MC
CORRESPONDANCE
entreprise* et je suis très-sûr de n*a voir rien promis de pareil. J'ai senii des Tenfance les premières atteintes du mal qui me consume; il a sa source dans quelque vice de conformation ne avec moi ; les plus crédules dupes de la médecine ne le furent jamais au point de penser qu'elle pût guérir de ceux-là. Elle a son utilité, j'en conviens ; elle sert à leurrer l'esprit d'une vaine espérance ; mais les emplâtres de cette espèce ne mordent plus sur le mien.
A regard de la promesse conditionnelle de TOUS faire connoltrc, je vous eu remercie ; mais je vous en relève, quelque parti que vous preniez au sujet de M. Sarbourg. En y mieux pensant, j'ai changé de sentiment sur ce point ; si, selon votre manière d'interpréter, vous trouvez encore là une indifférence désobligeante, ce ne 'Sera pas en cette occasion que je vous reprocherai trop d'esprit. Mon empressement de savoir qui vous êtes venoit de ma défiance sur votre sexe, elle n'existe plus; je vous crois femme, je n'en doute point, et c'est pour cela que je ne veux plus vous connottre ; vous ne sauriez plus y gagner, et moi j'y pourrois trop perdre.
Ne croyez pas, au reste, que jamais j'aie pu vous prendre pour un homme; il n'y a rien de moins alliable que les deux idées qui me tourmentoient : j'ai seulement cru vos lettres de la main d'un homme : je l'ai cru, fondé sur l'écriture, aussi liée, aussi formée que celle d'un homme ; sur la grande régularité de l'orthographe ; sur la ponctuation plus exacte que celle d'un proto d'imprimerie ; sur un ordre que les femmes ne mettent pas communément dans leurs lettres, et qui m'empéchoit de me fier à la délicatesse qu'elles y mettent, mais que quelques hommes y mettent aussi ; enfin sur les citations italiennes, qui me déroutoient le plus. Le temps est passé des Bouillon, des La Suze, des La Fayette, des dames françoises qui lisoient et aimoient la poésie italienne. Aujour- .dhui leurs oreilles racornies à votre Opéra ont perdu toute finesse, toute sensibilité; ce goût ^st éteint pour jamais parmi elles.
Né plù U ▼estiglo appar t né dir •! puô BgU qui fue.
Ajoutez à tout cela certain petit trait accolé ile deux points, qui finit toutes vos lettres, et
qui me foumissoit un indice décisif au gré ds ma pointilleuse défiance. Oh diantre aTez-Tooi aussi péché ce maudit trait qu'on ne fit jamais que dans des bureaux, et qui m'a tant désolé! Charmante Claire, examinez bien la jolie main de votre amie ; je parie que ses petits doigts ne sauroient faire un pareil trait sans coniracter un durillon. Mais, ce n'est pas tout ; vous Toalez savoir sur quoi portoit aussi ma frayeur que celte lettre neïût de la main d'un homme: c'est que votre Claire vous avoit donné la vie, et que cet homme-là vous tuoU.
Il est vrai, madame, que je n'ai pas réponds à vos six pages, et que je n'y répondrois pas en cent. Hais, soit que vous comptiez les pages, les choses*, les lettres, je serai toujoonen reste ; et, si vous exigez autant que vous donnez, je n'accepte point un marché qui passe mes forces. Je ne sais par quel prodige j'ai été jusqu'ici plus exact avec vous, que je ne cannois point, que je ne le fus de ma \k avec mes amis les plus intimes. J« veux conserver ma liberté jusque dans mes attachemens; je reux qu'une correspondance me soit un plaisir et non pas un devoir ; je porte cette indépendance dans l'amitié même : je veux aimer librement mes amis pour le plaisir que j'y prends; mais, sitôt qu'ils mettent les services à la place des sentimens, et que la reconnoissance m'est imposée, l'attachement en souffre, et je ne Uls plus avec plaisir ce que je suis forcé de faire. Tenez-vous cela pour dit, quand vous m'aurez envoyé votre M. Sarbourg. Je comprends que vous n'exigerez rien, c'est pour cela même que je vous devrai davantage, et que je m'acquitterai d'autant plus mal. Ces dispositions mo font peu d'honneur, sans doute; mais les ayant malgré moi, tout ce que je puis faire, est de les déclarer : je ne vaux pas mieux que cela. Revenant donc à nos lettres, soyez persuadée que je recevrai toujours les vôtres et celles de rotre amie avec quelque chose déplus que du pkm>t qu'elles peuvent charmer mes maux et parer ma solitude ; mais, quand j'en recevrois dix de suite sans faire une réponse, et que vous écrivant enfin, au lieu de répondre article par article, je suivrois seulement le sentiment qui me fait prendre la plume, je ne ferois rien qae j'aie promis de ne pas faire, et à quoi vous se deviez vous attendre.
Cest encore à peu près la même chose à l'égard da Ion de mes lettres. Je ne suis pas poli, madame; je sens dans mon cœur de quoi me paaserde l'être, et il y surviendra bien du changemeni^jamaisje suis tenté de Vètre avec vous. Vojet encore quelle interprétalion votre bénigoité reut donner à cela, car pour moi je ne pois n'expliquer mieux. D'ailleurs, j*écris irès-difBcileinent quand je veux chfttier mon 8tyle : j'ai par-dessus la tète du métier d'auteor; la gtee qu'il impose est une des raisons qui m*y font renoncer. A force de peine et de Min, je pois trouver enfin le tour convenable et le mot propre ; mais je ne veux mettre ni peine ni soin dans mes lettres; j'y cherche le délassement d'être incessamment vis-à-vis du poblic; et quand j'écris avec plaisir, je veux écrire à mon aise. Si je ne dis ni ce qu'il faut, ni comme il faut, qu'importe? Ne sais-je pas que mes anis m'entendront toujours; qu'ils expliqueront mes discours par mon caractère, non mon caractère par mes discours, et qfàesij'uroh le malheur de leur écrire des choses ma/boonttes, ils seroient sûrs de ne m'a- Toîr entendu qu'en y trouvant un sens qui ne le fût pas? Vous me direz que tous ceux à qui j'écris ne sent ni mes amis, ni obligés de me connoltre. Pardonnez- moi, madame; je n'ai ni ne vent sfoir de simples connoissances; je ne sais, ni ne veux savoir comment on leur écrit. Il se peut que je mette mon commerce à trop haut prix, mais je n'en veux rien rabattre, sur^ toulanee vous, quoique je ne vous connaisse pas, car je présume qu'il m'est plus aisé de vous ûmer sans vous connottre, que de vous connottre sans vous aimer. Quoi qu'il en soit, c'est ici one affaire de convention : n'attendez de moi nulle exactitude, et n'allez plus épiloguant sur mes mots. Si Je ne vous écris ni régulièrement ni convenablement, je vous écris pourunt : cela dit tout, et corrige tout le reste. Voilà mes explications, mes conditions; acceptez ou refusez, mais ne marchandez pas; cela seroit inutile.
Je vois par ce que vous me marquez, et par U couleur de TOtre cachet, que vous avez fait quelque perte, et je sais par votre amie que rous n*étes pas heureuse: c'est peutrétre à cela que je dois votre commisération et l'intérêt que roQs daignez prendre à moi. L'infortune atten-
drit l'âme; les gens heureux sont toujours durs. Madame, plus ie cas que je fais de votre bienveillance augmente; plus je la trouve trop chère à ce prix.
Je vous dirai une autre fois ce que je pense de l'affranchissement de votre lettre, et de In mauvaise raison que vous m'en donnez.. En attendant, je vous prie, par cette raison même', de ne plusxontinuér d'affranchir, c'est le vrai moyen de faire perdre les lettres. Je suis à présent fort riche, et le serai, j'espère, long-temps pour cela; tout ce que j'ôie à la vanité dans ma dépense, c*est pour le donner au vrai plaisir.
A MADAME LATOUR
Lundi le.
Ah I ces maudits médecins, ils me la tueront avec leurs saignées (*). Madame, j'ai été trèssujet aux esquinancies, et toujours par les saignées elles sont devenues pour moi des maladies terribles. Quand, au lieu de me faire saigner, je me suis contenté de me gargariser, et de tenir les pieds dans leau chaude, le mal de gorge s'est en allé P) dès le lendemain : mais malheureusement il étoit trop tard; quand on a commencé de saigner, alors il fout continuer, de peur d'élouffer. Des nouvelles, et très-promptement, ]e vous en supplie; je ne puis, quant à présent, répondre à votre lettre ; et moi-même aussi je suis encore moins bien qu'à mon ordinaire. J'ajouterai seulement, sur votre anonyme, qu'il n'est guère étonnant que vous ne puissiez deviner ce que je veux ; car, en vérité, Je ne le sais pas trop moi-même. J'avoue pourtant que toutes ces enveloppes et adresses me. semblent assez incommodes, et que je ne vois pas Tinconvénient qu'il y auroit à s'en délivrer.
Je n'ai montré vos lettres i personne au monde. Si vous prenez le parti de vous nom-^ mer, j'approuve très-fort que nous continuions à garder Yineognito dans notre correspondance.
(*) Jean-Jacqacs avoH tiormir de la Mignëe, il la refusa obttiDéinent daoi sa chute de 177e. M. P.
(••) On doit dire t'tn ut alté, et non s'eit en ail**. M. P.
CORRESPONDAKCE.
k l'us£ >b jooilh.
Est-il bien nitturel, monsieiir, que, poar voir des éclatrcissemena sur ua écrit des pasteoTs de Genève, tous tous adresaiee à un homme qui n'a pas l'honneur d'être de lear nombre? et ne seroit-ce pas matière k scandale do Toir un ecclésiastiqne' dans nn séminaire demander à un héréliqne des instructions snr imoit que c'est ane ruM nr me l^ire accepter les iir, qnelquo disposé que eceroir dans tout autre je suis accablé me forres Eoins que cette petite e, bonne seulement pour qui se portent bien. Recevez donc , monsieur, mes remerctmens de votre soin pastoral, et les assurances de mon respecL
Vous serez peu surprise, madame, et pent- Mre encore ;noins flattée, quand je vous dirai qne la relation de voire amie m'a touché jtisqu'aux larmes. Tous êtes laite pour en Faire verser, ei pour les rendre délicieuses; il n'y a rienlidenouveanni de bien piquant pour vous. Mais ce qui sans doute est on peu phis rare, est qne votre esprit et votre flme ont tout fait, sans qne votre figure s'en soit mêlée; et, es ftrM, je suis bien aise de vous eonnottre sans voas avoir vue, aSn de lui dérober un cœur qui vous appartienne, et de vous aimer aulr»mentque tous ceux qui vous approchent. Providence immortelle I il y a donc encore de la verta sor ta terre I il y en a chei des fémanes ; il y e»a en France, à Paris, dam le quartier du Palaia-Royai I Assurément , ce n'est pas li que j'aoroia été la chercher. Madame, il n'y a rien de plus intéressant qne vous : mais, malgré tons vos malheurs , je ne vous trouve point à plaindre. Une ftme honnête et noble Deut nvoir des afflictions; mais elle « des dé- (fommagemvns ignorés de tous les autres, et je suis tous les jours plus pursuadé qu'il n'y a
point dejonisuDeeplnsdélioietueqHediede BOi-mèiBe, quand on porte un cœur ccntam de luL
Pardonnez-moi ce moment d'ctUtKmùne, Voua êtes au-deasu des louanges; elles pro. fanent le vrai mérite, et je tous proosti q« vous n'en recevrez plus de «wi. Ihii, m nvanche, attendez-vona à de fréquent repreches; voua ne savez peut-être pas que ptM vous m'inspim d'estime, i^as von me reada exigeant et difficile. Oh I je vous avotiiqge voua foites tout ce qu'il liint, vont et nm amie, pour que je ne sois jamais cooieDi de TOtia. Par exemple^ qu'est-oa que c'est qn ce caprice, après qae vous avez été rtiAlie, de ne pas m'écrire, parce que je as roM avoia pas écrit? Eh I mon Dieu, c'en pridtiment pour cela qu'il lalloit écrire, da pnr que le commerce ne lanplt de* déoi cÂtk Avez-vous donc oublié notre traité, oa tiHe ainsi que voua en remplissez les coodiliim! Quoi I madame, voue ailes donc compier wi lettres par numéros, un, deux, Iroi, pna savoir qoand vous devez m'écrire, et qînil TOUS ne le devez pas. Faites encore tnedw 1 ou deux oa pareil calcul, et je ponnai tou j adorer toujours, mais je ne vous éoifii di ' ma vie.
Et l'antre qvi vient m'écrire béiaoeolqa'elle n'a point d'esprit I Je suis donc un soi, moi, qui lui en trouve presque auuni qu'é loast Cela n'est-il pas bien t^ligesoiT Ainibis Uaire, pardonnez-moi ma franchise; je nepiiit m'empêcher de vous dire que les geu i'esprit se mettent toujours à leur place, «i qse cbei eux la modestie est toujours howii.
Mais si elle m'a donné quelque prise sa parlant d'elle, que d'hommages ne m'irracbet-elle point pour son compte en ptrlani de vousl avec quel plaisir son cŒur iiftoà» sur ce charmant texte 1 avec quel sèie, arer quelle énergie elle décrit les nûlheun et In vertus de son amie 1 Vingt fois, en liuol u dernière lettre, j'ai baisé sa main touii» moins , et nous étions au clavecin. Encore si c'étoit là mon plus grand malheurl nib non : le pis est qu'il faut voas dire celi comme un crime que je suis obligé ds toos confesser.
Adieu, bellti Julie ; je ne vous «krirai de û
lemaÎBes, oda est résolu : royez ce que tous foulez hiire dorant ce tempt-là. Je tous parlerois de JDoi si j'avois quelque chose de consoboti roosdire : maie quoi I plus souffrant qu'à rordioairev accablé de tracas et de chagrins de lents espèce, mon mal est le moindre de mes maaz. Ce n'est pas ici le moment de II. Sarbonrg. Je n'ai pas oublié son article» auquel roue amie revient avec tant d*obsiinatioO| il sera traité dans ma première lettre.
A M. U MABiCBAL DE LUXimOUaO.
ISootmofcncy» te 16 norcubrc 1761 •
Savez - vous bien, monsieur, le marédmi,
qae celte de toutes vos lettres dont j*avoîs le
plus grand besoin, savoir la dernière sans
date, mais tiuriivée de FontaineUeaa» ne m'est
arrivée qne depeîs trois on quatre jours,
quoique je h croie écrite depuis aases long**
teasps? le soupçonne, par les chiffres et les
rsnse^oemens dont elle est couverte, qu'elle
ess êUé^ i Engbien en Flandre avant de me
parvenir. Ce sont des fstaUtés faites pour moi.
Heureosemenl, il m'est venu dans l'intervatte
une lettre de madame la maréchale , qui m'a
rmsuré ; la vAtre achève de me rendre le re^
pes, ei enfin me voilà tranquille sur la chose
qui m'intéresse le plus au monde* Assurément
je n'avoîs pas besoin qu'une pitfeiUe alarme
vint me fsnre sentir tout te prix de vos bontés.
Uonsieur le maréchal, il me reste un seul
plaisir dans la vie, c'est cdui de vous aimer
et détre ààaé de vous. Je sens que si jamais
je perdoie celui • là, je n'aurois plus rien à
peidra.
â JUUB.
A MoDtaonnof» te m norcnlm 1761.
Encore une lettre perdue, madame 1 Gela devient fréquent, et il est bizarre que ce malheur ne m*arriye qu'avec vous. Dans le premier transport que me donni^ la relation de votre amie, je vous écrivis , le cœur plein d'attendrissement 9 d'admiration et les yeux en larmes. Ha lettre fut mise à la poste, sous son adresse, rue commç elle me l'avoit
marqué. Le lendemain je reçus h vôtre, oA vous me tancez de mon impolitesse, et je crai~ gnis de là que la dernière ne vous eût encore déplu; car je n'ai qu'un ton» madame; et je n'en saurois changer, même avec vous. Si mon style vous déplaît, il faut me taire ; mais il me semble que mes sentimens devroient me faire pardonner. Adieu, madame; je ne puis maintenant vous parler de mon étas, ni vous écrire de quelque temps; mais soyez sûre que, quoi qu'il arrive, votre souvenir me sera cher.
Mille choses de ma part à laimaUl Claire; j'ai du regret de ne pouvoir écrire à toutes deux.
A M. MOULTOD.
Matttmormof , te It décembro ITSI.
Vous voulez, cher Moultou, que je vous parle de mon état. U est triste et cruel a tons égards ; mon corps souftre, mon cœur gémit, et je vis encore. Je ne sais si je dois m'attrister ou me réjouir d'un accident qui m'est arrivé il y a trois semaines, et qui doit naturellement augmenter mais abréger mes souffrances. Un bout de sonde molle, sans laquelle je ne saurois plus pisser, est resté dans le canal de l'urètre, et augmente considérablement la diflicuUé du passage ; et vous savez que dans cette partie-là les corps étrangers ne restent pas dans le même état, mais croissent incessamment, en devenant les noyaux d'autant de pierres. Dans peu de temps noua saurons à quoi nous en tenir sur ce nouvel accidenL
Depuis long-temps j'ai quitté la plume et tout travail appliquant; mon état me forceroit i ce sacrifice, quand je n'en auroispas pris la résolution. Que ne l'ai -je prise trois ans plus t6tl Je me serois épargné les cruelles peines qu'on me donne et qu'on me prépare au sujet de mon dernier ouvrage. Vous vivez que j'ai jeté sur le papier quelques idées sur l'éducation. Cette importante matière s'est étendue sous ma plume au point de faire un assez et trop gros livre, mais qui m'étoit cher, comme le plus utile, le meilleur, et le dernier de mes écrits. Je me suis laissé guider dams
CORAESPONDANCE.
la disposition de cet ouvrage ; et, contre nion avis, maïs non pas sans l'aveu du magistrat, le manuscrit a été remis à un libraire de Paris, pour l'imprimer ; et il en a donné six mille fir.» moitié comptant, et moitié en billets payables à divers termes. Ce libraire a ensuite traité avec un autre libraire de Hollande , pour foire en même temps, et sur ses feuilles, une autre édition parallèle à la sienne, pour la Hollande, TAIlemagne et TAngleterre. Vous croiriez làdessus que Tintérét du libraire François étant de retirer et foire valoir son argent, il n'auroit eu plus grande hâte que d*imprimer et pu-> blier le livre ; point du tout, monsieur. Mon livre se trouve perda, puisque je n*en ai aucun double, et mon manuscrit supprimé, sans qu'il me soit possible de savoir ce qu*il est devenu. Pendant deux ou trois mois, le libraire, feignant de vouloir imprimer, m'a envoyé quelques épreuves, et même quelques dessins de planches ; mais ces épreuves allant et revenant incessamment les mêmes, sans qu*il m'ait jamais été possible de voir une seule bonne feuille, et ces dessins ne se gravant point, j'ai enfin découvert que tout cela ne tendoit qu'à m'abuser par une feinte ; qu'après les épreuves tirées on défaisoit les formes, au lieu d'imprimer, et qu'on ne songeoit à rien moins qu'à l'impression de mon livre.
Vous me demanderez quel peut être de la part du libraire le but d'une conduite si contraire à son intérêt apparent. Je l'ignore ; il ne peut certainement être arrêté que par un intérêt plus grand, ou par une force supérieure. Ce que je sais, c^est que ce libraire dépend d'un autre libraire nommé Guérin, beaucoup plus riche, plus accrédité, qui imprime pour la police, qui voit les ministres, qui a l'inspection de la bibliothèque de la Bastille, qui est au fait des affaires secrètes, qui a la confiance du gouvernement, et qui est absolument dévoué aux jésuites. Or, vous saurez que depuis long-temps les jésuites ont paru fort inquiaiidemon traité de l'éducation : les alarmes qu'ils en ont prises m'ont fait plus d'honneur que je n'en mérite, puisque dans ce livre il n'est pas question d'eux ni do leurs collèges, et que je me suis fait une loi de ne jamais parler d'eux dans mes écrits ni en bien ni en mal. Mais il est vrai que celui-ci contient une pro-
fession de foi qui n'est pas plus favorable aui intolérans qu'aux incrédules, et qu'il faut bien à ces gens-là des fanatiques, mais non pas des gens qui croient en Dieu. Vous saurez de plus que ledit Guérin, par mille avances d'amitié, m'a circonvenu depuis plusieurs années en se récriant contre les marchés que je hisois avec Rey, en le décriant dans mon esprit, et prenant mes intérêts avec une générosité sans exemple. Enfin , sans vouloir être mon impri* meur lui-même, il m'a donné celui-ci, auquel sans doute il a fait les avances nécessaires pour avoir le manuscrit ; car, malheureusement pour eux , il n'étoit plus dans mes mains, mais dan» celles de madame de Luxembourg, qui n'a pas voulu le lâcher sans argent.
Voilâtes faits; voici maintenant meseoih jectures. On ne jette pas six mille francs dans la rivière simplement pour supprimer un manuscrit. Je présume que l'état de dépénssement où je suis aura fait prendre i ceux qui s'en sont emparés le parti de gagner du temps, et ditFérer l'impression du mien jusqu'après ma mort. Alors, maîtres de l'ouvrage, sur lequel personne n'aura plus d'inspection, ils le changeront et falsifieront à leur fanttisie;et]d public sera tout surpris de voir parohreune doctrine jésuitique sous le nom de J. J. Rousseau.
Jugez de l'effet que doit faire une pareille prévoyance sur un pauvre solitaire qui n'est au fait de rien, sur un pauvre malade qui se sent finir, sur un auteur enfin qui peut-être a trop cherché sa gloire, mais qui ne l'a ebercbéeau moins que dans des écrits utiles à ses semblables. Cher Moultou , il faut tout oon espoir dans celui qu i protège l'innocence pour me faire endurer l'idée qu*on n'attend que de me voir les yeux fermés pour déshonorer ma mémoire par un .livre pernicieux. Cette crainte m'agite au point que, malgré mon état, j'ose entreprendre de me remettre sur mon brouillon pour refaire une seconde fois mon livre : mais, en pareil cas même, comdient en tirer parti, je ne dis pas quant à l'argent; car, vu la matière et les circonstances , un tel livre doit donner au moins vingt mille francs de profit au libraire, et je ne demande qu'à pouvoir rendre les mille écusque j'ai reçus; mais je dis quant au c^dit des opposans, qui trouveront partout , avec leurs inlngues, le moyen d'arrêter une édition dont ifs
srront ifisiniit&? Il foudroil un libraire en état de faire une pareille entreprise; et Rey pour cela peut éuts bon ; mais il foudroit aussi de la diligence et du secret , et Ton ne peut attendre de loi ni l'an ni l'autre. D'ailleurs il faut du temps, et je ne sais si la nature m'en donnera; sans compter que ceux qui ont intercepté le Ijrre ne seront pas» quels qu'ils soient, getis à laisser l'antenr en repos» s*il vit trop long-temps à leur gré. Souvent l'offensé pardonne, mais l'offenseur ne pardonne jamais. Voilà mes embarras : je crois qu*un plus sa{;e en auroit à moins. Prendre le parti de me plaindre seroit agir en enfant : Neseii Or eus reddere prœdam. Je n'ai pour moi que le droit et la justice contre des adversaires qui ont la ruse, le crédit, la puissance : c'est le moyen de se faire haïr*
CherMoaltou, cher Roustan, soyez tous dcui, dans cet état, ma consolation, mon espérance. Instruits de mon malheur et de sa cause, promeuez-moi, si mes craintes se vérifient, que vous ne laisserez pas sans désaveu passer sons mon nom un livre falsifié. Vous recoattolirez aisément mon style, et tous n'ignores pas qacis sont mes septimens : ils n'ont point changé. J'ai peine à croire que jamais des jésuites y substituent assez adroitement les leurs pour vous en imposer ; mais au moins ils tronqueront et mutileront mon livre, et par cela seul ils le défigureront : en ôtani mes éclaircissemens et mes preuves, ils rendront extravagant ce qui est démontré. Prolestez hautement contre une édition infidèle, dêsarouez-la publiquement en mon nom : cette leure vous y autorise ; une telle démarche est sans danger dans le pays ou vous êtes ; et prendre la juste défense d'un ami qui n'est plus, c'est travailler à sa propre gloire. Que Roustan ne laisse pas avilir la mémoire d'un homme qo'il honora du nom de son mettre. Quelque peu mérité que soit de ma part un pareil titre, cela ne le dispense pas des devoirs qu'il s'est imposés eu oie le donnant. Rien ne l'obligeoil à contracter la dette, mais maintenant il doit la payer. Vous avez en commun celle de l'amitif, d'autant plus sacrée qu'elle eut pour premier fondement l'estime et l'amour de la vertu. Marquez-moi si vous acceptez l'engagement. Tai grand besoin de tranquillité, et je n'en aurai {ioîdC jo^u'a votre réponse.
Parlons maintenant de votre voyage. L'espé^ rance est la dernière chose qui nous quitte, et je ne puis renoncer à celle que vous m'avez donnée. Oh I venez, cher Mouitou. Qui sait m le plaisir de vous voir, de vous presser contre mon cœur, ne me rendra pas assez de force pour vous suivre dans votre retour, et pour aller au moins mourir dans cette terre chérie où je n'ai pu vivre. C'est un projet d'enfant, je le sens; mais quand toutes les autres consolations nous manquent, il faut bien s'en faire de chimériques. Venez, cher Mouitou, voilà l'essentiel; si nous y sommes à temps, alors nous délibérerons du rcste.Quantau passe-port, ayez-le par vos amis, si cela se peut ; sinon, je crois, de mainière ou d'autre, pouvoir vous le procurer : mais je vous avoue que je sens une répugnance mortelle à demander des grâces dans un pays où l'on me fait des injustices.
Je vous remercie de ce que vous avez fait pour moi sur la lettre à M. de Voltaire, et je vous prie d'en faire aussi mes très*humbles remerctmens à M. le syndic Mussard. Je n'ai pour raison dé m'opposer à sa publication que les égards dus à M. de Voltaire, et que je ne perdrai jamais, de quelque manière qu'il se conduise avec moi ; car je ne me sens porté à Timiter en rien. Cependant puisque cette lettre est déjà publique, il y auroit peu de mal qu'elle le devînt davantage en devenant plus correcte; et je ne crains sur ce point la critique de personne, honoré du suffrage de M. Abauzil. Faites làdessus tout ce qui vous paroitra convenable ; je m'en rapporte entièrement à vous.
J'ai trouvé, parmi mes chiffons, un petit morceau que je vous destine, puisque vous l'avez souhaité. Le morceau est très-foible; mais il a été fait pour une occasion où il n'étoit pas permis de mieux faire, ni de dire ce que j'aurois voulu. D'ailleurs il- est lisible et complet; c'est déjà quelque chose : de plus, il ne peut jamais être imprimé, parce qu'il a été fait de commande et qu'il m'a été payé (*)• Ainsi c'est un dépôt d'estime et d'amitié qui ne doit jamais passer en d'autres mains que les vôtres; et c'est uniquement par là qu'il peut valoir quelque chose auprès de vous. Je voudrois bien espérer de vous le remettre ; mais si vous m' in-
C) L\/raison ruiu brr du duc d'Orléaiit.
GORRESPONDAJIQE.
cliquet quelque occasion poar roas renvoyer, je vous renverrai.
Que Dieu bénisse votre famille croissante» et donne à ma patrie» dans vos enfans» des citoyens qui vous ressemblent! Adieu, cher UouRou.
P.S.iS dé€. J*ai suspendu renvoi de on Mtim jusqu'à plus ample éclaircissement sur la matière principale qui la remplit; et tout concourt à guérir des soupçons conçus mal i propos» bien plus sur la paresse du libraire que sur son infidélité. Orcûs soupçons, ébruH tés» deviendroient d'horribles calomnies; ainsi» jusqu'à nouvel avis, le secret en doit demeurer entre vous et moi sans que personne en ait le moindre vent» non pas même le cher Roustau. Je récrirois même ma lettre» ou j'en ferois une autre» si j'avoîs la force ; mais je sms accablé de mal et de travail; et ce qui seroit indiscrétion avec un autre n'est que confiance avec un homme vertueux. Dans cet intervalle j'ai travaillé à reoMttre au net le morceau le plus important de mon livre» et je voudrois trouver quelque moyen de voua L'envoyer secrètement. Quoique écrit fort serré» il ooù* teroit beaucoup par la poste. Je ne suis pas à portée d'affranchir sûrement; et si je fais contre-signer le paquet» mon secret tout au moins est aventuré. llarquez-*moi votre avis là-dessus» et du secret. Adieu*
A MADAUB LA MAaASHAUS DB LCnUBOOKO.
Montmoreûcy, le 43 décembre 1761.
Je ne voulois point» madame la maréchale, VOUS inquiéter de Thistoirc de mon malheur; mais puisque le chevalier vous en a parlé el que vous voulez y chercher remède» je ne puis vous dissimuler que mon livre est perdu. Je ne doute nultement que les jésuites ne s'en soient emparés avec le projet de ne point le laisser parohre de mon vivant; et» sûrs de ne pas long*temps attendre» d'en substituer» après ma mort» un antre toujours sous mon nom» mais de leur fabrique» lequel réponde mieux i leurs vues. 11 faudroitun mémoire pour vous exposer les raisons que j'ai de penser ainsi. Ce qu'il y a de trèa-sûr» au moins» c'est que le libraire n'imprime ni ne veut imprimer» qu'il a trompé M. de Malesherbes» qu'il vous trom-
pera, et qu'il se moque de moi avec l'iin{mdence d'un coquin qui n'a pas peur et qui se sent bien soutenu. Cette perle, la plus sensible que j'aie jamais faite» a mis le comble à mes maux» et me coûtera la vie : maïs je la crois irréparable ; ce qui tombe dans ce ^uifre-là n'en sort plus : ainsi je vous confore de tout laisser là et de ne pas vous compromettre iootilement. Toutefois» si vous voolei absoIomeRt parler au libraire» M. de Malesherbes est ao fait et lui a parlé; il seroit peutnètre s propos qu'il vous vit auparavant. Si» contre tonte attente de na part» il est possible d'avoir mon manuscrit en rendant tout» foites, midaine la maréchale» et je vous devrai phis qne la Tie. Les quinze cents francs que j'ai reçus ne doivent pointfaire d'obstacle; je puis les retrosier et voua les envoyer au premier signe.
A JCLB.
A Honlmorenej. le f S déccad^ im.
Je voudrois continuer à vous écrire» nadame, à voue et à votre digne amie ; mais je ne puis, et je ne supporterois pas l'idée que vous atiri* buassies à négligence ou à indifférence nn silence que je compte paroDi les malhems de mon état. Vous exiges de l'exaciitttde dans le commerce» et c'est bien le moins que je doive àcelai que vous daignes lier avec moi ; mais ceue exac' titude m'est impossible : ma situation empirée partage mon temps entre l'oceupatioaetbsoaffrance ; il ne m'en reste plus à doaner à mon plaisir. 11 n'est pas naturel que voos nxu mettiez i ma place^ vous qui avez da loisir et de la sanlé; mais faites donc comme les dieux,
Donnez en commandant lè ponvoir d*Mr.
Il fout» malgré moi» finir une correspondance dans laquelle il m*est impo^ible de mettre assez du mien» et qu'avec raison vous n'êtes point d'humeur d'entretenir seules. Si peutêtre dans la suite.... mats.... c'est une folie de vouloir s'aveugler» et une bêtise de regimber contre la nécessité. Adieu donc» mesdames; forcé par mon état» je cesse de vous ecnre» mais je ne cesse point de penser à vous.
Je découvre a l'instant que toutes vos lettres ont été à Beaomont avant que de me parvenir.
AMNËE 1761 «
n ne Mlott que Manlmarêne^ sur l'adreMe, •ans parier de la ronte de Beaumont.
k M. MOULTOO (*).
MoBtmomiqr, le 23 déeemlire 1791.
Cen est faii, cher Monliou, noua ne noua rerem>m plus que dana le séjour des justes, lion sort est décidé par les suites de l'accident dont je TOUS ai parlé ci-devant ; et quand il en sera temps» je pourrai, sans scrupule, prendre chez mylord Edouard les conseils de la vertu même (*•)•
Ge qui m'humilie et m*afflige est une fin si peo digne, j'ose dire, de ma vie, et du moins de messeniimens. Il y a six semaines queje ne fais quede8iniquités,etn'imaginequedes calomnies contredeux honnêtes libraires, dont Tun n'a de ion que quelques retards involontaires, et Tautre un zële plein de générosité et de désintéressement, que j'ai payé, pour toute reconnoissance, d*Dne accusation de fourberie. Je ne aais quel aveuglement, quelle sombre humeur, mspirée daos la solitude par un mal affreux, m'a Ait inventer, pour en noircir .ma vie et l'honneur d'autnii, ce tissu d'horreurs, dont le soupçon, changé dans mon esprit prévenu presque en certitude, n'a pas mieux été déguisé à d'autres qu'à tous. Je sens pourtant que la source de cette folie ne fut jamais dans mon cœur. Le délire de la douleur m'a fait perdre la raison avaat la vie ; en faisant des actions de méchant, je n*étois qu'un insensé.
Toutefois, dans l'état de dérangement oik est ma tête, ne me fiant plus à rien de ce que je vois et de ce queje crois, j'ai pris le parti d'achever la copie du morceau dont je vous ai parlé ci-devant (**•), et mémo de vous l'envoyer, trèspersuadé qu'il ne sera jamais nécessaire d'en ^ire usage, mais plus sûr encore queje ne risque rien de le confier à votre probité. C'est avec la plus grande répugnance que je vous extorque les frais immenses que ce paquet vous coûtera par la poste. &lais le temps presse ; et,
O Cette irttre, ainsi que la mlfante, trouvée dani les papien de ranicor , n'ont pat été envoyée! à leur adresse t mais ftHÊqat Boa<eean les a conservées, on n'a pas crn devoir les npprinier. ( Ifctê du Du Peffrou. )
f*) Tofei Ifouvelle OéloUe* troisième partie, lettre ixii. AoQwfaa revient sur cette Idéi*. et en termes encore plus Hain, dam nne lettre à Daclos du 1«' août I76S. G. P.
("*) l/oraiaon ténèbre do dnc d'Orléans.
T. IV
tout bien peséi j*ai pensé que de tous les risques « celui que je pouvois regarder comme le moin* dre étoit celui d*un peu d*argent. Certainement j'aurois fait mieux si je Tavois pu sans danger. Mais au reste en supposant, comme je l'espère, qu'il ne sera jamais nécessaire d ébruiter cette aSFaire, je voua en demande le secret, et je mets mes dernières fautea à couvert sous Taile de votre charité. Le paquet aéra rois, demain 24 décembre, à la poste, sans lettre; et même il y a quelque apparence que c'est ici la derniore que je vous écrirai*
Adieu, cher Moultou. Vous concevrez aisémentquelaProfessiondefoi du vicaire savoyard est la mienne. Je désire trop qu'il y ait un Dieu pour ne pas le croire ; et je meurs avec la ferme confiance que je trouverai dans son sein le bon* heur et la paix dont je n'ai pu jouir ici-bas.
J*ai toujours aimé tendrement ma patrie et mes concitoyens ; j'ose attendre de leur part quelque témoignage de bienveillance pour ma mémoire. Je laisse nne gouvernante presque sans récompense, après dix^sept ans de services et de soins très-pénibles, auprès d'un homme presque toujours souffrant. Il me seroit affreux de penser qu'après m'avoir consacré ses plus belles anné^, elle passeroit ses vieux jours dans la misère et l'abandon. J'espère que cela n'arrivera pas : je lui laisse pour protecteurs et pour appuis tous ceux qui m'ont aimé de mon vivant. Toutefois, si cette assistance venoit à lui manquer, je crois pouvoir espérer que mes compatriotes ne lui lâisseroient pas mendier son pain. Engagez, je vous supplie, ceux d'entre eux en qui vous connoisscz l'Âme genevoise à ne jamais la perdre de vue, et à se réunir, s'il le falloit, pour luiaider à couler ses jours en paix à l'abri de la pauvreté.
Voici une lettre pour mon trés-honoré disciple. Je crois quej'auroisété son maître en amitié ; en tout le reste je me serois glorifié de prendre leçon de lui. Je souhaite fort qu'il accepte la proposition de faire la préface du recueil de mesŒuvres; et en ce cas vous voudrez bien faire avec M. le maréchal de Luxembourg des arrangemens pour lui faire agréer un présent sur rédition. Au reste, si les choses ne tournoient pas comme je l'espère pour une édition en France, je n'ai point à me plaindre de la probité de Rcy,etje crois qu'il n'a pas non plus
CORRESPONDANCE
è M plaindrede mes écrits. On poarroit s'adresser à lui.
Adiea derechef. Aimez vos deroirs, cher Moultou ; ne cherchez point les vertus éclatantes. Élevez avec grand soin vos enfans; édifiez vos nouveaux compatriotes sans ostentation et sans dureté, et pensez quelquefois que la mort perd beaucoup deses horreurs quand on en approche avec un cœur content de sa vie.
Gardez-moi tous deux le secret sur ces lettres, du moins jusqu'après l'événement, dont j'ignore encore le temps quoique sûrement peu éloigné. Je commence par les amis et les affaires, pour voir ensuite en repos avec Jean-Jacques si par hasard il n'a rien oublié.
Si vous venez, vous trouverez le morceau que je vous destinois parmi ce qui me reste encore de petits manuscrits. Si vous ne venez pas, et qu'on négligeât de vous l'envoyer, vous pouvez le demander, car votre nom y est en écrit. C'est, comme je crois vous l'avoir déjà marqué, une oraison funèbre de feu M. le duc d'Orléans.
A M. BOUSTAN.
Moatiiioraaesr, le 33 deoerobre 4761.
Mon disciple bien aimé» quand je reçus votre dernière lettre, j'espérois encore vous voir et vous embrasser un jour; mais le ciel en ordonne autrement : il faut nous quitter avantque de nous connottre. Je crois que nous y perdons tous deux. Vous avez du talent, cher Roustan; quand je finissois ma oourte carrière, vous commenciez la vôtre, et j'augurois que vous iriez loin. La gène de votre situation vous a forcé d'accepter un emploi qui vous éloigne de la culture des lettres. Je ne regarde point cet éloignement comme un malheur pour vous.
Mon cher Roustan, pesez bien ce que je vais vous dire. J'ai fait quelque essai de la gloire : tous mes écrits ont réussi; pas un homme de lettres vivant, sans en excepter Voltaire, n'a eu des momens plus briilansque les miens; et cependant je vous proteste que, depuis le moment que j'ai commencé de faire imprimer, ma vie n'a été que peine, angoisse et douleur de toute espèce. Je n'ai vécu tranquille, heureux.
et n'ai eu de vrais amis que durant mon ooacurite. Depuis lors il a fallu vivre de fomie, et tout ce qui pouvoit plaire à mon cœur a fui nos retour. Mon enfant, fais-toi petit, disoitàfloo fils cet ancien politique ; et moi, je dis k mon disciple Roustan : Mon enhnt, reste obscur; profite du triste exemplede ton maître. Gardex cet|6 lettre, Roustan : je vous en conjure. Si vous en dédaignez les conseils, vous poorrei réussir sans doute ; car, encore une fois, vous avez du talent, quoique encore mal réglé par la fougue de la jeunesse : mais si jamais toos avez un nom, relisez ma lettre, et je vous promets que vous ne l'achèverez pas sans pleorer. Votre famille, votre fortune étroite, on émule, tout vous tentera; résistez, et sachez que, quoiqu'il arrive, l'indulgence est moins dure, moins cruelle à supporter que la réputation littéraire.
Toutefois voulez-vous faire un essai? l'ootasion est belle; le titre dont vous m'honorez vous la fournit, et tout le monde approoTen qu'un tel disciple fasse une préface à la tète du recueil des écrits de son maiu>e. Faius donc cette préface ; faites-la même avec soin, concertez-vous là-dessus avec Moultoa : ntii gardez-vous daller faire le fade louaogeor; vous feriez plus de tort à votre réputation que de bien à la mienne. Louez-moi d'une seule chose, mais louez-m'en de votre mieux, parce qu'elle est louable et belle, c*est d'avoir eu quelque talent et de ne m'étre point pressé de le montrer, d'avoir passé sans écrire tout le feu de la jeunesse ; d'avoir pris la plume à quarante ans, et de l'avoir quittée avant cinquante; car vous savez que telle étoit ma résolution, et le Traité de l'Éducation devoit être mon dernier ouvrage, quand j'aurois encore vécu cinquante ans. Ce n'est pas qu'il nf ait chez Rey un Traité du Contrat social^ duquel je n'ai encore parlé à personne, et qui ne parottra peut-être qu'après ÏÉiuealioni mais il luîestantérieur d'un grand nombre d'années. Faites donc cette préface, et puis des sermons, et jamais rien de plus. Au surplus, soyez bon père, bon mari, bon régent,, bon ministre, boa citoyen, homme simple en toute chose, et rien de plus, et je vous promets une vie heureuse. Adieu, Roustan ; tel est le conseil de votre maître et ami prêt à quitter la vie, en ce moment
ob eeu même* qui n'oot pas aimé la vérité la diMDl. Adiea.
Quelque aimable que puisse fiire H. l'abbé de Grave, comme je ne le connois point, et qu'en France tout le monde est aimable, il me semble que rien n'est moins pressé que d'abuser de sa complaisance pour l'amener à Honlmoreocy, sans savoir si vous ne lui ferez point passer une mauvaise journée et à moi aussi. Vous Êtes toujours là-dessus si peu difficile , qu'il fiiut bien que je le sois pour tous deux.
A l'égard de l'édiiion projetée, ai tant est qu'elle doive se faire, il ne convient pas qu'elle se fasse si vite, au moins si j'y dois consentir. y. de Ha\esherbes a exigé des réponses à ses observations, il faut me laisser le temps de les hireetdeles lui envoyer. Il Faut laisser à Robin le temps de débiter les éditions précëden'tes, »Ûa qu'il ne tire pas de là un prétexie pour ne pas payer Rey. Enfin il faut me laisser, à moi, Je temps de voir pourquoi Je dois mutiler mon livre, pour une édition dont je ne me soucie point de devenir peut-être un jour responubleangouvernemenideFrancedece qui peut ydéplaire A quelque minisire de mauvaise humeur. Puisque la permission du magistrat ne met i couvert de rien. qn'aurai-Je A répondre • ceux qui viendront me dire : Pourquoi imprimei-vous chez nous des maximes hérétiques et républicaines? Jedirai que ce sont les miennes et celles de mon pays. Hé I bien, me dira-t-on, que ne les imprimez^vous hors de chez nous? Qu'aurai-je i dire? Vous me direz que je n'ai qu'à les dter. Autant vandroit me direde n'éire plus moi. Je ne pais ni ne veux les Ater qu'en iVtant tout le livre. Je voudrois bien savoir ce qu'on peut répondre à cela. Tant y a que, si je veux bien m'exposer, je veux m'exposer avec toute ma vigueur première, et non pas déjà tout ch&iré, déjà tout tremblant, et comme un homme qui a déjà peur. Adieu, mon cher Coindel, je vous embrasse (*).
(')CelleleUr«Depo(Ud'iDlradll«qaeriiidiciUoa dulnor dfliwmalne: ribbé<teGnT«ipnl «Mdiiritépir H.deMil-^rimbci de ■niTHlIn' cl de diriger rimpreulnn de l'Émtle, tHe doit iTirir tU taiU Tcn II Hn de (TU OD <Una le comoKnewMBlde ITt).
l U. es MftLESBUIBES.
r.lsl
Il fiit un temps, monsieur, oii vous m'hoao» rfttes de votre estime, et où je n pas indigne ; ce temps est pasi nois enfin ; et quoique votre p.
bontés envers moi soient inépn puis plus les attribuera la mém' plus ridicule aveuglement. Depi semaines ma conduite et mes lettres ne sont qu'un (issu d'iniqoiiés, de folies, d'impertinences. Je vous ai compromis, monsieur, j'ai compromis madame la maréchale de la manière la plus punissable. Voua aves tout enduré, tout fait pour calmer mon délire; et cet excès d'indulgence, qui pouvoit le prolonger, est en eSet cequt l'a détruit. J'oovre en frémissant les yeux sur moi, et je me vois tout aussi méprisable que je le suis devenu. Devenu I non; l'hommequi poru cinquante ansle cœnrque je sens renaître en moi n'est point celui qui peut s'oublier au pointqueje viens de faire : on ne demande point pardon à mon Age, parce qu'on n'en mérite pins: mais, monsieur, je ne prends aucun intérêt A celui qui vtent.d'usurper et déshonorer mon nom. Je l'abandonne A votrejuste indignation, mais il est mort pour ne plus renaître : daignez rendre votre estime A celui qui vous écrit maintenant; il ne sauroil s'en passer, et ne méritera jamais de la perdre. Il en a pour garant non Sa raison, mais son éiatqui le met désormais à l'abri des grandes passions.
Quoique je ne doive ni ne veuille plus, monsieur, vous importunerde l'affaire deDuchesne, et que je prétende encore moins m'excuser envers lui, je ne puis cependant me dispenser de vous dire que s'il étoit vrai qu'il m'eilt proposé de ne m'envoyerles bonnes feuilles que volume A volume, alors mes alarmes et le bruit que j'en ai fait ne seroient plus seulement les aetes d'un fou, mais d'un vrai coquin.
Il faut vous avouer aussi, monsieur, que je n'ose écrire à madame ta maréchale, et que je ne sais comment m'y prendre auprès d'elle, ignorant A quel point elle peut être irrilée.