‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 69 sur 158 · A N. DUCLOS · texte numérisé non relu

A N. DUCLOS

Hotlen, le 80 Juillet 47S3.

Bien arrivé, mon cher philosophe. Je prévoyois votte jugement sur l'Angleterre. Pour des yeux comme les vôtres, les hommes sont les mêmes par tous pays ; les nuances qui les distinguent sont trop superficielles, le fond de rétoffe domine toujours. Tout comparé, vous vous décidez pour votre pays : ce choix est naturel. Après y avoir passé les plus belles années de ma vie j'en ferois de bon cœur autant. Je crois pourtant qu'en général jaimcrois mieux que mon ami fût Anglois que François. J'avois beaucoup d'amis en France; mes disgrâces sont venues, et j'en ai conservé deux. En Angleterre, j'en aurois eu moins peut-être, mais je n'en au* rois perdu aucun.

J'ai fait pour mon pays ce que j'ai fait pour mes amis. J'ai tendrement aimé ma patrie, tant que j'ai cru en avoir une. A l'épreuve, j'ai trouvé que je me tronipois. En nie détachant d une chimère, j'ai cessé d'être un homme à visions ; voilà tout. Vous voudriez que je fisse un manifeste ; c'est supposer que j'en ai besoin. Cela me parott bizarre qu'il faille toujours me justifier de l'iniquité d'autrui, et que je sois toujours coupable, uniquement parce que je suis persécuté. Je ne vis point dans le monde, je n'y ai nulle correspondance, je ne sais rieih de ce qui s'y dit. Mes ennemis y sont à leur

CORRESPONDANCE

aise; ils savent bien que leurs discours ne me parviennent pas. Me voilà donc, comme à l'inquisition, forcé de me défendre sans savoir de quoi je suis accusé.

En parlant de la renonciation à ma bourgeoisie» vous dites que beaucoup de citoyens ont réclamé en ma faveur : que j'avois donc des exceptions à faire. Entendons-nous, mon cher philosophe : les réclamations dont vous parlez, n'ayant été faites qu'après ma démarche, ne pouvoient pas me fournir un motif pour m'en abstenir. Cette démarche n'a point été précipitée, elle n*a été faite qu'aprfcsdix mois d*a^ tente, durant lesquels personne n*a dit un mot en public, si ce n*est contre moi. Alors le consentement de tous étant présumé de leur silence, rester volontairement membre d'un état où j'avois été flétri n'étoit<<2e pas consentir moimême à mon déshonneur ? et me restoit-il une voie plus honnête, plus juste, phis modérée de protester contre celte injure, que de mf retirer paisiblement de la société où elle m*avoit été foite? Nos lois les plus précises^ ayant été, de toutes manières, foulées aux pieds à mon égard, à quoi pouvois-je rester engagé de mon cAté, lorsque les liens de la patrie n*étoient plus rien envers moi que ceux de l'ignominie, de l'injustice et de la violence?

Cette retraite fit ouvrir les yeux à la bourgeoisie : elle sentit son tort, elle en eut honte ; et, selon le retour ordinaire de Famour-propre, pour s'en disculper, elle tftcha de me Timputer. On m'écrivit des letures de reproches. En réponse, j'exposai mes raisons : elles étoient sans réplique. On voulut trop tard réparer la faute et revenir sur une chose faite. On n'avoit rien dit quand il falloit parler, on parla quand il ne restoit qu'à se taire, et tout ce qu'on pouvoit dire n'aboutissoit plus à rien. La bourgeoisie fit des représentations, le Conseil les éluda par ! des réponses dont l'adresse ne put sauver le ridicule : mais il y a long-temps qu'on s'est mis au-dessus des sifflets. La bourgeoisie voulut insister ; les esprits s'échauffoient, la mé»întelligence ailoit devenir brouillerie, et peutêtre pis. Je vis alors qu'il me restoit quelque chose à faire. Mes amis savoient que, toujours attaché par le cœur à mon pays, je reprendrois avec joie le titre auquel j'avois été forcé de renoncer, lorsque d'un commun accord il-me^e-

roit convenablement rendu« Ce désir de mon rétablissement paroissoit être le seul motif de leur démarche : il falloit leur 6ter cette source de discorde. Pour leur faire abandonner la poursuite d'une albire qui pouvoit les mener trop loin, je leur ai donc déclaré que jamais, quoi qu'il artivftt, je ne rentrerois danb leurs flHirs; que jamais je ne reprendrois la qualité de leur concitoyen, et qu'ayant confirmé par seiteent cette résolution , je n'étoîs plus le maître tf*en changer. Comme je n'ai Touhi conserver aucune correspondance suivie à Genève, j'ignore absolument ce qui s'y est passé depuis ce temps-là : maie voilà ce qtfe j'ai f^it. Après avoir samfié mes droits les plus chen à mon honneur outragé, j'ai sacrifié à la paix mes dernières espérances. Tels sont mes torts dans cette afiisire ; je taè m'en connois point d'autres.

Vous voudriez, diCes-vous> que je fisse voir à tout le monde comment, étant mal avec beaucoup de gens. Je devrois être bien avec tous : mais je serois fort embarraisé moi-même de dire poni!qnoi je sois mal avec quelqu'un ; car je défie qui que ce soit au monde d'oser dire que je lui aie jamais fait ou voulu le moindre mal. Ceux qui me penécutem ne me persécutent que pour le seul plaisir de nuire : ceux qui me haïssent ne peuvent me haïr qu'à cause du mal qu'ils m'ont fait. Ils se complaisent dans leur ouvrage; ils ne me pardonneront jamais leur propre méchanceté. Or, qu'ils fassent donc tout à leur aise; bientôt je pourrai les mettre au pis. Cependant ils aur(mt beau m'accabler de maux, il leur en reste un pour ma vengeance que je leur défie de me faire éprouver ; c'est le tourment de la haine, avec lequel je les tiens plus malheureux que moi. Voilà tout ce que je puis dire sur ce chapitre. Au reste> j'ai passé cinquante ans de ma vie sans apprendre à faire mon apologie ; il est trop tard pour commencer.

M. Cramer n'est point du Conseil; il est le iibraire^même l'ami de M. de Voltaire ; et Ton sait ce que sont les amis de Voltaire par rapport à moi ; du reste, je ne le connoîs point du tout. Je sais seulement qu'en général tous les Genevoisdu grand air me haïssent, mais qu'ils savent se plier aux goûts de ceux qui leur parlent. Ils ont soin de ne pas perdre leurs coups en Va\r ^ ils ne les lâchent que quand ils portent.

Me voici au bout de mon papier et de mon I tiayardage sans avoir pu vous parler de vous. ^

Une réflexion bien simple, mon cher philosophe, et je finis. Je vous ai tendrement aimé dans les jours brillans de ma vie, et vous savez que l'adversité n'endurcit pas le cœur. Je vous embrasse.

AU MÊMB.

Motien, le !•' aoôt

Depuis ma lettre écrite, ma situation physique a teltemeni empiré et s'est tellement déterminée que mes douleurs, sans relâche et sans ressource, me mettent absolument dans le cas de l'exception marquée par mylord Edouard en répondantàSaint^reux (*) : Ùsgueadeàne mon mUerum est ? J'ignore eneore quel parti je prendrai : si j'en prends uo, ce sera le plus tard qu'il me sera possible, et ce sera sans impatience et sans désespoir^ comme sans scrupule et sans crainte. Si mes fautes m'effraienl, mon cœur me rassure. Je partiroisavecdéfiance, si jeconnoissois un homme meilleur que moi ; mais je les ai bien vus, je lesaibiea éprouvés, et souvent à mes dépens. Si le bonheur inaltérable est fait pour quelqu'un de mon espèet, je ne suis pas en peine de moi : je ne vois qu'une alternative, et elle me tranquillise; n'être rien, ou être bien.

Adieu , mon cher philosophe : quoi qu'il arrive, voici probablement la dernière fois que je vous écrirai; car mes soufFrancea, ne pouvant qu'augmenter , incessamment me délivreront d'elles ou m'absoiteront tout entier . Souvenezvous quelquefois d'un homme qui vous aima tendrement et sincèrement, et n'oubliez pas que dans les derniers momens où sa tète et son cœur furent libres, il les occupa de vous.

P. iS. Lorsque vous apprendrez que mon sort sera décidé, ce que je ne puis prévoir moimême , priez de ma part M. Duchesne de vouloir bien tenir à mademoiselle Le Vasseur ce qu'il m'a promis pour moi. Elle, de son côté , lui enverra le papier qu'il m'a demandé.

Quelle Ame que celle de cette bonne fille! Quelle fidélité , quelle affection , quelle patience I Elle a fttit toute ma consolation dans mes malheurs; elle me les a fait bénir. Et

D youvelU HéloUt, trobième parUe. lettre ixii. G. P.

maintenant, pour le prix de vingt ans d'attachement et de soins , je la laisse seule et sans protection , dans un pays où elle en aiiroit si grand besoin 1 j'espère que tous ceux qui m*ont aimé lui transporteront les sentimens qu'ils ont eus pour moi : elle en est digne, c'est un cœur tout semblable au mien (*).

A M. MABTINET,

chez lut.

Vous ne m'aimez point, monsieur, je le sais; mais moi je vous estime ; je sais que vous êtes un homme juste et raisonnable : cela me suffit pour laisser en toute confiance mademoiselle Le Vasseur sous votre protection. Elle en est digne ; elle est connue et bien voulue de ce qu'il y a de plus grand en France : tout le monde approuvera tout ce que vous aurez fait pour elle, et mylord maréchal, en particulier, vous en saura gré. Voilà bien des raisons, monsieur, qui me rassurent contre l'effet d'un peu de froideur entre nous. Je vous fais remettre un testament qui peut n'avoir pas toutes les formalités requises ; mais s'il ne contient rien que de raisonnable et de juste, pourquoi le casseroiton ? Je me fie bien encore à votre intégrité dans ce point. Adieu, monsieur; je pars pour la patrie des âmes justes. J'espère y trouver peu d'évêques et de gens d'église, mais beaucoup d hommes comme vous et moi. Quand vous y viendrez à votre tour, vous arriverez en pays de connoissance. Adieu donc derechef, monsieur; au revoir.

' A M. MOULTOtJ.

Motlert, londl T' août 47C3.

Je vous remercie, mon cher Moultou , du livre de M. Vernes que vous m'avez envoyé: l'état où je suisne me permet pasde le lire,encore moins d'y répondre; et, quand je le pourrois, je ne le ferois assurément pas. Je ne réponds I jamais qu'à des gens que j'estime.

(•) cette lettre, sans indication de l'année, paroll avoir été écrite le lendemain de celle do SO jiiiUet, qu'on vient de lire, mais n'avoir pas été envoyée à son adresse. Celle qui *nit doli avoir été écrite dans le même temps. ( Noie de Du Peyrou.)

GORKESPONDANCE.

J« suis persuadé que ce que M. Vernes me pardonne le moins, est d^avoir attaqué le livre d*Hclvétius y quoique je Taie fait avec toute la décence imaginable, en passant, sans le nommer, ni même le désigner» si ce n*est en rendant honneur à son bon caractère. Dans les pages 7\ et 72 de M. Vernes, qui me sont tombées sous les yeux , il me fait nn grand crime d'avoir employé ce qu'il appelle le jargon de la métaphysique ; et il suppose que j'ai eu besoin de ce jargon pour établir la religion naturelle, au lieuque jen'en ai eu besoin que pourattaquer le matérialisme. Le principe fondamental du livre de l'Esprit eaïque juger est sentir; d'où il suit clairement que tout n*est que corps. Ce principe étant établi par des raisonncmens métaphysiques , ne pouvoit être attaqué que par de semblables raîsoimeinens. C'est ce que M. Vernes ne me pardonne pas. La métaphysique ne rédifie que dans le livre dUelvétius ; elle le scandalise dans le mien.

Je n'approuve pourtant pas que le public voie Tarticle de ma lettre qui le regarde; j'exige même que vous ne le montriez à personne, qu'à lui seul si vous voulez. Je n*eus jamais de penchant à la haine ; et je crois qu*à ma place l'homme du monde le plus haineux s'attiédiroit fort sur la vengeance. Mon ami , laissons tous ces gens -là triompher à leuraise ; ils ne me fermeront pas la patrie des âmes justes , dans laquelle j'espère parvenir dans peu.

J'avoue que dans de ceruiiiis momens j'aurois grand besoin de quelque consolation. En proie à des douleurs, sans relâche et sans ressource, je suis dans le casde l'exception faite par my lord Edouard en répondantà Saint-Preux, ou jamais homme au monde n'y fut. Toutefois je prends patience ; mais il est bien cruel de n'avoir pas la main d'un ami pour me fermer les yeux, moi à qui ce devoir a tant coûté, etqui Tai rendu de si bon cœur. 11 est bien cruel de laisser ici , loin de son pays, celle pauvre fille sans amis, sans protection, et de nepouvoir p<is mêmelui assurer la possession de mes guenilles pour prix de vingt ans de soins et d'attachement. Elle a des défauts, cher Moultou; mais c'est une belle âme. J'ai tort de me plaindre de manquer de consolations;je les trouve en elle; quand nous avons déploré mes malheurs ensemble , ils sont presque tous oubliés :cependant leur sentiment

revient eti'aggrave par la continuité des maux du corps.

Je voulois écarire au cherGautEecourt; je n'en ai pour aujourd'hui ni le temps ni la force; diies-lui, je voue prie, que j'ai un extrême regret de ne pouvoir l'accompagner; je le désirois trop pour devoir l'espérer. Qu'il ne manque pas d^êmbrasser pour moi M. de Conzié, comte des Charmettes, et de lui témoigner combien f étois disposé à me rendre à son invitation ; mais

c Me anteit nrra iMccMitu , » CUtm trabiles et cnoeoe mami ■ Gestans aheoâ. »

Mademoiselle Le Vasseur persiste à vous prier de lui renvoyer sa robe, si vous ne l'avez pas vendue. Bonjour,

A MADAME LATOUR

21 aoAt 170S.

J'ai reconnu, tres-bonne Marianne, ia sollicitude de votre amitié dans la lettre que madame Prieur a écrite ici à madame Boy-de-la-Tour; vous et madame Prieur ignorez sans doute que madame Boy-de-la-Tour ne demeure pas ici , mais à Lyon. Gomme la lettre a été reçue par gens peu propres à garder les secreu d'autrui, en me chargeant d'y répondre, je ne suis pressé de la retirer. 81 j'étots eh meilleur état, que j'aurois de choses à vous dire sur la dernière que vous m'avez écrite , et sur les précieuses taches dont elle est enrichie 1 Mais je souffre, chère Marianne, et mon corps fait taire mon cœur. Si je croy ois que cette paralysie dût durer toujours, je me regarderois comme déjà mort ; mais si mon état me laisse quelque reiftche,je le consacrerai à penser à vous, et je vous redevrai la vie. Envoyez-moi votre portrait cependant ; peut*-être sa vue ranimera-t-elle un sentiment qui s'attiédit par mes souffrances, mais qui ne s'éteindra jamais pour vous.

Au reste , ne vous effrayez pas trop de ma situation actuelle; elle étoit pire ces temps derniers; mais j'avois des momens de relâche, e( maintenant je n'en ai plus. J'aimerois mieux de plus vives douleurs et des intervalles; mais, souffrant continuellement , je ne suis tout entier

à rien , pas môme à vous. Ainsi, ne faitoB plus honneur à ma sagesse d'un détachement qui n'est que l'effet de mes maux. Qu'ils me laissent un moment à moi*méme, et vous retrou* verez bteniôt votre ami.

A M. d'ivbrnois.

MoUen» le 9a ao6C 1763.

Recevez, monsieur, mes remerctmens des attentions dont vous continuez de m'honorcr, et des peines que vous voulez bien prendre en ma faveur. Sans M. Delucetsana vous, j'ignorerois absoloment l'état des choses, ne conservant plus aucune relation dans Genève par hquelle j'en puisse être informé. Je vois, par ce que vous avez la bonté de me marquer» qu'afH^ toutes ces démarches les choses resteront, comme je l'avois prévu, dans le même étal ou elles étoient auparavant. Il peut arriver cependant que tout cela rendra, du moins pour quelque tempe, le Conseil un peu moinsvioleni dans ses entreprises ; mais je suis trompé si ja« mais il renonce i son système, et sil ne vient il bout de l'exécuter à la fin. Voilé, monsieur, puisque vous le voulez, ce que je pense de l'issue de cette affaire, à laquelle je ne prends pins, quant à moi, d'autre intérêt que celui que mon tendre atucbement pour la bourgeoisie de Genève m'inspire, et qui ne s'éteindra jamais dans mon cœur. Permettez, monsieur, que je vous adresse la lettre ci-jointe pour M. Deluc.Made-' raoiselle Le Vasseur vous remercie de l'honneur que vous lui faites, et vous assure de son respect. Toute votre famille se porte bien, au respectable docteur près, qui décline de jour en jour. Il faut toute la force de son âme pour lui faire supporter avec courage le poids de la vie. Quelle leçon pour moi, qui souffre moins et qui suis moins patient 1 Je vous embrasse, monsieur, et vous salue de tout mon cœur.

A ^ I CURK D*AMBiaiER EN BBGKY (*).

Motten-TraTen, le SB aoOt I7S5.

Vos bontés, monsieur, pour ma gouvernante

(♦) Vojrei la lettre <io so novembre a$2, pa^e 40S.

et pour nftoi sont sans cesse présentes ji mon cœur et au sien. A force d'y penser, nous voilà tentés d en user encore,et peut«*étrc d'en abn* ser. 11 faut vous communiquer notre idée, afin que vous voyiez si elle ne vous sera point m^ portune, et si vous voudrez bien porter l'humanité jusqu'à y acquiescer.

L'état du dépérissement oii je suis ne peut durer; et à moins d'un changement bien imprévu, je dois naturellement, avant la fin de l'hiver, trouver un repos que les hommes ne pourront plus troubler. Mon unique regret sera de laisser cette bonne et honnête fille sans appui et sans amis, et de ne pouvoir pas même lui assurer la possession des guenilles que je puis laisser. Elle s'en tirera comme elle pourra : il ne faut pas luuer inutilement eoaire la nécessité. Hais, comme elle est bonne ea^ iholiqoe, elle ne veut pas rester dans un pays d'une autre religion que la sienne, quand son attachement pour moi ne l'y retiendra plus* Elle ne voudroit pas non plus retourner à Pa-» ris ; il y fait trop cher vivre, et la vie broyante de ce pays-là n'est pas de son goftt. Ëile vou« droit trouver, dans quelque province reonlée, où l'on vécût à bon compte, un petit asile, soit dans une communauté de filles, soit en prenant son petit ménage dans un village on ailleurs, pourvu qu'elle y soit tranquille.

J'ai pensé, monsieur, au pays que vous habitez, lequel a, ce me semble, les avantages qu'elle cherche, et ja*eBt pas bien éloigné d'ici. Voudriez-vous bien'avoir la charité de lui ac* corder votre protectioq et voe conseils, devenir son patron, et lui tenir lieu de père? Il me semble que je ne serois plus en peine d'elle en la laissant sous votre garde; et il me semble aussi qu'un pareil soin n^est pas moins digne de votre bon cœur que de votre ministère. C'est, je vous assure^ une bonne et honnête fille, qui me sert depuis vingt ans avec Tatladiement d'une fille à son père, plutAt que d'un domestique à son maître. Elle a des défauts, sans doute ; c'est le sort de Phumanité : mais elle a des vertus rares, un cœur excellent, une honnêteté de mœurs, une fidélité et un désintéressement à toute épreuve. Voilà de quoi je réponds après vingt ans d'expérience. D'ailleurs elle n'est plus jeune et ne veut d'établissement d'aucune espèce, le sou-

CORRESPC»a>ANCE.

haite qu'elle passe «es jours dans une honnête indépendance, et qu'elle ne serve personne après moi. Elle n'a pas pour cela de grandes ressources, mais elle saura se contenter de peu. Tout son revenu se borne à une pension viagère de trois cents francs, que lui a faite mon libraire. Le peu d'argent que je pourrai lui laisser servira pour son voyage et pour son petit emménagement. Voilà tout, monsieur, voyez si cela pourra suffire à cette pauvre fille pour subsister dans le pays où vous êtes, et sî, par la connoissance que vous avez du local, vous voudrez bien lui en faciliter les moyens. Si vous consentez, je ferai ce qu'il faut; et je n'aurai plus de souci pour elle, si je puis me flatter qu'elle vivra sous vos yeuz. Un mot de réponse, monsieur, je vous en supplie, afin que je prenne mes arrangemens. Je vous demande pardon du désordre de ma lettre ; mais je souffre beaucoup; et, dans cet état, ma main ni ma léte ne sont pas aussi libres que je voudrois bien.

Je me flatte, monsieur, que cette lettre vous atteste mes sentimens.pour vous; ainsi je n'y ajouterai rien davantage que les assurances de mon respect.

P. S. Je suis obligé de vous prévenir, monsieur, que par la Suisse il faut affranchir jusqu'à Pontarlier. Quoique votre précédente lettre me soit parvenue, il seroil fort douteux si j'aorois ce bonheur une seconde fois. Je sens toute mon indiscrétion ; mais/ ou je me trompe fort, ou vous ne regretterez pas de payer le plaisir de faire du bien.

Motten-TniTerf, le li aeplcmbre 1765.

Je ne sais, monsieur, si vous vous rappellerez un homme autrefois connu de vous; pour moi, qui n'oublie point vos honnêtetés, je me suis rappelé avec plaisir vos traits dans ceux de M. votre fils, qui m'est venu voir il y a quelques Jours. Le récit de ses malheurs m'a vivement touché ; la tendresse et le respect avec lesquels il m'a parlé de vous ont achevé de m'intéresser pour lui. Ce qui lui rend ses maux plus aggravans est qu'ils lui viennent d'une

main si chère. J'ignore, monsieur, quelles sont ses fautes, mais je vois son affliction; je sais que vous êtes père, et qu*un père n'est pas fait pour être inexorable. Je crois vous donner un vrai témoignage d'attachement en vous conjurant de n'user plus envers lui d'une ri— gueur désespérante, et qui, le faisant errer de lieu en lieu sans ressource et sans asile, n'honore ni le nom qu'il porte^ ni le père dont il le lient. Réfléchissez, monsieur, quel seroit son sort si, dans cet état, il avoit le malheur de vous perdre. Attendra-t-il des parens, des collatéraux, une commisération que son père lui aura refusée? et si vous y comptez, comment pouvez-vous laisser à d'autres le soin d'è^ tre plus huoMins que vous envers votre filsî Je ne sais point comment cette seule idée ne désarme pas votre bon cœur. D'ailleurs de quoi s'agit-41 ici ? de faire révoquer une malheureuse lettre de cachet qui n'auroit jamais dA être sollicitée. Votre fils ne vous demande que sa liberté, et il n'en veut user .que pour réparer ses torts s'il en a. Cette demande même est un devoir qu'il vous rend : pouvez-vous ne pas sentir le vêtre? Encore une fois, pensei-y» monsieur, je ne veux que cela ; la raison vous dira le reste.

Quoique M. de M. ne soit plus ici, je sais, si vous m'honorez d'une réponse, où lui faire passer vos ordres; ainsi vous pouvez les lai donner par mon canal. Recevez, monsieur, mes salutations et les assurances de mon respect.

A M. 0., LlEOTElf ANT-COLONEL

Septembre f 76S.

Je crois, monsieur, que je serois fort aise de vous connottre ; mais on me fait faire tant de connoissances par force, que j'ai résolu de n'en plus faire volontairement : votre franchise avec moi mérite bien que je vous la rende, et vous consentez de si bonne grâce que je ne vous réponde pas, que je ne puis trop tAt vous répondre ; car si jamais j'étois tenté d'abuser de la liberté, ce seroit moins de celle qn'oo me laisse que de celle qu'on voudroit m'ôter. Veas êtes lieutenant-colonel, monsieur, j'en suis fort aise; mais fussiez-vous prince, et, qui p\««

ANMle nés.

est, labouréor^ coimnejé n'ai qu'on ton avec totit le monde , je n'en prendrai pas un autre avee tous. Je voua salue, monsieur» de tout Dion cœur.

a H. LB PUIfCB LOOia-BOeàlVB DB WiaTBMBIRG.

Ifotien, le 28 octobre 476S.

Voua me faites, monsieur le duc, bien plus d*honneor que je n'en mérite Votce altesse sérénissime aura pu voir dans le livre qu'elle daigne citer que je n'ai jamais su comment il faut élever les princes , et la clameur publique me persuade que je ne sais comment il faLl élever personne. D'ailleurs les disgrâces et les maux , m'ont aCFecté le cœur et affoibli ta tète. Il ne me reste de vie que pour souffitr, je n'en ai plus pour penser. A Dieu ne piàise toutefois que je me refuse aux vues que vous m'exposez dans votre lettre. Elle me pénètre de respect et d*ad* miration pour vous. Vous paroisses plus qu'un homme, puisque vous savez l'être encore dans votre rang. Disposez de moi, monsieur le duc; marquez-moi vos doutes, je vous dirai mes idées; vous pourrez me convaincre aisément d'insuffisance, mais jamais de mauvaise volonté.

Je supplie votre altesse aérénissime d'9gjréer les assurancee de mon profond respect.

A UkDèME LATOUa.

A Motfert, le 2 octobra f 788.

Voua naves pu, chère Marianne, recevoir le 22 réponse i votre lettre du -1 5 que j^ n'ai reç«e que le 26, et oela par plusieurs raisons. Premièrement, vous mettez daus vos calculs plus de précision que les postes dans leur service. Mes lettres me parviennent fidèlement, mais jamais régulièrement, et je trouve presque toujours quelque retard sur les dates. En second lieu , je fais des absences le plus souvent que je puis, attendu que la marche est très-nécessaire i mon état, et que les espions et les importuns me rendent mon habitation insupportable. J'étois donc abaent quand votre lettre est venue, et elle m'a attendu quelques

jours chez moi. Enfin, par des précautions, que les eurieux d'ici rendent nécessaires, ma correspondance en France est assujettie à quelque retard. J'ai pris avec le directeur des postes de Pontarlier un arrangement, par lequel il me fait tous les samedis un paquet des lettres venues pendant la semaine , et moi je lui en fais un tous les diananches des réponses que j'ai écrites dans la semaine. Qr, comme je les date ordinairement du jour qu'elles doivent partir d'ici, le retard des miennes n'est pas. constaté par les dates, au lieu que celles que je reçois, selon les jours oii elles sont écrites, en restent quelquefois six ou sept à Pontarlier avant que de me parvenir. Cet arrangement est sujet à inconvénient, j'en conviens, mais il est nécessaire. L'exactitude que vous mettez, et que vous exigez dans le commerce, me force à tous ces détails.

Me dire que vous comptez sur la promesse que je vous ai faite de vous renvoyer votre portrait, c'est m'en faire souvenir ; je crois que cela n'étoit pas nécessaire. Il est vrai que si je pouvois manquer à in^ parole, et vous tromper, c'en seroit l'occasion la plus tentante et la plus excusable; mais ma faute seroit plus pardonnable que votre crainte ; vous eussiez mieux fait d'en courir le risque de bonne grâce.

Je ne doute pas que votre envoi ne me parvienne aussi sdîrement que toutes mes lettres i cependant, pour surcroît de précaution, vous pouvez me l'adresser sous enveloppe à l'adresse de M. Jumtf directeur des postes à Pontarlier. S'il arrive ici durant mon absence, n'en soyez point en peine ; j'ai une gouvernante aussi sûre et plus soigneuse que moi. Quant à l'effet , je n'en puis parler d'avance. Ce sera beaticoup s'il vous est avantageux. Je croîs que la peintresse ne vous a pas flattée ; mais je vous vois déjà de la main d'un autre peintre, duquel je n'en oserois dire auuint.

' Vous me donnez des leçons très^tendres e^ trés-sensées, dont je tâcherai de profiter. Si mes ennemis ne faisoientque me persécuter, cela seroit supportable; jnaia ils m'obsèdent et m'ennuient; voilà comme ils me feront mourir* Aimez-moi , ch^ Marianne , écrivav^moi , consolez-moi : voilà mon meilleur remède.

Je reçois votre lettre du 27 septembre : elle me ravit et me navre. U est biea cruel que de

t. IV

CORRESPONDANCE

toutes les suppositions que mon sMance tous fait -faire, il ify en ait pas une qui l'excuse.

k LA HÊMC

Le 16 octobre 1763.

Le yoilà donc enfin» ce précieux portrait^ si justement désiré I II m'arrive au moment où je suis entouré d'importuns et d'étrangers, et ce n'est pas la seule conformité qu'il me donne en cet instant avec Saint-Preux (*]. Vous permettrez bien, belle Marianne, que je prenne un peu de temps pour le considérer et lui rendre mes hommages. Pour moins abuser, cependant, de votre complaisance, et ne pas prolonger vos inquiétudes, je compte vous le renvoyer l'ordinaire prochain, c'est-à-dire dans huit jours. En attendant, j*ai cru devoir vous donner avis de sa réception, afin de vous tranquilliser là-dessus.

À IL LE PRmCB L.-B. DE WIRTEMBEftO,"

MoUert, le 17 octobre 176s.

J'attendois, monsieur le duc, pour répondre à la lettre dont m'a honoré votre altesse sérénissime le 4 octobre, d'avoir reçu celle où elle m'annonçoit des questions que j'aurois tâché 4e résoudre. L'objet du commerce que vous daifjnrz me proposer m'a paru trop intéressant pour devoir y mêler rien de superflu; et je suis bien éloigné de croire que, hors cet objet si digne de tous vos soins, mes lettres par ellesméirtes puissent mériter votre attention.

Sur ce principe , j*ai cru , monsieur le duc, que le respect le mieux entendu que je pouvois vous témoigner étoit de m'en tenir exactement à Texécution de vos ordres, de répondre à vos questions le plus précisément et le plus clairement qu'il me seroit possible, et d'en rester \à] sans m'ingérer à mêler du verbiage ou des louanges aux devoirs que vous m'imposez. Je n*ai donc point répondu d'abord à votre précédente lettre, parce que vous ne me demandiez rien. Lorsque vous m'honorerez de vos ordres, vous serez con ten t, sinon do mes efiPorts,

OifNMTil/i aa9iê«, partit Q, lettrrixir. u. p.

au moins de mon zèle. J*ai toujours cru qa'er béir et se taire étoit la manière la phii convenable de faire sa cour aux grands.

Je dois vous prévenir encore qu'une certaine exactitude est désormais au-dessus de mes forces. Les maux qui m accablent, les importuns qui m'excèdent, m'Aient la plus grande partie de mon temps ; la nécessité de ma situation en absorbe une autre; enfin, le déogittragement me rejette insensiblement dans toute l'indolence pour laquelle j'étois né. Je ne vous promeu donc point des réponses ponetueUes, c'est un engagement qui passe mes forces et que je serois hors d'état de tenir. Mais je vous promets bien , et mon cœur m'atteste que cette promesse ne sera point vaine , de m'occuper beaucoup du respectable objet de vos leures, d'y réfléchir, d'y méditer, et de ne vous répondre qu'après avoir fait tous mes efforts pour ne pas me tromper dans mes vues. Ainsi, loesque je passerai trois mois sans vous écrire, ne présumez pas, je vous snpplie, que ces trois mois soient perdus pour les soins que vous m'imposez. Ce que je ne dirai pas ne saurait nuire , mais je ne puis trop penser à ce que je dirai.

Si cet arrangement vous convient, j'attends vos ordres, et je m'en acquitterai de mon mieux ; s'il ne vous convient pas, je déplorerai mon impuissance, et resterai pénétré toute ma vie de n'avoir pu mieux répondre à la confiance dont vous aviez daigné m'honorer.

Au reste, la lecture du papier que vous m'avez envoyé m*a mis dans une sécurité bien parfaite sur le sort de cet heureux enfant. Sons les yeux de M. Tissot, sous les vôtres, le phis difficile est déjà itiit ; et pour achever voire ouvrage il suffit de n'y rien gâter.

Agréez, monsieur le duc, je vous tupplîe, les assurances de mon profond respect.

A M. REGIUULT, A LYON.

An n^etd'qne oTTre d'argent dont U étoit ebargé do b put d'un inconnu qui. ayant apprit que Rouateaa nievoit d'ant

' maladie dangereuse, avoit supposé que ce seooon pouvoir loi être uUle.

UoUen, le 21 octobre 17BX

J'ignore, monsieur, sur quoi fondé fin^ connu dont vous me parlez se croit en droit de me faire des pr4aens;'ce que je sais, c'est qne^

si jamais fen accepte» il faudra que je cornmenée par bien connotlre celui qui croira mé^ riier la préférence, et que je pense comme lui sur ce point.

Je suis fort sensible aux offres obligeantes que TOUS me laites. M^étant pas, quant à présent, dans le cas de m'en prévaloir, je vous en fais mesremercimens, et tous sahie» monsieur, de tout mon cœur»

A lUDAME LATOUB.

Uotien, le 9S odofira I76S.

Yoili votre portrait, chàre Marianoe.; je paie tout le plaisir qu'il m*a fait par la peine que j'éprouve à m'en détacher. Mais j'ai promis, et, comme Saint-Preux, dussé^je en mourir, il faut mériter votre estime (*) . J'avoue que celui de vos deux portraits qui ne peut me quitter ne ressembloit pas exactement à Tautre, et tant mieux; désocmais pour moi vous êtes double ;j*ai le plaisir de vous aimer sous deux figures ; c'est comme avoir deux mallresscs à la fois, c'est passer délicieusement de l'une à l'autre, c'est goûter les plaisirs de l'inconstance, sans manquer de fidélité.

Il est affreux d'être obligé de finirau moment qu'on a tant à dire ; mais tel est mon sort. Je sens avec douleur qu'il est impossible que vous soyez jamais contente de moi. Vous jouissez de tout votre loisir,et je vous dev rois. tout le mien; mais on ne m'en laisse aucun. Cependant vous me jugez sur ce que je dois, et non sur ce que je puis; en cela vous n'êtes pas injuste, mais vous êtes désolante. Adieu , chère Marianne, on ne me laisse pas écrire un mot de plus.

k MADAME DE LUZB WARNAT.

Moilen, l« 2 noTembre 1763.

Pour me venger, madame, de vos présens, j'ai résolu de ne tous en remercier que quand Ils seroient mangés, et, grâces aux hôtes qui me sont venus, la vengeance a été plus courte

(') \0H9€iU MéhUê,^wiïc 1, letfre slii.

qu'elle n'eût dû l'être. Vous avez cru qu'ayant tant de dioits sur moi tous deviez avoir aussi celui de me faire des présens, même sans m*en prévenir; à la bonne heure : mais ces présens, que le messager qui les apporta disoit tenir d*une autre main, m'ont coûté bien des tourmens avant de' remonter à leur source, et je les ai un peu achetés à force de recherches et de lettres. Je tous en remercie enfin, madame, et j'ai trouTé les raisins et les biscuits excellens ; mais, comme je crains encore plus la peine que je n'aime les bonnes choses, je tous supplie ce^ pendant de ne pas m^euToyer souTent des cadeaux au même prix.

' Agréez, madame, que je fesse mes salutations à M. de Luze , et que je tous assure de tout mon respect.

AU PRINCE L.-B. DE WffiTEHBERG.

MoUers, le 40 noTembre 1765.

Si j'aTois le malheur d'être né prince, d'être enchaîné par les convenances de mon éuic, que je fusse contraint d'avoir un train, une suite, des domestiques, c'est-i-dire des maîtres, et que pourtant j'eusse une âme assez élevée pour vouloir être homme malgré mon rang, pour vouloir remplir les grands devoirs de père, de mari, de citoyen de la république humaine, je sentirois bientût les difficultés de concilier tout cela, celle surtout d'élever mes enfans pour l'état où les plaça la nature, en dépit de celui qu'ils ont parmi leurs égaux.

Je commencerois donc par me dire, 11 ne faut pas vouloir des choses contradictoires; il ne faut pas vouloir être et n'être pas. La difficulté que je veux Taincre est inhérente à la chose; si l'état de la chose ne peut changer, il faut que la difficulté reste. Je dois sentir que je n'obtiendrai pas tout ce que je tcux : mais n'importe, ne nous décourageons point. Detoutcequi estbien,je ferai toutcequi est possible; mon zëleetma Tertu m'en répondent : une partie de la sagesse est de porter lejougde la nécessité: quand le sage fait le reste, il a tout fait. Voilà ce que je me diroissi j'étois prince. Après cela j'irois en avant sans me rebuter, sans rien craindre ; et , quel que fût mon succès, ayant fait ainsi, je serois content de moi. Je ne crois pas que j'eusse t^p-l de l'être»

Il faut, monâieor le duc, camaieQcer par TOUS bien mettre dans Teaprit qu*il n*y a poins d'œil palernel que celui d'un père, ni d*œil maternel que celui d'une mère. Je voudrois employer vingt rames de papier à vous répéter ces deux lignes, tant je suis convaincu que tout en dépend.

Vous êtes prince, rarement pourrez- vous être père : vous aurez trop d'autres soins à remplir ; il faudra donc que d*aatres remplissent les vôtres» Madame la duchesse sera dans le même cas à peu près*

De là suit cette première règle. Faites en sorte que votre enfant soilcher à quelqu*un.

Il convient que ce quelqu'un soit de son sexe. L'Age est très-difficile à déterminer. Par d'importantes raisons il la faudroit jeune. Mais une jeune personne a bien d'autres soins en tète que de veiller jour et nuit sur un enfant. Ceci est on inconvénient inévitable et déterminant.

Ne la prenez donc pas jeune, ni belle par conséquent, car ce seroit encore pis. Jeune, c'est elle que vous aurez à craindre; belle, c'est tout ce qui rapprochera.

Il vaut mieux qu'elle soit Yeore que fille. Mais si elle a des enfans,' qu'aucun d'eux ne soit autour d'elie, et que tous dépendent de

TOUS

Point de femme à grands sentimens, encore moins de bel esprit. Qu'elle ait assez d'esprit pour vous bien entendre, non ppor raffiner sur vos instructions.

Il importe qu'elle ne soit pas trop feicile à vivre, et il n'importe pas qu'elle soit libérale. Au contraire» il la faut rangée, attentive à ses intérêts. 11 est impossible de soumettre un prodigue à la règle; on tient les avares par leur propre défaut.

Point d étourdie ni d'évaporée ; outre le mal de la chose, il y a encore celui de l'humeur, car toutes les folles en ont, et rien n'est plus à craindre que Thumeur : par la même raison les gens vifs, quoique plus aimables, me sont suspects à cause de l'emportement. Comme nous ne trouverons pas une femme parfaite, il ne faut pas tout exiger : ici la dou-^ ceur est de précepte ; mais, pourvu que la raison la donne, elle peut n'être pas dans le tempérament. Je l'aime aussi mieux égale et froide qn'accueillaate et capricieuse. En foutes choses

GORKESPONPANÇE.

préférez on caïaaèra sAr à.nn caractère brillant. Cette dernière qualité est même un inconvénient pour notre objet; une personne faite pour être audessas des autres peut être gfttée par le mérite de ceux qui relèvent. Elle en exige ensuite aillant de lent le monde, et cela la rend inj4is^. avec ses inférieurs.

Du reste, ne cherchez dans aon esprit aucune culture ; il se farde en étudiant, et c'est toat. Elle se déguisera si elle sait ; vous la connoltres bien mieux si elle est ignorante : dût-elle ne pas savoir Jire, taet mieux; elle apprendra avec son élève. La seule qualité d'esprit qu'il faat exiger, c'est un sens droit.

Je ne parle point ici des qualités du cœur ni des mœurs, qui se supposent, parce qu'on se contrefait là-dessus. On n'est pas si en garde sur le reste du caractère, et c'est par là que de bons yeux jugent du tout. Tout ceci demanderoit peut-être de plus grands détails; mais ce n'est pas maintenant de quoi il s'agit.

Je dis, et c'est ma première règle, qu'il fout que l'enfant soit cher à cette pcrsonne-li. Mais comment faire?

Vous ne lui ferez potn^aimer l'enfant en lui disant de l'aimer, et avant que l'habitude ait fait nattre l'attachement: on s'amuse quelquefois avec les autres enfans, mais on n'aime que les siens.

Elle pourroit l'aimer si elle aimoit le père ou la mère ; mais dans votre rang on n'a peint d'amis, et jamais, dans quelque rang que ce puisse être, on n'a pour amis les gens qui dépendent de nous.

Or rafféction qui ne natt pas du sentiment, d'où peut-elle naître si ce n'est de l'intérêlT

Ici vientnne réflexion que leconcours de mille autres confirme; c'est que les difficultés que vous ne pouvez Ater de votre condition, vous ne les éluderez qu'à force de dépense.

Mais n'allez pas croire , comme les autres, que l'argent fait tout par lui-même> et que pourvu qu'on paie on est servi. Ce n'est pas cela.

Je ne connois rien de si difficile quand on est riche que de faire usage de sa richesse pour aller à ses fins. L'argent est un resiprt dans la mécanique morale, mais il repousse toujours la main qui le fait agir. Faisons quelques observations nécessaires pour notre ofafet.

AIWÉE IT6S.

Ifoas vooloDS qae reiif«Btteii cher à sa gou- Tamante, îl fout pour cela que le surt de la (Ouremaiite soit lié à celui de l'enfant. Il ne faut pas qu'elle dépende senlement des soins quelle lui rendra, tant parce qu'on n'aime guère les gens qu'on sert, qne parce que les soins payée ne sont qn'apparens : les soins réels se négligent, et nous chercbons ici des soins réela.

Il faut qo^êUa dépende non de ses soins, mais de leur sncefts, et que sa foftuM'SOit attachée à l'effet de l'éducation qu'elle anra donnée* Alors seulement elle se verra dans son élève et s'aSecttonnera néeessairement à elle; elle ne lui rendra pas un service de pavade et de montre, mais un service réel; ou plutAt, en la servant, elle ne servira qu'elie«-mème, elle ne tra- TMtlera que pour soi.

Mais qui sera juge de ce succès? La foi d'un père équitable, et dont la probité est bien établie, doit suffire : la probité est un instrument sûr dans les affaires, pourvu qu'il soit joint au discememeiit.

Le père peut mourir. Le jugement des femmes n'est pas reconnu assez sAr, et l'amour matwnei est aveugle. Si la mère étoit établie juge au défaut du père, ou la gouvernante ne s'y fieroit pas, ou elle s'occuperoit plus i plaire à la mère qu'a bien élever l'enfant.

Je ne m'étendrai pas sur le choix des juges de l'éducation ; il faudroit pour cela des connoissances particulières relatives aux personnes. Ce qui importe essentiellement, c*est que la gouvernante ait la plus entière confiance dans rintégrité du jugement, qu'elle soit persuadée qu'on ne la privera point du prix de ses soins si elle a réussi, et que, quoi qu'dle puisse dire, elle ne l'obtiendra pas dans le cas contraire. Il ne faut jamais qu'elle oublie que ce n'est pas à sa peine que ce prix sera dû, mais au succès.

Je sais bien que, soit qu'elle ait fait son de* voir on non, ce prix ne sauroit lui manquer. Je ne suis pas assez fou, moi quT connois les hommes, pour m'imaginer que ces jng^, quels qu'ils soient, iront déclarer solennellement qu'une jeune princesse de quinze à vingt ans a été mal élevée. Mais cette réflexion que je fois lé, la bonne ne la fera pas ; quand elle la feroit, elle ne s'y fieroit pas tellement qu'elle en négligeât des devoirs dont dépend son sort.

sa foKune son existence. Et ce qu'il importe ici n'est pa que la récompense soit bien administrée, m< is l'éducation qui doit l'obtenir.

Gomme la raison nue a peu de force, l'inté-* rét seul n'en a pas tant qu'on croit. L'imagination seule est active. C'est une passion que nous vouions donner à la gouvernante; et l'on n'excite les passions que par l'imagination. Une récompense promise en argent est très-puissante, mais la moitié de sa force se perd dans le lointain de l'avenir. On compare de sang-froid l'intervalle et l'argent, on compense le risque avec la fortune, et le cœur reste tiède. Étendez pour ainsi dire l'avenir sous les sensj afin de lui donner plus de prise ; présentez-le sous des faces qui le rapprochent, qui flattent l'espoir et séduisent l'esprit. On se perdroit dans la multitude de suppositions qu'il faudroit parcourir, selon les temps, les lieux, les caractères. Un exemple est un cas dont on peut tirer l'induction pour cent mille autres.

Ai-je affaire a un caractère paisible, aimant l'indépendanœ et le repos; je mène promener celte personne dans une campagne : elle voit dans une jolie situation une petite maison bien ornée, une basse-cour, un jardin, des terres pour l'entretien du mettre, les agrémens qui peuvent lui en faire aimer le séjour. Je vois ma gouvernante enchantée : on s'approprie toujours par la convoitise ce qui convient à notre bonheur. Au fort de son enthousiasme, je la prends à part ; je lui dis, élevez ma fille à ma fantaisie ; tout ce que vous voyez est à vqus. Et afin qu'elle ne prenne pas ceci pour un mot en l'air, j'en passe l'acte conditionnel : elle n'aura pas un dégoût dans ses fonctions sur lequel son imagination n'applique cette maison pour emplâtre.

Encore un coup, ceci n'est qu'un exemple.

Si la longueur du temps épuise et fatigue l'imagination I l'on peut partager l'espace et la récompense en plusieurs termes, et même à plusieurs personnes : je ne vois ni difficultés ni inconvénient à cela. Si dans six ans mon enfant est ainsi, vous aurez telle chose. Le terme venu si la condition est remplie, on tient parole, et l'on est libre des deux côtés.

Bien d'autres avanuiges découleront de l'expédient que je propose; mais je ne peux ni ne dois tout dire. L'enfnnt aimera sA gouvernante,

CORRESPONDANCE

nirtout si elle est 4*abord sévère et que l'enfant ne soit pas encore gâté. L'effet de l'habilude est naturel et sûr; jamais il n*a manqué que par la faute des (guides. D'ailleurs la Justice a sa mesure et sa règle exacte ; au lieu que la complaisance qui n'en a point rend les enians toujours exigeans et toujours mécontens. L'enfant donc qui aime sa bonne sait que le sort de cette bonne est dans le succès do ses soins; jugez de ce que fera l'enfant à mesure que son intelligence et son cœur se formeront. Parvenue à certain âge, la petite fille est capricieuse ou mutine. Supposons un moment critique important, où elle ne veut rien entendre; ce moment viendra bien rarement, on sent pourquoi. Dans ce moment fâcheux la bonne manque de ressource ; alors elle s attendrit en regardant son élève, et lui dit : Cen est dcnc/aiif lu muâtes le pain de ma vieillesse I Je suppose que la fille d*un tel père ne sera pas un monstre : cela étant, Teffet de ce mot est sûr; mais il ne faut pas qu'il soit dit deux fois.

On peut foire en sorte que la petite se le dise â toute heure ; et voilà d*où naissent mille biens à la fois. Quoi qu'il en soit, croyez-vous qu'une femme qui pourra parler ainsi à son élève ne s'affectionnera pas à elle? On s'affectionne aux gens sur la tète desquels on a mis des fonds; C'est le mouvement de la nature, et un mouvement non moins naturel est de s*affeciionner à son propre ouvrage, surtout quand on en attend son bonheur. Voilà donc notre première recette accomplie.

Seconde règle.

Il faut que la bonne ait sa conduite toute tracée et une pleine confiance dans le succès.

Le mémoire instructif qu'il faut lui donner est une pièce très-importante. Il faut qu'elle l'étudié sans cesse; il faut qu'elle le sache par oœur, mieux qu'un ambassadeur ne doit savoir ses instructions. Mais ce qui est plus important encore, c'est qu'elle soit parfaitement convaincue qu'il n'y a point d'autre route pour aller au but qu'on lui marque, et par conséquent au Sien.

Il ne faut pas pour cela lui donner d'abord le mémoire. 11 faut lui dire premièrement ce que vous voulez faire, lui montrer l'état de corps et d'âme où vous exigez qu'elle mette

votre enfant. Là-dessus toute dispute ou ob*> jeclion de sa^rt est iomilo : vous n'avez poist de raisons à lui rendre de votre volooié. Maie il faut lui prouver que la chose est fsrisabie, et qu'elle ne l'est que par les moyetia que voua proposez : c'est sur cela qu'il faut beaucoup raisonner avec elle : il faut lui dire vos raiaoïfls clairement, simplement, au long, en termes à sa portée. Il faut écouter ses réponses, aes sentimens, ses ot^jections, les diseuter à loisir ensemble, nos pas tant pour ses objections mêmes, qui probablement seront superficielles» que pour saisir l'occasion de bien lire dansson esprit, de la bien convaincs que les moyens que vous indiquez sont les seuls propres â réussir. Il faut s'assurer que de tout point elle est confMcue, non en paroles, mais intérieure* ment, alors seulement il fiiut lui donner le mémoire, le lire av«c elle, l'examiner, l'éclaircir, le corriger peut-être, et s'assurer qu'elle l'en^ tend parfaitement.

11 sarvitndra souvent, durant réducacloiiv des circonstances imprévues^aouveuc leschosea prescrites ne tourneront pas eopime on avott cru : les élémens nécessaires pour résoudre les problèmes moraux sont en très-grand nombre, et un seul omis rend la solution fausse. Gela demandera des conférences fréquentes, des discussions, deséclaircissemens auxquels il ne faut jamais se refuser, et qu'il faut même rendre agréables à la gouvernante par le plaisir avec lequel on s*y prêtera. C'est encore un fort bon moyen de l'étudier elle-même.

Ces détails me semblent plus particulièrement la tâche de la mère, fl faut qu'elle sache ie mémoire aussi bien que la gouvernante ; mais il faut qu'elle le sache autrement. La gouvernante le saura par les règles, la mère le saura par les principes ; car premièrement ayant reçu une éducation plus soignée, et ayant eu l'esprit plus exercé, elle doit être plus en état de généraliser ses idées, et d'eu voir tous les rapports; et de plus, prenant au succès un intérêt plus vif encore, elle doit plus 1,'occuper des moyens d'y parvenir.

Troisième règle. La bonne doit avoir un pouvoir absolu sur Tenfant.

Cette règle bien entendue se réduit à celleci, que le mémoire seul doit tout gouverner; cnr, quand chacun se réglera scrupuleusement

fur la mteoire » il s'ensuit ifue tout le monde «(ira tosyoBrs de oonoert, sauf ce qui pourroit être ignoré des uns ou des autres; mais il est aisé de fNmnroir à cela.

Je n*ai pas perdu mon objei de vue, mais j*ai été forcé de fiiire un bien graod détour. Voilà déjà Ja difficulté levée en grande partie; car notre élève aura peu à craindre des domestiques quand la seconde mère aura tant d'intérêt à la surveiller. Parlons à présent de oenx-ci.

Il y. a dans une maison nombreuse des moyens généraux pour tout fsire, et sans kaquels on ne parvient jamais à rien.

D'abord lès mesura, Timposante image de la vertu, devant laquelle tout fléchit, jusqu'au vice même ; ensuite Tordre, la yigilaace^ enfin Tintérét, le dernier de tous : j'i^uterois la. vanité ; mais rétat servile est trop près de la misère ; la vanité n'a sa grande-force que sur les gens qui ont du pain.

Pour ne pas me répéter iai, permettes, moniteur leduc, que Je vous renvoie à la quatrième partie de YHiUke^ lettre dixième. Yo» y trouverei un reeueil de maximes qui me paroissent fondamentales pour donner dans une maison, grande ou petite , du ressort à Tautorité ; dta reste, je conviens de la difficulté de l'exécution, parce que, de tous les ordres d'hommes imaginables , celui des valets laisse le moins de prise pour le mener où Ton veut. Hais tous les raisonnemens du monde ne feront pas qu'une chose ne soit pas ce qu'elle est, que ce qui n'y est pas s'y trouve, que des valets ne soient pas des valets.

Le tcain d'un grand seigneur est susceptible de plus et de moins, sans cesser d'être convenable. Je pars de là pour établir ma première maxime.

4* Réduisez votre suite au moindre nombre de gens qu'il soit possible; vous aurez moins d'ennemis, et vous en serez mieux servi S'il y a dans votre maison un seul homme qui n'y soit pas nécessaire, il y est nuisible, soyez-en sûr.

2* Mettez du choix dans ceux que vous garderez, et préférez de beaucoup un service exact à un service agréable. Ces gens qui aplanissent tout devant leur mettre sont tous des fripons. Surtout point de dissipateur.

V 8oumettez-ies à fa règle en toute chose, même au travail, ce qu'ils feront dût-il n'êiie bon à rien.

4"* Faites qu'ib aient un grand intérêt à rester long-temps à votre service, qu'ils s'y atuichent à mesure qu'ils y restent, qu'ils craignent par conséquent d*autant plus d*en sortir qu'ils y sont restés plus long-temps. La raison et les moyens de cela se trouvent dans le livre indiqué.

Ceci sont les données que je peux supposer, parce que , bien qu'elles demandent beaucoup de peine, enfin elles dépendent de vous. Cela posé:

Qoslque t«nps avant que de leur parier, vous avez quelquefois des enu>etiensà table sur l'éducation de votre enfisnt, et sur ce que vous vous proposez de faire , sur les difficultés que vous aurez à vaincre, et sur la ferme résolution où vous êtes de n'épargner aucun soin pour réussir. Probableroent vos gens n'auront pas manqué de critiquer entre eux la manière extraordinaire d'élever l'enfant; ils y auront trouvé de la bizarrerie : il la faut justifier, mais simplement et en peu de mots. Du reste, il faut montrer votre objet beaucoup plus du côté moral et pieux que du côté philosophique. Madame la princesse, en ne consultant que son cœur, peut.y mêler des mots charmans; II. Tissot peut ajouter quelques réflexions dignes de lui.

On est si peu accoutumé de voir les grands avoir des entrailles, aimer la vertu, s'occuper de leurs enfans, que ces conversations courtes et bien ménagées ne peuvent manquer de produire un grand effet. Mais surtout nulle ombre d'affectation ; point de longueur. Les domestiques ont l'œil très-perçant : tout seroit perdu s'ils soupçonnoien t seulement qu'il y eût en cela rien de concerté ; et en effet rien ne doit l'être. Bon père, bonne mère, laissez parler voscœun avec simplicité : ils trouveront des choses touchantes d'eux-mêmes ; je vois d'ici vos domestiques derrière vos chaises se prosterner devant leur maître au fond de leurs cœurs. Voilà les dispositions qu'il faut faire natire , et dont il faut profiter pour les règles que nous avons à leur, prescrire.

Ces règles sont de deux espèces, selon le ju* gement que vous porterez vous-même do l'état

COttESPONDANGE.

de votre maison et des mœurs de vos gens.

Si vous croyez pouvoir prendre en eox une confiance raisonnable et fondée sur leur iiitérél, il ne s'agira que d'un énoncé clair et bref de la manière dont on doit se conduire toutes les fois qu'on approchera de votre enfant, pour ne point contrarier son éducation.

Que si, malgré toutes vos précautions, vous croyez devoir vous défier de ce qu*ils pourront dire ou faire en sa présence, la règle alors sera plus simple, et se réduira à n*cn approcher ja* mais sous quelque prétexte que ce soit.

Quel de ces deux partis que vous choisîseîee» il faut qu'il soit sans exception, et le même pour vos gens de tout étage , excepté ce que vous destinez spécialement au service de Tenfant, et qui ne peut être en trop petit nombre ni trop scrupuleusement ohoisi.

Un jour donc vous assenfclefe vès gens , et, dans un discours grave et simple, vous leur direz que vous croyez devoir en<bon père apporter tous vos soins à bien élever l'enfant que Dieu vous a donné : « Sa mère et moi sentons tout ce » qui nuisit à la nôtre. Noua Ten voulons pré-

• server; et, si Dieu bénit nos efSorts, nous » n'aurons point de compte à lui rendre dos

• défauts ou des vices que notre enfattt poor» » roit contracter. Nous avons pour cela de » grandes précautions à prendre : voici celles » qui vous regardent , et auxqiwllea j'espère

• que vous vous prêterez en honnêtes gens,

• dont les premiers devoirs sont d'aider k remi plir ceux de leurs maîtres. »

Après renoncé de la règle dont vous prescrivez l'observation, vous ajoutez que ceux qui seront exacts à la suivre peuvent compta sur votre bienveillante et même sur vos bienEaits. « liais je vous déclare en même temps, pour-

• suivez^vous d'une voix plus haute, que qui- » conque y aura manqué une seule fois, et en » quoi que ce puisse être, sera chassé 'Siir4e- » champ et perdra, ses gages. Comme c'est là

• la condition sous laquelle je vous garde , et i que je vous en préviens tous , ceux qui n'y i veulent pas acquiescer peuvent sortir. »

Des règles si peu gênantes ne feront sortir que ceux qui seroient sortis sans cela : ainsi vous ne perdez rien à leur mettre le marché à l|iinain, et vous leur en imposez beaucoup. Peut-être au .eommencement quelque étourdi en sera-t^il la

victime, et il font qa'il te soit FA^«e le onltre d'hêteU s'il n'est chassé comme un coquin , umt est manqué. Mais s'ils voient une fois que c'ett tout de bon, et qu'on les sorveilley on aiim désormais peu besoin de les surveiller * Mille petits moyens relatifs naissent de oeox* là : inais il ne faut pas tout dire, et ce méasoire est d^ trop long. J'ajouterai seuiemeninn avis très-important et propre à couper eowt an mal qu'on n*anra pu prévenir; c'est d^exanîner toujours l'enfiint avec le plus grand soin, et de suivre attentivement les progrès de son corps et de son cœur. S'il se fiiit quelque chose autour de lui contre la règle, l'impression s'en marquera dans l'enfant même. Dès que vous y verrez un signe nouveau, chcrchea-en la cause avec soin ; vous la tiouveres infailliblement. A certain âge il y a toujours remède au mal qu*on n'a pu prévenir, pourvu qu'on aache le connoltre et qu'on s'y prenne à temps pour le guérir.

Tous ces expédions ne sont pas faciles, et je ne réponds pae absolument de leur succès ;cepië dant je crois quVm y peut prendre une confianee raisonnable, et je nb vols rien d'équivalent dont j*en puisse dire autant.

Dam une route toute nouvelle, il ne faut pus chercher des chemins battus, et jamais entre^ prise extraordinaire et difficile ne s'exécumpar des moyens aisés et eommuus.

Du reste, ce ne sont peut^-étre ici que les d^ lires d'un fiévreux. La comparaison de ce qui est à ce qui doit être m*a donné l'esprit romanesque et m'a toujours jeté loin de tout ce qui se fait. Mais vous ordonnez, monsieur le duc, j*obéis. Ce sont mes idées que vous demandez, les voilà. Je vous tromperois si je vouS-donnoia la raison des autres pour les folies qui sont à moi. En les faisant passer sous les yeux d'un si bon juge, je ne crains pas le jmal qu'elles peuvent cauaer.

A M. L*ABBi DK ***.

Moti0n-Travert. le t7 noTembre I7SS.

J'ai reçu, monsieur, la lettre obligeante dans laquel le votre honnête cœur s'épanchea vec moi. Je suis touché de vos sentimena et reconnoissant de votre zèle * mais je ne vois pas bien sur

ANNÉE 17dS.

qttin.rouB me consulies. Vous me dites, J*ai de Ift «Aîssance doiu je dois suivre la vocation, parce que mes pareas le veulent ; apprenes-moi ee que je dois faire : je suis gentilbomme, et veux vivre comme tel ; apprenezrmoi toutefois a vivre en homme : j*ai des préjugés que je veux respecter ; apprenez-moi toutefois à les vaincre, je wuB avoue, monsieur, que je ne sais pas répondre à cela.

Vous me paries avec dédain des deux seub métiers que la noblesse eonnoisse et qu'elle veuille suivre; cependant vous avea pris un de ces métiers. Mon conseil est, puisque vous y êtes, que vous tAchies de le faire bien. Avant de prendre un état, on ne peut trop raisonner sur son objet ; quand il est pris , il en faut remplir les devoirs, c'est alors tout ce qui reste à faire.

Vous vous dites sansfortune, sans biens; vous ne savez comment, avec de la naissance (car là naissance revient toujours ] , vivre libre et mourir vertueux. Cependant vous offrez un asile à une personne qui m'est attachée ; vous m'assurez que madame votre mère la mettra à son aise ; le fils d'une dame qui peut mettre une étrangère à son aise doit naturellement y être aussi ; il peut donc vivre libre et mourir vertueux. Les vieux gentilshommes, qui valoient bien ceux d'aujourd'hui, cultivoient leurs terres et faisoient du bien à leurs paysans. Quoi que vous en puissiez dire, je ne crois pas que ce fût déroger que d'en faire autant.

Vous voyez, monsieur, que je trouve dans votre lettre même la solution des difficutés qui vous embarrassent. Du reste, excusez ma franchise ; je dois répondre à votre estime par la mienne, et je ne puis vous en donner une preuve plus sûre qu'en osant, tout gentilhomme que vous êtes, vous dire la vérité.

Je vous salue, monsieur, de tout mon cœur.

A MAOAMB DE B. {*)

DéCMBfMTO iTSSa

Je n'ai rien, madame, i vous dire sur le ju-

(*) Vold (|Del étolC le débat <le U tettn de madame de B***, iaqneUe celle-ci lert de réponse.

Paris, 10 novembre 1785.

MoDsieur«

ii\it eoTiron mi mois qoe J'ew rhonneDr de tous éerlre i T. IV.

gement que tous avez porté de la probité de If. de Voltaire ; je vous dirai seulement que j<*. n'ai point reçu la lettre que vous lui avez adressée pour moi, et que je n'ai envoyé ni à vous ni à personne l'imprimé intitulé : Sermon des cinquante, que je n'ai même jamais vu. Du reste, il me parott bizarre quç, pour me faire parvenir uno^ lettre, vous vous soyez adressée au chef df^mes persécuteurs.

A l'ilgiBird des doutes que vous pouvez avoir, madame, ^ur certains points de la religion, pourquoi vous adressez-vous, pour les lever, à un homme qui n'en est pas exempt lui-même? Si malheureusement les vôtres tombent sur les principes de vos devoirs, je vous plains; mais s'ils n'y tombent pas, de quoi vous mettez-vous en peine ? Vous avez une religion qui dispense de tout examen;suivez-laen simplicitéde cœur. C'est le meilleur conseil que je puis vous donner, et je le prends autant que je peux pour moi-même.

Recevez , madame, mes salutations et mor. respect.

Moiien, 7 décembre 1765.

La vérité que j'aime , monsieur n'est pas tant métaphysique que morale : j'aime la vérité, parce que Je hais le mensonge ; je ne puis être inconséquent là-^iessus que quand je serai de mauvaise foi. J'aimerois bien aussi la vérité métaphysique si je croyois qu'elle fût à notre portée, mais je n'ai jamais vu qu'elle fût dans les livres ; et, désespérant de l'y trouver, je dédaigne leur instruction, persuadé que la vérilé qui nous est utile est plus prés de nous, et qu'il ne faut pas, pour l'acquérir, un si grand appareil de science. Votre ouvrage, monsieur, peut donner cette démonstration promise et manquée par tous les philosophes; mais je ne puis changer de principe sur des raisons que je ne

• igûorant TOtre adresse, J'eoToyai ma leUre bien cachetée à

• X. de Voltaire ; avec rassaranoe de cette probité oommuse k

> toas loi honoèles fOis, Je le priai de vous TeoToyer. Mais

> quelle a été ma surprise lorM]iie. le i de ce mois, J*al re^a en

• réponse on Imprimé qui a pour Utre : ^imofi des cinquante. » SeroU-œ ▼•«, monsfteHr, on M. de Voltaire, qui me l'aves 9 envoyé? je n'ose penser qne c'est tous. etc. » ( NoU extrmitê de l'édition dé Genève, tome zzit, ln-8, page 434.)

Voyea ei^près la Min an prince d« WIriemberg, du II mars I7S4. G. r.

CORRESPONDANCE

connoispas. Cependant votre confiance m*enimpose ; vous promettez tant et si hautement, je trouve d'ailleurs tant de justesse et de raison Jans votre manière d'écrire, que je serois surpris qu'il n'y en eût pas dans votre philosophie; et je devrois peu l'être, avec ma vue courte, que vous vissiez où je n*avois gas cru qu'on pût voir. Or ce doute me donne de l'inquiétude, parce que la vérité que je connois, Ou ce que je prends pour elle, est trës-armabie, qù^îl en résulte pour moi un état très-doux, ^ que je ne ^ conçois pas commen t j en pou rrois chaBfc|per sans y perdre. Si messentimensétoicnt démontrés, je m'inquiéterois peu des vôtres; mais, à parler sincèrement, je suis allé jusqu'à la persuasion sans aller jusqu'à la conviction. Je crois, mais je ne sais pas ; je ne sais pas même si la science qui me manque me sera bonne quand je* l'aurai, et si peut-être alors il ne faudra point que je dise : AUo gvœsivil cœlo ïucem, inge^ muitque repertâ.

Voilà, monsieur, la solution ou du moins Téclaircissemcnt des inconséquences que vous m'avez reprochées. Cependant il me parott bizarre que, pour vous avoir dit mon sentiment quand vous me l'avez demandé, je sois réduit à faire mon apologie. Je n'ai pris la liberté de vDus juger que pour vous complaire ; je puis m'ôtre trompé, sans doute, mais se tromper n'est pas avoir tort.

Vous me demandez pourtant encore un conseil sur an sujet très-grave, et je vais peut-^tre vous répondre encore tout de travers ; mais heureusement ce conseil est de ceux que jamais auteur ne demande que quand il a déjà pris son parti.

Je remarquerai d'abord que la supposition que votre ouvrage renferme la découverte de la vérité, ne vous est pas particulière; et si cette raison vous engage à publier votre livre, elle doit de même engager tout philosophe à publier le sien. J'ajouterai qu'il ne suffit pas de considérer le bien qu'un livre contient en lui-même, mais le mal auquel il peut donner lieu; il faut songer qu'il trouvera peu de lecteurs judicieux bien disposés, et beaucoup do mauvais cœurs, encore plus de mauvaises têtes. Il faut, avant de le publier, comparer le bien et le mal qu'il peut faire, et les usages avec les abus. Pe- 8^ bien votre livre surcetterègle,ettenez-vous

en garde contre la partialité : c'est par celai de ces deux effets qui doit l'emporter sur l'antre, qu'il est bon ou mauvais à publier.

Je ne vousconnois point, monsieur ; j'ignore quel est votre sort, votre état, votre âge; rt cela pourtant doit régler mon conseil par rapport à vous. Tout ce que fait un jeune homme a moins de conséquence, et tout se répare ou s'efface avec le temps. Mais si vous avez passé la maturité, ah 1 pensez-y cent fois avant de trou* bler la paix de votre vie : vous ne savez pas quelles angoisses vous vous préparez. Pendant quinze ans, j'ai ouï dire à M. de Fontenelle que jamais livre n'avoit donné tant de plaisir que de chagrin à son auteur f ) : c'étoit l'heureux Fontenelle qui disoit cela. Monsieur, dans la question sur laquelle vous me consultez, je ne puis vous parler que par mon exemple : jusqu'à quarante ans je fus sage ; à quarante ans je pris la plume, et je la pose avant cinquante, malgré quelques vains succès, maudissant tous lesjours de la vie celui où mon sot orgueil me la fit prendre , où je vis mon bonheur, mon repos, ma santé s'en aller en fumée, sans espoir de les recouvrer jamais. Voilà l'bomme à qui vous demondez conseil.

Je vous salue de tout mon cœur.

A M. DE CONZIE, COMTB DES CHàRMETTES.

A Motien-TnTen, 7 déoembre I76S.

Je voudrois, mon cher comte, voir multiplier encore le nombre de mes agresseurs, si chacun de leurs ouvrages me valoit un témoignage de votre souvenir. Je reçois avec plaisir et reconnoissance celui que vous me donnez en m'emvoyant l'écrit du père Gerdil : quoique en effet cet écrit me paroisse un peu froid, je le trouve assez gentil pour un moine

J'avois chargé M. de Gauffecourt de vous témoigner mon regret de ne pouvoir vous aller voir cet été comme je l'avois résolu. I^e commencement de l'hiver m*a jeté dans un état si triste qu'il ne me permet guère de faire des projets pour Tavenir. Toutefois, si la belle saison me rend les forces que le froid m'ôte, je me propose toujours de vous aller voir. S'il arri-

(') .... TafU deplaitir. Confonne aa teite de l'éditûm de Genève, deaxième tupplétiunt, I7S9. et de i'éditioa de Da Pcyrou donnée en 1790. G P.

voit que vous tous rapprochassiez du Chablais, cela me aeroit bien commode ; et» en ce cas, je vous prierots de m'en prévenir aussi; car, ne pouvant déterminer d*avance le temps de mon voyage, il mesiéroit mal de l'avoir faitenpure perte, et d'aller jusque-là sans vous y trouver. Soyez persuadé que rien ne peut ralentir l'ardent désir que j*ai de vous voir et de vous embrasser. 11 me semble qu'un moment si doux me rendra tout le temps heureux que je relurette, et me fera oublier tous ceux qui m'en ont sr tristement séparé. Moi qui suis si désabusé de la vie, et qui ne forme plas de projets, je ne puis renoncer à celui-là. Après avoir tout comparé, je ne trouve point de meilleur peuple que le vAtre ; je voudrois de tout mon cœur passer dans son sein le reste de mes jours, et me mettre de cette manière à portée de contenter, au moins de temps à autre, le besoin que mon cœur a de vous.

n faut vous faire réponse, monsieur, puisque vous la voulez absolument, et que vous la demandez en termes si honnêtes. 11 me semble pourtant qu'à votre place je me serois moins obstiné à l'exiger. Je me serois dit. J'écris parce que j'ai du loisir, et que cela m'amuse : rhomme à qui je m'adresse peut n*étre pas dans le même cas, et nul n'est tenu à une correspondance quUI n'a point acceptée : j*ofFre mon amitié à un homme que je ne connois point, et qui me connott encore moins ; je la lui offre sans autre titre auprès de lui que les louanges que je lui donne et que je me donne, sans savoir s'il n'a pas déjà plus d'amis qu*il n'en peut cultiver, sans savoir si mille autres ne lui font pas la même offre avec le même droit ; comme si l'on pouvoit se lier ainsi de loin sans se connottre, et devenir insensiblement Tami de toute la terre. L'idée d'écrire à un homme dont on lit les ouvrages, et dont on veut avoir une lettre à montrer, est-elle donc si singulière qu'elle ne puisse être venue qu'à moi seul? Et si elle étoit venue à beaucoup de gens, faudroit-il que cet homme passât sa vie à faire réponse à des foules d'amis inconnus, et qu'il négligeât pour eux ceux qu'il s'est choisis? On dit qu'il s*est retiré dans une solitude;

cela n'annonce pas un grand penchant à faire de nouvelles connoissances. On assure aussi qu'i} n*a pour tout bien que le fruit de son travail ; cela ne laisse pas un grand loisir pour entretenir un commerce oiseux. Si, par-dessus tout cela peut-être, il eût perdu la santé, s'il étoit tourmenté d'une maladie cruelle et douloureuse qui le laissât â peine en état de vaquer aux soins indispensables, ce seroit une tyrannie bien injuste et bien cruelle de vouloir qu'il passât sa vie à répondre à dei foules de désœu vrés qui, ne sachant que faire de leur temps, useroient très-prodiguement du sien. Laissons donc ce pauvre homme en repos dans sa re-: traite ; n'augmentons pas le nombre des importuns qui la troublent chaque jour sans discrétion, sans retenue, et même sans humanité. Si ses écrits m'inspirent pour lui de la bienveillance, et que je veuille céder au penchant de la lui témoigner, je ne lui vendrai point cet honneur en exigeant de lui des réponses, et je liil donnerai sans trouble et sans peine le plaisir d'apprendre qu'il y a dans le monde d'honnêtes gens qui pensent bien de lui, et qui n'en exigent rien.

Voilà, monsieur, ce que je me serois dit si j'avois été à votre place; chacun a sa manière de penser : je ne blâme point la vôtre, mais je crois la mienne plus équitable. Peut-être si je vous connoissois me féliciterois-je beaucoup de votre amitié; mais, content des amis que j ai, je vous déclare que je n'en veux point faire de nouveaux ; et quand je le voudrois, il ne seroit pas raisonnable que j'allasse choisir pour cela des inconnus si loin de moi. Au reste, je no doute ni devotre esprit ni de votre mérite. Cependant le ton militaire et galant dont vous parlez de conquérir mon cœur, seroit, je orois. plus de mise auprès des femmes qu'il ne le seroit avec mot.

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