A MADAME LA MARECHALE DB LUXEMBOURG
MontiDorency, 2S octobre 1791.
J'a* reçu, madame la maréchale, une très-
ènergîqae réponse de M. le maréchal (*), et j*aime à me flatter que cette réponse vous est commune arec lui, d'autant plus que vous m'en faites qoelqae»-une8 de ce ton-la, au papier vous qoe vous n*y mettez pas. Il est vrai qu*une réponse qoe vous écrivez parle pour dix que roiis n'écrivez point, et, si jetois moins insatiable, une seule de vos lettres suffiroit pour alimenier mon cœur pour toute ma vie : mais c est précisément leur prix qui me rend avide, et je Ut)uveque vous n'avez jamais assez dit ce que je me plais tant à entendre et à lire. Au moyen de la correspondance nouvellement établie, j^espère que vous me dispenserez plus libéralement des grâces qui me sont chères ; il ne vous en coulera qu'une feuille de papier et une adresse de votre main ; car il me faut, s'il vous plaît, quelques mots que vous ayez tracés, et qui me donneront la confiance de supposer dans la lettre tous ceux qui n*y seront point, mais que vos bontés pour moi et mon attachement pour vous m'y feront supposer. Nous ga^ gnerons Cous deux à cet arrangement, madamela maréchale : vous aurez la peine d'écrire de moins, et moi j'aurai le plaisir de lire des lettres, moins agréables peut-être que vous ne les auriez écrites, mais, en revanche, aussi tendres qu'il me plaira.
A Ha R*..
MoDUnorency, te 24 octobre I76I»
Votre lettre, monsieur, du 50 septembre, ajant passé par Genève, c'est-à-dire ayant traversé deux fois la France, ne m'est parvenue qa'avant-bicr. J'y ai vu, avec une douleur uièlée d'indignation, les traitemens affreux que souffrent nos malheureux frères dans le pays où vous êtes, et qui m'étonnent d'autant plus que riniérèi du gouvernement seroit, ce me bemble, de les laisser en repos, du moins quant â présent. Je comprends bien que les furieux qui les oppriment consultent bien plus leur humeur sanguinaire que l'intérêt du gouverne-
(*) Le marécMl de Loxembourg n'avoit eoYoyë k RooMeaii ^'ne ffeatUe de papier blaoo. U parolt qn'U étoit conrenu entre cas que cet envol tiendroit lien de répooiede la part du BaKéd»al, lorsqu'il n'anrolt pas le tempe d'^rire et n'auroit nea de Boarean k coiiunaDl«|iier. U. P.
ment ; mais j'ai pourtant quelque peine à croire qu'ils se portassent à ce point de cruauté si la conduite de nos frères n'y donnoit pas quelque prétexte. Je sens combien il est dur de se voir sans cesse à la merci d'un peuple cruel, sans appui, sans ressource, et sans avoir même la consolation d'entendre en paix la parole de Dieu. Mais cependant, monsieur, cette même parole de Dieu est formelle sur le devoir d'obéir aux lois des princes. La défense de s'assembler est incontestablement dans leurs droits; et, après tout, ces assemblées n'étant pas de l'essence du christianisme, on peut s'en abstenir sans renoncer à sa foi. L'entreprise d'enlever un homme des mains de la justice ou de ses ministres, fftt-il même injustement détenu, est encore une rébellion qu*on ne peut justifier, et que les puissances sont toujours en droit de punir. Je comprends qu'il y a des vexations si dures qu'elles lassent même la patience des justes. Cependant qui veut être chrétien doit apprendre à souffrir, et tout homme doit avoir une conduite conséquente à sa doctrine. Ces objections peuvent être mauvaises, mais toutefois si on me les faisoit, je ne vois pas trop ce que j'aurois à répliquer.
Malheureusement je ne suis pas dans le cas d'en courir le risque. Je suis très-peu connu de M...., et je ne le suis même que par quelque tort qu'il a eu jadis avec moi, ce qui ne le disposeroit pas favorablement pour ce que j'aurois i lui dire ; car, comme vous devez savoir, quelquefois Toffensé pardonne, mais l'offenseur ne pardonne jamais. Je ne suis pas en meilleur prédicament auprès des ministres ; et quand j'ai eu à demandera quelqu'un d'eux non des grâces, je n'en demande point, mais la justice la plus claire et la plus due, je n'ai pas même obtenu de réponse. Je ne ferois, par un zèle indiscret, que gAter la cause pour laquelle je voudrois ni'intéresser. Les amis de la vérité ne sont pas bien venus dans les cours, et ne doivent pas s'attendre à l'être. Chacun a sa vocation sur la terre, la mienne est de dire au public des vérités dures, mais utiles ; je tflche de la remplir sans m'cmbarrasser du mal que m'en veulent les méchans, et qu'ils me font quand ils peuvent. J'ai prêché l'humanité, la douceur, la tolérance, autant qu'il a dépendu de moi; ce n'est pas ma faute si l'on ne m'a pas écouté : dii
CORRESPONDANCE
reste, je me suis hit une lot de m'en tenir too* jours aux vérités générales : je ne fais ni libelles ni satires ; je n'attaque point un hommey mais les hommes ; ni une action, mais un rice. Je ne. saurois, monsieur, aller au-delà.
Vous avez pris un meilleur expédient en écrivant à M... Il est fort ami de.*., et se feroit certainement écouter s*il lui parloit pour nos frères ; mais je doute qu'il mette un grand zèle à sa recommandation : mon cher monsieur, la .volonté lui manque, à moi le pouvoir; et cependant le juste pâtit. Je vois par votre lettre que vous avez, ainsi que moi, appris i souffrir à Técole de la pauvreté. Hélas I elle nous fait compatir aux malheurs des autres; mais elle .nous met hors d'état de les soulager. Bonjour, jmonsieur, je vous salue de tout mon cœur.
A VAOAHl LA M AaiCBALB DB LUXEMBOURO.
Ce dimanche S6 octobre.
Permettez, madame la maréchale, que je vous envoie le bulletin de ma journée d'hier. 3*appris le matin que vous deviez passer à Saint- Brice, entre midi et une heure. Je dtnai à onze heures et demie, et de peur d'arriver trop tard, voulant gagner le temps du relai, j'ailai couper le grand chemin an barrage de Pierre-Fite ; de là je remontai au petit pas jusqu'à la vue de Saint-Brice. Là, les premières gouttes de pluie m'ayant surpris, je fus me réfugier chez le curé de Groslay, d'où, voyant que la pluie ne faisoit qu'augmenter, je pris enfin le parti de me remettre en route, et j arrivai chez moi mouillé jusqu'aux os, crotté jusqu'au dos, et qui pis est, ne vous ayant point vue. Je voudrois bien, madame la maréchale, que tous ces maux excitassent votre pitié, et me valussent un petit emplâtre de papier blanc.
A LA MÊME
Ce mardi BMtin.
Bon Dieu I madame, quelle lettre ! quel style I Lst-ce bien à moi que vous écrivez? est-ce une plaisanterie, et vous moquez-vous de mes frayeurs? J'aurois ce soupçon, peut-être, s'il
ne faisoit que m'humilier; mais il vous ootrags, et je l'étouffé. Non, non, plus d'alames, plu d'inquiétudes; cet état est trép cmel, ettsas doute il est trop injuste; j'y renonce pour la vie : je me livre dans la simpÛdié de mon corar à toute la bonté du vôtre ; et je sais bien sAr, quelque ton que vous puissiez prendre, que je ne mériterai jamais que vous quittiez celui de l'amitié.
Mais quoi, tonjoura des torts? Vous m en reprochez d'autres an sujet du livre. Qu'ai-je donc fait? Que vous m'affligez! Oui» madame la maréchale, si je vous ai promis quelque chose que j'aie oublié, il faut que je sois un monstre : je ne sens pas en moi que je sois fait pour l'être; en vérité je croyois être co rbgis. Je vais tout quitter à l'instant pour aie mettre à vos copies, et je vous promets, et je qi en souviendrai, que je ne les suspeodfai point sans votre congé.
récria ces mots à la bâte poor tous renvoyer pins têt votre exprès ; je voudrois qu'il eût des ailes pour vous porter ce témoignage de ma reconnoissance et de mon repentir. Mais pourunt je ne puis avoir regret au souci qne m*a donné ma mauvaise tête, puisqu'il m'attire un soin si obligeant de votre part«
A JUUl.
Je Jolndroif une épiUièle si J'en avrolf qneiqo'taBe <|iii pAt
i^onter k ce mot.
30 octobre I7SI.
Oui, madame, vous êtes femme, j'ea suis persuadé ; si, sur les indices contraires que je vous dirai quand il vous plaira, je m'obstînois après vos protestations à en douter encore, je ne ferois plus de tort qu'à moi. Gela posé, je sens que j'ai à réparer près de vous toutes le s offenses qu'on peut faire à quelqu'un qu*on ne connott que par son esprit ; mais ce devoir ne m'effraie point, et il faudra que vous soyez bien inexorable, si la disposition où je sais de m'humilier devant vous ne vous apaise pas. D'ailleurs, vous vous trompez fort quand vous regardez votre amour-propre comme offensé par mes doutes; la frayeur que j'avois qu'ils ne fussent fondés vous en venge assez ; et pensezvous que ce ne fftt rien, quand vous avez osé
pnoist ee nom de Jolie, de D*av9ir pv yous le dispoier?
La coodilioD sur laquelle vous daignez satis&i're l'empreaseineiit que j'ai de savoir qui vouséles me oonfirme qu'il vous est bien dû. le Toos rends donc justice ; mais vous ne me la reodes pas, quand vous me supposez plus curieux que sensible. Non, madame, ce que je n'aarois pas foit pour vous complaire, je ne le ferois pas pour vous connottre, et je ne vous Tendrais pas un bien que vous voulez me faire, poar en arracher un plus grand malgré vous. Je tappose que l'homme que vous voulez que je Toie est le frère C6me, dont vous m'avez parlé précédemment; si la chose étoit à faire, je TOUS obéirois, et vous resteriez«inconnue : mais l'amitié a prévenu Thumanité. M. le maréchal de Loiembourg exigea l'été dernier que je le visse; j'obéis, et il l'a fait venir deux fois* Le frère G6me a fiiit ce que n'avoit pu faire avant loi nul homme de l'art; je n'ai rien vu de lui qui ne soit trés-conforme à sa réputation et au jugement qoe vous en portez; enfin, il m'a défîrré d'one erreur Acheuse, en vérifiant que mon maf n'écott point celui que je croyois avoir. Mais celoi que j'ai n'en est ni moins inconnu, ni moins incurable qu'auparavant, et je n'en iOttffre pas moins depuis ses visites ; ainsi, tous les soins humains ne servent plus qu'à me toormenter. Ce n'est sûrement pas votre intention qu'ils aient cet usage.
Vous me reprochez l'abus de l'esprit qu'en TOOS supposant homme j'avois cru voir dans T08 leltrcs. J'ignore si cette imputation est fondée, mais je n'ai jamais cru avoir assez d'esprit pour en pouvoir abuser, et je n'en fais pas as- ^n de cas pour le vouloir. Mais il est vrai que dans l'espèce de correspondance qu'il vous a plu d'établir avec moi, l'embarras de savoir que dire a pu me faire recourir à de mauvaises plaisanteries qui ne me vont point, et dont je me tire toujours gauchement. Il ne tiendra qu'i vous, madame, et à votre aimable amie, de oonnolirc que mon cœur et ma plume ont un autre langage, et que celui de l'estime et ûe la confiance ne m'est pas absolument étranger. Hais vous qui parlez, il s'en faut beaucoup que vous soyez disculpée auprès de moi sur ce chapitre ; et je vous avertis que ce grief n>st pas si loger à mon opinion qu'il ne vaille
la peine d*6tre d'abord discuté, et puis Umuih fait ôté d'une correspondance continuée.
Après ma lettre pliée, je m'aperçois qu'on peut lire récriture à travers le papier» ainsi je mets nne enveloppe.
A M. LE MAR^GBiUL DB LUXEMBOUBG.
MonbDoreiMT; le s nofenilire I7SI.
Monsieur le maréchal, je ne suis point un sinistre interprète; j'ai doniié à votre lettre blanche le sens qu'elle devoit avoir : mais je vous avoue que l'invincible silence de madame la maréchale m'épouvante, et me fiait craindre d'avoir été trop confiant. Je ne comprends rien k cet effrayant mystère, et n'en suis que plus alarmé. De grâce, faites cesser un silence aussi cruel. Quelle douleur seroit la mienne s'il d»» roit an point de me forcer de l'entendre t C'est ee que je n'ose même imaginer.
A JDUB*
Montmorency, le 10 novembre 1781.
Je crois , madame , que vous avez deviné juste, et que je me serois moins avancé, à l'égard de l'homme en question, si, malgré ce que m'avoit écrit votre amie, j'avois cru que ce ne fftt pas le frère Côme. Non, ce me semble, par le désir de me faire honneur d'une déférence que je ne voulois pas avoir, mais parce que avant d'avoir vu le frère CAme, il me restoit à faire un dernier sacrifice, que vous eussiez sans doute obtenu, quoique j'en susse le désagrément et l'inutilité. Maintenant qu'il est fait, ce sacrifice a mis le terme à ma complaisance, et je ne veux plus rien faire, à cet égard, que ce que j'ai promis. Je ne me souviens pas de ma lettre, mais soyez vous-même juge de cet engagement : si je ne suis tenu à rien, je ne veux rien accorder; si vous me croyez lié par ma parole, envoyez M. Sarbourg, il sera content de ma docilité. Mais, au reste, de quelque manière que se passe cetteentrevue, elle ne peut aboutir de sa part qu'à un examen de pure curiosité ;car,s'il osoit entreprendre ma guérison, je ne serois pas assez fou pour me livrer à cette
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