‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 60 sur 158 · A MADAME LA COMTESSE DE BOCFFLERS · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE BOCFFLERS

Motien-Traven, le 7 octobre 1763.

J'espère, madame, avoir gardé, sur les obligeantes offres de madame de La M. (La Marc), le secret que vous me recommandez dans votre lettre du ^ 0 septembre. Cependant, comme je n*ai pas un souvenir exact de ce que j'ai pu écrire, je pourrois y avoir manqué par inadvertance, ayant d'abord cru que ce secret exigé n*étoit que la délicatesse d'un cœur noble qui ne veut point publier ses bienfaits. Il faut de plus vous dire qu'avant l'arrivée de votre pé-

nultième lettre, j*cn avois reçu une de madame la l^L de L. ( la maréchale de Luxembourg), dans laquelle, après m'a voir parlé de vos pro< positions pour l'Angleterre, elle ajoute que vous m'en avez fait d'autres, qu'elle aimeroit bien mieux que j'acceptasse. Or, n'ayant point encore reçu la lettre où vous me parlez de l'offre de M. le P. de C. (le prince de Conti), pouvois-je croire autre chose, sinon que l'offre do madame de La M. (La Mare) étoit connue et approuvée de madame de Luxembourg!

J'étois dans cette idée quand je lui répondis. Cependant je suis persuadé que je ne lui en parlai point; mais je ne me souviens pas assez de ma lettre pour en être sur.

Voici la lettre que vous m'ordonnez de tous renvoyer. Mylord maréchal, qui m'honore de ses bontés, pense comme vous sur le voyage d'Angleterre, que vous me proposez. Je ne sais même s'il n'a pas aussi écrit à M. Hume sur mon compte. Je me rends donc ; et si, après le voyage que vous vous proposez de foire dans cette tie le printemps prochain, vous persistez à croire qu'il me convienne d*y aller, j'irai, sous vos auspices, y chercher la paix, que je ne puis trouver nulle part. H n'y a que mon état qui puisse nuire à ce projet. Les hivers ici sont si rudes, et les approches de celui-ci me sont déjà si contraires, que c'est une espèce de folie d'étendre mes vues au-delà. Nous parlerons de tout cela dans le temps ; mais en attendant, je ne puis vous cacher que je sub trèsdéterminé à ne point passer par la France. Il fautqu'un étranger soit fou pour mettre le pied dans un pays où l'on ne connott d'autre justice que la force, et où l'on ne sait pas mémo ce que c'est que le droit des gens.

Vous aurez su, madame, que le roi de Prusse a fait sur mon compte une réponse très-obligeante à mylord maréchal. On a fait courir dans le public un extrait de cette lettre qui m'est honorable aussi, mais qui n'est pas rrai; car mylord ne l'a montrée à personne, pas même à moi. 11 m'a dit seulement que le roi se feroit un plaisir do me faire b&tirun hermitace à ma fantaisic,etquej'en pourrois choisir moimême l'emplacement. Je vous avoue qu*oi\e offre si bien assortie à mon goût m'a changé !<^ cœur. Jo ne sais point résister aux caresses, ot je suis bien heureux que jamais ministre ne

n'ait voulu leuter par la. J'ai répondu à mylord que j'éloîs touché des bontés du roi, mais qu'il me aeroit impossible de dormir dans une maisoa bfttie, pour moi, d'une main royale; et il n*en a plus été question. Madame» j*aî trop nul pensé et parlé du roi de Prusse pour recevoir jamais ses bienfaits ; mais je l'aimerai toute ma Tie.

Il faut que je ¥oas supplie, madame, de ▼onloir bien tous faire informer de M. Duclos. Je craiaa qu'il ne soit malade. 11 m'a écrit avec iaticèu Je lui ai répondu. Il m'a récrit» eu me demandant qui étoient mes ennemis et quels, et d*autres détails sur ma situation. Je l'ai satisfait pleinement dans une seconde réponse, dans laquelle je lui ai développé toutes les menées du poète, du jongleur, et de leurs amis. Dans la mémetottre, je lui demande, à mon tour, des nouvelles de ce qui se passe à Paris par rapport é moi, selon ToiFre qu'il m'en a voit faite lui-même. IJ y a de cela plus de six semaines, et je n*eniends plus parler de lui. M» Duclos n*est certainement ni un faux ami ni un négligent : il faut absolument qu'il soit malade. Je vous suppUe de vouloir bien me tirer de peine snr son compte. Je n*ai point encore écrit au chevalier de Lorenzi, et j'ai grand tort, car je o'ai pas cessé un moment de compter sur toute son amitié, quoique je le sache très*liéavec des gens qui ne m'aiment pas^maisqui feignent de ro'aimer avec ceux qui m'aiment, et qui ne manqueront pas d'avoir cette feinte avec lui. Puisque vous daignez vous ressouvenir de mademoiselle Le Vasscur, permettez, madame, qu'elle tous témoigne sa reconnoissance, et qu'elle tous assure de son profond respect. Le Âroid augmente ici de jour en jour, et le pays est tous couvert de neige.

Si TOUS aviez la bonté, madame, de m'écrire directeoaent, vos lettres me parviendroient beaucoup plus tAt; car il faut qu'elles passent ici pour aller i NeucbÀtel.

A M. MOULTOO.

lIotSerf-TraTerit t« t octobre 17SS.

Tai eu le plaisir, cher Moultou, d'avoir ici, durant huit jours» Tami Roustan et ses deux amis ; et tout ce qu'ils m'ont dit de votre amitié

pour moi m'a plus touché que surpris. Ils ne m'ont pas beaucoup parlé des jongleurs» et tant mieux : c'est grand dommage de perdre, à parler de nutlveillans, un temps consacré à l'amitié. Roustan m'a dit que vous n'aviez pas encore pu travailler à votre ouvrage, mais que vous profiteriez du loisir de la campagne pour vous y mettre tout de bon. Ne vous pressez point, cher ami, travaillez à loisir, mms réfléchissez beaucoup ; car vous avez fait une entreprise aussi difficile que grande et honorable. Je persiste à croire qu*cn l'exécutant comme je pense, et comme vous le pouvez faire, vous êtes un homme immortalisé et perdu. Pensez-y bien, vous y êtes à temps encore. Mais si vous persévérez dans votre projet, gardez mieux votre secret que vous n'avez fait. 11 n est plus temps de cacher absolument ce qui a transpiré, mais parlez-en avec négligence comme d'iuie entreprise de longue haleine et qui n'est pas prête à mettre à fin, ni près de là, et cependant allez votre train. Tout cela se peut faire sans altérer la vérité ; et il n'est pas toujours défendu de la taire quand c'est pour la mieux honorer.

M. Vernet m'a enfin répondu, et je suis tombé desnuesalalecturedesalettre.il ne medemande quune rétracta tionauthentiquCiaussi publique, prétend-il, que Ta été la doctrine qu'il veut que je rétracte. Nous sommes loin de compte assurément. Mon Dieu, que les ministres se conduisent étourdiment dans cette affaire I Le décret du parlement de Paris leur a fait à tous tourner la tête. Ils avoient si beau jeu pour pousser toujours les prêtres en avant et se tirer de côté I mais ils veulent absolument faire cause commune avec eux. Qu'ils fassent donc; ils me mettront fort à mon aise : Tros Ruiulusve fuatf j'aurai moins à discerner où portent mes coups ; et je vous réponds que tout roguos qu'ils sont, je suis fort trompé s'ils ne les sentent. Quand on veut s'ériger en juge du christianisme, il faut le connottre mieux que ne font ces messieurs; et je suis étonné qu^on ne se soit pas encore avisé de leur apprendre que leur tribunal n'est pas si suprême qu*un chrétien n'en puisse appeler. Il me semble que je vois J. J. Rousseau élevant une statue à son pasteur Hontmollin sur la tête des autres ministres^ et le vertueux Moultou couronnant celte statue do

T. IV

CORRESPONDANCE

. ses propres lauriers. Toutefois je n'ai point en* cora pris la plume ; je veux même voir un peu mieux In suite de tout ceci avant de la prendre. Peul-ôtre TefFet de cet écrit m'en dispenserat-il. Si la chaleur que Tindignation commence à me rendre s'exhale sur le papier, je ne laisserai du moins rien paroltre avant que d'en conférer avec vous.

J*avois encore je ne sais combien de choses à vous dire ; mais voilà mes chers hôtes prêts à partir : ils ont une longue traite à faire, ils vont à pied, et il ne faut pas les retenir. Adieu, je vous embrasse tendrement.

AU MÊME

IToUen-Traven» le 81 octobre 1701.

Tal eu Pami Deluc, comme vous me l'aviez annoncé. Il m* est arrivé malade ; je Tai soigné de mon mieux, et il est reparti bien rétabli. C'est un excellent ami, un lÀmme plein de sens, de droiture et de vertu; c'est le plus honnête et le plus ennuyeux des hommes. J'ai de l'amitié, de Tcstime, et même du respect pour lui, mais je redouterai toujours de le voir. Cependant jene l'ai pas trouvé tout-à-fait si assommant qu'à Genève : en revanche, il m'a laissé ses deux livres (^) ; j'ai même eu la foiblesse de promettre de les lire, et de plus, j'ai com* mcncé. Bon Dieu, quelle tâche I moi qui ne dors point I J'ai de l'opium au moins pour deux ans. Il voudroit bien me rapprocher de vos messieurs, et moi aussi je le voudrois de tout mon cœur ; mais je vois clairement que ces gens-là, mal intentionnés comme ils sont, voudront me remettre sous la férole ; et s'ils n'ont pas tout-à-fait le front de demander des rétractations de peur que je ne les envoie promener, ils voudront des éclaircissemens qui cassent les vitres, et qu'assurément je ne donnerai qu'autant que je le pourrai dans mes principes ; car très-certainement ils ne me feront point dire ce que je ne pense pas. D'ailleurs n'est-il pas plaisant que ce soit à moi de faire les frais de la

(*) François Deluc, mort en 1780, est père des denx célèbres giS>logaes de ce nom. Les deax seuls ouvrages qu'on connolsse de lui sont : Lettre contre la Fable des jébeilUt, ln-12, et Observations snr les écrits df quelques Sarans incrédules. 4*euève. 1769. lo-r. G. r.

réparation des affronts que j'ai reçus? Oa commence par brûler le livre, et l'on demandeurs éclaircissemens après. En un mot, ces me^ sieurs, que je croyois raisonnables, sont cafards comme les autres, et, comme eux, soutiennent par la force une doctrine qu'ils oe croient pas. Je prévois que têt ou tard il hodra rompre : ce n'est pas la peine de renooer. Quand je vous verrai, nous causerons à food de tout cela.

Vous avez très-btcn vu l'état do la question sur le dernier chapitre du Contrat saeialf et la critique de Roustan porte à faux à cet égard : mais comme cela n'empêche pas, d'ailleors, que son ouvrage ne soit bon, je n*ai pas dâ l'engager à jeter au feu un écrit dans lequel il meréfute; et c*est pourtant ce qu'il auroitdùfaircsi je lui avois fait voir combien il s'est trompé, le trouve dans cet écrit un zèle pour la libertéqui me le fait aimer. Si les coups portés aux tyrans doivent passer par ma poitrine, qu'on la perce sans scrupule, je la livrerai volontiers.

Mettez-moi, je vous prie, aux pieds de l'aima» ble dame qui daigne s'intéresser pour moi. Pour les lacets, l'usage en est consacré, et je n'en sois plus le mattre. Il faut, pour en obtenir un, qu'elle ait la bonté de redevenir fille» de se remarier de nouveau, et de s'engager à nourrir de son lait son premier enfant. Pour vous, toqs avez des filles : je déposerai dans vos mains ceux qui leur sont destinés. Adieu, cher ami.

A ai. DE MàLESBBRBBS.

BIbtieK-TraTerB, le 96 octotee «7Sa>

Permettez, monsieur, qu'un homme tant de fois honoré de vos grâces, mais qui ne tous en demanda jamais que de justes et d'honnêtes, vous en demande encore une aujourd'hui. L'hiver dernier, je vous écrivis quatre lettres consécutives sur mon caractère et Tbistoire de mon âme dont j'espérois X\ue le calme ne finiroit plus (*), je souhaiterois extrêmement d'avoir une copie de ces quatre lettres, et je crois que le sentiment qui les a dictées mérite cette complaisance de votre part. Je prends donc la liberié de vous demander cette copie ; on si vow

'• rofcy tome 1^, pageSSI et sut vantes.

BiflMS ^vittx m*epy^er letfloriginaux , je dc prendraîque le temps de les transcrire , et vous les earerraii si tous le désirez, dans peu de jours. Je serai » oionsieury d'autant plus sensible à celte gr&ce, qu*eile m'apprendra que mes msUiears n'ont point altéré votre estime et vos bontés pour moi» et que vous ne jugez point les hommes sur leur destinée.

Reoaf ex» monsieur, les assurances de mon profond respect*

Mon adresse est à Motiers-Travei'Sy comté dc Neufchàtel» par Pontarlier ; et les lettresqui ne «ooiH>oiiit contre-signées doivent être afftsndiics jusqu'à Pontarlien

IMf. 305

Il est boo qu'une amitié aussi généreuse que la vôtre commence par avoir quelque chose a pardonner. Je n'approuve pas, de mon côté , que vous^en ayez payé le porc. Je vous prie cl*en ajouter le déboursé à celui du baptisiaire et au prix de l'atli^, qu'un ami sera chargé de vous rembourser.

Mille choses, je vous supplie, à l'honnéie anonyme (*) dont je vous ai montré la lettre ; vous savez combien elle m'a touché ; vous n'avez là-dessus à lui dire que ce que vous avez vu vous-rméme. Adieu , cher cousin , je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur.

Je dois une lettre au bon et aimable Beauchâteau, mais je ne sais comment, lui écrire , n'ayant pas son adresse (**).

A If. HOCCHON, da Mot Évangile, à Genève.

Mki

liottert, le S9 octobre I76S.

Bien flMgé, très-ther cousin, de\otre bonne visite, de^tre bon envoi, de votre bonne lettre, et surtout de ^webonne amitié,'qui donne du prix à tout le reste. Je vous assure que si vous avez emporté ici q|ielque souvenir agréable, vous y avez laissé bien des 'consolations. Vous me faites Bénir les malheurs quyn'ont attiré de tels amis. Etquel cas nedois-je pas faire u*un attachement formé par l'épreuve qui en brise tant d'antres? Vous me devez maintenant tous lessentimens que vous m'avez inspirés, et vous ne pourrez, sans ingratitude, oublier de votre rie que les deux larmes que vous avez versées à notre premier abord, sont tombées dans mon cœur.

Cest un petit mal que la qualité tie eitoyen lie soît pas énoncée dans le baptistaire, j'ai toujours été plus jaloux des devoirs que desdroits de ce ikre honorable. Je me suis toujours fait un devoir de peu exiger des hommes: en échange du bien que j'ai tâché de leur faire, je ne leur ai demandé que de ne file point faire de mal. Vous voyez comment je l'ai obtenu. Mais n'importe, ils auront beau faire, je se^ai libre partout, malgré eux.

Si je vous ai tenu qqelques mauvais propos, au sujet de Taila^ ce dont je ne me souviens point, j'ai eu tort, et je vous prie de l'oublier.

A MADAME LA COMTESSE DBBOUffFUBS.

• Le se octobre 1763;

En m*jnnonçant, msAlme, dans votre lettre du 22 sej^embre (c'est, je crois, le 22 octobre] « un changement avantageux dans moii ^rt P*^ , vous m'avez d'at>ord Ml croire queles hommes* qui me persécutent s'étoicn t Issséfi de leurs me- • chaiicctés, que le parlement de Paris avoit levé son inique décret, que le magistrat de Genève avoit reconnu son tort, et que le public me rendoit enfin justice. Mais loin de là, je vois , par votre leSre même, qu'on m'intente encore de nouvelles accusations : le changement de sortquevousm'annoncez se réduit à des offres de subsistances dont je n'ai pas besoin quant à présent; et comme fai toujours compté pour rien, même en santé, un avenir aussi incertain que la vie humaine, c'est pour moi, je vous jure, la chose la plus indifférente que d'avoir *à dîner dans trois ans d'ici.

Il s'en faut beaucoup cependant, que je sois

(") Cet anonyme étoit M. a|iUi|ip€ Robin, dtojren distingué .par son mérite et tes talent. {Note de M* àioveuon,)

{'*) Cette lettre de J. J. Roussean fot «^crîte à la suite d'un vuyjge que firent en octobre 476S, k Motlers-Travers, troi» Jeunes Genevois, |X>ur y visiter leur célèbre compatriote, après s'être assurés de sa disposition k les recevoir. Ces Genevois éioient MM. Ica.ministres Mouchon et Roustao, et M. Beaucbâ(ea|i, horloger. M. P.

("') B^ns sa lettre, madame de Bonfflcn, pré«èoiw par mylord inaréctial, epgageoit Rousseau à accepter les ofTresdo foi

(!c Prusse.

saa

GO^SPONDAKCE.

insensible aux boniésdu roide Prii38e;au çontraire^elles augmentent un sentiment trèsnloux, savoir, rattachement que j'ai conçu pour ce grand prince. Quant à l'usage que j'en dois faire, rien ne presse pour me résoudre, et j*ai du temps pour y penser»

A regard des offres de M. Stanlay, comme elles sont toutes pour votre compte, madame» c'est àvousde luienavoir Tobligation Je n'ai pointouï parler de la lettre qu'il vous a dît m'avoir écrite.

Je viens maintenant au dernier article de votre lettre, auquel j'ai peine à comprendre quelque chose, et qui me surprend à tel point, surtout après les entretiens que nous avons eus sor cette matière, que j'ai regardé plus d'uae fois à l'écriture pour voir si elle étoit bien de votre main. Je nesais ce que vous pouvez désapprouver dans la lettre que j'ai écrite à mon pasteur dans uneoccafllonTiécessaire. A vous entendre avec votre ange,on diroit qu'il s'agissoit d'embrasser une religion iiouvclle, tandis qu'il ne s'agissoit que de rester comme aup)iravant dans la communion de mes pères gt de mon pays, dont on cherchoit i m'cxèlure^ il ne falloit point pour cela d'autre ange que le vicaire savoyard. S'il consacroit en sjmplicité de conscience dans un^suite plein de mystères inconcevables, je ne vois pas pourquoi J. J. Rousseau ne communieroit pas de même dans un culte où rien ne choque la raison ; et je vois encore moins pourquoi , après avoir jusqu'ici professé ma religion chez les catholiques safis qu6 personne m'en ftl un crime, on s'avise tout d'un coup de m*en faire un fort étrange de ce que je ne la quitte pas en payli protetent.

Mais pourquoi cet appareil d'écrire une htrtre ? Ah 1 pourquoi? Ce voici. M. de Voltaire me voyant opprimé par le parlement de Paris, avec la générosité naturelle à Iqieli son parti saisit ce moment de me faire opprimer de mênA à Genève, et d'opposer une barrière insurmontable à mon retour dam ma patrie. Un des plus sûrs moyens qu'il eipploya povr cela futde me faire regardée comme un déserteur de ma reli« gion : car lâ-dessus nos lois sont formelles, et tout citoyen ou bourgeois qui ne professe pas la religion qu'elles autorisent perd par 1^ même son droit de cité. Il travailla donc lie toutes Ses

il ameuta telleiAent eeu du payadeVaud, que, malgré la protection et l'amitié de M. le bailli d'Yvcrdun et de plusieurs magistmcs , il fallut sortir du canton de Berne. On tenta de faire la même chose en ce pays; le magistrit municipal de Neuchâtel défendit mon livre; la classe des ministrea le déféra ; le eomeH d'éut alioit le défendre dans tout l'état, et pent-ètre procéder contre ma personne ; m^ leeoidres de mylord marécharet laproteciioo déclarée du roi l'arrêtèrent tout court; il Cilivt ne laisser tranquiUe.'Cependant le temps de la communion approchoit, et cette époque alloll décider si j'étois séparé de l'Église protestante oo si je ne i'étois pas. Dans cette circonstance, ne voulant pas m'exposer à un affront public, ni non plus constater tacitement, en ne me présentant pas, la désertion qu'on me reprochoit« je pria le parti d'écrire à H.' de Montmollin, pasteur de la paroisse, une lettre qa*il a fait courir,, mais dont les voltâiriens ont pris8oi||K^ieifier beaucoupde copies.J'étois bienéi^^Bap|Biidre de cettS lettre l'effet qu'elle pMHMrt je la regardols comme une protestatierf Moemire, et qui auroit son usage en temps et lieu.Qadie fut ma surprise et ma joie de voir dès le lendemain ohei mot M, de.lfontmollin me déclarer que non^eùlement il approuvoit que j'approchasse i{p la sainte table, mais qu'il m'en prioit et qu'il m'en prioit de l'aven unanime de tout le consistoire, pour 1 édification de'sa paroisse, dont j'avois l'approbation et l'estiale I Monaeèmes eosuite quelques conférences, dana lesquelles je lui développai franchement mes sentimens te b à peu prés qu'ils sont exposés dans la Profession de foi du vicaire, appnyant avec vérité sur mon attachement constant i l'Évangilfi et au christianisme, et ne lui déguisant pas non plus mes difScultés et mes douces. Lui, de son cAté, cennoissant assez mes sentimens par mes livres, évita prudemment les points de doctrine qui auroient pu nt^arréterou le compromettre; il ne prononça pas même le mtft de rétractation, n*insista sur aucune explication; et nous nous séparâmes contons Vim de l'autre. Depuis lors j'ai la consolation d*étre recqnnu membre de son Eglise. Il faut être opprimé, malade, et croj^ en Dieu, pour sentir

forces à soulever les ministres : il ne réumit pas 4 combien il est doux de vivre parmi ses frèie^. avec ceux do Genève, qui le connoissent ; mais M. de Montmoihn, ayant à justifier sa con-

AMNÊE I76S.

dune devant ses oonMrvs, |t eoarir ma lettre. Elle a fak à Gosère no eSef qui a mis lee foltairicM a« déiespoir, et qui a redoublé leur rage. Des foules de Geaeyois sont accourus à Hoiisrs» m'embrassent arec des larmes de joie» et sppehnt hautement M. de Montmollin leiûr bienfiiileur et leur pire. Il est même sûr que cette affaire auroit des suites pour peu que je fose d*humeur à Vf y prAter. Cependant il est vrai que bien des ministres sont mécontens. Yoils» poor ainsi dire» la Profession de foi du vicsirs approuvée en tous ses points par un de leurs confrères : ils ne peuvent digérer cela, IjS8 obs mormureot, les autres menacent d'écrire; d'autres écrivent en effet; tous veulent afasoloment des rétractations et des explications qa*îls «'auront jamais. Que dois*j9 faire é présent, madame, à votre avis ? Irai-je laisser mon digne pasteur dans les laps où il s*est mis pour l'amour de moi? 1 /abandonnerai-je à la censure de ses confrères? autoriserjii-je cette censure par ma conduite et par mes écrits? et démenlant la démarche que j*ai faite, lui laisserai-je UMite la honte ei tout le repentir de s*y être prêté ? Non, non, madame ; on me traitera d'hypocrite tant qu^on voudra, mais je ne serai ni un perfide ni un lâche. Je ne renoncerai point à la religion demespères^ à cette religion si raisonnable, si pure, si conforme à la simplicité de UEvangile, où je suis rentré de bonne fois depun nombre d*années, et que j'ai depuis toujours hautement professée. Je n'y renoncerai point ao moment où elle fiiit toute la consolation de ma rie, et où il importe à l'hOnnète homme qui m'y a maintenu que j'y demeure sincireaient attaché. Je n'en conserverai pas non plus les liens extérieurs, tout chers qu'ils me sont, aux dépens de la vérité ou de ce que je prends pour elle; et Ton pourroit mVxcoromanier et me décréter bien des fois avant de me iiire dire oe que je ne pense pas. Du reste, je me oooaolerai d'une imputation d'hypocrisie sans vraisemblance et sans preuves. Un auteur qu'on bttnnit, qu'on décrète, qu'on brûle, pour ayoir dithardiment ses sentimens,pour s'être nommé, pour ne voi|loir pas se dédire ; un citoyen chériaaam sa patrie, qui aime mieux renoncer a •on pays qu'à sa franchise, et s^expatrier que se déflîentiTj est un hypocrite d'une espèce nouvelle. Je ne connois dans cet état.

qu'un moyen de prouver qu'on n'est pas un hypocnle; mais cet expédient auquel mes ennemis veulent me réduire ne me conviendra jamais, quoi qu'il arrive ; c'est d'êtreun impie ouvertement. De grâce, expliquez-moi donc,madame, ce que vous voulez dire avec votre ange, et ce que vous trouvez à reprendre à tout cela. * Vous ajoutez, madame, qu'il falloit que j'attendisse d'autres circonstances pour professer ma religion ; vous avez voulu dire pour continuer de la professer. Je n'ai peut-être que trop attendu par une fierté dont je nesaurois me défaire. Je n'ai fait aucune démarche tant que les ministres m'ont persécuté ; mats quand une fois j'ai été sons bi protectiou du roi, et qu'ils n'ont plus pu me rien faire, alors j'ai fisit mon devoir, ou ce que j'ai cru rêtre. J'attends que vous m'appreniez en quoi je me suis trompé.

Je vous envoie l'extrait d'un dialogue de M. de Voltaire avec un ouvrier de ce pays-ci qui est à son service. J'ai écrit ce dialogue de mémoire, d'après le récit de M. de HontmoUin, qui ne me îa rapporté lui-même que sur le récit de l'ouvrier, il y a plus de deux mois. Ainsi, le tout peut n'être pas absolument exact, mais les traits principaux sont fidèles, car ils ont frappé hU de Montmollin; illes a retenus, et voo^. croyez bien que je ne les ai pas oubliés. Vous y verrez que M. de Voltaire n'avoit pas attendu la démarche dont vous vous plaignez pour me taxer d'hypocrisie.

C(mver$aiùm de M. de VoUaire avee tm de ses ouvriers du comté de NeuchdieL

H. DE VOLTAIRE

Est-il vrai que vous êtes du comté de Ncuchàtel?

l'ouvbieb.

Qui, monsieur.

M. nn VOLTAIBB.

Etes^vous de Neuchâtel même?

.L'ODVBIKB.

Non, monsieur; je suis du village de Bulle, dans la vallée de Travers.

U. DE VOLTAIRE

Butte ! cela est-il loin de Motiers ?

l'ouvrier.

A une petite lieue.

CORRESPONDANCE

M. DE VOLTAIKB.

Vous avez dans votre pays un certain personnage de celui-ci qui a bien fait dés siennes.

l'ouvrier.

Qui doncy monsieur?

H. DE VOLTAIRE

Un certain Jean-Jacques Rousseau. Le conlioissez-vous?

L'ODVRIEn.

Oui, monsieur; je l'ai vu un jour à Butte, dans le carrosse de M. de Monunollin, qui se promenoit avec lui.

M. DE VOLTAIRE

Comment! ce pied-plat va eh carrosse! le voilà donc bien fier 1

l'ouvrier.

Oh ! monsieur, il se promène aussi à pied, il court comme un chat maigre, et grimpe sur toutes nos montagnes.

M. DE VOLTAIRE

il pourroit bien grimper quelque jour sur une échelle. II eût été pendu à Paris s'il ne se fût sauvé ; et il le sera ici s*il y vient.

• l'ouvrier.

Pendu , monsieur I II a l'air d'un si bon homme ! eh mon Dieu I qu'a-t-il donc fait?

M. DE voltaire. *

Il a fait des livres abominables. C'est un impie, un athée.

l'ouvrier.

Vous me surprenez. Il va tous les dimanches à l'église.

M. DE voltaire.

Ah! l'hypocrite! Et que dit-on de lui dans le pays î Y a-t-il quelqu'un qui veuille le voir?

l'ouvrier.

Tout le monde, monsieur; tout le monde l'aime. Il est recherché partout; et on dit que mylord lui fait aussi bien des caresses.

H. DE VOLTAIRE

Cesi que mylord ne le coanott pas, ni vous non plus. Attendez seulement deux ou trois mois, et vous connottrez l'homme. I.^ gens de Blontmorcncy, où il demeuroit, ont fait des feux de joie quand il s'est sauvé pour n'être pas pendu. C'est un homme sans foi, sans honneur, sans religion.

L'OUTRtBB.

Sans religion, monsieur! mais on dit que vous n'en avez pas beaucoup Tous-mèma.

M. DE TOLTAIRB.

Qui? moi, grand Dieu I et qui est-ce qui dit cela ?

l'ouvrier; Tout le monde, monsieur.

M. DE YOLi:iIRB.

Âh ! quelle horrible calomnie ! Moi qoi ai étudié chez les jésuites, moi qui ai parlé de Dieu mieux que tous les théologiens!

l'ouvrier.

Mais, monsieur, on dit que voos avez fait bien des mauvais livres.

H. DE voltaire.

On ment. Qu'on m'en montre utk kqI qai porte mon nom, comme ceux de ce croquant portent le sien, etc.

Page 1