‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 59 sur 158 · A MADAME LA MAR&BAUS DB LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

A MADAME LA MAR&BAUS DB LUXEMBOURG

Motier»-Tra¥en, le M toAt 4763.

Voici, madame la maréchale, une troisième lettre depuis mon arrivée à Métiers. Je vous supplie de ne pas vous rebuter de mon împortunité; il est difficile de n'être pas un peu plus inquiet d'un long silence à un si grand éloignement que si Ton étoit plus à portée. Quand je vous écris, madame, vous m'êtes présente ; c'est en quelque sorte comme si vous m'écriviez. Il faut se dédommager comme on peut de ce qu'on désire et qu'on ne sauroit avoir. D'ailleurs M. le maréchal m*a marqué qu'il croyoit que vous m'aviez écf it ; et, pour savoir si les lettres se perdent, il faut aecuser ce qu'on reçoitj et aviser- de ce qu'on ne reçoit pas.

A MADAME LA COMTESSE DE BOXJFFLERà.

Itotters-Tnfen, aoAt 1701.

J'ai reçu dans leur lenips, madame, vos deux lettres des 2\ et 54 juillet, avec Texirait par duplicata d'un P. S. de M. Hume, que vous jf avez joint. L'estime de cet homme unique eSace tous les outrages dont on m'accable. M. Hume étoit l'homme selon mon co&ur, môme avant que j'eusse le bonheur de vous connoitre, et vos sentimens sur son compte ont encore augmenté les miens ; il est le plus vrai philosophe que je connoisse, et le seul historien qui jamais ait écrit avec impartialité. Il n'a pas plus aimé la vérité que moi, j'ose le croire; mais j'ai mis de la passion dans sa recherche, et lui n'y a mis que ses lumières et

CORRESPONDANCE

^lus que j'éxiite : or je ne vois pas, dans celle manière de penser, comment le séjour de l'Angleterre me seroit possible; car si Je n'en tire pas mes ressources, il m'en faudra bien plus là qu'ailleurs. Il esi de plus trèsKlouteux que j'y vécusse dans mon indépendance aussi agré<iblement que vous le supposer. J'ai pris snr b nation angloise une liberté qu'elle ne pardonne à personne, et surtout aux étrangers, c'est d'en dire le mal ainsi que le bien ; et vous sam qu'il faut être buse pour all^r vivre en Angleterre mal voniu du pe^fyleanglois. Je ne doote pas que mon dernier livre ne m*y fasse déto^ ter, ne iâi-ee qu'à eause de ma note sur le Good néUured peoplê. Vous m'obligeiies, msdame, si vous pouvez vous informer de ce qu*il en est, et m'en instruire.

, ^ ^ QuAtit à l'édition générale de mes ècriu à

son beau génie. L'amour-propre m'a souvent faire i Londres, c'est une très-bonne idée, sorégaré par mon aversion même pour le men- i^m g} ^ projet pent s'exécuter en mon ab-

songe; j'ai haï le despotisme en républicain, et l'intolérance en théiste. M. Hume a dit. Voilà ce que fait l'intolérance, et ce que fait le despotisme. 11 a vu par toutes ses faces l'objet que la passion ne m'a laissé voir que par un côté. Il a mesuré, calculé les erreurs des hommes en être au-dessus de Thumanité. J'ai cent fois désiré etje désire encore voir l'Angloterre, soit pour elle-même, soit pour y converser avec lui, et cultiver son amitié, dont je ne me crois pas indigne. Mais ce projet devient de jour en jour moins praticable; et le grand éloignement des lieux suffiroit seul pour le "endre tel, surtout à cause du tour qu'il feudroit faire, «s pouvant plus passer par la France.

Quoi 1 madame, moi qui ne pais plus, sans horrew, souffrir l'aspect d'une rne, moi qi^i mourrai de tristesse lorsque je<;esserai de voir des prés, d0s buissons, des arbres devant ma fènènrey irairje maintenant habiter la ville de Londres? irai^^, à mon âge, et dans mon étal, eheroher fortune à la cour, et me fourrer parmi ia valetaille qui entoure les ministres? Non, madame; je puis être embarrassé des restes d'«ne vie plus longue que je n'ai compté; mais ces restes, quoi qu'il arrive, ne ser6ni point si mal employés. Je ne me suis que trop montré pour mon repos ; je ne commencerai

projet pent

sence. Cependant, comme Timpression coAte beaucoup en Angleterre, ft moins qoe l'édiiioa ne fût magnifique et ne se ftt par souscription, elle seroit difficile à faire, et j'en tirerois peu de profit.

Le château de Schleyden, étant moins éloigné, seroit plus à mu portée, et l'avantage tfe vivre à bon noarché, que Je n*ai pas ici, srrou dans mon état une grande raison de préférence; mais j<e ne connois pas asses H. et madame de La Mare pour savoir s'il me convient de leur avoir cette obligation ; c'est â vous, madame, et à madame la maréchale à me décider lâdessus. A l'égand de ta silyation, je ne connois aucun séjour triste et vilain avec de la verdure; mais s'il n'y a que des sables ou des rochers tout mis, ft'en parlons pas. J'entends peu ce que e'est qu'aller par corvées; mais, sur le seul mot, s'il n*y a pas d'autre moyen d'arrivrr au château, je nuirai jamais. Quant ai^ troisième asile dont vous me parles, madanir, je suis très-rcconnoissant de cette offrog mai< tiAsrdétenniné à n'en pas profiter. Ajb reste, il y a da temps pour délibérer sur fessantes; car je ne suis point maintenant' en éttt de voyager ; et, quoiqne'Ies hiveis spie^tl^ ^& et rudes, je suis forcé d'y passer oleJai-ci à toutrisque«.ne présumaui pas que le roi de Prusse, dont la réponse n'est point venue, me

vraiment èiouir de moi que quand on no sanra refuse, on l'état où je snisjMsilc qu'il a sour-

?enc accordé i des geos qui ne io mériioîent ^ëre.

Yoili» madame, quant à présent, ce que je pais TOUS dire, sur les aoins relaiifs à inoi, dont TOUS Voulez bien vous occuper. Soyez persuadée que mon sort tient bien moins à l'effet de ees mêmes soips qu'à l'intérêt qui voas les inspire. La bonté que vous avez de vous souvenir de mademoiselie Le Vasseur l'autorise à VOUS assurer do -son profond respect. Il n*y a pu de jour quelle po m*attendriâse en me parlant de vous et de vos bontés, madame. Je béniroii ua malheur qui m'o si bien appris à TOUS ooonottre, s'il ne m eftt en Riéme temps cloigaédevons.

à «YtOBD M ABÊOIAI..

lIotien-TraTen, aoAt 176S.

Mjlord,

Il est bien juste que je vous doive la permission que le roi me donne d'habiter dans ses états, car c'est vous qui me la rendez précieuse ; el $i elle m'eût été refusée» vous auriez pu TOUS reprocher d'avoir changé mon départ en exil. Quant à rengagement que j'ai pris avec moi de ne plu9 écrire» ce n'est pas» j'cspére» ttoe condition que sa majesté entend mettre à l'asile qu'elle veut bien m'açcorder. Je m'engage seulement, et de trés-bon cœur» envers elle et votre excellence, à respecter, comme j'ai toujours fait» dans mes écrits et dans ma conduite, les lois» le prince» les honnêtes gens, et tons les devoirs de l'hospitalité. En général» 1 estime peu de rois» et je n'aime pas le gouleroement monarchique ; mais j'ai suivi la rè- ?^e des Bohémiens, qui» dans leurs ezcur*sions, épargnent toujours la maison qu'ils habiteni. Tandis que jat vécu en France» Louis XV n*a pas eu de meilleur sujet que moi, et sûrement on ne me verra pas moins de fidélité pour un prince d'une autre étoffe. Mais, quant è ma manière de penser en général sur quelque matière que ce puisse être» elle est à noi» né républicain et libre ; et, tant que je ne !a divulgue pas dans l'état oit j'habite, je n'en dois aucun compte au souverain ; car il n'est pas juge compétent de ce qui se fiiit hors de

chrz lui par un homme qui n'est pas né son sujet. Voilà mes sentimcns, mylord, et mes règles. Je ne m'en suis jnmais départi, et je ne m'en départirai jamais. J*ai dit tout ce que j'avois i dire, et je n'aime pas à rabâcher. Ainsi je me suis promis et je me promets de ne plus écrire ; mais encore une fois je ne l'ai promis qu'à moi.

NoQ» mylord, je n'ai pas besoin que les agréables de Afotiers m'en chassent pour dési« rer d'habiter la tour carrée ; et si je l'habitois, ce ne seroit sûrement pas pour m'y rendre in^^ visible ; car il vaut mieux être homme et votre semblable» que le Tien du vulgaire et Ifiilay- Lama, Mais j'ai commencé à m'arranger dans mon habitation» et je ne saurois en changer avant l'hiver, sans une incommodité qui effarouche, même pour vous. Si mes pèlerinages ne vous sont pas importuns» je ferai de mon temps pu partage très-^gréabte» i peu près comme vous le marquez au roi. Ici» je ferai des lacets avec les femmes t à Colombier, j'irai penser avec vous.

A HAnàUE LATOVB.

iloUer»-Tr«ven, le 30 tout 170?.

J'ai reçu, madame» vos trois lettres en leur temps; j'ai tort de ne vous avoir pas à l'instant accusé la réception de celle que vous avez eqvoyée à madame de Luxembourg» et sur laquelle vous JMgez si mal d'une personne dont le coeur m'a fait oublier le rang. J'avois cru que ma si<tuatign vous feroit excuser des reurds auxquels vous deviez être accoutuméei etque vous m'accuseriez pluiAt de négligence que madame de Lui^embourg d'infidélité, Je m'efforcerai d'oublier que je me suis trompé* Du reste» puisque» même dans la circonsta/ice présente» jrous nesavez que gronder avec moi» ni m*écrire que des reproches» contentez-vous» madame, si cela vous amuse : je m'en complairai peut-être un peu moins a vous répondre; mais cela n'empêchera pas que je ne reçoive vos lettres avec plaisir» et que votre amitié ne me soit toujours chère. Vous pouvez m'écrire ep droiture ici» en ajoutant» par Pontarlier^ mais il faut (lire affranchir jusqu'à Pontariier» sansqnoi les lettres ne passent pas la frontière.

CORRESPOiXDAPS'CE.

A M. DK MONTIIOLLIPI.

Motien. leaiaoûtl762.

Monsieur,

Le respect que je tous porte, et mon devoir, comme votre paroissien, m'obligent, avant d*approcher de la sainte table, de vous faire de messenlimens en matière de foi une déclaration, devenue nécessaire par Tétrange préjugé pris contre un de mes écrits, sur un réquisitoire calomnieux dont on n'aperçoit pas les principes détestables.

Il est fâcheux que les ministres de l'Évangile se fassent en cette occasion les vengeurs de réglise romaine, dont les dogmes intolérans et sangttioaires son t seuls alUiqués et détruits dans mon livre ; suivant ainsi sans examen une autorité suspecte, faute d'avoir voulu m'entendre, ou faute même de m'avoir lu. Comme vous it^ètes pas, monsieur, dans ce cas-là, j'attends de vous un jugement plus équitable. Quoi quil en toit, Touvrage porte en soi tous ses éclaircissemens; et comme je nepourrois l'expliquer que par lui-même, je l'abandonne tel qu'il est au biftme o« i Tapprobation des sages, sans vouloir le défendre ni le désavouer.

Me bornant donc à ce qui regarde ma personne, je vous déclare, monsieur, avec respect, que depuis ma réunion à l'Église dans laquelle je suis né, j'ai toujours fait de la religion chrétienne réformée une profession d'autant moins suspecte, qu'on n'exigeoit de moi dans le pays où j'ai vécu que de garder le silence, et laisser quelques doutes à cet égard, pour jouir des avantages civils dont j'étois etclu par ma religion. Je suis attaché de bonae foi à cette religion véritable et sainte, et je le serai jusqu'à mon dernier soupir. Je désire être toujours uni extérieurement à Tf^glise comme jW le suis dans le fond de mon eoMir; et, quelque consolant qu'il soit pour moi de participer à la communion des fidèles, je le désire, je vous protesta, atttant pour leur édification et pour l'honneur du culte que poup mon propre avantage ; car il n'est pas bon qu*on pense qu'un homme de bonne foi qui raisonne ne peut être un membre de Jésus-Christ.

l*irai, monsieur, recevoir de vous une réponse verlyile, et vous consulter sur la manière dont je dois me conduire en cette occasion pour ne

donner ni surprise au pasteur que j'honore, ni scandale au troupeau que je voudrois édifier. Agréez, monsieur, je vous supplie, les asmrances de tout mon respect.

A M. JACOB VERNBT.

HoCian-Trif en, le S4 aoAt 1711

Je crois, monsieur, devoir vous envoyer la lettre ci-jointe que je viens de recevoir dans l'enveloppe que je vous envoie aussi. Épaiséen ports de lettres anonymes, j'ai d abord déchiré celle-ci par dépit sur le bavardage par lequel elle commence; mais ayant repris les pièces par un mouvement machinal, j'ai pensé qu'il pouvoit vous importer de connotire quels sont les misérables qui passent leur temps à écrire ou dicter de pareilles bêtises. Nous avons, monsieur, des ennemis communs qui cherchent à brouiller deux hommes d'honneur qui s'estiment : je vous réponds, de mon côté, qa ib auront beau faire, iU ne parviendront pas à m'ôter la confiance que je vous ai vouée et qui ne se démentira jamais, et j'espère bien aussi conserver les mêmes bontés dont vous m'avez honoré et que je ne mériterai point de perdre. J'apprends avec grand plaisir que non-seulement vous ne dédaignez pas de prendre la plume pour me combattit, mais que même vous me faites l'honneur de madrcsser la parole. Je suis très-persuadé que , sans me ménager lorsque vous Jugez que je me trompe, vous pouvez faire beaucoup plus de bien à vous, à moi, et à la cause commune, que si vous écriviez pour ma défense, tant je crois avoir bien saisi d'avance l'esprit de votre réfutation. Sur cette idée, je ne feindrai point, monsieur, de vous demander quelques exemplaires de votre ouvrage pour en distribuer dans ce pays-ci. Je me propose aussi d'en prévenir mes amis en France aussitôt que le titre m'en sera connu, persuadé qu'il suffira de l'y faire conooftre pour l'y faire bientôt rechercher.

Je crois devoir vous prévenir que sur une lettre que j'ai écrite à M. de Montmollin, pasteur de Motiers, et dont je vous enverrai eopie si vous le souhaitez, au cas qu'elle ne vous parvienne pas d'ailleurs, il a non-seulement consenti, mais désiré que je m'approchasse de la

ttiote table, comme j*ai fait avec la plus grande consototion dimanche dernier. Je me flatte , moiuteur, que vous voudrez bien ne pas dés» approover ce qu'a fait en cette occasion l*un de meffieors vos collègues, ni me traiter dans votre écntcomme séparé de TÉglise réformée, à laquelle m'étant réuni sincèrement et de tout mon cœur, j'ai , depuis ce temps, demeuré constamment attaché, et le àerai jusqu'à la fin de ma vie. Recevez, monsieur, les assurances inviolables de tout mon attachement et de tout mon respect.

A M. MOULTOU

llotien-Traven« I" septembre 1782.

l'ai reçu dans son temps, mon ami, votre lettre du 24 ao&t. J'étois alarmé de n'avoir neo reçu l'ordinaire précédent, parce que l'ami avec qui vous ariez conféré me marquoit que vous m'écriviez par ce même ordinaire ; ce qui me faisoit craindre que votre lettre n'eût été interceptée. Il me paroit maintenant qu'il n'en étoit rien. Cependant je persiste à croire que si nous avions à nous marquer des choses importantes, il faudroit prendre quelques précaotions.

J'ai eu le phiiair de passer, vendredi dernier, la journée avec M. le professeur Hess, lequel ffl'a appris biea des choses plus nouvelles pour ffloî que surprenantes, entre autres Thistoire de deux lettres que vous a écrites le jongleur à mon sujet, et votre réponse. Je suis pénétré dereeonnoissance de vous voir rendre de jour en jour plus estimable et plus respectable un ami qai m'est si cher. Pour moi, je suis persuadé que le poète et le jongleur méditent quelque profonde noirceur, pour l'exécution de laquelle rob^ vertu leur est incommode. Je comprends qa*ils travailleroient plus à leur aise si je n'avois plus d'amis là-bas. 11 me vient journellemcntde Genève des affluences d'espions qui font ici de iMH les perquisitions les plus exactes. Ils Tiennent ensuite se renommer à moi de vous et de Pantre ami avec une affectation qui m'avertit assez de me tenir sur la réserve. J'ai résolu de ne m^ouvrir qu'à ceux qui m'apporteront des lettres. Ainsi n'écoutez point ce que tous les antres vous diront de moi.

Il me pleut aussi Journellemenl des lettres anonymes, dans lesquelles je reconnois presque partout les fades plaisanteries et le goût cor-r rumpu du poète. On* a soin de les faire beaucoup voyager, afin de me mieux dépayser et de m'en rendre les ports plus onéreux. Il m'en ost venu cette semaine une dans laquelle on cherche, fort grossièrement à la vérité, à me, rendre suspect l'homme de poids que vous me marquez avoir entrepris de me réfuter, et dont vous m*avez envoyé un passage qui commence par ce moi (estimonium. J'ai déchiré c^tte lettre^ dans un premier mouvement de mépris pour l'auteur; mais ensuite j'ai pris le parti d'envoyer les pièces à M. Vernet* Il est clair qu'on cherche à me brouiller avec notre clergé ; Irès^oertainement on ne réussira pas de mon côté; mais il est bon qu'on soit averti de l'autre.

Je dois vous dire qu'ensuite d'une lettre que j'avois écrite à M. de Montmollin, pasteur de Métiers, j'ai été admis sans difficulté et même avec empressement, a la sainte table dimanche dernier, sans qu'il ait même été question d'explication ni de rétractation. Si ma lettre ne vous parvient pas, et que vous en désiriez copie, vous n'avez qu'à parler.

Je crois qu'il n'est pas prudent que ni vous ni Roustan veniez me voir cette année; car très-certainement il estimppssiblequece voyage demeure caché. Mais si je puis supporter ici la rigueur de l'hiver, et marcher encore l'année prochaine , mon projet est d'aller faire une tournée dans la Suisse et surtout à Zurich. Cher ami , si vous pouviez vous arranger pour faire cette promenade avec moi, cela seroit charmant. Je verserois à loisir mon âme tout entière dans la vôtre, et puis je mourrois sans regret.

Vous m'écriviez ces mots dans votre dernière lettre : Avec tes notes que vous avez transcrit. 11 faut transcrites. C'est uiie faute que tout le mond^ fait à Genève. Cherchez ou rappelezvous les règles de la langue sur les participes déclinables et indéclinables. H est bon d'y penser quand on imprime, surtout pour la première fois, car on y regarde en France : c'est, pour ainsi dire, la pierre de touche du grammairien. Pardon, cher ami ; l'intérêt que vous prenez à ma gloire doit me rendre excusable, si ma tendre sollicitude pour la vôtre va quel* quefois jusqu'à la puérilité.

CORRESPONDANCK.

Je ne vous parle poini de la réponse du roi de Prusse i je suppose que voos avez appris que sa majesté consent qu*on ne me refuse pas le feu et Tcau.

k M. TBiODORE ROUSSEAU.

A UoUcn, le If wptttnbre 1769.

Quelque plaisir, mon très-cher cousin, que me fassent vos lettres , il m'est impossible de m'engager à vous répondre exactement, car il me faudroit plus de vingt-quatre heures dans la journée pour répondre à toutes les lettres qui me pleuvent, et mon état ne me permet pas d*écrire sans cesse. Ne me reprochez donc pas, ^e^vous prie 9 que je tous dédaigne, et que je Ydus refuse des réponses ; ce langage est hors de propos entre des parens qui s'estiment et qui s'aiment, et vous devez bien plutôt me plaindre d'être condamné à passer ma vie entière à foire toute autre chose que ma volonté. J'ai reçu votre première lettre, recommandée à M. le colonel Roguin, et la seconde auroit fait le même tour, par Yverdun, si les commis de la poste n'eussent eux - mêmes rectifié votre adresse. Il faut m'écrire directement à Motiersl'ravers; de cette manière, vos lettres me parviendront aussi sûrement , beaucoup plus tôt, et coûteront moins.

Je ne suis point étonné qu'on commence à changer de manière de penser sur mon compte à Genève ; le travers qu'on y avoil pris étoit trop violent pour pouvoir durer. Il ne faut, pour en revenir, qu'ouvrir les yeux, lire soi* même, et ne pas me juger sur l'intérêt de certaines gens. Pour moi, j*ai déjà vu changer cinq ou six fois le public à mon égard ; mais je suis toujours resté le même, et le serai, j'espère, jusqu'à la fin de mes jours. Dequelque manière que tout ceci se termine, il me restera toujours un souvenir plein de reconnoissance de la démarche que vous et mon cousin , votre père, avez faite en cette occasion ; démarche sage, vertueuse, faite très*à-propos, et qui, quoique en apparence infructueuse, ne peu t,dans la suite des temps, qu'être honorable a moi et à ma fnmilie : soyez persuade que je ne i oublierai Jamais.

J*ai ici mademoiselle Le Vasseur, à laquelle vous avez la bonté de vous intéresser. Elle

parle souvent de vous, et de tous les bons traitemens qu'elle et moi avons reçus de vos obligeans père et mère, durant mon séjour à Genève* Présentez-leur, je vous prie, mes plus tendres amitiés, et soyez persuadé, mon trèscher cousin, que je vous suis attaché pour la vie.

h M. PICTET.

Motion, le as mpteaibn IISS.

Je suis touché, monsieur, de votre lettre; les sentimens que vous m'y montrez sont de ceux qui vont à mon cœur. Je sais d'aillears que l'intérêt que vous avez pris à mon sert vous en a fait sentir l'influence; et, persaadé de la sincérité de cet intérêt, je ne balance^ rois pas à vous confier mes résolutions si j'en avois pris quelqu'une. Mais, monsieur, U s'en faut bien que je ne mérite la bonne opinion que vous avez prise de ma philosophie. J'ai été très-ému du traitement si peu mérité qu'on m*a fait dans ma patrie ; je le suis encore; et quoique jusqu'à présent eotte émotion ne m'ait pas empêché de faire ce que j'ai cru être de mon devoir, elle ne me permetiroit pas, tant qu'elle dure, de prendre pour Pavenir un parti que je fusse assuré m'être uniquement dicté par la raison. D'ailleurs, monsieur, cette persécution, bien que plus couverte, n'a pas cessé. On s'est apf rçu que tes voies publiques étoient trop odieuses ; on en emploie maintenant d'autres qui pourront avoir un effet phis sûr sans attirer aux persécuteurs le blâme pu* blic ; et il faut attendre cet effet avant de prendre une résolution que la rigueur de mon aort peut rendre superflue. Tout ce que je puis faire de plus sage dans ma situation présente est de ne point écouter la, passion , et de plier les voiles jusqu'à ce qu'exempt du troubk* qui m'agite, je puisse mieux discerner et comparer les objets. Durant ta tempête, je cède, sans mot dire, aux coups de la nécessité. Si quelque jour elle se calme, je tâcherai de reprendre le gouvernail. Au reste, je ne voos dissimulerai pas que le parti d*aller vivredans l« patrie me parott très-périlleux pour noi lans être utile à personne. On a beau se dédire on public, on ne sauroit se dissimuler les oaosgc?^ qu'on m'a faits; et je connois trop les hemniirs pour ignorer que souvent l'offensé pardonne»

rorâ que roffeBsenr ne pardonne jamais. Ainsi, aller vivre à Genève n*est autre chose que m'al- 1er livrer i des malveitlans puissans et habiles, qui ne iMnqucront aide moyens ni de volonté de oie nuire. Le mat qu*on m*a fait est un trop grand motif pour m'en vouloir toujours faire : le seul bien après lequel je soupire esi le repos. Peut*ècre ne le trouverai-je plus nulle part; mais sûrement je ne le trouverai jamais i Ge* nève, aurtout uni que le poète y régnera, et que le jongleur y aéra son premier ministre.

Quant à ce que vous. me dites du bien que pourroit opérer mon séjour dans la patrie, c*est un motif désormais trop élevé pour moi, et que même je ne crois pas fort solide; car, où le ressort public est usé, lee abus sont sans remède. L'eut et les mœurs ont péri ches nous ; rien ne les peut faire renaître. Je. crois qu*il nous teste quelques bons citoycm, mais leur (génération s'éteint, et celle qui suit n'en fournira plus. £c puis, monsieur, vous me faites encore trop d'honneur en ceci. J'ai dit tout ce que j'avois i dire, je me uis pour jamais; ou, si je suis enfin forcé de reprendre la plume, ce ne sera que pour ma propre défense, et à la dernière eitrémité. Au surplus, ma carrière est finie ; j'ai vécu : il ne me reste qu'à mourir en paix. Si je meretirois à Genève, j'y voudrois être bqI, ti'embrasser aucun parti, ne me mêler de tien, resier ignoré du public s'il étoit possibl<e> et passer le peu de jours que peut durer encore ma pauvre machine délabrée entre qtielques amis, dont il ne tiendroit qu'à voua d'augmenter le nombre. Voilà, monsieur, mes aenihftcns les plus secrets et mon cœur à découvert devant vous» Je souhaite qu'en cet eut il ne vous paroisse pas indigne de quelque affection. Vous avez tant de droits é mon estime que je me tiendrois heureux 4'en avoir A votre amitié.

A VADAMB liTOOR.

Moliers le 96 teplembre I7IB.

Je suis encore prêt à me fâcher, madame, •td la crainte que vous marquez de me touroienter par vos leiircs. Croyez, je vous supplie, €|ae quand vous ne m'y gronderez pas,

elles ne me tourmenteront que par le désir d'en voir Fauteur, de lui rendre mes hommages ;4't je vous avoue que, de cette manière, vous me tourmentez plus de jour en jour. Vous m'avez plus d'obligation que vous ne pensez de la douceur que je vous force d'avoir avec moi, car elle vous donne à mon imagination toutes les grâces que vous pourriez avoir à mes yeux : et moins vous me reprochez ma négligence, plus vous me forcez à me la reprocher.

La femme qui me dii le tais-toi ^ Jean-Jacques (*],n'étoit point madame de Luxembourg, que je ne connoissois pas même dans ce tempslà ; c'est une personne que je n'ai jamais revue, mais qui dit avoir pour moi une estime dont je me tiens très-honoré. Vous dites que je ne suis indifférent à personne ; tant mieux : je ne puis souffrir les tièdes, et j'aime mieux être haï de mille à outrance, et aimé de même d'un seul. Quiconque ne se passionne pas pour moi n'est pas digne de moi. Comme je ne sais point haïr, je paie en mépris la haine des autres, et cela ne me tourmente point : ils sont pour moi comme n'existant pas. A Tégard de mon livre, vous le jugerez comme il vous plaira ; vous savezquej'ai toujours séparél'autcur de l'homme: on peut ne pas aimer mes livres, et je ne trouve point cela mauvais; mais quiconque ne m'aime pas à cause de mes livres est un fripon,jamai8 on ne m'ôtera cela de Tesprit.

C'est en effet M. de Gisors dont j'ai voulu parler [**), je n'ai pas cru qu'on pût s'y tromper. Nous n'avons pas le bonheur de vivre dans un siècle où le même éloge se puisse appliquer à plusieurs jeunes gens.

Je crois que vousconnoissez M. du Terreaux; il faut que je vous dise unechose que je souhaite qu'il sache. J avots demandé, par une lettre qui a passé dans ses mains, un exemplaire du mandement que M. Tarchevêque de Paris a donné contre moi. If. du Terreaux, voubnt m'<^figer, a prévenu celui à qni je m'adressois, et m*a envoyé un exemplaire de ce mandement par M. son frère, qui, avant de me le donner, a pris le soin de le faire promener par tout Métiers; ce qui ne peut faire qu'un fort mauvais effet dans un pays où les jngemens de Paris servent de règle, et où il m'importe d être

(«) ÈmUf^ Uv. H. (") PmAU, Ut. t (des \€%y*V»)*

CORRESPONDANCE

bien voulu. Entre nous, il y a bien de la différence entre les deux Frères pour le mérite. Engagez M. du Terreaux» si jamais il m'honore de quelque envoi, de ne le point faire passer par les mains de son frère, et prenez, s'il vous platt, la même requête pour vous.

Bonjour, madame : si vous ressemblez à vos lettres, vous êtes mon ange ; si j'étois des vôtres, je vous ferois ma prière tous les matins.

A LA MÊME

Motien, le 5 octobre 176S.

J*ai reçu dans leur temps, madame, la lettre que vous m'avez envoyée par M. du Terreaux, et répltre qui y étoit jointe. J ai oublié de vous en remercier; j'ai eu grand tort; mais enfin je ne saurois faire que je ne l'aie pas oublié. Au reste, je ne sais point louer les louanges qu'on me donne, ni critiquer les vers que l'on fait pour moi ; et, comme je n'aime pas qu'on me fasse plus de bien que je n'en demande, je n'aime pas non plus à remercier. Je suis excédé de lettres, de mémoires, de vers, de louanges, de critiques, de dissertations ; tout veut des réponses ; il me faudroit dix mains et dix secrétaires: je n'y puis plus tenir. Ainsi, madame, puisque, comme que je m'y prenne, vous avez l'obstination d'exiger toujours une prompte réponse, et l'art de la rendre toujours nécessaire, je vous demande en grâce de finir notre commerce, comme je vous demanderois de le cultiver dans un autre temps.

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