‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 41 sur 158 · A M. ROMILLY · texte numérisé non relu

A M. ROMILLY

On ne sauroit aimer les pères sans aimer des enfans qui leur sont chers : ainsi, monsieur, je vous aimois sans vousconncrftre, et vous croyez bien que ce que je reçois de vous n'est pas propre à relâcher cet attachement. J'ai lu votre ode ; j'y ai trouvé de l'énergie, des images nobles, et quelquefois des vers heureux r mais votre poésie parott gênée; elle sent la lampe, et n'a pas acquis la correction. Vos rimrs, quelquefois riches, sont rarement élégantes, et le mot propre ne vous vient pas toujours. Mon cher Romilly, quand je paie les compli-

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CORRESPONDANCE

mens par des vérités, je rends mieux que ce qu'on me donne.

Je vous crois du talent, et je ne doute pas que vous ne vous fassiez honneur dans la carriëreoù vous entrez. Jaimerois pourtant mieux, pour votre bonheur, que vous eussiez suivi la profession de votre digne père, surtout si vous aviez pu vous y distinguer comme lui. Un travail modéré, une vie égale et simple, la paix de rame et la santé du corps, qui sont le fruit de tout cela, valent mieux pour vivre heureux que le savoir et la gloire : du moins en cultivant les talens des gens de lettres, n'en prenez pas les préjugés; n*estimez votre état que ce qu*il vaut, et vous en vaudrez davantage. Je vous dirai que je n'aime pas la fin de votre lettre: vousmeparoissezjuger trop sévèrement les riches ; vous ne songez pas qu'ayant contracté dès leur enfance mille besoins que nous n'avons point, les réduire à l'état des pauvres, ce seroit les rendre plus misérables qu'eux. 11 faut être juste envers tout le monde, même envers ceux qui ne le sont pas pour nous. Eh I monsieur, si nous avions les vertus contraires aux vices que nous leur reprochons, nous ne songerions pas même qu'ils sont au monde, et bientôt ils auroient plus besoin de nous que nous d'eux. Encore un mot, et je finis. Pour avoir droit do mépriser les riches, il faut être économe et prudent soi-même, afin de n'avoir Jamais besoin de richesses.

Adieu, mon cher Roniilly ; je vous embrasse de tout mon cœur.

M. d'albmbbbt.

Ilontmoreocy, le S5 Juin I75S.

J'ai dA, monsieur, répondre à votre article Genève .- je l'ai fait, et je vous ai même adressé cet écrit. Je suis sensible aux témoignages de votre souvenir, et à l'honneur que j'ai reçu de voua en plus d'une occasion ; mais vous nous donnez un conseil pernicieux, et si mon père en «voit fait autant, je n'aurois pu ni dA me taire. Tai tâché d'accorder ce que je vous dois avec ce que je dois à ma patrie; quand il a fallu choisir, j'aurois lait un crime de balancer. Si ma témérité vous offense, vous n*en serez que

trop vengé par la foiblesse de Touvrage. Vous y chercherez en vain les restes d'un talent qui n'est plus, et qui ne se nourrisson peat-ètrc que de mon mépris pour mes adversaires. Si je n'avois consulté que ma réputation, j'aurois certainement supprimé cet écrit; mais il n'est pas ici question de ce qui peut vous plaire ou m'honorer ; en faisant mon devoir, je serai toujours assez content de moi et assez justifié près de vous.

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