A M. VERNES
Uootoiorency, le4S terrier 4790.
Oui, mon cher concitoyen, je vous aime tou» jours, et, ce me semble, plus que jamais; mais je suis accablé de mes maux, j*ai bien de la peine à vivre, dans ma retraite, d'un travail peu lucratif; je n'ai que le temps qu'il me fout pour gagner mon pain, et le peu qui m'en reste est employé pour souffrir et me reposer. Bfa maladie a fait un tel progrès cet hiver, j*ai senti tant de douleurs de toute espèce » et je me trouve tellement affoibli, que je comroeoœ à craindre que la force et les moyens ne me manquent pour exécuter mon projet : je me console de cette impuissance par la considération de l'état où je suis. Que me serviroit d'aller mourir parmi vous? Hélas I il falloit y vivre. Qu'importe où l'on laisse son cadavre? Je.n'aurois pas besoin qu'on reportât mon cœur dans ma patrie : il n'en est jamais sorti.
Je n*ai point eu occasion d'exécuter voiro commission auprès de M. d'Âlembert. Gomme nous ne nous sommes jamais beaucoup vus, nous ne nous écrivons point; et, confiné dans ma solitude, je n'ai conservé nulle espèce do relation avec Palis'; j*en suis comme i i'aa-
(*) Griinm.
tre bout de la terre» et ne tais pas plus ce qui 6 j passe qu'à Pékin. An reste, si rarticle dont TOUS me parlez est indiscret et répréhensible, il n'est assurément pas offensant (*). GependiDi, s'il peut nuire à Toire corps» peut-être fenK-on bien d*y répondre, quoiqu'à vous dire la vrai j'aie un peu d'aversion pour les détails où cela peut entraîner, et qu'en général je n'aime guère qu'en matière de foi Ton assujettisse la conscience à des formules. J'ai de la religion» mon ami, et bien m'en prend ; je ne crob pas qu'homme an monde en ait autant besoin que moi. J'ai passé ma vie parmi les iûcrédnles, sans me laisser ébranler; les airoaot, les estimant beaucoup, sans pouvoir aoulfrir leur doctrine. Je leur ai toujours dit qoe je ne les savois pas combattre, mais que je ne voulois pas les croire; la philosophie n'ayant sur ces matières ni fond ni rive, manquant d'idées primiiives et de principes élémentaires, n'est qu'une mer d'incertitudes et de doutes, dont le métaphysicien ne se tire jamais. J'ai donc laissé là la raison, et j'ai consulté la nature, c'est-à-dire le sentiment intérieur qui dirige ma croyance, indépendamment de ma raison. Je leur ai laissé arranger leurs chances, leurs sorts, leur mouvement nécessaire; et, tandis qu'ib bàtissoient le monde à coups de dés, j'y voyois, moi, cette unité d'intentions qui me faisoit voir, en dépit d'eux, un principe unique; tout comme s'ils m'avoient dit que riliade avoit été formée par un jet fortuit de caractères, je leur aurois dit très-résolûment : cela peut être, mais cela n'est pas vrai ; et je n'ai point d'autre raison pour n'en rien croire, si ce n'est que je n'en crois rien. Préjugé que cela t disent-ils. Soit; mais que peut faire cette raison si vague contre un préjugé plus persuasif qu'elle? Autre argumentation sans fin contre la distinction des deux substances ; autre persuasion de ma part qu'il n'y a rien de commun entre un arbre et ma pensée ; et ce qui m'a paru plaisant en ceci, c'est de les voir s'acculer cox-mémes par leurs propres sophismes, au point d'aimer mieux donner le sentiment aux pierres que d'accorder une âme à l'homme. UoD ami, je crois en Dieu, et Dieu ne seroit
(*) n t'anit M de rartide Genève, dani l*EacTclopédie ; ce '■t protaUemcnC la letu« de M. Venm qal dooiu à Bouttean ilUée de répondre ft cet arUde.
pas juste si mon flme n'étoit immortelle. Voilà, ce me semble, ce que la religion a d'essentiel et d'utile; laissons le reste aux disputcurs. A l'égard de l'éternité des peines, elles ne s'accordent ni avec la foiblessc de l'homme ni avec la justice de Dieu. 11 est vrai qu'il y a des àrocssi noires, que je ne puis concevoir qu'elles puissent jamaisgoûter cette éternelle béatitude dont il me semble que le plus doux sentiment doit être le contentement de soi-même. Gela me fait soupçonner qu'il se pourroit bien que les Ames des méchans fussent anéanties à leur mort, et qu'èire et sentir fût le premier prix d'une bonne vie. Quoi qu'il en soit, que m'importe ce que seront les méchans? Il me suffit qu'en approchant du terme de ma vie je n'y voie point celui de mes espérances, et que j'en attende une plus heureuse après avoir tant souffert dans celle-ci. Quand je me tromperois dans cet espoir, il est lui-même un bien qui m'aura fait supporter tous mes maux. J'attends paisiblement l'éclaircissement do ces grandes vérités qui me sont cachées, bien convaincu cependant qu'en tout état de cause si la vertu ne rend pas toujours l'homme heureux, il ne sauroit au moins être heureux sans elle ; que les afflictions du juste ne sont point sans quelque dédommagement; et que les larmes mêmes de l'innocence sont plus douces au cœur que la prospérité du méchant.
Il est naturel, mon cher Vernes, qu'un solitaire souffrantetprivédo toute société épanche son âme dans le sein de l'amitié, et je ne crains pas que mes confidences vous déplaisent ;j'auroisdû commencer par votre projet sur l'histoire de Genève ; mais il est des temps de peines e de maux où l'on est forcé de s'occuper de soi et vous savez bien que je n'ai pas un cœur qu veuille se déguiser. Tout ce que je puis vous dii sur votre entreprise, avec tous les ménage mens que vous y voulez mettre, c'est qu'elle est d'un sage intrépideou d'un jeune homme. Embrassez bien pour moi l'ami Roustan. Adieu, mon cher concitoyen ; je vous écris avec une aussi grande effusion de cœur que si je me s6parois de vous pour jamais, parce que je me trouve dans un état qui peut me mener trèsloin encore» mais qui me laisse douter pourtant si chaque lettre que j'écris iie sera point te dernière.
CORRESPONBANCE.
A DN J&ONE HOHVB
Qui demandolt à f'établlr à Hootiqorericr (où Hooneau de^ meuroit alors), poor profiter de ses leçons.
Vous ignorez, moroteur, que tous écrivez à un pauvre homme accablé de maux, et de plus fort occupé, qui n'est guère en état de vous répondre et qui le seroit enc<»« moins d'établir avec vous la société que vous lui proposez. Voùsm'hoitorezeit pensant que je pourrois vous être utile, et tous êtes louable du motif qui vous la fait désirer ; mais, sur le motif même, je ne vois rien de moins nécessaire que de venir vous établir à Montmorency. Vous n'avez pas •besoin d'aller chercher si loin les principes de la morale : rentrez dans votrecœur, et vous les y trouvère; ; et je ne pourrai vous rien dire à ce sujet que ne vous dise encore mieux votre con* science quand vous voudrez la consulter. La Vertu, monsieur, n'est pas une science qui s'apprenne avec tant d appareil. Pour être vertueux, ti suffit de vouloir Tétrc ; et, si vous avez bien cette Tolonté, tout est fait, votre bonheur est décidé. S'il m*appartenoit de vous donner des conseils, le premier que je voudrois vousdonner seroit de ne point vous livrer à ce goût que vous dites avoir pour la vie contemplative, et qui n'est qu'une paresse de l'Ame condamnable à tout âge, et surtout au v6tre« L'homme n'est point fait pour méditer, m;iis pour agir : la vie laborieuse que Dieu nous impose n'a rien que de doux au cosnr de Fhomme de bien qui s*y livre en vue de remplir son devoir, et la vigueur de la jeunesse ne vous a pas été donnée pour la perdre à d'oisives contemplations. Travaillez donc, monsieur, dans l'état où vous ont placé vos parens et la Providence : voilà le premier précepte de la vertu que vous voulez suivre; et si le séjour de Paris, joint à l'emploi que vous remplissez, vousparott d'un -trop difficile alliage avec elle, faites mieux, monsieur, retournez dans votre province; allez vivre dans le sein de vôtre famille; servez, soignez vos vertueux parens : c'est là que vous remplirez véritablement les soins que la vertu vous impose» Une viedure est plus facile à Supporter en province que la fortune à poursuivre à Paris, surtout quand on sait, commevous ne l'ignorez pas, que les plus indignes manèges y font plus de fripons gueux que de parvenus» Vous ne devez point vous estimer malheureux de vivre comme fait M. votre
père, et il n'y a point de sort que le travail, h vigilance, l'innocence et le contentementdeioi ne rendent supportable, quand on s'y goaioet en vue de remplir son devoir. Voilà, monsieur, des conseils. qui valent tous ceux que tous pourriez venir prendre à Montmorency : peat. être ne seront-ils pas de votre goût, et je crains que vous ne preniez pas le parti de les soim; mais je suis sûr que vous vous en repentirez m jour. Je vous souhaite un sort qui ne vous foite jamais à vous en souvenir. Je vous prie, monsieur, d'agréer mes salutations très-hombles.
k MADAME D'ilpiNAr.
MoBt*Loois, 87 férrier 17SS.
Je vois, madame, que mes lettres ont toujours le malheur de vous arriver fort tard. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la vêtre du 47 janvier ne m'a été remise que le 47 de ce mois par M. Gahouet ; apparemment que votre correspondant l'a retenue durant tout cetinterralle. Je n'en(reprendrai pas d'expliquer ce que toqs avez résolu de ne pas entendre, et j'admire comment avec tant d'esprit on réunit si peu d'intelligence; mais je n'en devrois plus être surpris, il y a long-tennps que vous vous Tantei à moi du même défaut (*).
Bion desseinn ayant jamais été de recevoir le remboursement des gages de votre jardinier, il n'y a guère d'apparence que je change à présent de sentiment là-dessus. Le consentement que vous objectez étoit de ces consentemens vagues qu on donne pour éviter des disputes, ou les remettre à d'autres temps, et valent au fond des refus. Il est vrai que voas envoyâtes au mois de septembre A 756 payer par votre cocher le précédent jardinier, et que ce fui jnoi qui réglai son compte.
Il est vrai aussi que j'ai toujours payé son successeur de mon argent. Quant aux premiers quartiers de ses gages que vous dites m'avoir été remis, il me semble, madame, que vous devriez savoir le contraire : ce qu'il y a de iréssûr, c'est qu'ils ne m'ont pas même été offerts. A l'égard des quinze jours qui restoient jusqu'à la fin de Tannée quand je sortis de
(*) Madame d'Épinar, qui rapporte cette lettre dans ta tfémuircs, la trouva três-impertiueiite. »• P*
AKNÊE 1788.
rHemiiage, vous convietfdres que ce n*étoit pa§ la peioe de les déduire. A Dieu ne plaise que je (mieode éire quitte pour cela de mon séjour à rHermitagel Mon cœur ne sait pas mettre à d bas prix les soins de ramîtié ; mais quand tous avez taxé ce prix vous-même» jamà loyer ne fot vendu si cher.
fappreiidSi les étranges discours que tiennent à Paris tos correspondans sur mon compte, et je juge par là de ceux que vous tenez un peu pittf boDoètemeot à Genève. Il y a donc bien du plaisir à nuire? à nuire aux gens qu'on eut pour amis? soit. Pour moi je ne pourrai jamais goûter ce plaisir-là» même pour ma propre défesse. Faites y dites tout à votre aise; je n'ai d*aotre réponse à vous opposer que le silence» k patience et une vie intègre. Au reste» si vous me destinez quelque nouveau tourment» dépéchet-vons ; car îe sens que vous pourriez bien n'en avoir pas loof^mps le plaisir.
A M. nmcaoT.
Mont-toois, S mars I75S.
U fiiut» mon cher Diderot» que je vous écrive encore une fois en ma vie : vous ne m'en avez que trop dispensé ; mais le plus grand crime de eet homme que vous noircissez d'une si étrange manière est de ne pouvoir se détacher de vous.
Moo dessein n'est point d'entrer 6li explication, pour ce moment-ci» sur les horreurs que roua m'imputez* Je vois que cette explication aeroità présent înotile ; car» quoique né bon et arec une âme franche, vous avez pourtant un malheureux penchant à mésinterpréter les dis^ cours et les actions de vos amis. Prévenu contre moi comme yous Tètes» vous tourneriez en mal tOQt ce que je pourrois dire pour me justifier» el mes plas ingénues explications ne feroient que fournir» à votre esprit subtil» de BûQvelles interprétations à ma charge. Non, Diderot^ je sens que ce n'est pas par là qu'il but commeoeer. le veux d'abord proposer à ▼otre bon sens des préjugés plus simples» plus Trais» mieux fondés que les vôtres» et dans lesquels je ne pense pas» au moins» qne vous puissiez trouver de nouveaux crimes.
Je suis un méchant homme , n'est-^ce pas ? vous en avez les témoignages les plustûrs; cela
T. IV
vous est bien attesté. Quand vous' avez com«>^ mencé de l'apprendre» il y avoit seize ans que j'étois pour vous un homme de bien» et quarante ans que je l'étois pour tout le monde. En pouvez-vous dire autant de ceux qui vous ont communiqué cette belle découverte? Si l'on peut porter à faux si long-temps le masque d'un honnête homme» quelle preuve avez-vous que ce masque ne couvre pas leur visage aussi bien que le mien ? Est-ce un moyen bien propre à donner du poids à leur autorité» que de charger en secret un homme absent» hors d'état de se défendre ? Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Je suis un méchant : mais pourquoi le suis-» je 7 Prenez bien garde» mon cher Diderot ; ceci mérite votre attention. On n*est pas malfaisant pour rien. S'il y avoit quelque monstre ainsi fait» il n'attendroit pas quarante ans a satisfaire ses inclinations dépravées. Considérez donc ma vie» mes passions» mes goûts» mes penchans; cherchez» si je suis méchant » quel intérêt m'a pu portera Tètre. Moi qui» pour mon malheur» portai toujours un cœur trop sensible» que ga^ gnerois-je à rompre avec ceux qui m'étoient chers ? A quelle place ai-je aspiré ? à quelles pen* 8ions»à quels honneurs m'a-t-on vu prétendre ? quels Goncurrens ai-je à écarter? Que m'en peut-il revenir de malfaire? Moi qui ne cherche que la solitude et la paix» moi dont le sou*» verain bien consiste dans la paresse et l'oisiveté^ moi dont l'indolence et les maux me laissent à peine le temps de pourvoir à ma subsistance^ à quel propos , à quoi bon m'irois-je plonger dans les agitations du crime, et m'embarquer dans l'éternel manège des scélérats? Quoi que vous en disiez» on ne fuit point les hommes quand on cherche à leur nuire ; le méchant peut méditer ses coups dans h solitude » mais c'est dans la société qu'il les porte. Un fourbe a de l'adresse et du sang-froid ; un perfide se possède et ne s'emporte point : reconnnissezvous en moi quelque chose de tout cela? Je suis emporté dans la colère » et souvent étourdi do sang-froid. Ces défauts font-ils le méchant? Non » sans doute ; mais le méchant en profite pour perdre celui qui les a.
Je voudrois que vous pussiez aussi réfléchir un peu sur vous-même. Vous vous fiez à votre bonté naturelle; mais savez- vous à quel point
l'exemple el Terreur peuvent la corrompre? N'avez-tous jamais craint d'être entouré d'adulateurs adroits qui n'évitent de louer grossièrement en fade que pour 8*emparer plus adroitement de vous sous Tappftt d*une feinte sincérité? Quel sort pour le meilleur des hommes d'être
CORRESPONDANCE
vous m'avez demandée : nOUâr ferons le reste i loisir; le prudent M. Rey n'est pas un homme avec lequel on ait besoin de précipitation. Cher Coindety je suis sensible à votre zèle ; il me semble que tous m'aimez , et cela me touche. Je donnerois tout au monde pour qae tous
égaré par sa candeur même, et d'être inno- . me convinssiez tout-à-fait» car je n'imagine comment, dans la main des méchans, Tinslru- | d'autre vrai bonheur dans la Tie qu'une inti-
ment de leur perfidie! Je sais que Tamourpropre se révolte à cette idée, mais elle mérite l-examen de la raison.
Voilà des considérations que je vous prie de bien peser : pensoz-y long-temps avant que de me répondre. Si elles ne vous touchent pas, nous n'avons plus rien à nous dire; mais, si elles font quelque impression sur vous, alors nous entrerons en éclaircissement; vous retrouverez un ami digne de vous, et qui peut-être ne vous aura pas été inutile. J'ai, pour tous exhorter à cet examen , un motif de grand poids, et ce motif le Toici.
Vous pou vez avoir été séduit et trompé. Cependant votre ami gémit dans la solitude, oublié de tout ce qui lui étoit cher. Il peut y tomber dans le désespoir, y mourir $nfin, maudissantl'ingratdont l'adversité lui fit tant verser de larmes, et qui l'accable indignement dans la sienne; il se peut que les preuves de son innocence vous parviennent enfin , que vous soyez forcé d'honorer sa mémoire ('), et que l'image de votre amf mourant ne vous laisse pas des nuits tranquilles. Diderot, pensez-y. Je ne vous «n parlerai plus.