A MADAME LA COMTESSE DE BOUFTLEBS
MoUen» le S6 norentoi 1761.
Je reçois à l'instant» madame» la lettre dont vous m'avez honoré le 'lO de ce mois sous le couvert de mylord maréchal» et je vous avoue qu'elle me surprend plus encore que b pré-
(*) Ce membre de phrase n'eit pas complet; il y avoit uos doute dans le maonscrlt t Cêtt dans une rouiê oonne crUe que vous vous êtes frayée, Wiplntùt dam U rearCe. Hahos» ne devions rien changer an texte de Téditlon originale ( ceUe de GenèYe. 1792, tome xxnr, et in-8*, et tome xii, 1n-4*; où ccOe lettre, ne portant aucune ënoneiatiao de date, a été tuftim^f pour la première toit. Elle ne se troute point dansleneaetfpeblié par Dn Peyrou.— Indépendamment detacottectfan da Mémoires et Plaidoyers de Loyaean de Manléon . mendoanlepftoédemment ( Confessions, liv. x \ il en existe me édition en trois TOlnmes in-S*, Londres, 47SO. La défense du oomleés Portes, dont Rousseau parle au même endroit, a eu pnriicn-
eideote. J'ai tant d estime et de respect pour j vous en remercie, yous vous «s t^nes là ; je
vous eh remercie encore: car je n aimerois pas être obligé de marquer moi-même la borne de
vous, que, dossiez-vous continuer à m'en écrire de semblables, elles me surprendroient tou-
jours.
Je sois pénétré de reconnoissance et de respect pour le roi de Prusse ; mais ses bienfaits» soorent répandus avec plus de générosité que de choix, ne sont pas une preuve bien sûre qu'on les mérite. Si je les acceptois,- je croirois loi rendre autant d'honneur que j*en rece- TTois de lui; et je ne suis point persuadé que» par cette démarche , je fisse un si grand déplaisir à mes ennemis.
Je croiS| madame, que si j*étois dans le be-
soia, et qoe j'eoase recours à vous, vous con-
saiterisK plus votre cœur que votre fortune;
mais ce que vous ne feriez pas à cet égard,
peui-éife devTois^je le faire. Gomme je ne suis
pas dans oe cas-là , et que jusqu'ici mes amis
ne se sont point aperçus que j'y aie été, cette
délibération me parolt, quant à présent, fort
iootile^ il me semble que je n'ai jamais donné
à personne occasion de prendre un si grand
soad de mes besoins.
Vous persistez , dites-vous, à croire que ma lettre à H. de Montmollin étoit peu nécessaire. Je M vois pas bien comment vous pouvez juger de cela. Je vous ai dit les raisons qui m'ont fait croire qu'elle l'étoit; vous auriez dû me dire celles qui vous font penser autrement.
Vous dites qu'elle a fait un mauvais effet; mais sur qui? Si c'est sur MM. d Âlembert et Voltaire, je m'en félicite. J'espère n'être jamais asMz malheureux pour obtenir leur approbation.
il étoit inotile que cette lettre courût; et je ae l'ai jamais montrée à personne. Vous dites I avoir voe a Paris. Je sais qu'elle a été falsifiée, et je vous Tai dit ; cela n'emportoit pas la nécessité de TOUS la transcrire, puisque cette pièce ayant fait ici son effet, n'importe, au sarplus» ni à vous, ni à moi, ni à personne. Cependant, puisqu'elle vous fait plaisir, la foilà telle qae je l'ai écrite et que je l'écrirois toat-i-rhenre si c'étoit à recommencer.
J'ai toujours approuvé que mes amis me donnassent des avis, mais non pas des lois. Je ren bien qu'ils me conseillent , mais non pas qu'ils mo gouvernent. Vons avez daigné, madame, remplir avec moi le soin de I ainiiié ; je
votre pouvoir sur moi.
Ne parlerons-nous jamaisde vous, madame?
Il me semble pourtant que les droits et les devoirs de ràmiiié devroient être réciproques. Verrez-vous toujours mes malheurs, et ne verrai-je jamais vos plaisirs ou ceux des personnes qui vous approchent? Vous n'avez pas besoin de mes conseils, je le sais ; mais j'aorôis le plaisir de me réjouir de tout ce que vous faites de bien; j'approuverois, je m'attendrirois, je m'égaterois de votre joie, ot tous mes maui seroient oubliés.
Je n'ai jamais songé à vous demander, madame, si l'on avoit rendu à M. le prince de Conti la musique que j'avois copiée pour lui. Daignez agréer lc« humbles remerctmens et respects de mademoiselle Le Yasseur.
A HYLOaO HAaicHAi.
as DOf embre IWL
Non, mylord, je ne suis ni en santé, ni content; mais quand je reçois de vous quelque marque de bonté et de souvenir, je m'attendris, j'oublie mes peines : au surplus , j'ai le cœnr abattu, et je tire bien moins de courage de ma philosophie que de votre vin d'Espagne.
Madame la comtesse de Boufflers demeure rue Notre-Dame-de-Nazareth, proche le Temple; mais je ne comprends pas comment vous n'avez pas son adresse, puisqu'elle me marque que vous lui avez encore écrit pour l'engager à me faire accepter les offres du roi. De grâce, mylord, ne vous servez plus de médiateur avec moi, et daignez être bien persuadé, je vous supplie, que ce que vous n'obtiendrez pas directement ne sera obtenu par nul autre. Madame de BoufBers semble oublier, dans cette occasion, le respect qu'on doit aux malheureux. Je lui réponds plus durement que je ne devrois, peut-être, et je crains que cette affaire ne me brouille avec elle, si même cela n'est déjà fait.
Je ne sais, mylord, si vous songez encore à notre château en Espagne ; mais je sens que cette idée, si elle ne s exécute pas, fera le malheur de ma vie. Tout me déplaît, tout me gène.
tout m*ifliportiMie : je 11*01 plas de confianoo et de liberté qif avec tous, et, séparé par d'insurmontables obstticlesy du peu d*aniié qui me rrstenty je ne puis vivre en paix que loin de toute, autre société. C'est, j'espère, un avantage que j'aoraî dans votre terre» n'étant connu là-»bas de personne» et ne sachant pas la langue du pays. Mais je crains que le désir d'y venir vousmême n'ait éié plutôt une fantaisie qu'un vrai projet ; et je suis mortifié aussi que vous n'ayez aucune réponse de M. HumOé Quoi qu'il en soit» si je ne puis vivre avec vous» je veux vivre seul» Mais il y a bien loin d'ici en Ecosse » et je suis bien peu en état d'entreprendre un si long trajet. Pour Colombier, il n'y faut pas penser; j'aimerois autant habiter une ville : c'est assez d'y faire de temps en temps des voyages lorsque je saurai ne vous pas importuner*
J'attends pourtant avec impatience le retour de la belle saison pour vous y aller voir» et décider avec vous quel parti je dois prendre, si j'ai encore long-temps à traîner mes chagrins et mes maux : car cela commence à devenir long, et n'ayant rien prévu de ce qui m'arrive» j'ai peine à savoir comment je dois m'en tirer. J'ai demandé à H. de Malesherbes la copie de quatre lettres que je lui écrivis l'hiver dernier» croyant avoir peu de temps a vivre, et n'imaginant pas que j'aurois tant à souffrir. Ces lettres contiennent la peinture exacte de mon cjiractère, et la clef de toute ma conduite» autant que j'ai pu tire dans mon propre cœur. L'intérêt que vous daignez prendre à moi me fait croire que vous ne serez pas ftché de les lire» et je les prendrai en allant à Colombier-
. On m'écrit de Péterabourg que l'impératrice fait proposer à M. d'Alembert d aller élever son fils. J'ai répondu là-dessus que M. d'Alembert avoit de la philosophie» du savoir et beaucoup d'esprit, mais que s'il élevoit ce petit garçon» il n'en feroit ni un conquérant» ni un sage» qu'il en feroit un arlequin.
Je voQs demande pardoa» mylord, de mon ton familier» je n'en saurois premlre un autre quand mon cœur s'épanche; et quand on homme a de rétoffe en lui-même» je ne regarde plus à ses habits. Je n'adopte nulle formule» n'y voyant aucun terme fixe pour s'arrêter sans être faux : j'en pourrois cependant adopter une
anprisde vous» mylord» sans courir ce rinqoe, ce seroit celle da bon Ibrahim (*).
A H...., CQbA D'ABsiaiEa, EN aOGET(^, . Hotien-Tnven, le 90 novembre IISi
Je n'anrois paa tardé ai loog-tomps» nossieur» i vous fémoigoer ma^reconnoiaBaoceih soins et des bontés que vous n'avea cessé d'à voir pour ma gouvernante» durant son voyi^e de Paris à Besançon» si je n'avoia égaré votre adresse qu'elle me remit en arrivant» et es im rendant compte de toutes les obligations que nous avions» elle et moi» à votre bvaianKéet à votre charité. J'ai retrouvé eeueadrctte hier au soir, et je me hâte de remplir un devoir qui m'est cher» en me faisant d'un cœur vraiment touché les remerdmens de cette pauvre fitte et les miens. Je voudrois être en état de fendre ces remerdmens moins stériles» en vous marquant» par quelque retour^ qna voog n'aves pas obligé un ingrat. Si jamais l'ocosnioB seo présente» je vous demande en grftee de ne ps» oublier le citoyen de Genève, et d'être persaadé qu'il vous est acquis. Recevez» monsienr, lit respects de mademoiselle Le Vasaear et ceu d'un homme qui vous honore^
â aiDiait lATOon*
Motierti le IS dëccmlire 17SS.
Pour le coup» madame^ Tons auriez été contente de mon exactitude» si j avois pn suivre» en nscevant votre dernière lettre» la réaelMîen que je pris d'y répondre dès le lendemain ; mais il est dit que je vonérai toujours tûm plaire, et
C) IlMlkitt, «dive me de «lytoed mÊtétkài, fiaûiolt k» lettrei qu'il lui adrcMoic par cette fomnle < • Je «m plm w- € tre ami que Jamais. Ibiabim. •
(*) ThérèM Le VsMvr, partie eu Joinet ITB^ptrleamMe de Parie à nyoo, poor ae rendre «nprfta de AonsiCM. bit ie* aultée par deux Jennesétoardlii^ qoe le cnré d'AmbérlcriiaiMi^ ▼lot à contenir ou'eo portant tes plaintes à ron det eonauf du bureau. Setedile à œ senrice, rohUgée m Ût eonAit i aoo protecteur, «t lui demanda aveciastuce et aoo nom ttaaa adresse. C'est à cette occasion qu'ont été écrites les tniskitrès adressées à U...... curé d'Ambérlér. — Voyes ks dcm au»
treslettns ci^prétdes S8 août et 4S déoemtoe I7SS. Ceelctlrcs eareotpourRoasseandes suites désafçréablea ; ille fait ooomItie dans sa lettre k madame de Verdello du SS janrfer soiTant
ANNÉE ITflC.
que je n'y parviendrai jamaifi» Uoe mavdtie fiivre est Tenue uraTeraer mes bonnes résolntioos; elle m'a abaUu au point d*en garder le lu, ce qui ne in*étoit jamais arrivé dans mes plus graods maux : sans doute, le bon usage que je voplois faire de mes forces m*a aidé à les recouvrer, et je me suis dépêché de guérir pour TOUS offrir les prémices de ma convalesoence, si tsnt est pourtant qu'on puisse appeler oon- Tslesoence l'état où je suis resté.
Je Toudrois, madame, pouvoir vous donner
I eclsirtissement que vous désires sur l'homme sa gros poireau» el je voudrois, pour moi-même, connoUreon homme qui m'ose louer publiquemeut à Paris ; car, quoique je doive pentp-ètre bien plus à vous qu*à lui la chaleur de son zélé, ce qu'il a dit pour vous complaire me le fait au* uni aimer que s'il Ta voit dit pour moi. Hais ma mémoire ne me fournit rien d'applicable eo toutau signalement que vous m'avez donné. J'ai fréquenlé dix ans Epinay et la Chevrette ; pendant ce tempe»là, on a représenté beau* coup de pièces, et exécuté beaucoup de divertissemens où j'ai quelquefois fait de la musique, et ou divers auteurs ont fait des paroles; mais depuis lors tant de choses me sont arrivées, que je ne me rappelle tout cela que fort confus^ ment. Le poireau surtout me désoriente ; je ne me rappelle pas d'avoir vécu dans une certaine intimité avec quelqu'un qui en eût un, si ce n*est, ce me semble, M. le marquis de Croix- Mare, qui, à la vérité, a beaucoup d'esprit, mais qui n'est plus .ni jeune, ni d'une assez jolie Bgure, et auquel je ne me suis sûrement jamais mêlé de donner des conseils*
II est Trait madame, que je ne doute plus que vous ne aoyea femme ; vous me l'avez trop bien fait sentir par l'empire que vous avez pris sur moi, et par le plaisir que je prends à m'y soumettre ; noais vous n'avez pas à vous plain* dre d'un échange qui vous donne tant de nouveaux droits, en vous laissant tous ceux que je Toulois revendiquer pour mon sexe. Toutefois, puisque tous deviez être femme, vous deviez bien aussi tous montrer. Je croîs que votre figure me tourmente encore plus que si je l'avois vue. Si Toos ne voulez pas me dire comment TOUS êtea faite, dites-moi donc du moins comment vous TOUS habillez, afin que mon imagination se fixe sur quelque chose que je sois sûr
TOUS appartenir, et que je puisse rendre hommage à la personne qui porte votre robe, sans crainte de vous faire une infidélité.
A M. MOfILTOO.
lfolier»-Tra?erfl, 19 décembre ITSSL
Mon cher ami, j'ai été assez mal, et je ne suis pas bien. Les effets d'une fièvre causée par un grand rhume se sont fait sentir sur la partie foible, et il me semble que ma vessie veuille se boucher tout-à-fait. Je me lève pourtant, et je sors quand le temps le permet; mais je n'ai ni la tête libre ni la machine en bon état. La rigueur de l'hiver peut causer tout cela : je suis persuadé qu*aux approches du temps doux je serai mieux.
Je me détache tous les jours plus de Genève ; il faut être fou pour s'affecter des torts de gens qui se conduisent si mal. Je pourrai y aller parce que vous y êtes ; mais j'irai voir mon ami chez des étrangers, bu reste, ces messieurs me recevront comme il leur plaira. L'Europe a déjà prononcé entre eux et moi : que m^importe le reste? INous verrons au surplus ce qu'ils ont à me dire : pour moi, je n'ai rien à leur dire du tout.
Je vous envoie ce billet par le messager plutôt que par la poste, afin que, si vous avez quelque chose à m'envoyer, vous en ayez la commodité. Du reste, il importe de vous communiquer une réflexion que j'ai faite. Vous m'avez marqué ci^evant que vous n'aimiez pas votre corps, et que votre intention étoit de le quitter un jour : nous causerons de cela quand noua nous verrons. Mais si cette résolution ponvoit transpirer chez quelqu'un de ces messieurs, peutrêire ne chercheroient-ils qu'une occasion de vous prévenir ; et il est bien difficile qu'ils ne trouvassent pas cette occasion dans l'écrit en question, sils l'y vouloient chercher. Tout est raison pour qui ne cherche que des prétextes. Pensez à cela. Il faut quitter, et non pas se faire renvoyer.
Je crois que mylord maréchal pourroît aller dans quelque temps à Genève voir mylord Stanhope. S'il y va, allez le voir et nommez-vous. C'est un homme froid, qui ne peut souffrir les complimens, et qui n'en fait à personne : mais
CORRESPONDANCE
c'est un homme, et je crois que Vous serez content de ravoir vu. Du reste, ne parlez à personne de ce voyage. U ne m'en a pas demandé le secret, mais il n'en a parlé qu*à moi; ce qui me fait croire ou qui! a changé de sentiment, ou qu'il veut aller incognito.
Adieu, cher Moullou : je compte les heures comme des siècles jusqu'à la belle saison.
Décembre I76S.
Il faut, monsieur, que vous ayez une grande opinion de votre éloquence, et une bien petite du discernement de l'homme dont vous vous dites enthousiaste, pour croire Tintéresser en votre faveur par le petit roman scandaleux qui remplit la moitié de la lettre que vous m'avez écrite, et par T historiette qui le suit. Ce que j'apprends de plus sûr dans cette lettre, c'est que vous êtes bien jeune, et que vous me croyez bien jeune aussi.
Vous voilà, monsieur, avec votre Zéiic comme ces saints de votre église, qui , dit-on, couchoient dévotement avec des filles et attisoient tous les feux des tentations pour se mortifier en combattant le désir de les éteindre. J'ignore ce que vous prétendez par les détails indécens que vous m'osez faire ; mais il est difficile de les lire sans vous croire un menteur ou un impuissant.
L'amour peut épurer les sens , je le sais ; il est cent fois plus facile à un véritable amant d'être sage qu'à un autre homme : l'amour qui respecte son objet en chérit la pureté : c'est une perfection de plus qu'il y trouve, et qu'il craint de lui ôter. L'amour^propre dédommage un amant des privations qu'il s'impose en lui montrant l'objet qu'il convoite plus digne des sentimens qu'il a pour lui; mais si sa maîtresse, une fois livrée à ses caresses, a déjà perdu toute modestie ; si son corps est en proie à ses attouchemens lascifs ; si son cœur brûle de tous les feux qu'ils y portent ; si sa volonté même, déjà corrompue, la livre à sa discrétion, je voudrois bien savoir ce qui lui reste à respecter en elle. Supposons qu'après avoir ainsi souillé la personne de votre maîtresse, vous ayez obtenu sur vou8*mémc> l'étrange victoire dont vous vous vantez, et que vous en ayez le mérite, l'avez-
TOUS obtenue sur elle , sur ses désirs , sur ses sens même? Vous vous vantez de l'avoir hit pâmer entre vos bras : vous vous êtes donc ménagé le sot plaisir de la voir pâmer seule? Et c'étoit là l'épargner selon vous? Non, c'étoit l'avilir. Elle est plus méprisable que si tous en eussiez joui. Voudriez-vous d'une femme qui seroit sortie ainsi des mains d'un autre? Vom appelez pourtant tout cela des sacrifices i la vertu. Il faut que vous ayez d'étranges idées de cette vertu dont vous parlez, et qui ne roos laisse pas même le moindre scrupule d'avoir déshonoré la fille d'un homme dont vous mangiez le pain. Vous n'adoptez pas les maximes de VHéloïse, vous vous piquez de Jes brarer; il est faux, selon vous, qu'on ne doit rien accorder aux sens quand on veut leur refaser quelque chose. En accordant aux vôtres tout ce qui peut vous rendre coupable, vous ne leur refusiez que ce qui pouvoit vous excuser. Votre exemple, supposé vrai, ne fait point contre la maxime, il la confirme.
Ce joli conte est suivi d'un autre plus vraisemblable, mais que le premier me rend bien suspect. Vous voulez, avec l'art de votre Age, émouvoir mon amour-propre, et me forcer, au moins par bienséance, à l'intéresser pour vous. Voilà, monsieur, de tous les pièges quon peut me tendre celui dans lequel on me prend le moins , surtout quand on le tend aussi pea finement. Il y auroit de l'humeur à tous blâmer de la manière dont vous dites avoir soutenu ma cause , et même une sorte d'ingratitude i ne vous en pas savoir gré. Cependant, monsieur, mon livre ayant été condamné par votre parlement, vous ne pouviez mettre trop de modestie et de circonspection à le défendre, et vous ne devez pas me faire une obligation personnelle envers vous d'une justice que vous avez dû rendre à la vérité, ou à ce qui vous a paru l'éire. Si j'étois sûr que les choses se fussent passées comme vous le marquez, je croirois devoir vous dédommager, si je pouvois, d'un préjudice dont je scrois en quelque manière la cause; ma» cela ne m'engageroit pas à vous recommander sans vous connoltre , préfcrablement à beaucoup de gens de mérite que je connois sans pouvoir les servir, et je me gardcrois de vous procurer des élèves, surtout s'ils avoient des sœurs, snns autre garant de leur bonne édu-
ANNÉC 1765.
cation que ce qae tous m'arez apprît de vous et ta pièce de vers que tous m'avez envoyée. Le libraire i qui vous Tavez présentée a eu tort de vous répondre aussi brutalement qu'il lafait, et Touvrage, du cAté de la composition,n'cst pas aosn mauvais qu'il l'a paru croire: les vers sont 6its avec fecilité ; il y en a de très^bons parmi beaucoup d'antres foibics et peu corrects : du reste, il y règne plutôt un ton de déclamation qu ane certaine chaleur d*Ame. Zamon se tue en acteur de tragédie: cette mort ne persuade ni ne touche : tous les sentimens sont tirés de la NimveUe Héioise; on en trouve à peine un qui TOUS appartienne; cequi n'est pasun grand signe de chaleur de votre cœur ni de la vérité de rhistoirc. D'ailleurs, si le libraire avoit tort dans un sens» il avoit bien raison dans un autre, auquel vraisemblablement il ne songeoit pas. (k>mment un homme qui se pique de vertu peut-il vouloir publier une pièce d'où résulte la plus pemieieme moraIe»une pièce pleined'images liceneteuses que rien n'épure, une pièce qui tend à persuader aux jeunes personnes que les privautés des amans sont sans conséquence, et qu'on peut toujours s'arrêter où l'on veut ; maxime aussi fausse que dangereuse, et propre à détruire toute pudeur, toute honnêteté, toute retenue entre les deux sexes? Monsieur, si vous n'Ates pas un homme sans mœurs, sans principes, vous ne ferez jamais imprimer vos vers, quoique passables, sans un correctif suffisant pour empêcher le mauvais effet.
Vous avez des taleiis, sans doute, mais vous n'en faites pas un usage qui porte à les encourager. Puissicz-vous, monsieur, en faire un meilleur dans la suite, et qui ne vous attire ni regrets à vou^même, ni le biftme des honnêtes gens f Je vous salue de tout mon cœur.
P. S. Si vous aviez un besoin pressant des deux louis que vous demandiez au libraire, je poorrois en disposer sans m'incommoder beaucoup. Pariez-moi naturellement : ce ne seroit pas TOUS en faire un don, ce seroit seulement P ayer vos vers au prix que vous y avez mis vons-mAme.
A MADAMB LATOUR.
▲ Mollert, le 4 janTier 1765.
reçus, madame, le 28 du mois dernier, i
votre lettre du 23, par laquelle vous me menaciez de ne me pardonner jamais, si vous n'aviez pas de mes nouvelles le jeudi 50. J'ai bien senti tout ce qu'il y avoit d'obligeant dans cette me- * nace, mais cela ne m'en rend pas moins sensible à la peine que vous m'avez fait encourir ; car, vous pouvez bien donner le désir de faire l'impossible, mais non. pas le moyen d'y réussir ; et il étoit de toute impossibilité que vous reçussiez le 50 la réponse à une lettre que j'avois reçue le 28.
Je suis à peu près comme j'étois quand je vous écrivis. L'hiver est si rude ici, qu'il m'est très-difficile de le soutenir dans mon éuit; ce n'est pas du moins sans souffrir beaucoup, et sans sentir que, ne me permettre le silence que quand je me porterai bien, c'est ne me le permettre que quand je serai mort. J'espère, madame, que cette lettre vous trouvera bien rétablie de votre mal de gorge ; c'est un mal auquel il me parolt que vous êtes sujette ; c'est pourquoi je prendrai la liberté de vous donner un des récipés de ma médecine, car j'ai été fort sujet aux esquinancies étant jeune; mais j'ai appris à m'en délivrer lorsqu'elles commencent, en mettant mes pieds dans, l'eau chaude, et les y tenant plusieurs heures ; ordinairement cela dégage la gorge, soit en attirant l'humeur en bas, soit de quelque autre manière que j'ignore; je sais seulement que la recette a souvent du succès.
J'aimerois, madame, à converser avec vous à mon aise ; votre esprit est net et lumineux, et tout ce qui vient de vous m'attache et m'attire, à quelque petite chose près. Pourquoi faut-il que la nécessité de vous écrire si souvent m'ôte le plaisir de vous écrire à mon aise ? Je voudrois vous écrire moins fréquemment, et j'écrirois de plus grandes letures ; mais vous exigez toujours de promptes réponses; cela fait que je ne puis vous écrire que des billets fort mal digérés et fort raturés.
A M. DUMOOUfl,
Procureor-fitcal de S. A. S. monseigneur le prinee de Condé,; à MontnioNncy P>tt Paria.
A Ifotiert-TraTen, le 16 Jaurter I7SS.
J'apprends, monsieur, avec d'autant plas
If.
CORRESPONDANCE
do douleur U\ perte que vous venez de faire de votre digne oncle, qu'ayant négligé trop longtemps de l'assurer de mon souvenir et de ma rcconnoissance, je l'ai mis en droit de se croire oublié d'un homme qui lui étoit obligé et qui lui étoit encore plus attaché, et à vous aussi. &f . Mathas sera regretté et pleuré de tous ses amis et de tout le peuple dont il étoit le père. Il ne suffit pas de lui succéder, monsieur, il faut le remplacer. Songez que vous le suivrez un jour, et qu'alors il ne vous sera pas indif-^ fèrent d'avoir fait des heureux ou des misérables. Puissiez!*vous mériter long-temps et obtenir bien tard l'honneur d*ètre aussi regretté que lui I
Si le souvenir des momens que nous avons passés ensNBmble vous est aussi cher qu'à moi, je no vous recommanderai point un soin qui vous soit à charge, eh vous priant d'en conserver les monumens dans votre petite lîtaison de Saini-ljouis: etitretenezau moins mon petit bosquet, je vous en supplie, surtout les deux arbres plantés de ma main; ne souffrez pas qu'Augustin ni d'autres se mêlent de les tailler ou de les façonner ; laissez-les venir librement sons la direction de la nature, et buvez quelque jour sous leur ombre à la santé de celui qui jadis eut le plaisir d'y boit'e avec vous» Pardonnez ces petites sollicitudes puériles à Tattcndrissement d*un souvenir qui ne s'effilcera jamais de mon cœur. Mes jours de paix se sont passée à Mohitisorency, et vous avez contribué à me les rendre agréables. Rappelez-vous-en quelquefois la mémoire; pour moi je la conserferai toujours.
P. S. Mademoiselle Le Yastfeur votis prie d*agréer ses respects et de les faire agréer à madame Dumoulin. Je me suis placé ici à portée d*un village catholique pour pouvoir l'y envoyer, le plus souvent qu'il se peut, remplir son devoir, et i^otre pasteur lui prête pour cela sa voiture avec grand plaisir. Je vous prie de le dire à M. le curé, qui paroissoit alarmé de ce que deviendroit sa religion parmi nous autres. Nous aimons la nôtre, et nous respectons celle d*autrui.
Permettez que je vous prie de remettre l'incluse à son adresse.
A IIADEMOISBLLB OUCRI(SNE, Sœur de THôtel-DteH de Moutinorency, ï Montmoreoc}.
Mo tien, le 16 janTier f76S.
Non, mademoiselle, on n'oublie ici ni votre amitié ni vos services; et si mademoiselle Le Yasseur ne vous a pas remboursé plus tôt les deux louis que vous avez eu la bonté de lui prêter, c'est que sa mère, qui les a reçus, lui avoit promis et lui a encore fait écrire qu'elle vous les rendroit. Elle n'en a rien fait, cela n'est pas étonnant; ils sont passés avec le reste. Aisurémcnt si cette femme a mangé toutlargeot qu'elle a tiré de sa fille et de moi, depuis vingt ans, il faut qu'elle ait une terrible avaloire. Si vous pouvez, mademoiselle, attendre sans vous gêner, jusqu'à Pâques, cet argent vous wtn remboursé à Montmorency ; sinon^ prenez la peine, quand vous irez à Paris^ de passer à l'bAtel de Luxembourg, et en montrant cette lettre à M. de la Roche, que d'ailleurs j'aurai soin de prévenir, il vous remettra ces deui louis pour lesquels mademoiselle Le Vasseer vont fait ses tendres remerdmens, ainsi qut pour toutes les bontés dont vous l'aven honorée.
A l'égard de là dame Maingot, il eattrës-sAr qu'il ne lui est rien dA* J'en ai pour preuves, premièrement la probité de mademoiselle Le Vasseur, bien incapable assurément de nier une dette; la somme qu'elle demande, qoi passe ce que j'ai pu acheté!* de volaille durant tout mon séjour à Montmorency ; mon usage constant de tout payer comptant à mesure que j'acheiois; le fait particulier de quatre poulettes qu'acheta mademoiselle Le Yasseur, pour avoir des œufis durant le carême, et qu'elle paya comptant au garçen de ladite Maingot, en présence de ia mère Nanon, passé laquelle emplette il n'est pas entré nne pièce de volaille dans ma maison ; enin l'^Lactitude même de la dame Maingot à se laàre payer, puisque ma retraite fit trop de bruit peur être ignorée d'elle, et qu'il n'est pas apparent que, venant tous les mercredis au marché, elM ^e se fût pas avisée de venir chez moi demander son dû. C'est pour payer les bagatelles qoe je pouvois devoir que mademoiselle Le Vasseur est restée après mol. Pourquoi ne s'est -elle pas adressée à elle? Donner à la dame Maingot ce
Ut
qii*ell6 demande peroit réoooipenser la friponnerie : ce D*est asaurément pas mon avis.
Je regrette beaucoup le bon M. Mathas» ei crois qu'il sera regretté dans tout te pays. Il (sot Mpérer que M. Dumoulin le remplacera à tous égards, et n'héritera pas moins de sa boocé qee de son bien» Je sa voie que madame de Yerdelip avoit fai; inoculer ses demoiselles; mais je sais en peine d'elkHnAme, n'ayant pas dsMsnooyelies depuis long-temps» quoique je laisia écrit le dernier. Comme il faut nécessai*remeot sffirsnchir les lettres» les domestiques neaoot pas toujours exacts lA-dessus, et il s'en perd besuGoop de cette manière. Si elle vient oeprioiemps à Soisi» je vous prie de lui parler de moi ; c'est une bonne et aimable dame» dont Tsmitiè m'éUHt bien chère» et dont je regretterai toute ma vie le voisinage. Je suis très^-sen* sibie» BiadeBM>isellSi an souvenir de toute voire lamilJe ; je vous prie de lui en nmrquer ma ceoonooiBiaoceec d'y faire à tout le monde mes salttiacioiiSy de mdme qu'à tous les honnAces gens de Montmorency» qui vous paroltront avoir eenservé quelque amitié pour moi. Mes respects en particulier à M. le curé» si vous en trouves l'oecasioo. Recevex ceux de mademot* 3eile Le Vassenr et les assurances de son éternel atiaebement» Cvoyex aussi» je tous supplie» que je conserverai toute ma vie les sentimens de respect» d'estime et d'amitié que je vous ai voués.
A M. ES SfARicaAI. B8 UHEEUSOtiaO.
Motlert, le 20 février 1763.
Vous Toules» monsieur le maréchal» que je VOUS décrÎTO te pays que j'habite. Mais comment faire ? je ne sais voir qu'auuint que je suis éfflu; les objets indifférons sont nuls à mes yeui; je n'ai de l'attention qu'à proportion de 1 iniérét qui l'excite : et quel intérêt puis-je {irendre à ce que je retrouve si loin de vous? f)es arbres» des rochers» des maisons» des hommes mèoie» sont autant d'objets isolés dont chacun en {larticulier donne peu d'émotion à celui qui le regarde : mais Timpression commune de tout cela» qui le réunit en un seul tableau, dépend de Téut où nous sommes en le contemplant. Ce tableau, quoique toujours le
même, se peint d'autant de manières qu'il y a de dispositions différentes dans les cœurs des spectateurs; et ces différences, qui font celles de nos jugemens, n*ont pas lieu seulement d*un spectateur à l'autre, mais dans le même en différons temps. C'est ce que j'éprouve bien sensiblement en revoyant ce pays que j'ai tant aimé. J'y croyois retrouver ce qui m'avoit charmé dans ma jeunesse : tout est changé; c'est un autre paysage» un autre air, un autre ciel, d'autres hommes ; et» ne voyant plus mes montagnons avec des yeux de vingt ans» je les trouve beaucoup vieillis. On regrette le bon temps d'autrefois; je le crois bien : nous attri* buons aux choses tout le changement qui s'est fait en nous ; et lorsque le plaisir nous quitte, nous croyons qu'il n'est plus nulle part. D'autres voient les choses comme nous les avons vues, et les verront comme nous les voyons aujourd'hui. Mais ce sont des descriptions que vous me demandex, non des réflexions ; et les miennes m'entraînent comme un vieux enfant qui regrette encore ses anciens jeux. Les divers 9eê impressions que ce pays a faites sur moi à différons âges me font conclure que nos rehk* tiens se rapportent toujours plus à nous qu'aux choses» et que» oossme nous décrivons bien plus que nous ne sentons que ce qui est» il bu« droitsavoir comment étoit affecté l'auteur d'un voyage en l'écrivant» pour juger de combien ses peintures sont au-deçà ou au-delà du vrai. Sur ce principe ne vous étonnes pas de voir devenir aride et froid» sous ma plume, un pays jadia si verdoyant, si vivant» si riant» à mon gré : vous sentires trop aisément dans ma lettre en quel temps de ma vie et en quelle saison de l'année elle a été écrite.
Je sais» monsieur le maréchal» que» pour vous parler d'un village» il ne fisut pas commencer par vous décrire toute la Suisse» comme si le petit eoinquej'habite a voit besoin d'être circonscrit d'un si grand espiTce. Il y a pourtant des choses générales qui ne se devinent point» et qu'il faut savoir pour juger des ot^ets particuliers. Pour connottre Motiers, il faut avoir quelque idée du comté de Neuchfttel ; et pour connoltre le comté de Neuchfttel» il faut en avoir de la Suisse entière.
Elle offre à peu près partout les mêmes aspects, des lacs, des prés» des bois, des monta-
GORRESPONDAKCE.
gnes ; et les Suisses ont aussi (oos à peu près les mômes mœurs, mêlées de Timitation des autres peuples et de leur antique simplicité. Ils ont des manières de vivre qui ne changent point, parce qu'elles tiennent pour ainsi dire au sol» au climat, aux besoins divers, et qu'en cela les habitans sont toujours forcés de se conformer à ce que la nature des lieux leur prescrit. Telle est, par exemple, la distribution de leurs habitations, beaucoup moins réunies en villes et on bourgs qu'en France, mais éparses et disperséesçà et là sur le terrain avec beaucoup plus d'égalité. Atnsi^ quoique la Suisse soit en général plus peuplée à proportion que la France, elle a de moins grandes villes et de moins gros villages : en revanche, on y trouve partout des maisons ; le village couvre toute la paroisse, et la ville s'értend sur tout le pays. La Suisse entière est comme une grande ville divisée en treize quartiers, dont les uns sont sur les vallées, d'autres sur les coteaux, d'autres sur les montagnes. Genève, Sain^-Gall, Neuchàtel, sont comme les faubourgs : H y a des quartiers plus ou moins peuplés, mais tous le sont asseï pour marquer qu'on est toujours dansia ytlle : seulement les maisons, au lieu d'être alignées, sont dispersées sans symétrie et sans ordre, comme on dit qu'étoient celles de l'ancienne Ritfne. On ne croît plus parcourir des déserts quand on trouve des clochers parmi les sapins» des troupeaux sur des rochers, des manufaetures dan» das précipices, des ateliers sur des torrens. Cé^nélânge bizarre a je ne sais quoi d'animé, de vivant, qui respire la liberté, le bien-être, et qui fera toujours du pays où il se trouve un spectacle unique en son genre, mais fait seulement pour des yeux qui sachent \oir.
Cette égale distribution vient du grand nombre de petits états qui divise les capitales, de la rudesse du 'pays, qui rend les transports difficiles, et de la nature des productions, qui, consistant pour la plupart en pftturages, exige que la consommation s'en fosse sur les lieux mènes, etitientJes hommes aussi dispersés que les beçtiaux. Voilà le plus grand avantage de la Suisse, avantage que ses habicans regardent peut-être comme un malheur, mais qu'elle tient d'elle seule, que rien ne peut hii 6ter, qui, malgré eux, contient ou retarde le progrès du
luxe et des mauvaises mœurs, et qui rèpa« rera toujours à la longue l'étonnante déperdi* tion d'hommes qu'elle fait dans les pays élrangers.
Voilà le bien : voici le mal amené par ce bien même. Quand les Suisses, qui jadis vivant renfermés dans leurs montagnes se suffisoient à eux-mêmes, ont commencé à communiquer avec d'autres nations, ils ont pris goût à lenr manière de vivre, et ont voulu l'imiter ; ils le sont aperçus que l'argent étoit une bonne chose, et ils ont voulu en avoir : sans productions et sans industrie pour l'attirer, ib se soni mis en commerce eux-mêmes, ils se sont rendus en détail aux puissances ; ils ont acqun par-là précisément assez d'argent pour seour qu'ils étoient pauvres ; les moyens de \e faire circuler étant presque impossibles dans un pays qui ne produit rien et qui n'est pas maritime, cet argent leur a porté de nouveaux besoins sans augmenter leurs ressources. Ainsi \tnn premières aliénations de troupes les ont forcés d'en faire de plus grandes et de continuer tonjours. La vie étant devenue plus dévoranic, le même pays n'a plus pu nourrir la même quantité d'habitans. C'est la raison de b dépopulation qui commence à sentir dans toute la Suisse. Elle nourrissoit ses nombreux habitahs quand ils ne sortoient pas de chez eux ; à présent qu'il en sort la moitié, à peine peut-elle nourrir l'autre.
Le pis est que de cette moitié qui sort il en rentre assez pour corrompre tout ee qui reste par l'imitation des usages des autres pays, et surtout de la France, qui a plus de troupes suisses qu'aucune autre nation. Je dis corrompre, sans entrer dans la question si les mœurs ffançoises sont bonnes ou mauvaises en France* parce que cette question est hor8.de doutequani à la Suisse, et qu'il n'est pas possible que les mêmes usages conviennent à des peuples qui, n'ayant pas les mêmes ressources et n'habiunt ni le même climat ni le même sol, seront toujours forcés de vivre différemment.
Le concours de ces deux causes. Tune bonne et l'autre mauvaise; se fait sentir en toutes choses : il rend raison de tout ce qu'on remarque de particulier dans les mœurs des Suisses» cl ' surtout de ce contras(ei)izarro de recherche et de simplicité qu'on sent dans toutes leurs nia*
nières. Ib UMirneot i contre-sens tous les osa* ({« qu'ib prennent, non pas faute d'esprit» matf par la force des choses* En transportant dans leon boîa les usages des grandes villes , iii les appliquent de la façon la plus comique ; ib M savent ce que c*est qu'habits de campagas ; ib sont paies dans leurs rochers comme ib réioient i Paris ; ils portent sous leurs sapins toutes les pompes du Palais-Royal» et j'en ai Ta revenir de faire leurs foins en petite veste et falbala de mousseline. Leur délicatesse a lou* jours quelque chose de grossier» leur luxe a tovjoun quelque chose de rude. Us ont des entremets, mais ils mangent du pain noir; ib serrent des vins étrangers, et boivent de la piquette ; des ragoûts fins accompagnent leur lard Tance et leurs choux ; ils vous offriront à déjeuner da café, du fromage ; à goûter, du tbé avec du jambon ; les femmes ont de la deiite/Je ec de fort gros linge, des robes de goût avec des bas de couleur : leurs valets, aliernatÎTement laquais et bouviers, onl Thabit de livrée en servant à table, et mêlent Todeur du fumier à celle des mets.
Commeon ne jouit du luxe qu'en le montrant, il a rendu leur société plus familière sans leur éter pourtant le goût de leurs demeures isolées. Personne ici n'est surpris de me voir passer l'hiver en campagne; mille gens du monde eo font autant. On demeure donc toujours séparés; mais on se rapproche par de longues et fréquentes visites. Pour étaler sa parure et ses meubles il faut attirer ses voisins et les aller voir; et eonune ces voisins sont souvent assez éloignés, ce sont des voyages continueb. Aussi jamais n'aî-je vu de peuple si allant que les Suisses ; les François n'en approchent pas. Vous ne reacontrex de toute part que voitures ; il n'y a pas une maison qui n'ait la sienne, et les chevaux, dont la Suisse abonde, ne sont rien moins qu'inutiles dans le pays. Mais comme ces courses ont souvent pour objets des visites de femmes, quand on monte à cheval, ce qui commence à devenir rare, on y monte en jolis bas blancs bien tirés, et Ton fait à peu près, pour courir la poste, la même toilette que pour aller au bal. Aussi rien n*est si brillant que les chemina de la Suisse; on y rencoutre à tout moment des petits messieurs et des belles dames; on n'y voit que bleu, vert, couleur d<»
rose, on se croiroit au jardin du Loxembourfi* Un effet de ce commerce est d'avoir presque Até aux hommes le goût du vin ; et un effet contraire de cette vie ambulante est d'avoir cependant rendu les cabarets fréquens et bons dans toute la Suisse. Je ne sais pas pourquoi l'on vante tant ceux de France ; ils n'approchent sûrement pas de ceux-ci. il est vrai qu'il y fait très-cher vivre; mais cela est vrai aussi de la vie domestique, et cela ne sauroit être autrement dans un pays qui produit peu de denrées, et où Targent ne laisse pas de circuler.
Les trois seules marchandises qui leur en aient fourni jusqu'ici sont les fromages, les chevaux et les hommes ; miiis depuis Tirttre* duction du luxe, ce commerce ne leur sufSt plus, et ils y ont ajouté celui des mantifactures dont ils sont redevables aux réfugiés françois: ressource qui cependant a plus d'apparence que de réalité; car, comme la cherté des denrées augmente avec les espèces, et que la cnU ture de la terre se néglige quand on -gsgns davantage à d'autres travaux, avec plus d'argent ils n'en sont p«is plus riches; ce qui se voit par la comparaison avec les Suisses catholiques, qui, n'ayant pas la même ressource, sont plus pauvres d'argent et ne vivent pas moins bien.
Il est fort singulier qu*un pays si rude, et dont les habitans sont si enclins à sortir, leur inspire pourtant un amour si tendre, que le regret de l'avoir quitté les y ramène presque tous à la fin, et que ce regret donne à ceux qui n'y peuvent revenir une maladie quelquefois mortelle, qu'ils appellent, je crois, le hemvé. Il y a dans la Suisse un air célèbre appelé le rauz des vaches, que les bergers sonnent sur leurs cornets, et dont ils font retentir tous les coteaux du pays. Cet air, qui est peu do chose en lui-même, mais qui rappelle aux Suisses mille idées relatives au pays natal, leur fait verser des torrens de larmes quand ils l'entendent en terre étrangère. Il en a même fait mourir de douleur un si grand nombre, qu'il a été défendu, par ordonnance du roi, de jouer le ranx des vaches dans les troupes suisses. Biais, monsieur le maréchal, vous savez peut-être tout cela mieux que moi, et les réflexions que ce fait présente ne vous auront pas échappé. Je ne puis m'empêchcr de remarquer seulement que
CORRESPONDANCE
Ali
ia France est assurément le meilleur pays du monde, où toutes les commodités et tous les agrémens de la vie concourent au bien«>étre des habitans. Cependant il n*y a jamais eu, que je sache, de hemvé ni de raiia des vaches qui fît pleurer ou mourir de regret un François en pays étranger ; et cette maladie diminue beaucoup chez les Suisses depuis qu'on vit plus agréablement dans leur pays.
Les Suisses en général sont justes, ofHcieui, charitables, amis solides, braves soldats, et bons citoyens, mais intrigans, défians, jaloux, curieux, avares, et leur avarice contient plus leur luxe que ne fait leur simplicité. Ils sont ordinairement graves et flegmatiques, mais ils sont furieux dans la colère, et leur joie est une ivresse. Je n'ai rien vu de si gai que leurs jeux. Il est étonnant que le peuple françois danse tristement, languissamment, de mauraise grâce, et que les danses suisses soient sautillantes et vives. Les hommes y montrent leur vigueur naturelle, et les filles ont une légèreté charmante ; on diroit que la terre leur brûle les pieds.
Les Suisses sont adroits et rusés dans les affaires : les François qui les jugent grossiers sont bien moins déliés qu eux ; ils jugent de leur esprit par leur accent. I^ cour de France a toujours voulu leur envoyer des gens fins, et s'est toujours trompée. A ce genre d'escrime, ils battent communément les François : mais envoyez-leur des g«'ns droits et fermes, vous * ferez d*eux ce que vous voudrez, car naturellement ils vous aiment. Le marquis de Bonac, qui avoit tant d* esprit, mais qui passoit pour adroit, n*a rien fait en Suisse; et jadis le maréchal de Bassompierre y faisoit tout ce qu*i1 voutoit, parce qu*il étoit franc, ou quMI passoit chez eux pour I être. Les Suisses négocieront toujours avec avantage, à moins qu'ils ne soient vendus par leurs magistrats, attendu qu'ils peuvent mieux se passer d'argent que les puissances ne peuvent se passer d'hommes: car, pour votre blé,quand ils voudront ils n'en auront pas besoin. Il faut avouer aussi que s'ils font bien leurs traités,ils les exécutent encore mieux: fi«lélité qu'on ne se pique pas de leur rendre.
Je ne vous dirai rien, monsieur le maréchal, de leur gouvernement et de leur politique, parce que cela me mèneroit trop loin, et que
je ne veux vous parler que de ce que j'ai ru. Quant an comté de Neochâtol oà j'habite, rous savez qu'il appartient au roi de Prusse. Cette petite principauté, après avoir été démembrée du royaume de Bourgogne et passé successivement dans les maisons deCbAlons, d'Oehber^ et de Longueville, tomba enfin, en 4707, dans celle de Brandebourg par la décision des Etats du pays, juges naturels des droits des prétendans. Je n'entrerai point dans l'examen des raisons sur lesquelles le roi de Prusse fut préféré au prince de Conti, ni des Influences que purent avoir d'autres puissances dans cette affaire; je me contenterai de remarquer cfuo, dans la concurrence entre ces deux princes, c'étoit un honneur qui ne pou voit manquer aux Neuchfttelots d'appartenir un jour à un grand capitaine. Au reste, ils ont conservé sons leurs souverains à peu près la même liberté qu*ont les autres Suisses: mais peut-être en sont-ils plus redevables à leur position qu'à leur habileté ; car je les retrouve bien remuans pour des gens sages.
Tout ce que je viens de remarquer des Suis* ses. en général, caractérise encore plus fot tement ce peuple-ci ; et le contraste du naturel et de l'imitation s'y fait encore mieux sentir, avec cette différence pourtant que le naturel a moins d'étoffe, et qu'à quelque petit coin près la dorure couvre tout le fond. Le pays, si Ton excepte la ville et les bords du lac, est aussi rude que le reste de la Suisse ; la vie y est aussi rustique ; et les habitans, accoutumés à vivre sous des princes, s'y sont encore plus affectionnés aux grandes manières ; de sorte qu'on trouve ici du jargon, des airs, dans tous les états; de beaux parleurs labourant les champs, et des courtisans en souquenille. Aussi appelle-t-on les Neuchfttelois, les Gascons de la Suisse. Ils ont de l'esprit, et ils se piquent de vivacité: ils lisent ; et la lecture ieurprofite: les paysans mémessont instruits; ils ont presque lous un petit recueil de livres choisis qu'ils appellent leur bibliothèque : ils sont même assez au courant pour les nouveautés ; ils font valoir tout cela dans la conversation d'une manière qui n'est point gauche, et ils ont presque le ton du jour comme s'ils vivoient à Paris. H y a quelque temps qu'en nie promenant je m'arrêlai devant une maison où des filles faisoient de la dentelle ; la mère ber*
àilM
çiiit un petit enfiint, et je la regardois foire, qaand je yis sortir de la cabane un gros paysan, qaî, m'abordant d'un air aisé, me dit : « Vous ■ Toyei qu'on ne suit pas trop bien vos précep-
• tes; mais nos femmes tiennent autant aux
• Yieox préjugés qu'elles aiment les nouvelles I modes. » Je tonibois des nues. J'ai entendu parmi ces gens-là cent propos du même ton.
Beaucoup d*esprit et encore plus de prétention, mais sans aucun goût, voila ce qui m'a d'abord frappé chez les Neuchàtelois. Ils parlent très-bien, trèa-aisément ; mais ils écrivent platement et mal , surtout quand ils veulent écrire légèrement, et ils le veulent toujours. Comme ils ne sarent pas même en quoi consiste la grAce et le sel du style léger, lorsqu'ils ont enfilé des phrases lourdement sémillantes ils se croient auunt de Voluire et de Crébillon. Ils ont une manière de journal dans lequel ils s'efforcent d'être gentils et badins. Ils y fourrent même depeciis vers de leur façon. Madame la maréchale trouveroit sinon de Tamusement, au moins de Toccupation dans ce Mercure, car c'est d'un bout à l'autre un logogripbe qui demande un meilleur Œdipe que moi.
Cest à peu près le même habillement que dans le canton de Berne, mais un peu plus conummé. Les hommes se mettent assez à la françoiie ; et c'est ce que les femmes voudroient bien faire aussi : mais comme elles ne voyagent goire, ne prenant pas comme eux les modes de la première main, elles les outrent, les défigarent; et chargées de pretintailles et de Mbafaui, elles semblent parées de guenilles.
Quant à leur caractère, il est difficile d'en JBger, laot il est offusqué de manières : ils se croient polie parce qu'ils sont façonniers , et gais parce qu'ils sont turbulens. Je crois qu'il D.j a que les Chinois au monde qui puissent l'emporter sar eux i faire des complimens. Arrivez-Yous fatigué, pressé, n'importe, il hut d'abord prêter le flanc à la longue bordée; tant qae la machine est montée elle joue, et elle se rcoioote toujours à chaque arrivant. La politesse françoise est de mettre les gens à leor aise, et même de s'y mettre aussi : la politesse neachAteloise est de gélner et soi-même et (es autres* Ils ne consultent jamais cequi vous convient, mais ce qui peut étaler leur prétendu uvoir-vivre. Leurs offres exagérées ne tentent
point ; elles ont toujours je ne sais quel air de formule, je ne sais quoi de sec et d'apprêté, qui vous invite au refus. Us sont pourtant oUigeans, officieux, hospitaliers tràs^réellemeni, surtout pour les gens de qualité : on est toujours sûr d'être accueilli d'eux en se donnant pour marquis ou comte : et comme une ressource aussi facile ne manque pas aux aventuriers, ils en ont souvent dans leur ville, qui pour l'ordinaire y sont très-fêtés : un simple honnête homme avec des malheurs et des vertus ne le seroit pas de même ; on peut y porter un grand nom sans mérite, mais non pas un grand mé-* rite sans nom. Du reste, ceux qu'ils servent une fois ils les servent bien* Ils sont fidèles à leurs promesses, et n'abandonnent pas aisément leurs protégés. Il se peut même qu'ils soient aimans et sensibles; mais rien n'est phis éloigné du ton du sentiment que celui qu'ils prennent ; tout ce qu'ils font par humanité sem-* ble être fait par ostentation, et leur vanité cache leur bon ooDwr.
Cette vanité est leur vice dominant; elle perce partout, et d'auunt plus aisément qu'elle est maladroite. Ils se croient tous gentilshommes, quoique leurs souverains ne fassent qae des gentilshoflMnes eux->mêmes. Ils aiment la chasse, moins par goût que parce que c'est un amusement noble. Enfin jamais on ne vit des bourgeois si pleins de leur naissance : ils ne la vantent pourtant pas» mais on voit qu'ils s'en occupent ; ils n'en sont pas fiers, ils n'en sont qu'entêtés.
Au défaut de dignités et de titres de no^ blesse ils ont des titres militaires ou municipaux en telle abondance, qu'il y a plus de gens titrés que de gens qui ne le sont pas. C'est M. le colonel, M. le major, M. le capitaine, M. le lieutenant, M. le conseiller, M. le châtelain, M. le maire, M. le justicier, M» le professeur, M. le docteur, M. l'ancien : si j'avois pu reprendre ici mon ancien métier, je ne doute pas que je n'y fusse Ht le copiste. Les femmes portent aussi les titres de leurs maris; madame la conseillère, madame la ministre : j*ai pour voisine nlbdame la major ; et comme on n'y nomme les gens que par leurs titres, on est embarrassé comment dire aux gens qui n'ont que leur nom ; c'est comme s'ils n'en ' nvoicnt point.
CORRESPONDANCE
1^ sexe n'y est pas beau ; on dii qu'il a déf;énéré. Les filles ont beaucoup de liberté, et en font usage. Elles se rassemblent souvent en société, où l'on joue» où l'on goûte, où Ton babille, et où Ton attire tant qu*on peut les jeunes gens; mais par malheur ils sont rares, et il fant se les arracher. Les Cemmes vivent assez sagement : il y a dans le pays d asses bons ménages, et il y en auroit bien davantage si c'étoit un air de bien vivre avec son mari. Du reste, vivant beaucoup en campagne, lisant moins et avec moins de fruit que les hommes, elles n'ont pas l'esprit fort orné; et, dans le désœuvrement de leur vie, elles n*ontd*autre ressource que de faire de la dentelle, d'épier curieusement les affaires des autres, de médire et de jouer. Il y en a pour« tant de fort aimables ; mais en général on ne trouve pas dans leur entretien ce ton que la décence et rhonnételé même rendent séducteur, ce ton que les Françoises savent si bien prendre quand elles veulent, qui montre du sentimenty de l'Ame, et qui promet des héroïnes de roman. La conversation des Neuchàteloises est aride ou badine ; elle tarit sitôt qu'on ne plaisante pas. Les deux sexes ne manquent pas de bon naturel ; et je crois que ce n'est pas un peuple sans mœurs ; mais c'est un peuple sans principes, et le mot de vertu y est aussi étranger ou aussi ridicule qu'en Italie. La religion dont ils se piquent sert plutôt à les rendre hargneux que bons. Guidés par leur clergé, ils épilogoeront sur le dogme; mais pour la morale, ils ne savent ce que c'est ; car quoiqu'ils parlent beaucoup de charité, celle qu'ils ont n'est assurément pas Tamour du prochain, r/est seulement l'afFectation de donner l'aumône. Un chrétien pour eux est un homme qui va au prêche tous les dimanches ; quoi qu'il fasse dans l'intervalle, il n'importe pas. Leurs ministres, qui se sont acquis un grand crédit sur le peuple tandis que leurs princes étoient catholiques, voudroient conserver ce crédit en se mêlant de tout , en chicanant sur tout , en étendant à tout la juridietion de l'Église : ils ne voient pas que leur temps est passé. Cependant ils viennent encore d'exciter dans l'état une fermentation qui achèvera de les perdre. L^importante affaire dont il s'agissoit étoit de savoir si les peines des damnés étoient éternel-
les. Vous auriez peine à croire avec quelle chaleur cette dispute a été agitée ; celle du jansénisme en France li'en a pas approché. Tous les corps assemblés, les peuples prêts à prendre les armes, ministres destitués, magistrats interdits, tout marquoit les approches d'une guerre civile ; et cette affaire n'est pas tellement finie qu'elle ne puisse laisser de lon|>s souvenirs. Quand ils se seroient tous arrangés pour aller en enfer, ils n'auroient pas plus de souci de ce qui s'y passe.
Voilà les principales remarques que j'ai faites jusqu'ici sur les gens du pays où je suis. Elles vous paroitroient peut-être un peu dores pour un homme qui parle de ses hôtes, si je vous laissois ignorer que je ne leur sais redevable d'aucune hospitalité. Ce n'est point à messieurs de Neuchfttel que je suis venu demander un asile qu'ils ne m'auroient sûrement pas accordé, c'est à mylord maréchal, et je ne sois ici que chez le roi de Prusse. Au contraire, a mon arrivée sur les terres de la principauté, le magistrat de la ville de Neuchêtel s'est, pour tout accueil, dépêché de défendre mon lirre sans le connoltre; la classe des ministres la déféré de même au conseil d'état : on n'a jamais vu des gens plus pressés d'imiter les sottises de leurs voisins. Sans la protection déclarée de mylord maréchal, on ne m'eût sûrement point laissé en paix dans ce village. Tant de bandits se réfugient dans le pays, que ceux qui le gouvernent ne savent pas distinguer des malfaiteurs poursuivis les innocens opprimés, ou se mettent peu en peine d'en faire la diférence. La maison que j'habite appartient à une nièce de mon vieux ami M. Roguin. Ainsi, loin d'avoir nulle obligation à messieurs de Neochfttel, je n'ai qu'à m'en plaindre. D'ailleurs je n'ai pas mis le pied dans leur ville, ils me sont étrangers à tous égards ; je ne leur dois que justice en parlant d'eux, et je la leur rHids.
Je la rends de meilleur cœur encore à ceux d'entre eux qui m'ont comblé de caresses, d'offres, de politesses de toute espèce. Flatté de leur estime et touché de leurs bontés, je vm ferai toujours un devoir et un plaisir de iear marquer mon attachement et ma reconoo»sance ; mais l'accueil qu'ils m'ont fait n'a rien de commun avec le gouvernement neocfaètelois, qui m'en eût fait un bien différent s'il en
A«NËË 1763.
eût été le maître. Je dois dire encore qoe» si la Quiiiyaise volonté du corps des ministres n'est pu douteuse» j'ai beauooap à me louer en parifcalier de celui dont j*habitela paroisse. Il me vint voir à mon arrivée, il me fit mille otrtB de services qui n'étoient point vaines, comme il me Ta prouvé dans une occasion es* «Dtieile oft il s'est exposé à la mauvaise humear de plus d*nn de ses confrères, pour s'être monué vrai pasteur envers moi. Je m'attendois d'autant moins de sa part à cette justice qu'il avoit joué dans les précédentes brouille* ries an rAle qui n'annonçoit pas un ministre tolérant. Cest an surplus un homme assez gai dans la lociété» qui ne manque pas d'esprit, qui iait quelquefois d'asses bons sermons, et souvent de fort bons contes.
Je m'aperçois que cette lettre est un livre, et je n'en suis encore qu'à la moitié de ma re- /ation. Je vais, monsieur le maréchal, vous laisser reprendre haleine, et remettre le second Coma à une autre fois (*}.
A MADAMK UXÙOR.
A Motiers, le 27 Janvier I76S.
Je reçois presqa'en même temps, madame»
vos ésrennes et votre portrait, deux présens qui sont précieux ; l'un parce qu'il vous re* présente, et l'autre parce qu'il vient de vous. U me semble que vous avez prévu le besoin que j'auroia de ralmanach,pour contenir l'ef*fet que feroit sur moi la descripticm de votre personne, et pour m'a venir honnêtement qa'un homme né le 4 juillet 4742 ne doit pas, le 27 janvier -1 765, prendre un intérêt si curieux à certains articles, sous peine d'être un vieux fou. Maibeureusement le poison me pan>it plus fort que le remède, et votre lettre est plus propre à mo faire oublier mon ftge, que votre almanach à m'en faire souvenir. Il n'eût pu fallu d'autre magie à Hédée pour rajeunir le vieux Êaon : et si l'Aurore étoit faite comme TOUS» Titon décrépit pouvoit être encore malade, que ses ans et ses maux dévoient dispa-
(*) Pour apprécier les diTcrs Ja^cinens porléi dans celte i^tre , le Iretcnr voudra bien faire attention k l'époque de ra (tateetan He«j|0*liali<loa notre auteur. ( Acte des édi/ftirs ^ Genève* )
T. IV
rottre en ta voyant. Pour moi, si loin de vous je ne gagne à tout cela que des regrets et du ridicule; un cœur rajeuni n'est qu'un nouveau mal avec tant d'autres, et rien n'est plus sot qu'un barbon de vingt ans. Aussi je ne voudrois pas, pour tout au monde, être exposé désormais à voir ce joli visage d*un ovale parfait, et qui n'est pas la partie la moins blanche de votre personne ; j'aorois toujours peur que ces petites mouches couleur de rose ne devinssent pour moi transparentes, et que, pour mieux apprécier le teint du visage, quelque frileuse que vous puissiez être, mon esprit indiscret n'allât, à travers mille voiles, chercher des pièces de comparaison.
Corne per acqna o per cristallo intero Trapana U raggio. e no'l dlvide o parte ; Por eotro il cblmo uuoito oaa U penalefo SI peneUar nella vieuta parte.
TA8S0, gbb. a lY, sa.
Mais, madame, laissons un peu votre teint et votre figure, qu'il n'appartient pas à une imagination de cinquante ana de profaner, et parlons plutêt de cette aimable physionomie faite pour vous donner des amis de tout fige, et qui promet un cœur propre à les conserver. H ne tiendra pas à moi qu'elle n*achève ce que voa lettres ont si bien commencé^ et que je n'aie pas pour vous, le reste de ma vie, un attachement digne d'un caractère aussicharmant. Combien il va m'étre agréable de me faire dire par une aussi jolie bouche tout ce que vous m'écrirez d'obligeant, et de lire dans des yeux d'un bleu foncé, armés d'une paupière noire, l'amitié que vous me témoignez I Mais cette même amitié m'impoaedea devoirs que je veux remplir ; et si mon Age rend les fadeurs ridicules, il fait excuser la sincérité. Je vous pardonne bien d'idMêtrer un peu votre chevelure, et je partage même d'ici cette i'dolAtrie ; mais l'approbation que je puis donner à votre manière de vous coiffer dépend d'une question qu'il ne faut jamais faire aux femmes, et que je vous ferai pourtant. Madame, quel ftge avez-vous ?
Puisque vous avez lu le chiffon qui accom^ pagnoit le lacet dont vous me parlez, vous savez, madame, à quelle occasion il a été envoyé, et sous quelles conditions on en peut obtenir un semblable. Ayez la bonté de redevenir fille, de vous marier tout de nouveau, de vous
CORRESPONDANCE
engager à nourrir vous-même votre premier enfant» et vous aurez le plus beau lacet que je puisse faire. Je me suis engagé àr n'en jamais donner qu'à ce prix : je ne puis violer ma promesse.
Je suis fort sensible à rinlérêt que M. du Terreaux veut bien prendre à ma santé, et plus encore au soin de la main qui m'a fait passer sa recette; mais ayant depuis longtemps abandonné ma vie et mon corps à La seule nature, je ne veux point empiéter sur elle , ni me mêler de ce que je ne sais pas. J'ai appris à souffrir, madame ; cet art dispense d'apprendre à guérir, et n'en a pas les inconvéniens. Toutefois, s il ne tient qu'à quelques verres d'eau pour vous complaire, je veux bien les boire dans la saison , non pour ma santé, mais à la vôtre ; je voudrois faire pour vous des choses plus difficiles, pourvu qu^elies eus* sent un autre objet.