. Quoi donc! un malheureux accablé de maur, qui se voit à peine des souliers à ses pieds, sans habits, sans argent, sans ressources, qui ne demande à ses chers amis que de le laisser misérable et libre, seroit nécessaire à madame d*Épinay, environnée de toutes les commodités de la vie, et qui trainc dix personnes après elle ! F'ortune ! [vile et méprisable fortune!] si dans ton sein l'on ne peut se passer du pauvre, je suis plus heureux que ceux qui te po^ëdent, car je puis me passrr d'eux.

C'est qu'elle m'aime, dira-t-on; c'est son

ami dont elle a besoin (a). Ohl que je connois bien tous.les sens de ce mot d'amitié! C'est un beau nom qui sert souvent de salaire à la servitude ; [mais où commence l'esclavage, l'amitié finit à l'insuint.] J'aimerai toujours à servir mon ami, pourvu qu'il soit. aussi pauvre que moi; s'il est plus riche, soyons libres tous deux, ou qu'il me serve lui*méme, car son pain est tout gagné, et il a plus de temps à donner à ses plaisirs.

Il me reste â vous dire deux mots de moi. S'il est des devoirs qui m'appellent à la suite do madame d'Épinay, n'en est-*il pas de plus indispensables qui me retiennent, et ne dois-je rien qu'à la seule madame d'Épinay sur la terre? Assurez-^vous qu'à peine serois-je en route, que Diderot, qui trouve si mauvais que je reste, trouvera bien plus mauvais que je sois parti, et y sera beaucoup mieux fondé. Il suit, dirat-il, une femme riche, bien accompagnée, qui n'a pas le moindre besoin de lui, et à laquelle, aprÀ tout, il ,doit peu de chose, pour laisser ici dans la misère et l'abandon des persoi^nes qui ont passé leur vie à son service, -et que {ton départ met au désespoir. Si je me laisse défrayer par madame d'Épinay, Diderot m'en feraausait6t une nouvelle obligation [qui m'enchaînera pour le reste de mes jçurs.] Si jamais j'ose un moment disposer de moi : Voyez cet ingrat, dira-t-on ; elle a eu la bonté de le conduire dans son pays , et puis il l'a quittée. [Tout ce que je ferai pour m'acquilter avec elle augmentera la recpnnoissanceque je lui devrai, tant c'est une belle chose d'être riche pour dominer, et changer eh bienfaits les fers qu'on nous donne.] Si, comme je le dois, je paie une part des frais, d*où rassembler si promptement tant d'argent ? à qui vendre le peu d'effets et le peu de livres qui me restent? [11 ue s'agit plus de m'envelopper tout l'hiver dans une vieille robe de chambre. Toutes mes bardes sont usées; il faut le temps de les raccommoder ou d'en racheter d'autres ; mais quand on a dix habits de rechange, on ne songe guère à cela.] Pendant ce voyage, dont je ne sais pas la durée, je laisserai-ici un ménage qu'il faut entretenir. [Si je laisse ces femmes à l'Hermitage, il

(a) Vai. fl Ab ! me dlrai-TOot, c'est qu'elle vous aime ; elle » ne peut m passer de son ami. Hais, mon cher Grimm , eU4 > le panera bien de tons, ï qui je ne serai sûrement pas pr4- « féré. Ob ! que je connais bien etc. »

CORRESPONDANCE

fRvtîf outre les gages du jarJinier, payer un homme qui les garde, car il n'y a pas d'humanité à les laisser seules au milieu des bois. Si je les emmène à Paris, il leur faut un logement ; et que deviendront les meubles et papiers que je laisse ici?] Il me faut, à moi, de l'argent dans ma poche; car qu'est-ce que c'est que d'être défrayé dans la maison d'autrui, où tout va toujours! bien pourvu que les maîtres soient s ervis ? C'est dépenser beaucoup plus que chez £ ni pour être contrarié toute la journée, pour manquer de tout ce qu'on désire, pour ne rien faire de ce qu'on veut, et se trouver ensuite fort obligé à ceux chez qui Ton a mangé son argcTit. Ajoutez à cela Tindolence d'un malade paresseux, accoutumé à tout laisser traîner (a) et à ne rien perdre, à trouver autour de lui ses besoins, ses commodités sans les demander, et dont l'équipage, la fortune et le silence invitent également à le négliger. [Si le voyage est long et que mon argent s'épuise, mes souliers s'usent, mes bas se percent ; s'il faut blanchir son linge, se faire la barbe, accommoder sa perruque, etc., etc., il est triste d'être sans un sou ; et s'il faut que j'en demande à madame d'Ëpinay à mesure que j'en aurai besoin, mon parti est pris ; qu'elle garde bien ses meubles, car, pour moi, je vous déclare que j'aime mieux être voleur que mendiant.]

Je crois voir d'oii viennent tous les bizarres devoirs qu'on m'impose; c'est que tous les gens {b) avec qui je vis me jugent toujours sur leur sort, jamais sur le mien, et veulent qu'un homme qui n*a rien vive comme s'il avoit six mille livres de rente et du loisir de reste.

Personne ne sait se mettre à ma place, et ne veut voir que je suis un être à part, qui n'a point le caractère, les maximes, les ressources des autres, et qu'il ne faut point juger sur leurs règles. [Si l'on fait attention à ma pauvreté, ce n'est pas pour respecter son dédommagement, qui est la liberté, mais pour m'en rendre le poids plus insupportable.] Cest ainsi que le philosophe Diderot, dans son cabinet, au coin

(a) Vab. « Dans ratage de tout laiiier.... etc. » U parott que Ronsaeaa évitolt ratant que poulMe les iiiatiu que produit ■ouTent la préposition d à la suite de certains verbes, ce qui le portolt à substituer, même contre l'usage, la préposition de, Jt texhortai de partir; i/a n^engagent d'y fair$, et beaucoup d'autres eiemples semblables. G. P.

{b) Vai. « Ost parce que j'ai des socléCés liors de mon état; ^ c'est parce que tous les gens... •

d'un bon feii» dans une bonne robe de chimbis bien fourrée, veut que je fasse vingt-cinq lieues par jour, en hiver, à pied , dans les boueS| pour courir après une chaise de poste, parce qu'après tout, courir et se crotter est le métier d'un pauvre. [Mais, en vérité , madame d'Ëpi- • nay^ quoique riche, mérite bien que J.-J. Rousseau ne lui fasse pas un pareil affront.: Ne pensez pas que le philosophe Diderot, quoi qu'il en dise, s'il ne pou voit supporter la chaise, courût de sa vie après celle de personne; cependant il y auroit du moins cette différence qu'il auroit de bons bas drapés, de bons souliers, une bonne camisole ; qu'il auroit bien soupe la veille, et se seroit bien chauffé en partant, au moyen de quoi l'on est plus fort pour courir que celui qui n'a pas de quoi payer ni le souper, ni la fourrure, ni les fagots. Ma foi, si la philosophie ne sert pas à faire ces distinctions, je ne vois pas trop à quoi elle est bonne.

Pesez mes raisons, mon cher ami, et ditesmoi ce que je dois faire. Je veux remplir mon devoir; mais, dans l'état où je suis, qu*oset-on exiger de plus? Si vous jugez que je doive partir, prévenez-en madame d'Épinay (a), pub envoyez-moi un exprès, et soyez sûr que, sans balancer, je pars a l'instant pour Paris en recevant votre réponse.

Quant au séjour de l'Hermitage, je sens fort bien que je n'y dois plus demeurer, même en continuant de payer le jardinier, car ce n^est pas un loyer suffisant ; mais je crois devoir à madame d'Épinay de ne pas quitter l'Henniiage d'un air de mécontentement, qui supposero/c de la brouillerie entre nous. J'avoue qu'il me seroit dur de déloger aussi dans cette saison, qui me fait déjà sentir aussi cnicUemeni ses approches; il vaut mieux attendre au printemps, où mon départ sera plus naturel, et où je suis résolu d'aller chercher une retraite inconnue à tous ces barbares tyrans qu ou appelle amis.

A MADAME D*ipmAY.

L'aermitage. octobre I7S7.

J'apprends, madame, que votre départ c»f

(a) Vai. c Préfenea-en madame d'Épinay, pgeiiegq«eli|Lo » mesures pour ne pas laisser ces pauvres femmes seule» œt » blrer au milieu des liois, puis eOToycE-moi... «

différé et TOire Ms malade (*). )e tous prie de me donner de ses nouvelles et des vôtres. Je vondfois bien que votre voyage fût rompu, mais par le rétablissement de votre santé, et uoo par le dérangement de la sienne.

Madame d'Houdetôt me parla mardi beaueoop de ce voyage, et m'exhorta à vous accompagner, presque aussi vivement qu*avoit fait Diderot. Cet empressement à me faire partir, sans considération pour mon état (a), me fit soupçonner une espèce de ligue dont vous étiez le mobile. Je n'ai ni Tart, ni la patience de véhier les choses, et ne suis pas sur les lieux ; mais j'ai le tact assez sAr, et je suis très-certain qae lebîilet de Diderot ne vient pas de lui. Je ne daoooviens. pas que ce désir de m'avoir avec TOUS ne soit obligeant et ne m'honore; mais outre que vous m'aviez témoigné ce désir avec si peu de chaleur, que vos arrangemens de voiture ècoient déjà pris, je ne puis souffrir qu'une amie emploie l'autorité d'autrui pour ebtenîr ce que personne n*eAt mieux obtenu qu'elle. Je trouve à tout oeh un air de tyrannie et dïnirigne qui m'a donné de l'humeur (6), et je ne Fai peut*étre que trop effaaiéc, mais seulement avec Totre ami et te mien. Je n'ai pas oublié ma promesse, mais on n'est pas le maître de ses pensées, et (ou£ ce que je puis faire est de TOUS dire la mienne en cette occasion, pour être désabusé si j'ai tort. Soyez sûre qu'au lieu de tous ces détours (e) , si vous eussiez insisté avec amitié, que vous m'eussiez dit que vous le désiriez fort et que je vousserois utile, j'aurois passé par-dessus toute autre considération, et je serois parti.

Pignore comment tout ceci finira; mais, quoi qu'il arrive, soyez sûre que je n'oublierai jamais vos bontés pour moi, et que, quand TOUS ne voudrez plus m'avoir pour esclave (d), vous m'aurez toujours pour ami.

[ Toutes mes inégalités viennent de ce que j^étois fait pour vous. aimer du fond de mon

D r^jti h pvenlère réçome de Grimm à Ulongne lettre de Wniiran ( Confestioms, lîTre 1X« page 333). G. P.

(a) Vai. D'après l'édiUoo de Da Peyroa i « .... À me faire

• partir, qtà devrait êtreti pen naturel à ceu qui ont de l'ha-

• «OBilé et qol coonoiaicnt mon état* me fit., etc. »

{h) Vas. € Qui m'a donné «le Indignation contre tous qne

•ji n'ai pent-étre (pie trop.... etc. • (c) Vai. • An Uea de Ions cet mensungea dëtooniéi. » \4t) V4a. ■ Qne <|iiaiid tous ne vondrei pas m'aroir poar Ta-

•lei, Tom... etc. •

cœur ; qu*ensuite ayant eu pour suspect votre caractère, et jugeant qu'insensiblement vous cherchiez à me réduire en servitude, ou à m*employer selon vos secrètes vues, je Sotte depuis long-temps entre mon penchant pour vous et les soupçons qui le contrarient. Les indiscrétions de Diderot, son ton impérieux et pédagogue avec un homme plus âgé que lui, tout cela a changé le trouble de mon àme^n une indignation qu'heureusement jen'ai laissé exhaler qu'avec votre meilleur ami. Avant de savoir quels en seront les effets et les suites, je me hâte de vous déclarer que le plus ardent de mes vœux est de pouvoir vous honorer toute ma vie, et continuer à nourrir pour vous autant d'amitié que je vous dois de reconnoissance (*]. ]

A MADAMB D'BOUDETOT.

octobre 1757.

ftladame d'Épinay ne part que demain dans la matinée : cela m'empochera, chère comtesse, de pouvoir me rendre de bonne heure à Eaubonne, à moins que vous n'ayez la bonté d'envoyer votre carrosse entre onze heures et midi, m'attendre à la croix de Deuil. Quoi qu'il en soit, j'irai dîner avec vous; je vous porterai un cœur tout nouveau, dont vous serez contente ; j'ai dans ma poche une égide invincible qui me garantira de vous (**). Il n'en falloitpas moins pour me rendre à moi-même; mais j'y suid rendu, cela est sûr, ou plutôt je suis tout à l'amitié que vous me devez, que vous m'avez jurée, et dont Je suis digne dès ce moment-ci.

A M. D£ SAlflT-LAMBBRT.

A rilermilage, le tt octobre 1737.

Que de joie et de tristesse me viennent de

(*) Tout cet alinéa li impurUnt aujoard*hni par lea lomières qu'il nous donne poar expliquer la conduite de Ronsseaii. unt envers madame d'Épinay qu'envers Diderot, n'est point rapporté dans les Hémoîres de celte dame, tt nous nous fommes amuH qu'en eflet il n*exUte pas dans l'original que M. Brnnet a entre les mains. Boosseau l'ayant écrit du premier je dans sou brouillon» l'aura supprimé sans doute comme trop offen» sant pour madame d'Épluay, avec laquelle il nese croyoit pas encore obligé de rompre tout^-fait, et surtout dans l'inten- Uon où il étoit de lui écrire, comme il le dit dans ses ConfessUmt ( livre IX, page «54 ), une lettre aussi honnête qu'eti» pouooii Cette. O. *••

(**) c J'avois la lettre de Saint-Lambert dans ma pocbe; ]e là relus plusieurs fois en marcbaoU Celte lettre me servit d'ëgi«te coulre ma foiblesse. • ^ Confeuions, livre XI* ) M. P.

CORRESPONDANCE

V0H8, mon cher ami 1 k peine ramitié es^elle commmicée entre nous qne tous m'en faîtes sentir en même temps tons les toormensel tovis les pTaisirs. Je ne tous parlerai point de l'impression que m'a faite la nouTelle de votr^ accident. Madame d'Épinay en a été témoin. Je ne YODS peindrai point non pins les agitations de notre amie ; voire cœur est fait pour les imaginer : et moi, la voyant hors -d'elle-même» j'avois à la fois le sentiment de votre état et le spectacle du sien : jugez de celui de votre ami. On voit bien à vos lettres que vous êtes de nous tous le moins* seiisifole à vos maux.; Mais» pour exciter le zèle et les soins que vous devez à votre guérison » songez» je vous en conjure, que vous avez en dépôt l'espoir de tout ce qui vous est cher. Au reste», quel que soit l'effet des eaux» dont j*altenda tout, le bonheur ne réside point dans le sentiment d'une jambe et d'un bras. Tant que votre cœur sera sensible» soyez sur, mon cher et digne ami» qu'il pourra faire des heureux et l'êtce.

Notre amie vint mardi faire ses adieux à la vallée» j'y passai une demi-journée 'triste et délicieuse. Nos cœurs vous plaçoient entre eux, et nos yeux n'étoient point secs en parlant de vous. Je lui dis que son attachement pour vous étoit désormais une vertu; elle en fut si touchée» qu'elle voulut que je vous l'écrivisse, et je lui obéis volontiers. Oui» mes enfans» soyez à jamais unis» il n'est plus d'âmes comme les vôtres, et vous méritez de vous aimer jusqu'au tombeau. Il m'est doux d'être en tiers dans une amitié si tendre. Je vous remercie du cœur que vous m'avez rendu» et dont le mien n'est pas indigne. L'estime que vous lui devez» et celle dont elle m'honore» vous feront sentir toute votre vie l'injustice de vos soupçons.

Vous savez mon raccommodement avec G rimm (*) : j 'ai cette obligation de plus i madame d' Épinay» et l'honneur d'avoir fait toutes les avances. J'en fis autant avec Diderot» et j'eus cette obligation à notre amie. Qu'on ait tort ou qu'on ait raison, je trouve qu'il est toujours doux de revenir à son ami ; et le plaisir d'aimer me semble plus cher à un cœur sensible que les petites vanités de l'amour-propre.

Vous savez aussi le prochain départ de madame d'Épinay pour Genève. Elle m'a proposé

(') Confusions, livre IX, page S4S.

de l'aecompagner, sans me montrer Ià-de«as beaucoup d'empressement* Moi, la voyant escortée de son mari, du gouverneur de son fils, de cinq on six domestiques, aller, chez son mé* decin et son ami» et par conséquent mon cortège lui étant. fort innlile». sentant d'ailleurs <|u'il me seroit impossible de supporter» avec mon mal» et dans la saison où nous entrons, nne chaise de poste jusqu'à Genève» et» joignant aux obstacles tirés, de ma situation présente la gêne insurmontable que j'éprouve toujours à vivre chez autrui, je n'ai pas accepté le voyage, et elle s'est contentée de mes raisons. LA-dessus Diderot m'écrit un billet extravagant dans lequel, me disant surchargé dupMs des obliffo^ tions que foi à madame d'Èpinattf il me représente ce voyage comme indispensable» en quelque état que soit ma santé» jusqu'à vouloir que je suive plutôt à pied la chaise de poste. Mais ce qui m'a surtout percé le cœur» c'est de voir que votre amie est du même avis» et m'ose donner les conseils delà servitude. On diroit qn*îl y a une ligue entre tous mes amis» pour abuser de mon état précaire et me livrer à la merci de madame d'Épinay. Laissant ici des gens qu'il faut entretenir» pattant sans argent» sans habits» sans linge» je serai forcé de tout recevoir d'elle» et peut-être de lui tout demander. L'amitié peut confondre les bieus ainsi que les cœurs ; mais, dès qu'il sera question de devoirs et d'obligations, étant encore à ses gages» je ne serai pluschez elle commeson ami» mais comme son valet ; et, quoi qu'il arrive» je ne veux pas rêtre» ni m'aller étaler» dans mon pays» à /a suite d'une fermière générale. Cependant j'ai écrit à Grimm une longue lettre, dans laquelle je lui dis mes raisons» et le laisse le maître de décider si je dois partir ou non» résolu de suivre à l'instant son avis ; mais j'espère qu'il ne m'avilira pas. Jusqu'ici je n'ai point de réponse positive, et j'apprends que madame d'Épinay part demain. Je me sens» en écrivant cet article, dans une agitation qui me le feroit indiscrètement prolonger; il faut finir. Mon ami, que n'êtes-vous icil Je verserois mes peines dans votre àme, elle entendroit la mienne» et ne donneroit point à ma juste fierté le vil nom d'ingratitude. Quoi qu'il en soit, on ne m'enchaînera jamais par certains bienfaits» je m'en suis toujours défendu ; je méprise l'argent ; je ne

tais point meUre i prix ma liberté ; et si le sort me réduil à choisir entre les deux vices que j'abhorre le plus, moo parti est pris, et j'aime encore mieux être un ingrat qu'un lâche.

Je ne dois point finir cette lettre sans vous donner on avis qui nous importe à tous. La santé de notre amie se délabre sensiblement. Elle est maigrie; son estomac va mal ; elle ne digère point, elle n'a plus d'appélit ; et, ce qu'il j a de p», est que le peu qu'elle mange ne sont que des choses malsaines. Elle étoit déjà changée avant votre accident : jugez de ce qu'elle est, et de ce qu'elle va devenir. Elle confie à des quidams la direction de sa santé : on lui a conseillé les eaux de Passy ; mais ce qui importe beaucoup plus à lui conseiller est le choix d'un médecin qui sache l'examiner et la conduire, et d'an régime qui n'augmente pas le désordre de son estomac. J'ai dit là-dessus tout ce que J*ai pu, mais inutilement. C'est à vous d'obtenir d'elle ce quelle refuse a mon amitié. C'est surumt par le soin que tous prendrez de vous, que ▼ODS l'engagerez à en prendre d'elle. Adieu, moo ami.

A MADAME D'HOUDBTOT.

L'Hermltage, S novembre 4787.

Je viens de recevoir deOrimm une lettre qui m*a fait frémir, et que je lui ai renvoyée à rinstant, de peur de la lire une seconde fois. Madame, tous ceux que j'aimois me haïssent, et Tonsconnoiasez mon ccsur ; c'est vous en dire assez. Tout ce que j'avois appris de madame d'Épinay n'est que trop vrai, et j*en sais davanuge encore. Je ne trouve de toute part que sujet de désespoir. Il me reste une seule espérance : elle peut me consoler de tout et me rendre le courage. Hàtez-vous de la confirmer ou de la détruire. Ai-je encore une amie et jn ami? Un mot, un seul mot, et je puis vivre.

Je vais déloger de l'Hermitage. Mon dessein est de chercher un asile éloigné et inconnu; mais il fiant passer l'hiver, et vosdéfensesm'emptefaent de l'aller passer à Paris. Je vais donc m*établir à Montmorency comme je pourrai, enattendant le printemps. Ma respectable amie, je ne vous reverrai jamais; je le sens à la tris-

tesse qui me serre le cœur, mais je m'occuperai de vous dans ma retraite. Jç songerai que j ai deux amis au monde, et j'oubliezai que j'y suis seul.

A LA MÊME

U'BeriDiUse, qovcmtre 1797.

Voici la quatrième lettre que jl vous écri^ s^ns réponse : ahl si vous continuez de vous taire, je vous aurai trop entendue. Songez à l'état où je suis, et consultez votre bon cœur. Je puis supporter d'être abandonné de tout le monde. Mais vous I... Vous qui me connoissez si bien! Grand Dieul Suis- je un scélérat? un scélérat, moil je l'apprends bien tard. C'est M. Grimm, c'est mon ancien ami, c'est celui qui me doit tous les amis qu'il m'Ate, qui a fait cette belle découverte et qui la publie. Hélas I il est l'honnête homme, et moi l'ingrat. Il jouit des honneurs de la vertu, pour avoir perdu son ami, et moi je suis dans l'opprobre, pour n'avoir pu flatter une femme perfide, ni m'asservir à celle que j^'étois forcé de haïr. Ah I si je suis un méchant, que toute la race humaine est vile I Cruelle, falloit^il céder aux séductions de la fausseté, et faire mourir de douleur celui qui qe vivoit que pour aimer t . Adieu, Je ne vous parlerai plus de moi : mais si je ne puis vous oublier, je vqus défie d'oublier à votre tour ce cœur que vous méprisez, ni d'en trouver jamais un semblable.

A LA MÊME

IlODtf^Lonis. jaiivlei 1759.

Votre barbarie est inconcevable ; elle n'est pas de vous. Ce silence est un raffinement de cruauté qui n'a rien d'égal. On vous dira l'état oii je suis depuis huit jours. Et vous aussi 1 et vous aussi, Sophie, vous me croyez un méchant (*)I Ah Dieul si vous le croyez, à qui

(*) Nolei qpie txmtei toi horribles noiroeon dont on m'aceolOttM rédaimiflnt k n'afoir pat Toahi mivnà Genève madame d'éplnay. CétoU unlqiitmait pour cela qm j'étoit on momtro d'iognUtode» an homme abominable. Il est mi qn'oo m'accnaolt de phu dn crime horrible d*éU« amonrenx de madame d'Hondetot, et de ne pouvoir me résoudre à m'éloigoer «relie. Que cela fût ou non, fl est certain que J'avoîs une autre pnU-

CORRESPONDANCE

donc en appellerai-je?... Mais pourtant oom- Riont se fait- il que la vertu me soit si chère?... que je sente en moi le cœur d*un homme de bien? Non : quand je tourne les yeux sur le passé, et que je vois quarante ans d'honneur à cAié d'une mauvaise lettre y je ne puis désespérer de moi.

Je n'aiFecteraî point une fermeté dont je sois bien loin ; je me sens accablé de mes maux. Mon âme est épuisée de douleurs et d*ennuis. Je porte dans un cœur innocent toutes les horreurs du crime; je no fuis point des humiliations qui conviennent à mon infortune ; et, si j espérois vous fléchir, j'irois, ne pouvant arriver jusqu'à vous, vous attendre à votre sortie, me prosterner au-devant de vous, trop heureux d'être foulé aux pieds des chevaux, écrasé sous votre carrosse, et de vous arracher au moins un regret à ma mort. N*en parlons plus : la pitié irefface point le mépris ; et si TOUS me croyez digne du vôtre, il faut ne me regarder jamais.

Ah ! méprisez-moi si vous le pouvez ; il me sera plus cruel de vous savoir injuste que moi déshonoré, et j'implore de la vertu la force de supporter le plus douloureux des opprobres. Mais pour m'avoir Até votre estime, faut-il renoncer à rhumaiiité? Méchant ou bon, quel bien attendez-vous de mettre un homme au désespoir? Voyez ce que je vous demande; et, si vous n'êtes pire que moi, osez me refuser. Je ne vous verrai plus ; les regards de Sophie ne doivent tomber que sur un homme estimé d'elle, et l'œil du mépris n'a jamais souillé ma personne. Mais vous fûtes, après Saint-Lambert, le dernier attachement de mon cœur: ni lui, ni vous, n'en sortirezjamais; il faut que je m'occupe de vous sans cesse, et je ne puis me détacher de vous qu*en renonçant à la vie. Je ne vous demande aucun témoignage de souvenir; ne parlez plus de moi; ne m'écrivez plus ; oubliez que vous m'avez honoré du nom de votre

Mante raison pour ne paf niiTTe nuKUme d'Épinay, qui m'en cAt empêché quend Je irauroit eu qne celle-lk (*). Je ne |kniiroif,tana loi manquer, dire cette rjiiion,qui n'a voit de rapport qu'à elle. Ainii réduit k. taire les deox véritablea raison* que l'avols pour rester, J'ëtois forcé, pour m'eicuser, de battre la cainpagne, et de nie laissnr accuser, par madame d'Bpinay et par ses amis, de ringealtiude la plus noire, précisément parce que Je ne vouloir pwétre ingrat ni ia compromettre.

C*) CétvM te poHMN U méûum» «'itpia*/ ««'il Mloil mcIiw « tM

ami, et que j'en fus digne. Mais ayant à vous parler de vous, ayant à vous tenir le sacré langage de la vérité» que vous n'entendrez peutêtre que de moi seul, que je sois sAr au moins que vous daignerez recevoir mes Iettres,qu*elle9 ne seront point jetées au feu sans les lire, et que je ne perdrai pas ainsi les chers et derniers travaux auxquels je consacre le reste infortuné de ma vie. Si vous craignez d*y trouver le venin d*une âme noire, je consens qu*avant de les lire vous les fassiez examiner, pourvu que ce no soit pas cet honnête homme (*) qui se complatt si fort à faire un scélérat de son ami. Que la première où Ton trouvera la moindre chose à bl&mer fasse à jamais révoquer la permission que je vous demande. Ne soyez pas surprise de cette étrange prière; il y a si longtemps que j'apprends à aimer sans retour, que mon cœur y est tout accoutumé.

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