A M. COINDET
à Paris.
Ilontmorency, min 1759.
J'avois cent choses à vous écrire; un tracas est survenu» j'ai tout oublié ; ma pauvre tête affbiblie ne peut suffire à deux objets. Voilà, très à la hâte, le commencement de la note que
(') Voyez, lecteurs, les noies insérées dans la f^ie de Senèque (*). (Note de l'édiUon de Genèye. )
(*) L* niptat* de cet deux homme* c^lèbrct fui peadut quelque temps l*aniqa« rajei d« toui lei entraticu dan* U hMl« société de Vmri». CJiam- .fort BOns apprend qa« M.' de Ceatrice en témoignoit nn jour «on ét«nnemeoi en —* tcrmei i «Mon Dira! partout où Je Taie, Je n'ontendt '■parlof que de m llonnemi et de ce Diderot, Conçoit-on ceiaf 4«b gène n de nen, qnî n'ont po* de maitMO, qui vont logée à un troiai^mo étage \ Kn » vérité, on ne peut pof te faite à rcs ekoeea-U. » O. P.
mité sans réserve ; mais il faut vous donner la sienne et n'en point espérer de vous, cela n'est pas possible. Je sens que je tous aime l'hiver, parce que vous Tenez seul, et que je vous hais l'été parce que tous allez ramassant des cortèges d'importuns qui me désolent. Vous saTez nos couTentions dès le premier de Tannée prochaine ; songez-y, et songez-y sérieusement, car, malgré mon attachement pour TOUS , la première explication sera la der« nière. Il me semble que si nous pouTÎons former entre le cher Carrion, tous et mot, une petite société exclusive où nul autre mortel an monde ne fftt admis, cela scroit trop délicieux. Mais je ne puis me corriger de mes châteaux en Espagne. J'ai beau vieillir, je n'en suis que plus enfant. Oh I quand serai-jc ignoré de la tourbe et aimé de deux amis.... I Hais je serois trop heureux» et je ne suis pas (ait pour l'être.
Cher G)indct, je cherche à tous aimer.
Pour Dieu, ne gfttoz pas cette fantaisie. Je me dis cent fois le jour que c'est une Folie de cher* cher des convenances parfaites , et je suis bien loin de les trouver entre nous. Mais tâchons do nous accommoder l'un de l'autre tels que nous sommes; car en changeant» nous rîsqoons d'être plus mal. C'est à vous, comme le plus jeune , à me supporter , et ne pas choquer mes fantaisies : je vous dirai peut-être, queU quefois, des vérités dures, et il y a de quoi ; vous pouvez m'en rendre de plus dures aussi justement, et je ne m'en fâcherai jamais. Du reste, gardez votre liberté, et laissez-moi la mienne. Honorez nos liaisons par une probité inviolable, et si vous aimez tant à cacher vos affaires, faites au moins que tous n^ayez jamais raison de me rien cacher. Adieu, je vous embrasse f).
(*) A la suite de la lettre se trouve celte note.
Code de la potiee, page H.
« Si un spectacle n'a ponr attrait qu'un mauvais priiiiijift. a
ANNÉE 17N8. 9fGi
g o'boudetot. vm de reproche. Je suis foible, il rst vrni ; ma
vie est pleine He fautes, car je suis homme. Mais voici ce qui me distingue des hommes que je connois; c'est qu'au milieu de mes fautes je me les suis toujours reprochées ; c'est qu'elles ne m'ont jamais fait mépriser mon devoir, ni fouler aux pieds la venu; c'est qu'enfin j'ai combattu et vaincu pour ellr. dans les momens où tous tes nuires l'oublieni. Puissiez - vous ne trouver jamais que des hommes aussi criminels I
Vous me dites que votre amitié, telle qu'ello est, subsistera toujours pour moi, lel que je sois, excepté le crime et l'indignité, dont vous ne me croirez jamais capable. A cela, je vous réponds que j'ignore que) prix je dois donner à votre amitié, telle qu' à moi, je serai toujours < quarante ans ; qu'on ne k changer ; et quant au i dont vous ne me croire TOUS apprends que ce pour on honnftte homme
Fji aitendani voire courrier, je commence pitr^KHidre à votre lettre de vendredi, venue par la' poste.
Je crois avoir à m'en plaindre, et j'ai peine à comprendre que vous l'ayez écrite avec l'întenlioD que j'en fusse content. Expliquous- DiMu, cisi j'ai tort, dites-le-moi sans détour. Voue me dites que j'ai éié le plus grand ob- >ucl« tux progrts de votre amitié. D'abord, j'ii i vous dire que je n'exigeois point que Toire imitié flt du progrès, mats seulement qu'elle ne diminuât pas, et certainement je n'ai poiDtéiélacausede cette diminution. En nous séparant, à notre dernière entrevue d'Eaubonne, j'auTois juré que nous étions les deux personnes de l'univers qui avoieni le plus d'estime et d'amitié l'une pour l'autre, et qui s'honoroient te plus réciproquement. C'est, ce me (eaible.STec les assurances de ce mutuel seiiliineai que dous nous sépar&mes, et c'est encore sur ce mémo ton que vous m'écrivîtes qpalrejoais après. Insensiblement vos lettres Dol changé de style ; vos témoignages d'amitié ■uni devenus plus réservés, plus circonspects, piiu conditionnels; au bout d'un mois, il s'est (rooTé, je ne sais comment, que votre ami o'étoil plus votre ami. ie vous ai demandé plu- ■ieors fois la raison de ce changement, et vous ■n'obligez de vous la demander encore : je ne voy) demande pas pourquoi voire amitié »'a point augmenté , mais pourquoi elle s'est éteinte. Ne m'alléguez pas ma rupture avec votre belle-sœur et son digne ami. Vous savez ce qui s'est passé, et, de tout temps, vous )tu dtk savoir qu'il ne sauroit y avoir de paix entre J.>J. Rousseau et les méchans. Vous me parlez de fautes, de faiblesses, d'un
' Irt •pecritcqn, d« mtmeqae poarlEi
• ictcan , Il aitlre et entretIcDi diTu oQ goim de de friTole cl
• nadHBMble letjaniei grat doiit le* Uienta pmiroleDt èlre
■ irtenlila t la fodéUi et ta féotnloa pea( dire que ti,
■ itmln gnndci itlla, lei iiitclicle* iMit un unaienient
• pari Un Dfcf lira pour ériter un plm griDd dhI. I Yi-
• prdda pcHtsf TlUei. oa ue TdtpM qu'il rail une (ppi-
• mce d^iUM on Ae mérita raUbuile pour compauer le mal > ifil " refaite. •
^oui iKQoraaa Vaufe el le matitàa le aole JoIbI« h cette Irltn, qui pamft iTOlr qadiine rappott ivtc 11 têUrr i é'4- UmhnX mr Ici ipeclKln. M. V.
Vous nfe dites que vous m'avez toujours vu beaucoup meilleur que je De me sois moittré. D'autres, trompés par les apparences, m'estiment moins que je ne vaux, et sont excusables; mais pour vous, vous devez ma connottre: je ne vous demande que de me juger sur co que vous avez vu de moi.
Mettez-vous un moment i ma place. Qu»
voulez-vous que je pense de vous et de vos lettres? On diroit que vous avez peur que je ne soispaîsibledansmaretraite, et querotis êtes bien aise de m'y donner, de temps en temps, des témoignages de peu d'estime, que, quoi que vous en puissiez dirk, votre cœur démentira toujours. Rentrez en vous-même, je TOUS en conjure. Vous m'avez demandé quelquefois les sentimens d'un pbre : je les sens en TOUS parlant, même aujourd'hui que vons ne me les demandez plus. Je n'ai point changé d'opinion sur votre bon cœur, mais je vois que vous ne savez plus ni penser, ni parler, ni agir par vous-même. Voyez au moins quel rAIe ou TOUS feil jouer. Imaginez ma ailnation. Pourquoi venez-vous conirister encore, par vos lettres, une Ame que vous devez croire assez affligée de ses propres ennuis? Esl-il si néces-
CORRESPONDANCE
sain k toM repos de troubler le mico? Ne sanriex^Tous conceroir que J'ai plui besoin do tiODfolatioiu que de reproches? Épargnu-moi donc ceux que tous savez que je oc mérite pas, et portez quelque respect à mes malheurs. jfl vous demande de trois choses l'une : ou changez de style, ou justifiée le vAire. ou cessesde m'écrire; j'aime mieux renoncer à vos lelires que d'en recevoir d'injurieuses. Je puis me passer que voua m'estimiez; mais j'ai besoin de vous eaiimer vous-mAme, et c'est ce que je ne saurois faire si voua manquez A votre ami.
QuantàlaJulie, ne vous ginezpointpour elle.
Soit que vous m'écriviez ou non, vos oofûes ne
«e feront pas moins; et si je les ai suspendues
flibrès un silence de trois semaines, c'est que
n'ayant tout4-%it oublié, vous ne
I plus de rien qui vtat de moi.
i suis ni chanQeaDt ni subjugué
; l'amitié que vous m'avez de-
le je vous ai promise, je vous la
]o'au tçmbeau. Uaîs si vous con-
rire de ce ton équivoque et soup-
I vous affectez avec moi, trouvez
bon que je cesse de vous répondre ; rien n'est
moins regrettable qu'un commerce d'outrages :
mon cceur et ma plume s'y refuseront toujours
BVL'C VOUSi
Oui, mon ^ler Vemes, j'aime il croire que nous sommes tous deux bien aiméa l'un de l'autre, et dignes de l'être. VoiU ce qui fait plus au soslagement de mes peines que tous les irésors du monde. Ah I mon ami I mon concitoyen ! sache m'aimer, et laisse lé tes inutiles offres ; en me donnant ton cœur, ne m'as-lu pas enricbi? Que fait tout le reste aux maux du corps et aux soucis de l'ftme? Ce dont j'ai faim, c'est d'un ami : je ne connois point d'autre besoin auquel je ne suffise moiméae. La pauvreté ne m'a jamais bit de mal , soit dit pour voue tranquilliser là-desans uue fois pour toutes.
Noua sommes d'accord sur tant de choses,
que ce n'est pas la peine de nous dispoter ut le reste. Je vous l'ai dit bien des fois, nul i homme au monde ne respecte plus que nm l'Évangile; c'est, é mon gré, la plus sublime ila tous les livres; quand tous les autres m'ciw | nuicot, je reprends toujours celui-Ii avec un nouveau plaisir, et, quand toutes leg coDsob- i tions humaines m'ont manqué, jamaisjen'ii riîcouru vainement auxsiennes. Hais enfioc'esiuR livre, unIivreigDOré des trois quarts dumonde; croirois-je qu'un Scythe ou un AFricsia ioi«Ht moins chers au Père commun que vous et moi? et pourquoi croirois-je qu'il leur ait Até.pIniAt qu'é nous, les ressources pour le connolut? Non, mon digne ami, ce n'est point sor quelques feuilles éparses qu'il faut aller dioclier la loi de Dieu, mais dans le cœur de rbowM. où sa main daigna l'écrire. 0 homme, qui que tu sois, rentre en toi-même, apprends à consulter ta conscience et tes facultés nsturelles; tu seras juste, bon, vertueux, tu l'incliDerai devant ton mattre, et tu participerssdansKt ciel i un bonheur éternel. Je ne me fie là-dessus ni à ma raison ni à celle d'autruijDuisie sens, à la paix de mon Ame, et au plaisir qut je sens à vivre et penser sous les yeui à grand Être, que je ne m'abuse point dans I» jugemens que je fais de lui, ni dsDs l'espoir que je fonde sur sa justice. Au reste, oiod dut concitoyen, j'ai voulu verser mon cŒurdiiii votre sein, et non pas entrer en lice srec t<hi>; ainsi restons-en lA, s'il vous plaît, d'autant plus que ces sujets ne se peuvent traiter guère commodément par lettres.
J'étois un peu mieux ; je retombe. Ja compta pourtant an peu sur le retour du prioiemps, maisje n'espère plus recouvrer des force suffisaniea pour retourner dans la pairie. Sans sfo" lu votre Déctanlion, je la respecta d'ivano', et me félicite d'avoir le premier donné â voire respectable corps des éloges qu'il justifie si bien aux yeux de toute l'Europe.
Adieu, mou ami.
HonlBONntT. to SB vd (IM
Je ne vous écris pas exactement, non cher Vcrnes, mais je pense à vous tons l« joun
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Lei nmax, les langueurs, les peines augmenteotsans cesse ma paresse; je n'ai plus rien d'actif que le cœur; encore, hors Dieu, ma pitrle, ei le genre humain, n*y reste-l-il d'atlacbenient que pour vous; et j'ai connu les bonmes par de si tristes expériences, que si roosme trompiez comme les autres j'en serois affligé, sans doute, mais je n*en serois plus surpris* Heureusement je ne présume rien de semblable de votre part ; et je suis persuadé que, si vous foites le voyage que vous me promettei, l'habitude de nous voir et de nous mieux connoltre alFermira pour jamais cette amitié véritable que j'ai tant de penchant à contracter avec vous. S'il est donc vrai que votre fortune et vos affaires vous permettent ce voyage, et que votre cœur le désire, annoncezle-moi d'avance, afin que je me prépare au plaisir de presser, du moins une fois en ma vie, un honnête homme et un ami contre ma poiuine.
Par rapport i ma croyance, j'ai examiné vos objections, et je vous dirai naturellement qu'elles ne me persuadent pas. Je trouve que, pour un homme convaincu de l'immortalité de l'Ame, vous donnez trop de prix aux biens et aux maux de cette vie. l'ai connu les derniers mieux que vous, et mieux peut-être qu*hommc qui existe ; je n'en adore pas moins l'équité de la Providence, et me croirois aussi ridicule de murmurer de mes maux durant cette courte vie, que de crier à Tinfortune pour avoir passé une nuit dans an mauvais cabaret. Tout ce que vous dites sur l'impuissance de la conscience se peut Tiiorquer plus vivement encore contre la révéhtion; car que voulez-vous qu'on pense de l'auleiu* d'un remède qui ne guérit rien? Ne Aroit-onpas que tous ceux qui connoissent I firtwgite sont de fort saints personnages, et qo'utt Sicilien sanguinaire et perfide vaut beaucoup mieux qu'un Hottentot stupide et grossier?
Yodez-vous que je croie que Dieu n'a donné
n loi aux hommes que pour avoir une double
raison de les punir t Prenez ^rde, mon ami;
roiis voulez le justifier d'un tort chimérique,
et Yous aggravez l'accusation* Souvenez-vous,
evtoat, que, dans cette dispute, c'est vous
ffÊM attaquez mon sentiment, et que je ne fais
que le défendre; car, d'ailleurs, je suis très-éloi-
goé de désapprouver le vAtre, tant que vous ne
voudrez contramdre personne à Tcmbrasser. Quoi ! cette aimable et chère parente est toujours dans son litl que ne suis-je auprès d'elle f nous nous consolerions mutuellement de nos maux , et j'apprendrois d'elle à souffrir les miens avec constance ; mais je n'espère plus faire un voyage si désiré ; je me sens de jour en jour moins en état de le soutenir. Ce n'est pas que la belle saison ne m'ait rendu de la vigueur et du courage, mais le mal local n'en fait pas moins de progrès; il commence même à se rendre intérieurement très-sensible ; une enflure, qui croit quand je marche, m'6te presque le plaisir de la promenade, le seul qui m'étoit resté, et je ne reprends des forces que pour souffrir. La volonté de Dieu soit faite I Gela ne m'empêchera pas, j'espère, de vous faire voir les environs de ma solitude, auxquels il ne manque que d'être autour de Genève pour me parolire délicieux. J'embrasse le cher Roustan , mon prétendu disciple ; j'ai lu avec plaisir son Examen des quatre beaux siècles (*) , et je m'en tiens, avec plus de confiance, a mon sentiment, en voyant que c'est aussi le sien. La seule chose que je voudrois lui demander seroit de ne pns s'exercer à la vertu à mes dépens, et de ne pas se montrer modeste en flattant ma vanité. Adieu, mon cher Vernes ; je trouve de jour en jour plus de plaisir à nous aimer.