‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 63 sur 158 · A M. LE MARECHAL DE LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

A M. LE MARECHAL DE LUXEMBOURG

Motiera. le 28 janvkr 1765.

Il faut, monsieur le maréchal, avoir du courage pour décrire en cette saison le lieu que j'habite. Des cascades, des glaces, des rochers nus, des sapins noirs couverts de neige, sont les objets dont je suis entouré ; et à fimage de l'hiver le pays ajoutant l'aspect de l'aridité ne promet, à le voir, qu'une description fort triste. Aussi a-t-il l'air assez nu en toute saison; mais il est presqiie effrayant dans celle-ci. Il faut donc, vous le représenter comme je l'ai trouvé en y arrivant, et non comme je le vois aujourd'hui , sans quoi l'iniérét que vous prenez à moi m*empécheroit de vous en rien dire.

Figurez-vous donc un vallon d'une bonne demi-lieue de large , et d'environ deux lieues de long, au milieu duquel passe une petite rivière, appelée la Beussn dans la direction du nord-ouest au sud-est. Ce vallon, formé par deux chaînes de montagnes qui sont des branches du Mont-Jura et qui se resserrent par les deux bouts, reste pourtant assez ouvert pour laisser voir au loin ses prolongemens, lesquels, divisés en rameaux par les bras des montagnes, offrent plusieurs belles perspectives. Ce vallon, appelé le Val-de-Trayers, du nom d'un

village qui «st à son extrémité orientale, esl garni do quatre ou cinq autres villages à peu de distance les uns des autres : celui de Motiers, qui forme le milieu, est dominé par un vieux château désert, dont le voisinage et la* situation solitaire et sauvage m'attirent souvent dans mes promenades du matin, d'autant plus que je puis sortir de ce côté par une porte de derrière sans passer par la rue ni devant aucune maison. On dit que les bois et les rochers qui environnent ce château sont fort remplis de vipères; cependant, ayant beaucoup parcouru tous les environs, et m*étant assis à toutes sortes de places, je n'en ai point vu jusqu'ia.

Outre ces villages on voit vers le bas des montagnes plusieurs maisons éparses, qu'on appelle des prises, dans lesquelles on tient des bestiaux et dont plusieurs sont habitées par les propriétaires, la plupart paysans. Il y en a une eotre autres à mi-côte nord, par conséquent eiposée au midi, ^ur une terrasse naturelle, dans la plus admirable position qne j'aie jamais vue, et dont le difficile accès m'eAt rendu l'habitation très-commode. J'en fus si tenté, que dès la première fois je m'étois presque arrangé avec le propriétaire pour y loger; mais on m'a depuis tant dit de mal de cet homme, qu'aimant encore mieux la paix et la sûreté qu'une demeure agréable, j'ai pris le parti de rester où je suis. La maison que j'occupe est dans une moins belle position, mais elle est grande, assez commode; elle a nnc galerie extérieure où je me promène dans les mauvais tem](^s; et, ce qui vaut mieux que tout le reste, c'est un asile offert par l'amitié.

La Reuss a sa source au-dessus d'un village appelé Saint-Sulpice, à l'extrémité occidentale du vallon ; elle en sort au village de Travers, à Tautre extrémité , où elle commence à se creuser un lit, qui devient bientôt précipice, et la conduit enfin dans le lac de NeuchâteL Celte Reuss est une très-jolie rivière, claire ec brillante comme de l'argent, où les truites mit bien de la peine à se cacher dans des touffes d'herbes. On la voit sortir tout d'un coup de terre à sa source, non point en petite fontaine ou ruisseau, mais toute grande et déjà rivière, comme la fontaine de Vaucluse, en bouillonnant à travers les rochers. Comme cette source pst fort enfoncée dans les roches esc«irpét*s

d und montagne, on y esl toujours à i'ombre; ei ta fraîcheur coniinuelie, le bruit, les chutes, le cours de Teau, m'attiraiit Tété à travers ces roches brûlantes, me font souvent mettre en uage pour aller chercher le frais près de ce murmure, ou plutôt près de ce fracas, plus flatteur à mon oreille que celui de la rue Saint-Martin. L'élévation des montagnes qui forment le vallon n*est pas excessive, mais le vallon môme est montagne, étant fort élevé au-dessus du lac ; et le iac, ainsi que le sol de toute la Suisse, est encore extrêmement élevé sur les pays de plainés, élevés à leup tour au-dessus du niveau de la mer. On peut juger sensiblement de la pente totale par le long et rapide cours des rivières, qui, des montagnes de Suisse ^ vont se rendre les unes dans la Méditerranée et les autres dans rOcéan. Ainsi, quoique la Reuss traversant le vallon soit sujette à de fréquens débordemens, qui font des bords de son litune espèce de marais, on n'y sent point le marécage, Tair n'y est point humide et ftialsain, la vivacité qu'il tire de son élévation Tempèchan t de rester longtemps chargé de vapeurs grossières ; les brouillards, assez fréquens le matin, cèdent pour Tordinaire à Faction du soleilà mesure qu'il s*élève. Comme encre les montaghes et les vallées .la vue est toujours réciproque, celle dont je jouis ici dans un fond n'est pas moins vaste, que celle que j a vois sur les hauteurs de Montmorency, mais elle est d'un autre genre ; elle ne flatte p»a, elle frappe; .elle est plus sauvage que riante; l'art n*y étale pas ses beauté), mais la majesté de la nature en impose ; et, quoique le parc de Versailles soit plus grand que ce Vallon, il ne parottroit qu'un colifichet en sortant d'ici. Au premier coup d œil^le spectacle, tout grand qu'il est, semble un peu nu ; on voit très-peu d'arbres dans la vallée ; ils y viennent mal, et ne donnent presque aucun fruit; l'escarpement des montagnes, étant très-rapide, montre en divers endroits le gris des rochers; te noir des sapins coupe ce gris d'une nuance qui n'est pas riante, et ces sapins si grands, si beaux quand on est dessous^ ne paroissent au loin que des arbrisseaux, ne promettent ni l'asile ni Tombre qu'ils donnent : le fond du vallon, presque au niveau de la rivière, semble n'offrir à ses deux bords qu'un large marais où Ton ne sauroit marcher ; la réverbération ^es rochers n'an-

nonce pas, dans un lieu sans arbres, une promenade bien fraîche quand le soleil luit; sitôt qû*il se couche, il laisse à peine un crépuscule, et la hauteur des monts, interceptant toute ki 4umière, fait passer presil^ue à l'instant du jour à la nuit.

Mais, si la prooiière impression de tout cela n'est pas agréable, elle change insensiblement par un examen plus détaillé ; et, dans un pays où Ton croyoit avoir tout vu du premier coup d'œil, OB se trouve avec surprise environné d'objets chaque* jour* plus intéressans. Si la projnenade de la vallée est un peu uniforme, elle est en revanche extrêmement commode; tout y est du niveau le plus parfait, les chemins y sont unis comme des allées de jardin, les bords de la rivière offrent par places de larges pelouses d'un plus beau vert que le» gâtons du Palai&-Royal, et IW s'y promène avec délices le long de cette ^lle èau, qui daifs le vallon prend un cours paisible en quittant ses cailloux et ses rochers qu'elle retrouve au sortir du Val^e-Travers* On a proposé*de planter m% bords de saules jet de peupliers, pour donner, durant la chaleur dm jour, de l'ombre au bétail désolé par les mouches. Si jamais ce projet fexécute, les bords de la Reuss deviendront aussi charmans que ceux dëtiignon, et il ne leur moquera plus que des Astrée^, des Silvandres, et un d'Uffé. *

Gomme la direction du vallon coupe obliquement le cours du soleil, la hauteur des monts jette toujours de Tombre par quelque côté sur la plaine; de sorte qu'en dirigeant ses promenades, et choisissant ses heures, on peut aisément faire à l'abri du soleil tout le tour du vallon* D'ailleurs, ces mêmes montagnes, interceptant ses rayons, font qu'il se lève tard et se couche de^boune heure, en sorte qu'on n'en est pas lotpg-temps brûlé. Nous avons presque ici la clçf de l'énigme du ciel de trois aunes (*), et il est certain que les maisons qui sont près de la source de la Reuss n'ont pas trois heures de soleil, même en été.

Lorsqu'on quitte le bas du vallon pour se promener à mi-côte, comme nous fîmes une

(*) AUutlon ) cet vers de« Bvco'.iitues :

« Dk qoibiM ta tarria, «t ni» mihi mafntis Apwll«f • Ttm pcteat ecli «pAChim non •mpUùs «lut. ■•

EC.L. m. V. 105. G. P.

GOARESPONDANCE.

foiiy rnoosieur le maréchal, le long des Ghampeaax, du côté d'Andilly , on n*a pas une promenade aussi commode ; mais cet agrément est bien compensé par la variété des sites et des points de vue» par lesTdécouvertes que Ton fait sans cesse autour de soi, par les jolis réduits qu'on trouve dans lea gorges des montagnes, où le cours des torreos qui descendent dans la vallée, les hêtres qui les ombragent, les coteaux qui les entourent offrent des asiles verdojans et fipais quand on suffoque à découvert. Ces ré^ duits, ces petits vaHons, ne s'aperçoivent pas tant qu'on regarde au loin les montagnes, et cek joint à l'agrément du lieu celui de la sur-prise, lorsqu'on vient tout d*iui coup à les dé* couvrir. Combien de fois je me suis figuré, vous suivant à la promenade et tournant autour d'un rocher aride, vous voir surpris et charmé de retrouver des bosqueu pour les dryades, où vous n'auriez cru trouver que des antres et des ours t

Tout le pays est plein de curiosités naturelles qn'on ne découvre que peu à peu, et qui; par tes découvertes successives, lui donnentxha* que jour l'attrait de la nouveauté;La botanique' offre ici ses trésors à qui sauroit lesconnottre ; et souvent, en voyant autour de moi cette profusion de plantes rares, je les foule à regret sous le pied d'un ignorant. Il est pourtant né* cessaire d'en connottre une pour se garantir de ses terribles effets ; c'est le napel. Vous voyez une très-belle plante haute de trois pieds, garnie de jolies fleurs bleues, qui vous donnent envie de la cueillir; mais, à peine ra-tK>n gardée quelques minutes, qu'on se sent saisi de maux de tète, de vertiges, d'évanouissemens, et l'on périroit si l'on ne jetoit promptoment ce funeste bouquet. Cette plante a souvent causé des acoidens à des enfans et à d'autres gens qui ignoroient sa pernicieuse vertu. Pour les bestiaux, ils n'en approchent jamais, et ne broutent pas mémeTherbe qui l'entoure. Les bûcheurs l'extirpent autant qu'ils peuvent ; quoi qu'on fasse, l'espèce en reste, et je ne laisse pas d'en voir beaucoup en me promenant sur les montagnes ; mais on l'a détruite à peu près dans le vallon.

A une petite lieue de Hotiers, dans la seigneurie de Travers, est une mine d'asphalte, 1 qu'on dit qui s'étend sous tout le pnys : les ha- '

bitans lui attribuent modestement la gaftè dont ils se vantent, et qu'ils prétendent se transmettre même à leurs bestiaux. Voilà sails doute une belle vertu de ce minéral ; mais, pour en pouvoir sentir Tefficace , il ne faut pas avoir quitté le château de Montmorency. Quoi qu'il en soit des merveilles qu'ils disent de lenr asphalte, j'ai donné au seigneur de Traven un moyen sûr d'en tirer la médecine universelle ; c'est de faire une bonne pension à Lorry on à Bordeu.

Au-dessus de ce même villa§ede Travers, il

se fit il y a deux ans une avalanche considérable, et de la façon du monde la plus singulière. Un homme qui habite au pied de la montagne avoit son champ devant sa fenêtre, entre la montagne et sa maison. Un matin, qui suiirît une nuit d'orage, il fut bien surpris, en ouvrant sa fenêtre, de trouver un bois à la place de son champ ; le terrain, s'éboulant tout d'une pièœ, avoit recouvert son chaipp des arbres d'un beis qui étoit au-dessus ; et cela, dit^on, fait entre les deux propriétaires le sujet d'un procès qui f)ourroit trouver place dans le recueil de Pitaval (*). L'espace que l'avalanche a mis à nu est fort grand et parott de loin ; mais il faut en approcher pour juger de la force de l'ébouiement, de l'étendue du creux, et de la grandeur des rochers qui ont été transportés. Ce fait récent et certain rend croyable ce que dit Pline d'une yfgne qui avoit été aiusi transportée d'un côlî du chemin à rautre. Mats rapprochons-nous de mon habitation.

J'ai vis-à-vis de mes fenêtres une mperbe cascade, qui, du haut de la montagne, tombe par Tescarpement d'un rocher dans le vallon, avec un bruit qui se fait entendre au loin surtout quand les eaux sont grandes. Cette cascade est très en vue ; mais ce qui ne l'est pas de même est une grotte à c6té de son bassin, de laquelle l'entrée est difficile , mais qu'on trouve au dedans assez espacée, éclairée par une fenêtre naturelle, cintrée en tiàs-point, et décorée d un ordre d'architecture qui n'est ni toscan ni dorique, mais l'ordre de la namre qui sait mettre des proportions et de rbannonîe dans ses ouvrages les moins réguliers. Instnat

(*) Gayot de PiUval, mort en I74S, aoteor de plwinn collectiont et i-«caeiU> notamineot de cetaS des Coûtes eèlékm, eu 20 volunies ia<42. ' 6. P.

de 11 niuatâon de ceite grotte, je m'y rendi^ sert de vestibule ne continue pas d'aller en

•eul l'été dernier pour la contempler à mon aîae. L'extrême sécheresse me donna la facilité d'y entrer par ane ouverture enfoncée et trés^ surbaissée, en me trainmt sur le ventre , car la fenéire est trop haute pour qu'on puisse y passer «sans échelle. Quand je fus au-dedans, je m'assis sur une pierre, et je me mis à contempler avec ravîssemeni cette superbe salie dont les omemens sontde^quartiers de roches diversemei^t situés, et formant la décoration la plus riche que j'iiie jamais vue, si du moins on peut appeler ainsi celle qui montre la plus grsDde puissance, celle qui attache et intéresse» celle qui foit penser, qui élève l'flmc, celle qui fioroe l'homme à oublier sa petitesse pour ne penser qu'aux œuvres de la nature* Des divers rochers qui meublent cette caverne, les uns détachés et tombés de la voûte, les autres encore ffendaoê et diveraement situés, marquent tous dêsm eeiîe mine naturelle l'effet de quelque explosion cerrîbie dont la cause parott difficile à imaginer, car même un tremlilement de terre ou on volcan n'expliqueroit pas ^ela d'une manière satisfaisante. Dans le fond de la grotte, qui va eo s'élevant de mèrne que sa voûte, on monte sar une espèce d'estrade , et de là, par ane pente assez reida, sur un rocher qui mène de biais à on enfoncement très-obscur par où I on pénètre sous la montagne. Je n'ai point été jasqiie-là,ayanttrouvédevantmof un trou large et profond lyi'on ne sauroit franchir qu'avec une planche. D'ailleurs, vers le haut de cet enfoflcement, et presque à l'entrée de la galerie sûuterrainet est un quartier dl rocher très*imposanc ; car, surpendu presque ^ ratr, il porte i fiinx par un de' ses angles, et penche tellement en avant qu-il femble se détacher et partir poor écraser le apeclaCepr. Je ne doute pas cependant qu'il ne soit dans cette situation depuis bien dea siècles, et qu'il n'y reste encore plus lonff-temps : m^ ces sortes d'équilibres, auxqueln les yeux ne sont pas faits, ne laissent pss de causer quelque inquiétude, et quoiqu'il fallût peauètre des forces immenses pour ébranler ce rocher qui patott si prêt à tomber, je craindrois d*y toucher du bout du doigt, et ne voudrois pas plus rester dans la direction de sa chute que sous Tépée de Damoclès.

La galerie souterraine à laquelje cette grotte

montant; mais elle prend sa pente un peu vers le bas, et suit Iff même inclinaison dans tout l'espace qu'on a jusqu'ici parcouru. Des curieux s'y sont engagés à diverses fois avec des domestiques, des flambeaux et tous les secours nécessaires ; mais il faut du courage pour pénétrer loin dans cet effroyable lieu, et do la vigueur pour ne pas s'y trouver mal. On est allé jusqu'à près de demi-lieue, en ouvrant le passage où ibest trop étroit, et soijdant avec précaution les gouffres et fondrières qui sont à droite et à gauche : mais on prétend, dans le pays, qu'çn peut aller par le même souterrain à plus de deux lieues jusqu'à l'autre côté de la montagne, où l'on dit qu'il aboutit du cdté du lac, non loin de l'embouchure de la Reuss.

Au-dessous du bassin de la même cascade est une autre grotte plus petite, dont l'abord est embarrassé de plusieurs grands cailloux et quartiers de roche qui paroissent avoir été entraînés li par les eaux. Cette grotte-ci, n'étant pas si praticable que l'autre, n'a pas de même tenté les curieux. Le jour que j'en examinai l'ouverture il faisoit une chaleur insupportable; cependant il en sor(oit.un vent si vif et si froid, que je n'osai rester long-temps à l'entrée, et toutes les fois que j'y suis retourné j'ai toujours senti le même vent ; ce qui me fait juger qu'elle a une connpuiiication plus immédiate et moins embàfrassée que l'autre.

A l'ouest*' de la vallée, une montagne la sépare en deux branches, l'une fort étroite, où sont le village de Saint-Sulpice, la source de la Reuss, et le chemin de Pontarller. Sur ce chemin, l'on voit encore une grosse chaîne, scellée dans le rocher, et mise là jadis par les Suisses pour fermer de ce côté-là le passage aux Bourguignons.

L'autre branche, plus large, et à gauche de la première, mène par le village de Bute à un pays perdu appelé la Côte aux Fées, qu'on aperçoit de loin parce qu'il va en montant. Ce pays, n'étant sur aucun chemin , passe pour trôs-sauvage, et en quelque sorte pour le bout do monde. Aussi prétend-on que c*étoit antresfois le séjour des fées, et le nom lui en est resté : on y voit encore leur salle d'assemblée dans une troisième caverne qui porte aussi leur nom, et qni n'est pas moins curieuse que les précédentes.

4Sz

CORHESPONDANGE.

le n*aî pas vu cette grotte aux Fées, parce Lbas. Les premiers filets échappés^ie cessant de

qu'elle est assez loin d'ici ; mais on dit qu'elle étoit superbement ornée, et l'on y voyoit encore, il n'y a pas long-temps, un trône et des sièges très-bien taillés dans le roc. Tout cela a été gâté et ne paroit presque plus iiujourd*hui. D'ailleurs, l'entrée de la grotte est presque entière^ mentbouchée par les décombres, par les broussailles; et la crainte des serpeiis et des bétes venimeuses rebute les curieux d*y vouloir pénétrer. Mais si elle eût été praticable encore et dansfta première beauté, et que madame la maréchale ^t passé dans ce pays, je suis sûr qu'elle eût voulu voir cette grotte singulière, n'eùt-ce été qu'en faveur de Fleur d'Épine et des Pacardins (•).

Plus j'examine en détail l'état et la position dc^ce vallon, plus je me persuade qu'il a jadis été sous leau ; que ce qu'on appelle aujourd'hui le Val-dc-Travers fut autrefois un lac formé par la Reuss, la cascade, -et d'autres ruisseaux, et contenu par Jcs montagnes qui l'environnent, de sorte que je ne doute point que je n'habite Tancieniie demeuFe des poissons; en effet, le sol du vallon est si parfaitement uni, qu'il n'y a qu'un dépôt formé parles eaux qui puisse l'a- .voir ainsi nivelé. Le prolongement du vallon, loin de descendre, monte le long du cours de la Reu^s ; de sorte qu'il a fallu des temps iofinis à cetteri vièrepour se ca ver, dans lesabtmes qu'elle forme, un coilrs en sens contraire à Tinelinaison du terrain. Avant ces temps, contenue de ce côté, 4^ même que de tous les autres, et forcée de refluer sur elle-même, elle dut enfin remplir le vallon jusqu'à la hauteur de la première grot(e que j'ai décrite, par laquelle elle trouva ou s'ouvrit un écoulement dans ]a galerie souterraine qui lui servoit d'aqueduc. -

Le petit lac demeui^a donc constanuncnt à cette hauteur jusqu'à ce que, par quelques ravages, fréquens au pied des montagnes dans les grandes eaux, des pierres ou graviers embarrassèrent tellement Je canal, que les eaux n'eurent plus un cours suffisant pour leur écoulement. Alors s'étant extrêmement élevées , et agissant avec une grande force contre les obstacles qui les retenoient, elles s'ouvrirent enfin quelque issue par le côté le plus faible et le plus

O Penonnasci des contes d'Haipiltoa.

creuser et de s*agrandir, et le niveau du lac baissant à proportion, à force de temps le vallon dut enfin se trouver à sec. Cette conjecture» qui m'est venue en ekaminant la grotte où Ton voit des traces sensibles du cours de l'eau, s'est confirmée premièrement par le rapporUle ceux qui ont été dans la galerie souterraine, et qui m'ont dit avoir trouvé dés eaux croupissantes dans les creux dos fondrières dont j'ai parlé; elle s'est confirmée cneore dans 1^ pèlerinages que j'ai faits à quatre lieues d'ici pour aller voir mylord maréchal à sa campagne au bord du lac» et où je suivois, en. naonumt la montagne, la rivière qui deseendoit à côté de moi par des profondeurs effrayantes, que, selou toute apparence, elle n'a pas trouvées toutes faites, et .qu'elle n'a pas non plus creusées en un jour. Enfin, j'ai pensé que l'asphalte, qui n'est qu'un bitume durci, étoit encore un indice d'un pays long-temps imbibé par les eaux. Si j'osois croire que ces folies pussent vous amuser, je tracerois sur le papier une espèce de plai^qui.pût vous éclarircif toptcela : mais il faut attendre qu'nne saison plus favorable et un peu de relâche à mes maux me hiissent en état de parcourir le pays.

On peut vivre ici puisqv'ily a des habitans* On y trouve même les principales commodités de la vici quoique un peu moin^fa.cilemenl qu'en France. Les denrées y sont*chères, parce que le pays en produit peu et qu^l est.fbrt peuplé, surtoutdepifis qu'on y a établi des manufactures de toile peinte, et que Tes travaux d'horlogerie «t dedentell^s'y«muTti(>li6nt. Pour jr avoir du pain mai||eablo,il faut le faire chez soi; etc'est lé parti que i'ai pris à l'aide de mademoiselle Ler Vasseur; la vianc^ y est mauvaise, non f^e le pays n'en pcdduiae^de bonne, mais tout le bœuf va à Genève ou à Neuchàtel, et i'onue tue ici que de la vache. La rivière fournit d*excellente truite, mais si délicate, qu'il faut la manger sortant de l'eau. Le vin vient de Neuchàtel, et il est très-bon, surtout le rouge : pour moi, je m'en tiens au blanc, bi«n moins violent, à meilleur marché, et selon moi beaucoup plus sain. Point de volaille, peu de gibier, point de fruit, pas même des pommes; seulement des firnises bien parfumées, en abondance, et qui durent long-temps. Le laitage y est excclleuc.

moins pourtant que le fromage de Viry, pré* paré par mademoiselle Rose ; les eaux y sont claires et légères : ce n'est pas pour moi une chose indifférente que de bonne eau, et je me sentirai longtemps du mal que m'a fait celle de Montmorency. J'ai sous ma fenêtre une trè»belle fontaine dont le bruit fait une de mes délices. Ces fontaines, qui sont élevées et taillées en colonnes ou en obéliçques, et coulent par des tuyaux de fer dans de grands bassins, sont un des ornemens de la Suisse. Il n'y a si chétif vil(|ge qui n'en ait au moins deux ou trois, les maisonsécartées ont presque chacune la sienne, et l'on en trouve même sur les chemins pour la commodité des passans, hommes et bestiaux. Je ne saurois exprimer combien l'aspect de toutes ces belles eaux coulantes est agréable au milieu des rochers et des bois durant les chaleurs ; l'on est déjà rafraîchi par la vue, et l'on est tenté d'en boire sans avoir soif.

Voilà, monsieur le maréchal, de quoi vous former quelque idée du séjour que j*habilc, et auquel vous voulez bien prendre intérêt. Je dois Taimer comme le seul lieu de la terre où la vérité ne soit pas un crime, ni l'amour du genre humain une impiété. J'y trouve la sûreté sous la protection de mylord maréchal, et l'agrément dans son commerce. Des habitans du lieu m*y montrent de la bienveillance et ne me traitent point en proscrit. Gomment pourrois-je n'être pas touché des bontés qu'on m*y témoigne, moi qui dois tenir à bienfait de la part des hommes tout le mal qu'ils ne me font pas? Accoutumé à porter depuis qi long-temps les pesantes chaînes de la nécessité, je passerois ici sans regret le reste de ma vie, si j'y pouvois voir quelquefois ceux qui me la lont encore aimer. *

A M. MODLTOU.

UoUen , le 30 Janvier 1765.

Je suis en souci, cher ami, de ce que vous m'avez marqué que ma lettre par le messager vous est arrivée mal cachetée. Je cachette cependant avec soin toutes les lettres que je vous écris. Cela mapprendra à ne plus meserrirdu nwssager. Mais ce n'est pas assez, il faut véri-

fier le fait ; coQpea le^cachet de ma lettre,^ me l'envoyez; je verrai bien si l'on y a touché. Si on l'a fait, je crois que c'est ici, le messager ayantdifféré son départ de plusieurs jours, du^ rant lesquels il avoit ma lettre, dont il aura pu parler, et que les curieux auront été tentés do lire. Quoi qu'il en soit, j*estime que, dans le doute, si la lettre a été ouverte, vous ne devez point donner votre écrit, du moins quanta présent.

Comment avez-vous pu imaginer que si j avois écritdes mémoires de ma vie j*auroischoist M. de Montmollin pour l'en faire dépositaire? Soyez sûr que la reconnoissancc qtie j'ai pour sa conduite envers moi ne m'aveugle pas à ce point; et quand je me choisirai un confesseur, ce ne sera sûrement pas un homme d'église; car je ne regarde pas mon cher Moultou comme tel. Il est certain que la vie de votre malheureux ami, que je regarde comme finie, est tout ce qui me reste à faire, et que Thistoire d'un homme qui aura le courage de se montrer intus et in cute peut être de quelque instruction à ses semblables ; mais cette entreprise a des difficultés presque insurinontables; car,malheureus(v ment, n'ayant pas toujours vécu seul, je ne saurois me peindre sans peindre beaucoup d'autres gens; et je n'ai pas le droit d'être aussi sincère pour eux que pour moi, du moins avec le public et de leur vivant. Il y auroit peut-être des arrangemens à prendre pour cela qui demanderoient le concours d'un homme sûr et d'un véritable ami : ce n'est pas d'aujourd'hui que je médite sur cette entreprise, qui n'est pas si légère qu'elle peut vous parottre; et je ne vois qu'un moyen de l'exécuter, duquel je voudrois raisonner avec vous. l'ai une chose à vous proposer. Dites-moi, cher Moultou, si je reprenois assez de force pour être sur pied cet été, pourriez-vous vous ménager deux ou trois mois à me donner pour les passer à peu prés tête à tête ? Je ne voudrois pour cela choisir ni Motiers, ni Zurich, ni Genève, mais un lieu auquel je pense, et où les importuns ne viendroieni pas nous chercher, du moins de sitôt. Nous y trouverions un hête et un ami, et même des sociétés trèsagréables, quand nous voudrions un peu quitter notre solitude. Pensez à cela, et dites-m'en votre avis. 11 ne s'agit pas d'un long voyage. Plus je pense à ce prcjet; et plus je te trouve

GORRESPONDANCi!:.

charmant. C'est mon dentier cbftteau en Espa* gae, dont l'exécution ne lient qu'à oia santé et à vos affaires. Pensez-y, et me répondes. Cher ami» que je vive encore deux mois, et je meurs content.

Vous me proposez d'aller pr&s de Genève chercher des secours à mes maux? Et quels secours donc? Je n on oonnois point d'autres, quand je souffre, que la patience et la tranquillité: mes amis même alors me sont insQp«portables, parce qu*il fout que je me gène pour ne pas les affliger. Me croyezrvous donc de ceux qui méprisent la médecine quand ils se portent bien, et l'adorent quand ils sont malades ? Pour moi, quand je le suis, je me tiens coi, en attendant la mort ou la guériaon.Si j'é-* tois malade i Genève, c'est ici que je viendrois chercher les secours qu'il me faut.

récris à Roustan pour lui conseiller d'ajouter quelque autre écrit au sien, pour en faire une espèce de volume dont il sera plus aisé de tirer quelque parti que d'une petite brochure. Don^ nez-lui le même conseil. Si son ouvrage étoit de nature à pouvoir être imprimé à Paris (on paye mieux lc^s manuscrits U qu'en Hollande, où rien ne met à l'abn des contrefaçons), je pourrots le lui négocier bien plus aisément; mais cola n'est pas possible. Tandis qu'il travaillera, le temps du voyage de Rey viendra, et je lui parlerai. Je lui ai pourtant écrit ; mais il ne ma point encore répondu. Si Ronstan veut s*en tenir i ce qu'il a fait, il y a un Grasset à Lausanne qui peut-être pourrait s'en charger : cela seroit bien plus commode, et épargnerait des embarras et des frais. Il n'y a pas longtemps que Rey m'a refusé un excellent manuscrit au profit d'une pauvre veuve, et duquel mylord maréchal est dépositaire. Cela me fait craindre qu'il n'en fasse autant de celui-ci.

Adieu ; je vous embrasse. Mon état est toujours le même : mais cependant l'hiver tend à sa fin : nous verrons ce que pourra faire une saison moins rude.

Savesfr-vous qu'on entreprend à Paris une édition générale de mes écrits avec la permission du gouvernement ? Que dites-vous de cela? Savez-vous c[ue Timbécille Néaulme et i'infatigableFormeytravaillentà mutiler mon iëmf/tf, auquel ils auront l'audace de laisser mon nom, après l'avoir rendu afaaai plat qu'eux?

k M. PCTIT-PIKnBB,

nocouM 4 uwamu

llotlerf. . • • • IT89.

Je n'ai point, monsieur, de satisfaction k faire au christianisme, parce que je ne Tat poînc ofFénsé; ainsi je n'ai que faire pour cela du livre de M. Denise (*).

Toutes les preuves de la vérité de la religion chrétienne sont contenues dans la Bible. Ceux qui se mêlent d'écrire ces preuves ne font que les tirer de li et les retourner à leur mode, li vaut mieux méditer l'original et les en tirer soi^sême que de les chereher dans le fatras de ces auteurs. Ainsi, monsieur, je n'ai que fiiire encore pour cela du livre de M. Denise.

Cependant, puisque vous m'assurez qu'il est bon, je veux bien le garder sur votre parole pour le lire quand j'en aurai le loisir, à condition que vous aurez la bonté de me faire dire ce que vous a coûté l'exemplaire que vous m'avez envoyé, et de trouver bon que j'en remette le prix i votre commisidionnaire ; faute de quoi le livre lui sera rendu sous quinze jours pour vous être renvoyé.

Je passe, monsieur, k la réponse à vos deux questions.

Le vrai christianisme n'est que la religion naturelle mieux expliquée, comme vous le dites vous-même dans la lettre dont vous m'avez honoré. Par conséquent, professer la religion naturelle n'est point se déclarer contre le christianisme.

Toutes les connoissances humaines ont leurs objections et leurs difficultés souvent insolubles. Le ehristianisme a les siennes, que l'ami de la vérité, l'homme de bonne foi, le vrai chrétien, ne doivent point dissimuler. Rien ne me scandalise davantage que de voir qu'au lieu de résoudre ces difficultés, on me reproche de les avoir dites.

Où prenez-vous, monsieur, que j'aie dit que mon motif à professer la religion chrétienne est le pouvoir qu'ont les esprits de ma sorte d'édifier et de scandaliser? Cela n*est assurément pas dans ma lettre à M. de Montmoilin,ni rien d'approchant, et je n'sii jamais dit ni écrit pareille sottise.

(*) Droite, tlrofenenr de phiiotophie au oolMge de MontaiKii à Paris,! publié la ^érUé tUia religion chtétienae, éémonh'ée par ordre géométrique. Par», 4717, hi-I2. G. P.

Je n*aiine ni n'estime les lettres anonymes, et je n'y réponds jamais; mais j'ai cru, monsieur» TOUS devoir une exception par respect pour votre Age et pour votre zèle. Quant à la formule que vous avez voulu m'éviter en ne vous signant pas, c*étoit un soin superflu ; car je n* écris rien que je ne veuille avouer hautement, et je n'emploie jamais de formule.

A M. MODLTOU.

A Motien. le 17 terrier 1763.

Je me suis bâté de brûler votre lettre du 4, comme vous le désiriez; je ferai plus, je tâcherai de Toublier. Je ne sais ce qui vous est arrivé; mais vous avez bien changé de langage. Il y a six mois que vous étiez indigné contre M. de Voltaire, de ce qu il me supposoit capable du quart des bassesses que vous me conseillez maintenant. Vos conseils peuvent être bons, mais ils ne me conviennent pas. Je sais bien qu'après avoir donné le fouet aux enfans, très-souvent i tort, on leur fait encore demander pardon ; mais outre que cet usage m'a toujours paru extravagant, il ne va pas à ma barbe grise. Ce n'est point à l'offensé à demander pardon des outrages qu'il a reçus; je m*en tiens là. Ce que j'ai à faire est de pardonner, et c*est ce que je fais de bon cœur, même sans qu'on me le demande ; mais que j'aille, à mon ftge, solliciter, comme un écolier, des certificats de consistoire, il me parott singulier que vous l'ayez imaginé possible. Vos ministres et moi sommes loin de compte : ils ont cru, sur ma lettre i M. de Montmollin, avoir trouvé une occasion favorable de me faire ramper sous eux. Ils auront tout le temps de se désabuser. Puisqu'ils se sont 6ié mon estime, ils s'accommoderont, s'il leur platt, de mon mépris. Je leur ai donné des témoignages publics de cette estime, j'ai eu tort, et voilà Je seul tort qu'il me reste à réparer.

Mon cher, je suis dans ma religion tolérant par principes, car je suis chrétien : je tolère tout, hors l'intolérance ; mais toute inquisition m'est odieuse. Je regarde tous les inquisiteurs comme autant de satellites du diable. Par cette raison, je ne voudrois pas plus vivre à Genève qu'à Goa. Il n'y a que les athées qui puissent

vivre en paix dans ces pays-là, parce que toutes les professions de foi ne co&tent rien à qui n*en a dans le cœur aucune; et, quelque peu que je sois attaché à la vie, je ne suis point curieux d'aller chercher le sort des Servet. Adieu donc, messieurs les brûleurs. Rousseau n'est point votre homme ; puisque vous ne voulez point de lui, parce qu'il est tolérant, il ne veut point de vous par la raison contraire.

Je crois, mon cher Moultou, que si nous nous étions vus et expliqués, nous nous serions épargné bien des malentendus dans nos lettres. Vous ne pouvez pas vous mettre à ma place, ni voir les choses dans mon point do vue. Genève reste toujours sous vos yeux, et s*éloigne des miens tous les jours davantage; j*ai pris mon parti.

J'ai peur que mon état, qui empire sans cesse, ne m'empêche d'exécuter notre projet : en ce cas il faudra que vous me veniez voir ; et à tout événement, ce seroit toujours un préliminaire qui me feroit grand plaisir. Adieu.

J'approuve très-fort que vous ne songiez point à publier ce que vous avez fait. Tout cela ne serviroit plus à rien, et vous ne feriez que vous compromettre.

A M. DAVID BUHB.

lIotiert-TnTen, le 40 fënier f7S3.

Je n'ai reçu qu'ici, monsieur, et depuis peu, la lettre dont vous m'honoriez à Londres le 2 juillet dernier, supposant que j*étois dans cette capitale. C'éioit.sans doute dans votre nation et le plus près de vous qu'il m'eût été possible que j'aurois cherché ma retraite, si j*avois prévu l'accueil qui m'attendoit dans ma patrie. Il n'y avoit qu'elle que je pusse préférer à l'Angleterre ; et cette prévention, dont J'ai été trop puni, m*étoit alors bien pardonnable ; mais, à mon grand étonnement, et même à celui du public, je n'ai trouvé que des affronts et des outrages oii j'espérois sinon de la reconnoissance, au moins des consolations* Que de choses m'ont fait regretter l'asile et l'hospitalilé philosophique qui m'attendoient près de vous 1 Toutefois mes malheurs m'en ont toujours rapproché en quelque manière. La protection et les bontés de mylord maréchal,

T. IV

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