A M. DELUC
Motien, te iS MrriM* I7SS.
Je n'ai point, mon cher ami, de déclaration à faire à If. le premier syndic, parce qu'on a commencé par me juger sans me lire ni m'entendre , et qu'une déclaration après coup ne sauroit faire que ce qui a été fait n'ait pas été fait. C'est pourtant par là qu'il faudroit commencer pour remettre les choses dans le cas de la déclaration que vous demandez.
Je ne puis dire que je suis fâché d'avoir écrit ce qu'il n'est pas vrai que je sois fâché d'avoir écrit, puisque, au contraire, si ce que j'ai écrit et publié étoit à écrire ou à publier je l'écriffois aujourd'hui et le publierois demain.
Je pourrois dire, tout au plus, que je suis fâché qu'on ait pu tirer de mes écrits des prétextes pour me persécuter; mais jamais ce mot A'animadversion du Conseil ne me conviendra. Il faut iniquité^ et violation des lois. Je np sais nommer les* choses que par leur nom.
Je ne puis ni ne veux rien dire, ni rien foire, en quelque manière que ce soit, qui ait l'air de réparation ni d'excuses, parce qu'il est infime et ridicule que ce soit à l'offensé de faire satisfaction à l'oltenseur.
Les éclaircissemens que vous me proposez sont bons et bien tournés. Je les aurois pu donner si l'on n'eût pas voulu m'y contraindre ^
GORRESPONDAKGE.
mais je suis las de faire renfent, et indigné de voir des Genevois faire si sottement les inquisiteurs. Les éclaircissemens nécessaires sont tous dans mes écrits et dans ma conduite : je n'en ai plus d*autres à donner.
Vos Genevois, dites-vous, se demandent, . Que fera Rousseau? Je trouve que ceux qui disent, // ne fera rien^ parlent trës-sensément, puisqu'en effet il n*a rien à faire. Quant à ceux qui disent, // se fera eannotlre^ j'ignore ce qu'ils attendent; mais je sais bien que si cela n'est pas fait, cela ne se fera jamais. Moi aussi je me demandois, Que feront les Genevois? Je répondais, Ils se feront connoitre. G'est aussi ce qu'ils ont fait.
Je suis surpris que mon ami Deluc puisse me conseiller de faire à Berne des bassesses que je ne veux pas faire à Genève. Je vous jure que les procédés des Bernois ne me touchent guère : ce sont ceux des Genevois qui m'ont navré. S'ils veulent être les derniers à réparer leurs torts, je les en dispense.
Je ne suis nullement en état d'aller à Genève; je n'en ai point la moindre envie; et si jamais j'y vak (ce qui, vu le sort qui m'attend, n'esta désirer ni pour mon repos, ni pour ma sûreté, ni pour rbo>qneur des Genevois), ce ne sera sûrement pas en suppliant.
J'ai été citoyen tant que j'ai cru avoir une patrie. Je me trompois ; je suis désabusé. L'insulte qui m'a été faite m'est commune, comme vous le dites fort bien, avec les lois et la religion : les affronts qu'on partage avec elles sont des triomphes. Cependant les membres de l'état restent tranquilles spectateurs dans cette affaire comme si elle ne les regardoit pas. A la bonne heure. Pour moi, je déclare que désormais elle me regarde encore moins. Si je m'obstinois à faire^seul le don Quichotte, ce qui fut jusqu'ici léidla d'un patriote deviendroit l'entêtement Personne ne sait mieux que les Geneleur suis bon & quelque chose: pour lis par expérience qu'ils ne me sont rien.
Voilà vos livres, cher ami : je me suis efforcé de les lire ; mais je vous avoue que votre Ditton accable ma pauvre tète. Jl me noie dans une mer de paroles dont je ne puis ose cirer. Tout ce qu'il me semble d'apercèvoh", c'est ^'il tient en l'air une grosse massue qu'il remue sans
cesse, d*un air fort terrible et menaçant $ et quand il vient à frapper, ce qu'il fait rarement et pour cause, on sent que la massue n'est qiie du coton.
Bonjour, homme de bien ; je vous embrasse ; et, Genevois ou non, je serai toujours votre ami.
A M. BSAU-CHATEAU.
A Motion, as féTrier fl76S.
Je ne sais, mon cher Bcau-Ohàteau, comment vous faites ; vous me louez, et vous me plaisez. C'est sans doute que vos louanges parlent au cœur ; et j'en porte un qui ne sait point résister à cela. Je me souviens qu'avant de prendre la plume je disois à mes amis : Je ne voudrots savoir écrire que pour me faire aimer des bons et haïr des méchans. Maintenant je la poee, avec la gloire d'avoir bien rempli mon objet. Combien de fois, entrant dans une assemblée, je me suis applaudi de voir étinceler la fureur dans les yeux des fripons, et Tœil de la bienveillance m'accueillir dans les gens de bien I Non qu'il n'y ait beaucoup de ces derniers qui trouvent mes Jivres mal faits et qui ne sont pas de mon avis, mais il n'y en a pas un qui ne m'aime à cause de mes livres. Voili ma couronne, cher Beau-ChAteau ; qu'elle me parolt belle 1 elle est parée snr ma tète par les mains de la vertu. Puissé-je être digne de la porter I
Je n'ai fait ni ne ferai l'apologie de la Profession de foi du vicaire : j*espère, comme vous le dites, qu'elle n'en a pas besoin. Je laisse bourdonner à leur aise les Comparet et autres insectes venimeux (*) qui me vont picotant aux jambes. Leurs blessures sonisi peu dangereuses, que je ne daigne pas même les écraser dessus. Mais quant aux gens en place qui ont la bassesse de m'insuller, je puis avoir quelque chose à leur dire: ils ont si grand besoin de leçons, et si peu d'hommes leur en osent donner, que je me crois spécialement appelé à cet honorable et périlleux emploi. Malheureusement je n'ai plus de talens, mais je me sens du courage encore.
(') Alloslon k nne hrochtire contre la Profe4ba di fol «to ficaire MToyard, inlilnlée t LeUnàM. J. /. Romutau, p«r J. A. Comparet. Genève ^ 1703, G. P.
ANKÉK 1763.
Voua Alites bien « cher Beau-Château , de m'aimer, tous et tos compagnoua de voyage ; oe n'est qu'une dette que vous payez. Quand Yohs pourrez me revenir voir, soit ensemble, soit séparément, vous me ferez du bien ; et j*cspëre que plus nous nous verrons, plus nous nous aimerons. Je vous embrasse de tout mon cœur.
MoUers, IT6S.
Il est, dites-vous, tris-cher ami, quatre cents citoyens et bourgeois qui ont paru mécontens de ce qui s'est passé. U s*en est donc trouvé cinq ou six cents qui en ont été contens. Que voulez-vous que j*aille faire parmi CCS gens-là? •
Vous me proposez un voyage dans une saison où je ne puis pas même sortir de ma chambre : c'est un arrangement que mon état rend impossible. Il y a vingt ans que je n'ai Tait une lieue tn hiver. Si jamais j'entreprends un voyage en pareille saison, oe ne sera sûrement pas pour aller à Genève.
Vous me demandez le compliment que je ferois à M. le premier syndic. Je serois fort embarrassé de vous le dire, ie n'aurois assurément qu'un fort mauvais compliment à lui faire. Ce n'est la peine d'aller si loin pour cela.
Depuis quand estrce à Toffensé de demander excuse? Que Ton commence par me faire la satisfaction qui m*est due; je tâcherai d'y répondre convenablement.
Tous vos messieurs se tourmentent beaucoup de savoir pourquoi M. de MontmoUin ne m'a pas excommunié. Je les trouve plaisans. Et de quoi se mélenv-ils? Je pense avoir autant de droits sur eux qu'ils en ont sur moi, cependant je ne vais point m'informer curieusement s'ils disent bien leur catéchisme et s'ils ont bien fait leurs pâques.
Que je sois, du moins quant à présent, orthodoxe, juif, païen, athée, que leur importe? ce n'est pa^ de cela qu'il s'agit; la question est de savoir si les lois ont été violées, et si, quel que je sois, on m'a traité injustement : voilà ce qui leur importe , et sûrement beaucoup plus qu'à moi; car, par rapporta moi, la chose est
faite, on ne me fera pas pfs ; mats les cons^ quences les regardent. Tandis qu'ils traitent cette affaire du haut de leur grandeur, faut-il donc que j'en fasse pour eux tous liss frais, et que je vienne en suppliant demander qu'on me pardonne les affronts que j'ai reçus? Ce n'est pas mon avis. Que les choses en restent là, puisque cela leur convient* On verra qui dans la suite s'en trouvera le plus mal, d'eux ou de moi.
Cher ami , je- vous Tai dit, et je vous le ré^ pite de bgn cœur : j'aime encore mes compatriotes; je sens vivement, dans mes malheurs, l'atteinte qui a été portée à leurs droits et à leur liberté. Quoi qu'il arrive, je ne veux jamais demeurer à Genève, cela est bien décidé. Mais, s'ils avoient vu le tort que leur fait celui que j'ai reçu, et combien ils ont d'intérêt qu'il soit réparé, j'aurois agi de concer.t avec eux dans cette affaire, autant que mon honneur outragé l'eût permis. Alors, après avoir commencé par remettre les choses dans l'état où elles doivent être, s'ils ont tant d'envie de me régenter, ils m'auroient régenté tout leur soûl. Hais comment ne voient-ils pas qu'avant cela l'inquisition qu*ils veulent établir sur moi est impertinente et ridicule? S'ils sont assez fous pour exiger que je m'y prête, je ne suis pas assez sot pour m'y prêter. Ainsi je n'ai rien à dire à M. de MontmoUin, attendu que ni M. de MontmoUin ni moi n'avons pas plus de compte à leur rendre que nous n'en avons à leur demander.
Les affronts qui m'ont été faits ne peuvent être suffisamment réparés que par une invitation honnête et formelle de retourner à Genève. Si l'on peut se résoudre à une démarche si décente et si convenable , si due , il faudra qu'on soit bien difficile si l'on n'est pas content de la manière dont j'y répondrai. Alors on pourra s'enquêter de ma foi, et je serai toujours prêt à en rendre compte. Sans cela, ne parlons plus de cette affaire» car nul autre expédient ne peut me convenir.