‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 66 sur 158 · A M. MARCEL · texte numérisé non relu

A M. MARCEL

Sout-directeur des plaisin et maître de daote de U ooiir dni

duc de SaiMk>tlui.

lloUcit, le 1** mail f 7SS.

J'ai lu, monsieur, avec un vrai plaisir» U

CORRESPONDANCE

. lettre que vous m'arei fait Ibooneur de m'ècrire [*), et j'y ai trouré, je vous jure, une des meilleures critiques qu'on ait faites de mes écrits. Vous ôtes élève et parent de M. Marcel ; vous défendez votre maître, il n*y a rien là que de louable ; vous professez un art sur lequel vous me trouvez injuste et mal instruit, et vous le justifiez : cela est assurément trèspermis : je vous parois un personnage fort singulier tout au moins, et vous avez la bonté de me le dire plutôt qu'au public. On ne peut rien de plus honnête» et vous me mettez, par vos censures, dans le cas de vous (levoir des remerctmens.

Je ne sais si je m'excuserai fort bien près de vous , en vous avouant que les singeries dont j*ai taxé M. Marcel tomboient bien moins sur son art que sur sa manière de le faire valoir. Si j'ai tort, même en cela, je l'ai d'autant plus, que ce n'est point d'après autrui que je l'ai jugé, mais d'après moi-même. Car, quoi que vous en puissiez dire, j'étois quelquefois admis i rbonneur de lui voir donner ses leçons; et je me souviens que, tout autant de profanes que nous étions là, sans excepter son écolière, nous ne pouvions nous tenir de rire à la gravité magistrale avec laquefle il prononçoit ses savants apophthegmes.Ëncoreunefois, monsieur, je ne prétends point m'cxcuser en ceci ; tout au contraire, j aurois mauvaise grâce à vous soutenir que M. Marcel faisoit des singeries , à vous qui peut-^tre vous trouvez bien de l'imiter^ car mon dessein n'est assurément ni de vous offenser ni de vous déplaire. Quant à IV neptie avec laquelle j'ai parlé de voire art, ce tort est plus naturel qu'excusable ; il est celui de quiconque se mêle de parler de ce qu'il ne sait pas. Mais un honnête homme qu'on avertit de sa faute doit la réparer; et c'est ce que je crois ne pouvoir mieux faire en cette occasion qu'en publiant franchement votre lettre et vos corrections, devoir que je m'engage à remplir en temps et lieu. Je ferai, monsieur, avec grand plaisir cette réparation publique à la danse et à M. Marcel, pour le malheur que j'ai eu de leur manquer de respect. J'ai pourtant quelque lieu de penser que votre indignation se fût

(*) Llatear de cette lettre Ta fait Imprimer lODt le titre de Lettre àM.J J, Rovsteau, par M. M"\ satu-dlreeteur, «le, fTSS^UhS*.

un .peu calmée, si mes vieilles rêveries eussent obtenu grâce devant vous. Vous auriez vu que je ne suis pas si ennemi de votre art que vous m'accusez de l'être, et que oe n'est pas une grande objection à me fètre que son établissement dans non pays , puisque j'y ai proposé moi-même des bals publics, desquels j'ai donné le plan. Monsieur, faites grâce à mes torts en faveur de mes services ; et quand j'ai scandalisé pour vous les gens austères, pardonnez-moi quelques déraisonnemens sur un art duquel j'ai si bien mérité.

Quelque autorité cependant qu'aient sur moi vos décisions, je tiens encore un peu, je Ta* voue, à ta diversité des caractères dont je proposois l'introduction idans la danse. Je ne vo2s pas bien encore ce que vous y trouvez d'impraticable, et il me paroU moins évident qu'à vous qu'on s'ennuieroit davlintage, quand lés danses seroient plus variées. Je n'ai jamais trouvé que ce fAt un amusement bien piqujint pour utiiï assemblée, que cette enfilade d'étemels menuets par lesquels on commence et poursuit un bal, et qui ne disent tons que la même chose, parce qu'ils n'ont tous qu'un seul Caractère; au lieu qu'en leur en donnant seulement deux, tels, par exemple, que ceux de la blonde et de la brune, on les eût pu varier de quatre manières qui les eussent rendus toujours pittoresques et plus souvent iàtéressans, la blonde avec le brun, la brune avec le blond, la brune avec le brun, et la blonde avec le blond. Voflà l'idée ébauchée : fl est aisé de Ik perfectionner et de l'étendre ; car vous coni^ prenez bien, monsieur, qu'il ne faut pas pres^ ser ces diffiérences de Mondé et de brune ; le teint ne décide pas toujours du tempérament ^ telle brune est blonde par l'indolence, telle blonde est brune par la tivacité, et Thabile artiste ne juge pas du caractère par les cheveux.

Ce que je dis du menuet, pourquoi ne le dirois-je pas des contredanses et de la plate symétrie sur laquelle elles sont toutes dessinées? Pomtjuoi n'y introduirott^on pas de savantes irrégularités, comme dans une bomie décora-^ tion, des oppositions et des contrastes, comme dans les parties de la musique T On fait chanter ensemble Heraclite etDémocrite ; pourquoi ne les ferott-on pasdiniser?

ANNÉE i763.

Quels tableaux cbannans, quelles scènes rariéesne pourroit point introduire dans la danse un génie inventeur» qui sauroit la tirer de sa froide uniformité» et lui donner un langage et des sentimens comme eo a la musique! Mais votre M. Marcel n'a rien inventé que des phrases qui sont mortes avec lui ; il a laissé son art dans le même état où il l'a trouvé : il l'eût servi plus utilement» en pérorait un peu moins » et dessinant davantage ; et, au lieu d'admirer tant de choses dans un menuet» il eût mieux fait de les y mettre. Si vous vouliez faire un pas de plus, vous» monsieur, que je suppose homme de génie» peut-être» au lieu de vous amuser à censurer mes idées, chercheriez-vous à étendre et rectifier les vues qu elles vous offrent ; vous deviendriez créateur de votre art; vous rendriez service aux hommes qui ont tant de besoin qu'on leur apprenne à avoir du plaisir ; vous immortaliseriez votre nom» et vous auriez cette obligation à un pauvre solitaire qui ne vous a point offensé» et que vous voulez haïr sans sujet.

Croyez-moi» monsieur» laissez là des critiques qui ne conviennent qu'aux gens sans talens» incapables de rien produire d'euz-mémesy et qui ne savent chercher de la réputation qu'aux dépens de celle d'autmi. Échauffez votre tète» et travaillez; vous aurez bientêt oublié ou pardonné mes bavardises» et vous trouverez que les prétendus inconvéoiens que vous objectez aux recherches que je propose à faire seront des avantages quand elles auront réussi. Alors, grâce à la variété des genres » Tart aura de quoi contenter tout le monde» et prévenir la jalousie en augmentant l'émulation. Toutes vos écolières pourront briller sans se nuire, et chacune se consolera d'en voir d'autres exceller dans leurs genres» en se disant : J'excelle ansai dans le mien ; au lieu qu'en leur faisant faire à toutes la même chose» vous laissez sans aucun subterfuge l'amour-propre humilié ; et comme il n'y a qu'un modèle de perfection» si l'une excelle dans le genre unique» il Eaut que toutes les autres lui cèdent ouvertement la primauté.

Vous avez bien raison, mon cher «monsieur, de dire que je ne suis pas philosophe. Mais vous qui parlez» vous ne feriez pas mal de tâcher de l'être un peu. Gela seroit plus avanta-

geux à votre art que vous ne semblez le croire. Quoi qu il en soit, ne fâchez pas les philoso» phes, je vous le conseille; car tel d'entre eux pourroit vous donner plus d'instruction sur la danse que vous ne pourriez lui en rendre sur la philosophie ; et cela ne laisseroit pas d'être humiliant pour un élève du grand Marcel.

Vous me taxez d'être singulier» et j'espère que vous avez raison. Toutefois vous auriez pu, sur ce point» me faire grâce en faveur de votre maître» car vous m'avouerez que M. Marcel lui-même étoit un homme fort singulier. Sa singularité» je Favoue, étoit plus lucrative que la mienne ; et» si c'est là ce que vous me reprochez» il faut bien passer condamnation; mais quand vous m'accusez aussi de n'être pas philosophe» c'est comme si vous m'accusiez de n'être pas maître à danser. Si c'est un tort à tout homme de ne pas savoir son métier, ce n'en est point un de ne pas savoir le métier d'un autre. Je n'ai jamais aspiré à devenir philosophe» je ne me suis jamais donné pour tel ; je ne le fus» ni ne le suis» ni ne veux l'être. Peut-on foreer un homme à mériter malgré lui un titre qu'il ne veut pas porter? Je sais qu'il n'est permis qu'aux philosophes de parler philosophie ; mais il est permis à tout homme de parler de la philosophie; et je n'ai rien fait de plus. J'ai bien aussi parlé quelquefois de la danse» quoique je ne sois pas danseur; et» si j'en ai parlé même avec trop de zèle» à votre avis» mon excuse est que j'aime la danse» au lieu que je n'aime point du tout la philosophie. J'ai pourtant eu rarement la précaution que vous me prescrivez, de danser avec les filles» pour éviter la tentation ; mais j*ai eu souvent l'audace de courir le risque tout entier» en osant les voir danser sans danser moi-même. Ma seule précaution a été de me livrer moins aux impressions des objets qu'aux réflexions qu'ils me faisoient naître» et de rêver quelquefois, pour n'être par séduit. Je suis fâché, mon cher monsieur, que mes rêveries aiont eu le malheur de vous déplaire. Je vous assure que ce ne fui jamais mon intention ; cl je vous salue de tout mon cœur.

CORRESPONDANCE

A M. DB

IloUert, le e mars I76S.

J'ai eu, monsieur, imprudence de lire le mandement que M. Tarchevôque de Paris a donné contre mon livre, la foiblesse d'y répondre, et rétourderie d'envoyer aussitôt celte réponse à Rey. Revenu à moi, j'ai voulu la retirer; il n'éioil plus temps, l'impression en étoit commencée, et il n'y a plus de remède à une sottise faite. J'espère au moins que ce sera la dernière en ce genre. Je prends la liberté de vous faire adresser par la poste deux exemplaires de ce misérable écrit; Tun que je vous supplie d'agréer, et l'autre pour M..., à qui je vous prie de vouloir bien le faire passer, non comme une lecture à faire ni pour vous ni pour lui, mais comme un devoir dont je m'acquitte envers Tun et l'autre. Au reste, je suis persuadé, vu ma position particulière, vu la gène à laquelle jetois asservi à Unt d'égards, vu le bavardage ecclésiastique auquel j'étots forcé de me conformer, vu l'indécence qu'il y auroil à s'échauffer en parlant de soi, qu'il eût été facile à d'autres de mieux faire, mais impossible de faire bien. Ainsi tout le mal vient d'avoir pris la plume quand il ne falloit pas.

k M. K1RCBBERGER.

Motiers, le 17 mars f 763.

Si jeune, et déjà marié ! Monsieur, vous avez entrepris de bonne heure une grande tâche. Je sais que la maturité de l'esprit peut suppléer à rage, et vous m'avez paru promettre ce supplément. Vous vous connoissez d'ailleurs en mérite, et je compte sur celui de l'épouse que vous vous êtes choisie. 11 n'en faut pas moms, cher Kirchberger, pour rendre heureux un établissement si précoce. Votre Age seul m'alarme pour vous; tout le reste me' rassure. Je suis toujours persuadé que le vrai bonheur de la vie est dans un mariage bien assorti ; et je ne le suis pas moins que tout le succès de cette carrière dépend de la façon de la commencer. Le tour que vont prendre vos occupations, vos soins, vos manières, vos affections domestiques, durant la première année , décidera de toutes les autres. C'est maintenant que le tort

de vos jours est entre vos mains ; plus ttfd, il dépendra de vos habitudes. Jeunes époux » vous êtes perdus si vous n'êtes qu'amans ; mais soyez amis de bonne heure pour l'ôtre toujours. La confiance, qui vaut mieux que l'amour, lui survit et le remplace. Si vous savez l'établir entre vous, votre maison vous plaira plus qu'aucune autre ; et dès qu'une fois vous serez mieux 4kz vous que partout ailleurs, je vous promets du bonheur pour le reste de votre vie. Mais ne vous mettez pas dans l'esprit d'en chercher au loin , ni dans la célébrité, ni dans les plaisirs, ni dans la fortune. La véritable félicité ne se trouve point au dehors ; il faut que votre maison vous suffise, ou jamais rien ne vous suffira.

Gonséquemment à ce principe, je crois qu'il n'est pas temps, quant à présent, de songer à l'exécution du projet dont vous m'avez parlé. La société conjugale doit vous occuper plus que la société helvétique : avant que de publier les annales de celle-ci, mettez-vous* en état d'en fournir le plus bel article. Il faut qu'en rapportant les actions d'autrui vous puissiez dire comme le Corrége : Et mot aussi je suis homme.

Mon cher Kirchberger, je crois voir germer beaucoup de mérite parmi la jeunesse suisse; mais la maladie universelle voua gagne loua. Ce mérite cherche à se faire imprimer; et je crains bien que de cette manie dans les gens de votre état, il ne résulte un jour à la tété de vos républiques plus de petits auteurs que de grands hommes. Il n'appartient pas à tous d'être des

Haller.

Vous m'avez envoyé un livre très-précieux et de foct belles cartes; comme d'ailleurs vous avez acheté l'un et l'autre, il n'y a aucune parité à faire en aucun sens entre ces envois et le barbouillage dont vous faites mention. De plus, vous vous rappellerez, s'il vous plaît, que ce sont des commissions dont vous avez bien voulu vous charger, et qu'il n'est pas honnête de transformer des commissions en présens. Ayez donc la bonté de me marquer ce que vous coAtent ces emplettes, afin qu'en acceptant la peine qu'elles vous ont donnée d'aussi bon cœur que vous l'avez prise, je puisse au moins vous rendre vus déboursés, sans quoi je prendrai le parti de' vous renvoyer le livre et les cartes.

Adieu, très-bon et aimable Kirchbergfr ;

feites, je vous prie, agréer mes hommages à madame votre épouse ; dites-lui combien elle a droit à ma reconnoissanccen faisant le bonheur d'nn homme que j'en crois si digne et auquel Je prends un si tendre intérêt.

M. DANUDi ROGUIN.

MoHom, mm iras.

Je ne trouve pas, trës-bon papa, que vous ayes interprété ni bénigncment ni raisonnablement la raison de décence et de modestie qui m'empêcha de vous offrir mon portrait, et qui m*empèchera toujours de Toffrir à personne. Cette raison n'est point, comme vous le prétendez» un cérémonial» mais une convenance tirée de la natare des choses, et qui ne permet à nul homme discret de porter ni sa figure ni sa personne où elles ne sont pas invitées, comme s'il étoit sûr de faire en cela un cadeau ; au lieu que c'en doit être un pour lui, quand on lui témoigne là-dessus quelque empressement. Voilà le sentiment que je vous ai manifesté, et au lieu duquel vous me prêtes rintention de ne vouloir accorder un tel présent qu'aux prières. C'est me supposer un motif de fatuité où j'en mettois un de modestie. Cela ne me parolt pas dans l'ordre ordinaire de votre bon esprit*

Vous m'allègues que les rois et les princes donnent leurs portraits. Sans doute ils lesdon-^ nent à leurs inférieurs comme un honneur ou

une récompense;et c'est précisément pour cela qu'il est impertinent à de petits particuliers de croire^ honorer leurs égaux, comme les rois honorent leurs inférieurs. Plusieurs rois donnent aussi leur main à baiser en signe de faveur et de distinction. Dois-je vouloir foire à mes amis la même grâce? Cher papa, quand je serai roi, je ne manquerai pas, en superbe monarque, de vous offrir mon portrait enrichi de dianians; En attendant, je n'irai pas sottement m'imagirier que ni vous ni personne soit empressé de ma mince figure ; et il n'y a qu'un témoignage bien positif de la part de ceux qui s'en soucient, qui puisse me permettre de le supposer, surtout n'ayant pas le passe-port des cliamans pour accompagner le portrait.

T. IV

Vous me citez Samuel Bernard.C'est Je vous l'avoue, un singulier modèle que vous me proposez à imiter. J'aurois cru que vous me désiriez ses millions, mais non pas ses ridicules. Pour moi, je serois bien fâché de les avoir avec sa fortune ; elle seroit beaucoup trop chère à ce prix. Je sais qu'il avoît Timpertinence d'offrir son portrait, même à gens fort au-des^iis de lui. Aussi, entrant un jour en maison étrangère dans la garde-robe, y trouva-t-il ledit portrait qu'il avait ainsi donné , fièrement étalé au-dessus de la chaise percée. Je sais cette anecdote, et bien d'autres plus plaisantes, de quelqu'un qu'on en pouvoit croire; car c'étoit le président de Boulainvillers.

Monsieur "*** donnoit sou portrait? Je lui en fais mon compliment. Tout ce que je sais, c'est que si ce portrait est l'estampe que j'ai vue avec des vers pompeux au-dessous, il falloit que, pour oser faire un tel présent lui-même, ledit monsieur f&t le plus grand fat que la terre ait porté.Quoi qu'il en soit, j'ai vécu aussi quelque peu avec des gens à portraits, et à portraits recherchables ; je les ai vus tous avoir d'autres maximes : et, quand je ferai uint que de vouloir imiter des modèles, je vous avoue que ce ne sera ni le juif Bernard ni monsieur **^qud je choisirai pour cela. On n'imite que les gens à qui l'on voudroit ressembler.

Je vous dis, il est vrai, que le portrait que je vous montrai étoit le seul que j'avois; mais j'ajoutai que j'en attendois d'autres, et qu'on le gravoit encore en Arménien. Quand je me rappelle qu'à peine y daignâtes -vous jeter les yeux, que vous ne m'en dites pas un seul moi, que vous marquâtes là-dessus la plus profonde indifférence, je ne puis m'empêcher de vous dire qu'il auroit fallu que je fusse le plus extravagant des hommes pour croire vous faire le moindre plaisir en vous le présentant; et je dis, dès le même soir, à mademoiselle Le Vas* seur la mortification que vous m'aviez Caite; car J'avoue que j'avois attendu, et même mendié quelque mot obligeant qui me mtt en droit de faire le reste. Je suis bien persuadé maintenant que ce fut discrétion et non dédain de voire part; mais vous me permettrez de vous dire que cette discrétion étoit pour moi un peu humiliante, et que c'étoit donner un grand prix aux deux sous qu'un tel portrait peut valoir.

iU

A MYLORD MARECHAL

Le 21 man 1763.

Il y a dans votre lettre Hii 49 un article qui m'a donné des palpitations ; c'est celui de PEcosse. Je ne vous dirai là-dessus qu'un mot, c*est que je donnerois la moitié des jours qui me Testent pour y passer Tautre avec vous* Mais, pour Colombier, ne comptez pas sur moi. Je vous aime, mylord ; mais il faut que mon séjour me plaise, et je ne puis souffrir ce payslà.

Il n'y a rien d*égal à la position de Frédéric. ii paroit qu'il en sent tous les avantages, et qu'il saura bien les faire valoir. Tout le pénible et le dififcile est fait: tout ce qui demandoit le concours de la fortune est fait. Il ne lui reste à présent à remplir que des soins agréables, et dont Tcffet dépend de lui. C'est de ce moment qu'ilva s*élever, s'il veut, dans la postérité un monument unique ; il n a travaillé jusqu'ici que pour son siècle. Le seul piège dangereux qui désormais lui reste à éviter est celui de la flatterie; s'il se laisse louer, il est perdu. Qu'il sache qu'il n'y a plus d'éloges dignes de lui que ceux qui sortiront des cabanes de ses paysans.

Savez-vous, mylord, que Voltaire cherche à se. raccommoder avec moi? Il a eu sur mon compte un long entretien avec Bfoultou, dans lequel il a supérieurement joué son rôle : il n'y en a point d'étranger au talent de ce grand comédien, c^o/f s instructus et artepelasgâ. Pour moi, je ne puis lui promettre une estime qui ne dépend pas de moi ; mais, à cela près, je serai, quand il le voudra, toujours prêt à tout oublier ; car je vous jure, mylord, que de toutes les vertus chrétiennes il n'y en a point qui me coûte moins que le pardon des injures. Il est certain que, si la protection des Calas lui a fait grand honneur, les persécutions qu'il m'a fait essuyer à Genève lui en ont peu fait à Paris; elles y ont excité un cri universel d'indignation. J'y jouis, malgré mes malheurs^ d'un honneur qu'il n'aura jamais nulle pari; c'est d'avoir laissé ma mémoire en estime dans le pays où j'ai vécu. iKmjour, mylord.

A M. MOOLTOV.

a6tiert,le2lnart)7fli

Voilà, cher Moulton, puisque vous le vouler» un exemplaire de ma lettre à M« de Beaomont. J'en ai remis deux autres au messager depuis plusieurs jours; mais il diffère son départ d'un jour à l'autre, et ne partira, je crois, que mercredi. J'aurai soin de vous en faire parvenir da* vantage. En attendant, ne mettez ces deux- là qu'en des mains sûres, jusqu'à ce que l'ouvrage paroisse, de peur de contrefaction.

J'ai attendu pour juger les Genevois, que je fusse de sang-froid. Ils sont jugés. J'aurois déjà fait la démarche dont vous me parlez si mylord maréchal ne m'avoit engagé à différer, et je vois que vous pensez comme lui. J'attendrai donc, pour la faire, de voir l'efTet dé la lettre que je vous envoie : mais quand cet eff^et les ramèneroit à leur devoir, j'en serois, je vous jure, très-médiocrcmcnt flatté. Ils sont si sots . et si rognes que le bien même ne m'intéresseroit désormais de leur part guère plus que le mal. On ne tient plus guère aux gens qu'on méprise.

M. de Voltaire vous a paru m'aimer parce qu'il sait que vous m'aimez ; soyez persuadé qu'avec les gens de son parti il tient un autre langage. Cet habile comédien, dolis instructus et arte pelasgâ^ sait changer de ton selon les gens à qui il a affoire. Quoi qu'il en soit, si ja-> mais il arrive qu'il revienne sincèrement, j'ai déjà les bras ouverts; car, de toutes les vertus chrétiennes, l'oubli des injures est, je vous jure, celle qui me coûte le moins. Point d'avances, ce seroit une lâcheté ; mais comptez que je serai toujours prêt à répondre aux siennes d'une manière dont il sera content. Partez de là, si jamais il vous en reparle. Je sais que vous ne voulez pas me compromettre, et vous savez, je crois, que vous pouvez répondre de votre ami en toute chose honnête. Les manœuvres de M. de Voltaire, qui ont tant d'approbateurs à Genève, ne sont pas vues du même œil à Paris : elles y ont soulevé tout le monde, et balancé le bon effet de la protection des-Calas. Il est certain que ce qu'il peut faire de mieux pour sa gloire est de se raccommoder avec moi.

Quand vous voudrez venir, il faudra nous

cuiicerter. Je dots aller voir mylord maréchal avant son départ poar Berlin : vous pourriez ne pas me trouver; d'ailleurs la saison n'est pas assez avancée pour le voyage de Zurich, ni même pour la promenade. Quand je vous au» rai, je voudrois vous tenir un peu long-temps. J*aime mieux différer mon plaisir et en jouira mon aise. Doutez-vous que tout ce qui vous accompagnera no soit huM reçu?

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