MÉMOIRE
Au commencement de l'année 4755, je présentai i l'Opéra un petit ouvrage intitulé le Devin du village j qui avait été représenté de-^ vaut le roi a Fontainebleau Tautomne précé* dent. Je déclarai aux sieurs Rebel et Francœur, alors inspeaeurs de l'Académie royale de Musique, en présence de M. Duclos de l'Académie Françoise, historiographe de France, que je no demandois aucun argent de ce petit opéra ; que je me contentois pour son prix de mes entrées franches à perpétuité, mais que je lesstipulois expressément ; à quoi il me fut répondu par ledit sieur Uebel, en présence du même M. Duclos, que cela étoit do droit, con* forme à l'usage, et que de plus il m'étoit dû des honoraires qu'on auroit soin de me faire payer.
Le Devin du village fut joué; et quoique j'eusse aussi exigé que les quatre premières représeï) ta lions seroient faites pr les bons acteurs, ce qui fut accordé, il fut mis en double dès la troisième; et la pièce eut trente et une représentations de suite avant Pâques, sans compter les trois capitations où elle fut aussi donnée.
Pour les honoraires qui m'étoient dus et que je n'avois point demandés, on m'apporta chez moi douze cents francs, dont je signai la quittance, telle qu'cfllc me fut présentée.
Le Devin du village fut repris après Piques, et continué, toute l'année, et même le carnaval suivant, presque sans interruption , mais dans un état qui, ne me laissant pas le courage d'en soutenir le spectacle, m'a toujours forcé de m'en absenter ; et c'est une année de non jouissance de mon droit, dont je ne serois que trop fondé à demander compte.
Enfin, dans le temps que, délivré de ce chagrin, je croyois pouvoir profiter sans dégoàt du privilège de mes entrées, le sieur Neuville me déclara, à la porte de l'Opéra, qu'il a voit ordre du Bureau de la Ville (*)deme les refuaer»
p) La vilie de Paris tenolt at ;n l'Opéra.
CORRESPONDANCE
convenant en même temps qu'an tel. procédé étoit sans exemple. Et en effet, si telle est la distinction que réserve le Bureau de la Ville à ceux qui font à la fois les paroles et la musique d'un opéra, et aux auteurs des ouvrages qu*on joue cent fois de suite, il n*est pas étonnant quelle soit rare.
Sur cet exposé simple et fidèle, je me crois en droit de demander la restitution de mon manuscrit, et qu il^oitdéfondu à 1* Académie royale de Musique de jamais représenter le Devin du village, sur lequel elle a perdu son droit en violant Ictraité par lequel je le luiavoiscédé;car m*en Atant le prix convenu c'est m'en rendre la propriété; cela est incontestable en toute justice.
•I* Ce ne seroit pas répondre que de m'opposer un règlement prétendu qui, dit-on, borne <n une année le droit d*entrée pour les auteurs d'opéra en un acte : règlement qu'on allègue ^ans le morHrer, qui n'est connu de personne, ot n'a jamaiseu d'exécution contre aucun auteur avant moi; règlement enfin qui, après une soi* gneuse vérification, se trouve n'avoir point existé quand mon accord fut fait, et qui, quand on Tauroit établi depuis, ne peut avoir un effet rétroactif.
2^ Quand ce règlement existeroit, quand il seroit en vigueur, il ne peut avoir aucune force vts-à-vis de moi étranger, qui ne le connoissois point, et à qui on ne l'a point opposé dans le temps que, maître de moQ ouvrage, je ne te cédois qu'en stipulant une condition contraire. N'a-t-on pas dérogé à ce règlement en traitant avec moi î C'étoit alors qu*ii falloit m'en parler. Qui a jamais ouï dire qu'on annulle une convention expresse par rimention secrète de ne la pas tenir?
5"» Pourquoi l'Académie royale de Musique se prévaudroit-elle contre moi d'un règlement qu'elle-même viole à mon préjudice? Si l'auteur des paroles et celui de la musique d'un opéra d'un acte ont chacun leurs entrées pour un an, celui qui est à la fois l'un et Tautre doit les avoir pour deux, à mbms que la réunion des talens qui concourt à leur perfection ne soit un titre contre celui qui les rassemble.
A^ Si l'intention du Bureau de la Ville étoit d'en user à toute rigueur avec moi, il falloit donc commencer par me payer à la rigueur ce qui m'étoit dû. I^ produit d'un grand opéra.
pour chacun des deax auteMn,est dedeux lullle livres lorsqu'il soutient trente représenution^ consécutives, savoir, cent francs pour chacuoo des dix premières représentations, et cioqoaDie francs pour chacune des vingt autres. Or, le tiers de quatre mille francs est de plus de dooze cenu francs. Si je n'ai pas réclamé le sarplus, ce n'étoit point par ignorance de mon droit, mais c'est qu'ayant stipulé un auU'e prix pour mon ouvrage, je ne voulois pas marchander sur celui-là.
Si Ion ajoute à ces raisons que, contre ce qu'on m'avoit promis, mon ouvrage aéié mis en double dès la troisième représentation, l'on trouvera que la direction de l'Opéra, n'ayant observé avec moi ni les conditions que j'arois stipulées ni ses propres règlemens, s'est dépouillée comme à plaisir do toute espèce de droit sur ma pièce. Il est vrai que j'ai reçu douze cents francs que je suis prêt à rendre en recevant ma partition y espérant qu'à son tour l'Académie royale de Musique voudra bien me rend recompte de cen t représentations [') qu'elle a faites d'un ouvrage qu'elle savoit n'éirepas à elle, puisqu'elle n'en vouloil pas payer le prix convenu.
Que si cette Académie a des plaintes à faire contre moi, elle peut les faire par-devant In tribunaux, et non pas s'établir juge dans la prqpre cause ni se croire en droit pour cela de s'emparer de mon bien. Sitôt qu'on est mécontent d'un homme, il ne s'ensuit pas qu'il soit permis de le voler.
A M. LE NUP8.
Montmorency, le S jnUIIS.
Eh ! vive Dieu I mon bon ami ; que votre lettre est réjouissante I des cinquante louis I des cein louis 1 des deux cents loiiis, des quatre mille huit cents livres I ou prendrai-je des coffrer pour mettre tout cela? Vraiment je suis tout émerveillé de la générosité de ces messieurs de l'Opéra. Qu'ils ont changé I Oh ! les honnêtes gensi H me semble que je vois déjà les non-
(') Il faut jouter toiitet ceUes de cette dernière rfpràe <t des suivantes, où, pour le coup, les directeurs, i|oi cox-ocma avoieut contracté avec moi, ne pouvo^t ignorer qu'Uidiq»' soient d'un bien qni ne leur apparCenoitpas.
ceaax d'or étalés siir ma table. Malheureusement on pied cloche ; maïs je le ferai reclouer, lie peur que tant d'or ne vienne à rouler par les troQsdu plancher dans la cave, au lieu d'y entrer par la porte en bons tonneaux bien reliés, digM et vrai coffre-fori, non pas tout-i-fait d'un Genevois, mais d*vn Suisse. Jusqu'ici M. Dados m'a gardé le secret sur ces brillantes offres; mais, puisqu'il est chargé de me les faire, il aie les fera; je le connoi^ bien , il ne gardera sftrement pas Targent pour lui. Oh I quand je serai riche, venez, venez avec vos rooosfres de l'Escalade; je vous ferai manger un brochet long comme ma chambre.
Oh çà, notre ami, c'est assez rire, mais que l'argent vienne. Revenons aux faits. Vous verrez par le mémoire ci-joint, et par les deux lettres qui raccompagnent, l'état de la question. Ces lettres ont resté toutes deux sans réponse. Vous me dites qu'on me biftme dans cette affaire ; îeserois bien curieux de savoir comment et de quoi. Seroit-ce d'être assez insolent pour demanderjnstice, et assez fou pour espérer que Vfm me h rendra ? Dans cette dernière affaire j'ai envoyé un double de mon mémoire à M. Du^ cfos, qui, dans le temps , ayant pris un grand intérêt à l'ouvrage, fut le médiateur et le témoin du traité. Encore échauffé d'un entretien qui ressembloit à ceux dont vous me parlez, je narquois un pende colère et d'indignationilans ma lettre contre les procédés des directeurs de l'Opéra. Un peu calmé, je lui récrivis pour le prier de supprimer ma première lettre. Il répondità cette premièrequ'ilm'approuvoit fort de réclamer tons mes droits ; qu'il m'étoit assurément bien permis d'être jaloux du peu que je m'étois réservé, et que je ne devois pas douter qu'il ne fit tout ce qui dépendroit de lui pour ne procurer la justice qui m'étoit due. Il répondit à la seconde qu'il n*avoit rien aperçu dans l'autre que je pusse regretter d'avoir écrit; qu'au surplus MM. Jftebcl et Francœur ne faisaient aucune difficulté de me rendre mes entrées, et que, comme ils n'étoient pas les mattn« de l'Opéra lorsque Ton me les refusa , ce refus n'étoit pas de leur fait. Pendant ces petites négociations, j'appris qu'ils alloicnt toujours leur train, sanss^embarrasser non plus de noi qtfe si je n'avois pas existé ; qu ils avoient reoMs k Devin du mllage... vous savez com-
ment! sans m'écrire, sans me rien faire dire, sans m'envoyer même les billets qui m'avoient éié promis en pareil cas quand on m'ôta mes entrées ; de «orte que tout ce qu*avoient fait à cet égard les nouveaux directeurs avoit été de renchérir sur la malhonnêteté des autres. Outré de tant d'insultes, je rejetai, dans ma troisième lettre à M. Duclos , l'offre tardive et forcée dé me redonner les entrées, et je persistai à redemander la restitution de ma pièce. M. Duclos ne m'a pas répondu : voilà exactement à quoi l'affaire en est restée.
Or, mon ami, voyons donc, selon la rigueur du droit, en quoi je suis à biftmer. Je dis selon la rigueur du droit, à moins que les directeurs de l'Opéra ne se fassent des insultes et des affronts qu'ils m'ont faits> un titre pour exiger dé ma part des honnêtetés et des grâces.
Du moment que le traité est rompu, mon ouvrage m'appartient de nouveau. Les faits sont prouvés dans le mémoire* Âi-je tort de redemander mon bien?
Mais, disent les nouveaux directeurs, l'infiraction n'est pas de notre h'iu Je le suppose un moment; qu'importe? le traité en est-il moins rompu? je n'ai point traité avec les directeurs, mais avec la direction. Ne tiendroitil donc qu'à des changemens simulés de directeurs pour faire impunément banqueroute tous les huit jours? Je ne connois ni ne veux con-^ noitre les sieurs Rebel et Francœur. Que Gautier ou Garguille dirigent l'Opéra, que me fait cela? J'ai cédé mon ouvrage à l'Opéra sous des conditions qui ont été violées, je l'ai vendu pour un prix qui n'a point été payé ; mon ouvrage n'est donc pas à l'Opéra, mais à moi : je le re* demande ; en le retenant, on le vole. Tout cela me parott clair.
Il y a plus ; en ne réparant pas le tort que m'avoient fait les anciens directeurs, les nouveaux l'ont confirmé; ep cela d'autant plus inexcusables qu'ils ne pouvoient pas ignorer les articles d'un traité fait avec eux-mêmes en personne. Étois-je donc obligé de savoir que l'Opéra , oii je n'allois plus , changeoit de directeurs? pouvois-je deviner si les derniers étoient moins iniques? pour l'apprendre, falloit-il m'exposer à de nouveaux affronts, aller leur faire ma cour à leur porte, et leur dc-
T. IT
CORRESPONDANCE
mander humblement en grâce de vouloir bien ' ne me plus voler? S'ils vouloient garder mon ouvrage, c'étoit à eux de faire ce qu'il falloit pour qu'il leur appanlnl ; mais en ne désavouant pas l'iniquité de leurs prédécesseurs, ils l'ont partagée ; en ne me rendant pas les entrées qu'ils savoient m'ôire dues, ils me los ont Atéesune seconde fois. S'ils disent qu'ils ne savoient pas où me prendre , ils mentent ; car ils étoient environnés de gens de ma connoissance, dont ils n'ignoroient pas qu'ils pouvoient apprendre où j'étois. S'ils disent qu'ils n'y ont pas songé, ils mentent encore ; car au moins, en préparant une reprise du Devin du village^ ils ne pouvoient pas ne pas penser a ce qu'ils dévoient à l'auteur. Mais ils n'ont parlé de ne plus me refuser les entrées que quandUs y ont été forcés par le cri public : il est donc faux que la violation du traité ne soit pas de Four fait. Ils ont fait davantage, ils ont renchéri sur la malhonnêteté de leurs prédécesseurs; car, en me refusant l'entrée, le sieur de Neuville me déclara, de la part de ceux-ci , que , quand on joucroit le Devin du village^ on auroit soin de m'envoyer des billets. Or, non-seûlemeiit les nouveaux ne m'ont parlé, ni écrit, ni fait écrire; mais quand ils ont remis le Devin du village 9 ils n'ont pas même envoyé les billets que les autres àvoient promis. On voit que ces gens*là , tout fiers de pouvoir être iniques impunément, se croiroient déshonorés s'ils faisoient un acte de justice.
En recommençant à ne me plus refuser les entrées» ils appellent cela me les rendre. Voilà qui est plaisant 1 . Qu'ils iné rendent donc les cinq années écoulées depuis qu'ils me les ont Atées ; la jouissance de ces cinq années ne m'étoit^elle pas due? n'entroit-elle pas dans le traité ? Ces messieurs penseroient*ils donc être quittes avec moi en me donnant les entrées le dernier jour de ma vie? Mon ouvrage ne sauroit être à eux qu'ils ne m'en payent le prix en entier, lia ne peuvent, me dira*t-on, me rendre le temps passé : pourquoi me l'ont-ils ôté? c'est leur faute ; me le doivent-ils moins pour cela ? C'étoit à eux, par la représentation de cette impossibilité, et par de bonnes manières, d'obtenir que je voulusse bien me relâcher en cela de mon droit ou en accepter une compensation. Mais, bon ! je vaux bien la peine
qu'on daigne être juste avfc moi l soit. Voyons donc enfin de mon côté à quel tiu« je soii obligé de leur faire grâce. Ma foi, paisqu ils sont si rognes , si vains, si dédaigneux de toute justice, je demande, moi, la justice en toute rigueur ; je veux tout le prix stipulé, ou que le marché soii nul. Que si l'on me refuse la justice qui n'est due, comment ce refis fait*-il mon tort? et qui est-ce qui m'Aterale droit de m« plaindre^? Qu'y a-t-il d'équitable, de raisonnable à répondre â cela? Ne defroi»je point peut-être on remerctmcnt à ces messieurs, lorsqu'à regret, et en rechignaot, ils veulent bien ne me voler qu'une partie de ce qui m'est dû ?
De nos pUideun manceanx let nunimes m'étomieiit: Ce qu'ils ne prennent pai, ita disent qo*Ui If docneni.
Passons aux raisons de convenance. Après m'a voir ôté les entrées tandis que j'étois à Paris, me les rendre quand je n'y suis plos, n'estce pas joindre la raillerie à l'insultef ne saveotils pas bien que je n'ai ni le moyen ni l'ioteotion de profiter de leur offre 1 Eh ! poarqooi diable irois^je si loin chercher leur Opéra? o'aije pas tout â ma porte les chouettes de la forêt de Montmorency?
Ils no refusent pas» dit M. Duclos, de m rendre mes entrées. J^entends bien : ik mêla rendront volontiers aujourd'hui pouraioirle plaisir de me les 6ter demain, et de me faire ainsi un second affront. Puisque ces geos-lâ n'ont ni foi ni parole, qui est-ce qui ne répondra d'eux et de leurs intentions? Ne me sera*t-il pas bien agréable de ne me jamais présenter à la porte que dans l'aUente de me la voir fermer une seconde fois? Ils n'en auront plus, direz-vous, le prétexte. Ehl pardonnez-moi, monsieur, ils l'auront toujours; car sitôt qu'il faudra trouver leur Opéra beau, qu'on me remène aux Carrières I Que tront-ils proposé cette admirable 4y>ndition dans leur marché I jamais ils n'Auroient massacré mon pauvre Devin. Quand ils voudront me chicaner, menqueront-ils de prétextes? Avec des mensonges, on n'en manque jamais. N'oûtils p<is dit que je faisois du brait au spectacle, et que mon exclusion étoit une aCEaire de police?
Premièrement, ils mentent : j'en prends i
lémokf tout le parterre eiramphithéâtrede ce loopt-là. De ma vie je n*ai crié ni battu des maiosaux bouCfons; et je ne.poiivoia ni rire ni biîMer à l'Opéra François» puisque je n'y reMû jamais» et qa*aussitAt que j'entendoîs coamieacer la lugubre paaimodie, je me saù* Yoi» dans les corridors. S'ils avoient pu me prendre en faute au spectacle, ils se seroieni bien gardés de m*ea éloigner. TQ|^t le monde a au avec quel soin j'ètois consigné, recommandé aux sentinelles; partout on n*atlendoit qa*un mot^ qu'un geste pour in'arrôler ; et sitét que j'allois au parterre, j'étois eaTirooné de mouches qui cherchoient à m'ex« citer. Imagiite-Tous s'il ftllut user de prudence pour ne donner aucune prise sur moi. Tous leors effntr fbrent vains ; car il y a longtemps que je me sois dit : Jean^aeques, puia^ que iu preâdâ k ëanffereux emploi de défenaeur de la vériHé^ soii sans cesse attentif sur toirmème^ soumû en Umi aux Ms ela»x règles ^ afin que, quand on voudra te maUraiterf an ait toujamrsÉort, Plaise à Dieu que^ j'observe aussi bien ee précepte juaqu'i la fin de ma vie que je ctoîB Vnrck observé jusqu'ici 1 Aussi, mon bon ami Je parie ferme, et n'ai peur de rien. Je sens qu'il n'y a homme sur la terre qui puisse me faire du mal justement; et quant à l'injustice, personne an monde n'en est à l'abri. Je suis le plus foible des êtres ; tout le monde peut me faire du mal impunément. J'éprouve qu'on le lait bien, et les insultes des directeurs de ropéra sont pour moi le coup de pied de l'âne. Rien de tout cela ne dépend de moi ; qu'y ferois-je? Mais c'est mon affaire que quiconque me fera du mal, fasse mal, et voilà de quoi je réponds.
Premièrement donc, ils mentent ; et en second lieu, quand ils ne mentiroient pas, ils ont tort : car^quelquemal que j'eusse pu dire, écrire ou faire, il ne falloit point m'Âter les entrées, attendu que l'Opéra n'en étant pas nuitns possesseur de mon ouvrage, n'endevoit yas moins payer le prix convenu. Que falloitil donc faire? m'arrèter, me traduire devant hn tribunaux, me faire mon procès, me fiaire pendre, écarteler, brûler, jeter ma eeodre au vent, si je l'avois mérité; mais il ne falloit pas m'ôter les entrées. Aussi iMen, comment, étant prisonnier ou pendu,
serois-je allé faire du bruit i l'Opéra? Ils disent encore : Puisqu'iL se déplaît à notre Théâtre, qpel mal lui a-t->on fait de lai en Ater l'entrée? Je réponds qu'on m'a fait tort, violence, injustice, affront; et c'est du mal que cela. De ce que mon voisin ne veut pas employer son argent, est-ce à dire que je sois eu droit d'aller lui couper la bourse)
De quelque manière que je tourne la chose, quelque règle de justice que j'y puisse appliquer, je vois toujours qu'en Jugement contradictoire, par-devant tous les tribunaux de la terre, les directeurs de l'Opéra seroient à l'in* stant condamnés à la restitution de ma pièce, à réparation, à dommages et intérêts. Mais il est clair que j'ai tort, parce que je ne puis ob^ tenir justice; et qu'ils ont raison, parce qu'ils sont les plus forts. Je défie qui que ce soit au monde de pouvoir alléguer en leur faveur autre chose que cela.
Il faut à présent vous parler de mes libraires, et je commencerai par M. Pissot. J'ignore s'il a gagné.ou perdu avec moi. Toutes les fois que je lui demandois si la vente alloit bien, il fine répondoil, passablement , sans que jamais j'en aie pu tirer autre chose. Il ne m'a pas donné un sou de mon premier discours ni au* cune espèce de présent, sinon quelques exemplaires pour mes amis. J'ai traité avec lui pour la gravure du Devin du village^ sur le pied de cinq cents francs, moitié en livres et moitié en argent, qu'il s'obligea de me payer en plusieurs lois et à ceitains termes; il ne tint parole à aucun, et j'ai été obligé de courir long-temps après mes deux cent cinquante
livres. ^-
Par rapport à mon libraire de Hollande, jo l'ai trouvé an toutes choses exact, attentif, honnête; je lui demandai vingt-cinq louis do mon Discours sur l'inégalité^ il me les donna sur-le-champ, et il envoya de plus une robe à ma gouvernante. Je lui ai demandé trente loura de ma Lettre à M. d'Alemhert, il me les donna sur-le-champ : il n'a fait, à cette occasion, aucun présent, ni à moi ni à ma gouvernante (*), et il ne le devoit pas ; mais il m'a fait un plaisir que je n'ai jamais reçu de M. Pissot,
(4) Depaltlorf U loi a faU une pension viagère de trois cf iits llTies, et Je me lais nn sensible plaisir de rendre public un acte aussi rare de reoonnolssance et de générosité.
soo
CORRESPONDANCE
en me déclarant de bon cœor qu'il faisoit bien ses affiaires avec moi. Voilà» mon ami, les faits dans leur exactitude. Si quelqu'un vous dit quelque chose de contraire à cela, il ne dit pas vrai.
Si ceux qui m'accusent de manquer de désintéressement entendent par là que je ne me ▼errois pas 6tcr avec plaisir le peu que je gagne pour vivre» ils ont raison, et il est clair qu'il n'y a pour moi d'autre moyen de leur parottre désintéressé que de me laisser mourir de faim. S'ils entendent que toutes ressources me sont également bonnes, et que pourvu que Fargent vienne, je m'embarrasse peu comment il vient, je crois qu'ils ont tort. Si j*étois plus facile sur les moyens d'acquérir, il me seroit moins douloureux de perdre» et l'on sait bien qu*il n'y a personne de si prodigue que les voleurs. Mais quand on me dépouille injustement de ce qui m'appartient, quand on m'ôte )e modique produit de mon travail, on me fait un tort qu'il ne m'est pas aisé de réparer ; il m'est bien dur de n'avoir pas même la liberté de m'en plaindre. Il y a long-temps que le public de Paris se feit un Jean-Jacqttfts à sa mode» et lui prodigue d'une main libérale des dons dont le Jean-Jacques de Montmorency ne voit jamais rien. Infirme et malade les trois quarts de l'année, il faut que je trouve sur le travail de l*autre quart, de cpioi pourvoir à tout. Ceux qui ne gagnent leur pain que par des voies honnêtes connoissent le prix de ce pain, et ne seront pas surpris que je ne puiase fiaire du mien de grandes largesses.
Ne vous chargez point, croyez-moi, de me défendre des discours publics, vous auriez trop à faire : il suffit qu*ils ne vous abusent pas, et que votre estime et votre amitié me restent. J'ai à Paris et ailleurs des ennemis cachés qui n'oublieront point les maux qu'ils m'ont faits ; car quelquefois l'offensé pardonne, mais l'offenseur ne pardonne jamais. Vous devez sentir combien la partie est inégale entre eux et moi. Répandus dans le monde, ils y font passer tout ce qu'il leur platt, sans que je puisse ni le savoir ni m'en défendre : ne sait-on pas que l'absent a toujours tort? D'ailleurs, avec mon étourdie franchise, je commence par rompre ouvertement avec les gens qui m'ont trompé. En déclarant haut et clair que celui qui se dit
mon ami ne l'est point, et qoe je ne sois ptui le sien, j'avertis le public de se tenir en garde contre le mal que j'en pourrois dire. Pour eux, ils ne sont pas si mahdroits que cela. C'est une si belle chose que le vernis des procédés et le ménagement de la bienséance I La haine en tire un si commode parti! On satiafiait sa vengeance à son aise en faisant admirer sa générosité : on cache doucement le poignard sous le manteau de l'amitié, et Ton sait égorger ea feignant de plaindre. Ce pauvre citoyen I dans le fond il n'est pas méchant ; mais il a une mauvaise tète qui le conduit aussi mal que le fei9** un mauvais cœur. On l&che mystérieoi^.ieni quelque mot obscar, qui est blentAt relevé, commenté, répandu par les apprentis philosophes ; on prépare dans d'obscurs conciliaboies le poison qu'ils se chargent de répandre dans le public. Tel a la grandeur d'&me de dire mille biens de moi, après avoir pris ses mesures pour que personne n*en puisse rien croire. Tel me défend du mal dont on m'accose, après avoir fait en sorte qu on n'en puisse douter. Voilà ce qui s'appelle de Vhabileté ! Que voulez-vous que je fasse à cela? Ëntends-J6 de ma retraite les discours que Ton tient dans les cercles? Quand je les entendrois, irois-jo» pouf les démentir, révéler les secrets de l'amitié, même après qu'elle est éteinte? Non, cher LeNieps : on peut repousser les coups portés par des mains ennemies ; mais quand on voit parmi les assassins son ami le poignard i la main, il ne reste qu'à s'envelopper la tète.
Voilà les éclaircissemens que vous m'avez demandés : je suis épouvanté de leur longueur; mais je n'ai pu les faire en moins de paroles, et je m'y suis étendu pour n'y plus revenir.
Adieu, mon bon et digne ami : que de choses j'avois à vous dire! Mais voire cœur voua parlera pour le mien. Je me sens l'àme émue» il faut quitter la plume
A M. LE MARÉCHAL DE LCXEMBOOaG.
MontmoreBcr, le 30 a^rU iTSSu
Monsieur,
Je n'ai oublié ni les grftces dont vous m'avez comblé, ni l'engagement auquel le respect
SOI
et la reconnoisaan^ ne m'ont pas permis de me feftmer. Je n'uî perdu ni la volonté de tenir ma parole , ni le sentiment avec lequel il me coorient d'accepter Thonnetir que vous m'avea fait. Mais, monsieur le maréchal» cet eDgagement ne pouvoit être que conditionnel ; et» dam l'extrême llistance qu'il y a de vous à moi, ce seroit de ma part une témérité inexcusable d'oeer habiter votre maison» sans savoir si j'7 seroia vu de vous et de madame la maréchale avec la même bienveillance qui vous a porté à me l'offirir.
Yea bontés m'ont mis dans une perplexité qu'augmente le désir de n'en pas être indigne. Je conçois comment on rejette avec un respect froid et repoussant les avances des grands qa*on n'estime pas : mais comment» sans m'oubHer» en nserois-je avec vous» monsieur, que mon cœur honore» avec vous que je rechercherota si vous-iiiezmon égal? N*ayant jamais voula vivre qu'avec mes amis» je n'ai qu'un langage, celoi de l'amitié» de la fomiliarité. Je n'ignore pas combien de mon état au v6tre il Aiac modffier cis langage; je sais que mon respect povr votre personne ne me dispense pas de oeloî^que je dois à votre rang ; mais je sais mieax encore que la pauvreté qui s'avilit devient bieotôt méprisable ; je sais qu'elle a aussi sa &gniié» que l'amour même de la vertu l'^e^ blige de conserver. Je suis ainsi toujours dans le doete de manquer à vous ou à moi» d'être familier ou rampant ; et ce danger même qui me préoccupe m'empêche de rien faire ou de rien dire à propos. Dêjjk, sans le vouloir, je puis avoir commis quelque faute» et cette crainte est bien raisonnable à un homme qui ne sait point comment on deît se conduire avec les grands» qui ne s'est point soucié de l'apprendre» et qui n'aura qu'une fois en sa vie regretté de ne le pas savoir.
Pardonnez donc» monsieur le maréchal» la timidité qui me fait hésiter à me prévaloir d'une grtea à laquelle je devois si peu m'atiendre» et donCJe vondrois ne pas abuser. Je n'ai point» quant à moi» changé de résolution ; mais je crains de vous avoir donné lieu de changer de sentiment sur mon compte. Si H. Chassot m'apprend» de votre part et de celle de madame la maréchale» que je suis toujours le bienvenu» TOUS verrez, par mon empressement à profiter
de vos grâces» que ce n'est pas la crainte d'être ingrat qui m'a fait balancer.
Soit que j'habite votre maison et que je sois admis quelquefois auprès de vous, soit que je reste dans la distance qui me convient» les bontés dont vous m'avez honoré et la manière dont j'ai tâché d'y répondre» ont mis désormais un intérêt commun entre nous. L'estime réciproque rapproche tous les états ; quelque élevé que vous soyez» quelque obscur que je puisse être» la gloire de chacun des deux ne doit plus être indiCFérente à l'autre. Je me dirai tous les jours de ma vie : Souviens-toi que si M. le maréchal duc de Luxembourg t'honora de sa visite» et vint s'asseoir sur ta chaise de paille» au milieu de tes pots cassés» ce ne fut ni pour ton nom ni pour ta fortune, mais pour quelque réputation de probité que tu t'es acquise; ne le fais jamais rougir de l'honneur qu'il t'a fait. Daignez» monsieur le maréchal, vous dire aussi quelquefois : Il est dans le patrimoine de mes pères un solitaire qui s'intéresse â moi» qui s'attendrit au bruit de ma bénéficence» qui joint les bénédictions de son cœur â celles des malheureux que je soulage» et qui m'honore» non parce que je suis grand, mais parce que je suis bon.
Recevez» monsieur le maréchal» les humbles témoignages de ma reconnoissance et de mon profond respect.
k MAnAMB LA MAai^CBALB UB LUXBMBOOaO.
An petit chAteta de Mootmorency, le tS mal 1790.
Madame»
Toute ma lettre est déjà dans sa date. Que cette date m'honore I que je l'écris de bon cœur ! je ne vous loue point, madame, je ne vous remercie point; mais j'habite votre maison. Chacun a son langage» j'ai tout dit dans le mien.
Daignez» madame la maréchale» agréer mon profond respect.
A M. LB CHBVALlBa DB LOBENZI.
Au peut cbAteio, le SI mai f 7B9.
J'ai fort prudemment fai»» monsieur» de
CORAEâPONDANGE.
supprimer avec vous les remerclmens ; vous m'auriez donné trop d'affaires. Tant de livres me sont venus de votre part, que je ne sais par lequel commencer. D'ailleurs, le séjour enchanté que j'habite ne me laisse guère le courage de lire, pas même d'écrire, au moins pour le besoin. Dans les charmantes promena» des dont je me vois environné, mes pieds me font perdre Tusage de mes mains, et 1(3 métier n'en va pas mieux. SI la campagne a besoin de pluie, j'en ai grand besoin aussi. Madame la maréchale m'a marqué qu'elle craignoit que je ne fusse pas bien. Elle a raison, l'on n'est jamais bien quand on n'est pas à sa place ; et, dès qu'on en sort, on ne sait plus comment y rentrer. Toutefois je nesaurois me repentir de la faute que je puis avoir commise ; et, dussé-je m'accoutumer à un bien-être pour lequel je n'étois pas fait, je ne voudrois pas, pour le repos de ma vie, avoir reçu d'une autre manière l'honneur et les grâces dont m'ont comblé monsieur et madame de Luxembourg. Je suis fbché qu'il y ait si loin d'eux à moi. Je ne fats ni ne yeux faire ma cour à personne ; pas même i eux. J'ai mes régies, mon ton, mes manières, dont je ne saurois changer; mais toute la sensibilité que les témoignages d'estime et de bienveillance peuvent exciter dans une ftme honnête, ils la trouveront dans la mienne. Je vois qu'ils s'efforcent de me faire oublier leur rang : s'ils réussissent, je réponds qu'ils seront contens de moi.
Pour vous, monsieur, je ne vous dis rien; j'ai trop i vous dire. Il faut se voir. Ou venez, ou je vais vous chercher. Bonjour.
H. d'Alembert m'a envoyé son recueil, oii j'ai vu sa réponse. Je m'étois tenu à l'examen de la question , j'avois oublié l'adversaire. 11 n'a pas hïi de même; il a plus parlé de moi que je u'avois parlé de lui; il a donc tort.
A M. LE MAaiCHAL DE LUXEMBOURG.
Au peut cbiteaa» le S7 i&il 1788.
Monsieur,
Votre maison est charmante ; le séjour en est délicieux. II le seroit plus encore si la magnificence que j'y trouve et les attentions qui m'y suivent me laissaient un peu moins apercevoir
que je ne suis pas chez mot. A osia près, il œ manque au plai«r avec lequel je TbaHbe qua celui de vous en voir le témoin.
Voua sa vee^. monsieur le maréchal, que les solitaires ont tous l'esprit romanesqae. Je sois plein dé cet esprit ; je le seM et ne m'en afflige point. Pourquoi chercherdi»-je à guirif d'ooe si douce folie, puisqu'elle contribue à me raidre heureux? Gens du monde et de la cour, n'allez pas vous croire plus sages que moi; nous ne différons que par nos chjmèrâ.
Voici donc la mienne en cette ocoaiion. Je pense que, si nous sommes tous deax tels qœ j'aime à le croire, noua pouvons former un spectacle rare, et peut-être unique, dans un commerce d'estime et d'amitié (voas ra'iiez dicté ce mot) entra deux hommes d*étaii il divers, qu'ils ne sembloient pas hiiui poDraisir la moindre relation entre eux. Hais pooroeh, monsieur, il faut rester tel que vous êtes, et me laisser tel que je suis. Ne veuillez point être mon patron ; je vous promets, moi, de ne point être votre panégyriste; je vous promets de pins que nous aurons fait cous deu^ une très-belle chose, et que notre société, si j'ose employer ce mot, sera, pour l'un et pour l'aob^ un sojet d'éloge préférable i tous ceux que radolitton prodigue. An contraire, si yi]^ vmilei m protéger, me faire des dons, obtenir poor moi des grâces, me tirer de mon état, et qae j'acquiesce à vos bienfaits, vous n'aurex Recherché qu'un faiseur de phrases, et vous ne serez plos qu'un grand à mes yeur. J'espère qve ce n'est pas à cette opinion réciproque qu'abâitiront les bontés dont vous m'honorez.
Mais , monsieur, il tàoî vous Jioatr u>ui mon embarra». Je 6*imagtne poiaila posnbilité de ne vofr que voua et madame la maridiale, au milieu de la foule inséparable do votre rang, et dont vous êtes sans tesse environnés. €'estpourtant une condition dont j'aoroispeine à me départir. Je ne veux ni cûmplaite aux curieux, ni voir, pas même un moment, d'autres hommes que ceux qui me conviennent ; et si j'avois cru faire pour vous uneexcejptioa, je oo l'aurois Jamais fiiite. Mon humetir qui ne souffre aucune gêne, mes incommodités qui ne la sauroient supporter, mes maximes sur lesquelles je ne veux point me contraindre, et qui su* rement offenseroient tout autre que voufii b
paix sartoui et le rfp09 de ma vie, toui m'impose Mouce loi de finir comme j*ai commencé. Monsieur le maréchal , je soQhaile de voua voir» de coltiver votre estime, d'apprendre de voos i la mériter; mais je ne puis vous sacrifier ma retraite. Faites que je puisse vous voir seul, et trouvez boa que je ne vous voie que de cette manière.
Je De me pardonnerois jamais d'avoir ainsi capitale avec vous avant d*accepter Tbooneur de TOI offres, et c'est encore un hommage que je crois devoir i vocre générosîtS; de ne vous dirv mes fantaisies qu'après m'étre mis en votre pouvoir : car» en sentant quels devoirs j'ailoii coocracter, j'en ai pris l'engagement sans aatote. Je n'ignore pas que mon séjour ici, qui n'est rien powr vous, est pour moi d'une extrtoe eonséquenee* Je sais que, quand je n'y anrois couché qu'une nuit, le public, la postérité peut-èire, me demanderoient compte de cette seule nuit. Sans doute ils me le demanderont du reste de ma vie ; je ne suis pas en peine de la réponse» Monsieur, ce n'est pas à moi de la faire. £a vous nommant, il faut que je sois jastiBéf Ott jamais je ne saurois l'être.
Je ne crois pna avoir besoin d'excuse pour le ton que je prends avec vous. Il me semble qne roas devez m'entendre. Monsieur le maréchal, je pourroifli^ 41 est vrai, vous parler en termes pins respMUueux, mais non pas plus honorables.