‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 70 sur 158 · A M LB PRINGB L. E. DE WIRTEMBERG · texte numérisé non relu

A M LB PRINGB L. E. DE WIRTEMBERG

Mottert, te 15 ilécembro 176T.

Vous m'avez tiré, monsieur le duc, d'une grande inquiétude, en m'apprenant la résolution où vous êtes d'élever vous-même votre enfant. Je vous suggérois des moyens dont |e

COURESPONDANGE.

sentois moi-même KinsuniBance ; grâces au del, TOtre rertu les rend superflus. Si tous persè- ▼érez, je ne suis plus en peine du succès. Tout ira bien, par cela seul que tous y veillerez vousmême. Mais j'avoue que tous confondez fort toutes mes idées : j etois bien éloigné de croire qu'il existât dans ce siècle un homme sembla* ble à. vous; et, quand j'aurois soupçonné son existence, j'anrois été bien éloigné de le chercher dans votre rang. Je n'ai pu lire sans émotion votre dernièn lettre. Est-il donc vrai que j'ai pu contribuer an vertueuses résolutions que vous avez prises? J*ai besoin de le croire pour mettre un contre-poids à mes afflictions. Avoir fait quelque bien sur la terre est une consolation qui manquoit à mon cœur ; je vous félicite de me l'avoir donnée, et je me glorifie de ta recevoir de vous.

Vous voyez votre enfant précoce : je n'en suis pas étonné, vous êtes père. 11 est vrai qu'un père que k philosophie a conservé tel» a bien d'autres yeux que le vulgaire. D'ailleurs le témoignage de M. Tissot légalise le vôtre ; et puis vous citez des faits. De ces faits, il y en a que je conçois, d'autres non. Les enfans distinguent de bonne heure les odeurs comme différentes, comme foibles ou fortes, mais non pas comme bonnes ou mauvaises: la sensation vient de la nature; la préférence ou l'aversion n'en vient pas. Cette observation, que j'ai faite en particulier sur Todorat n'est pas applicable aux autres sens : ainsi le jugement que la petite porte sur cet article est déjà une chose acquise.

Elle a changé de voix pour témoigner ses désirs: cela doit être. D'abord ses plaintes, ne marquant que l'inquiétude du malaise, ressembloient à des pleurs. Maintenant l'expérience lui apprend qtt'4>n l'écoute et qu'on la soulage. Sa plainte est donc devenue un langage; au lieu de pleurer, elle parle i sa manière.

De ce qu'elle voit avec le même plaisir les nouveaux venus et les vieilles connoissances, vous en concluez qu'elle aura le caractère aimaot. Ne vous fiez pas trop à cette observation; d'autres ep tireroient peut-être un signe de coquetterie plutôt que de sensibilité. Pour moi, j'en tire un indice différent de tous les deux, et qui n'est pas de mauvais augure; c'est qu'elle aura du caractère : car le signe ieplus

assuré d'an cœur foible est l'empire que l'habitude a sur lui.

Si réellement votre enfant est précoce, il vous donnera beaucoup plus de peine ; mais il voua en dédommagera bien plus tôt : ainsi gardez cependant de vous prévenir au point de lui appliquer avant le temps une méthode qui ne lui seroit pas convenable. Observez, examinez, vérifiez, et ne gâtez rien; dans le doute, il vaut toujours mieux attendre.

Au reste, quoi que vous fassiez, j*ai la plus grande confiance dans votre ouvrage, et je suis persuadé que tout ira bien. Quand vous voua tromperiez, ce que je ne présume pas, ce ne seroit jamais en chose grave ; et les erreurs des pères nuisent toiyours moins que la négligence des instituteurs. Il ne me reste qu'une seule inquiétude, c'est que vous n'ayez entrepris cette grande tâche sans en prévoir toutes les difficultés, et qu'en s'offrant de jour en jour, elles ne vous rebutent. Dans une première ferveur, rien ne coûte, mais un soin continuel accable à la fin; et les meilleures résolutions, qui dépendent de la persévérance, sont rarement â l'épreuve du temps. Je vous supplie, monsieur le duc, de me pardonner ma franchise ; elle vient de l'admiration que vous m'inspirez. Votre entreprise est trop belle pour ne pas éprouver des obstacles, et il vaut mieux vous y préparer d'avance que d'en rencontrer d'imprévus.

Ce que vous me dites de la manière dont vous voulez acquérir des amis m'apprend combien vous méritez d*en faire; mais où seront les hommes dignes que vous soyez le leur?

Je supplie V. À. S. d'agréer mon profond respect.

A M. M***, coai d'ambAribr en bugbt (*).

lloU«n>1t»Ten, It 18 déoeaibre I7S3.

Si je ne me faisois une peine de vous impoi^ tuner trop souvent, monsieur, d'une correspondance dont vous seul faites tous les frais, je n'aurois pas urdé si long-temps â vous remercier de la réponse favorable que votre charité vous a fait faire â ma proposition au sujet de

O Voyez U lellre do 30 novcmiin 4762, page W6^

mademoiselle Le Vasseui. Je ne préfois {wt encore quand elle se trouvera dans le cas de profiter de vos bontés. J'ai été fort mal Tété dernier; mais Tautomnem^a donné du relAche au point de pouvoir faire , dans le pays , quelques voyages pédestres , trésHitiles à ma santé, liais le retour de Thiver a produit son effet ordinaire en me remettant aussi bas que J*étois au printemps. Si je puis atteindre la belle saison , j'en espère le même soulagement qu'elle m'a souvent procuré. Mais si dans la vie ordinaire on doit compter sur si peu de chose, la mienne est telle qu'on n*y peut compter sur rien. Dans cette position, j'ai instruit mademoiselle Le Yasseur de toutes vos bontés, dont elle est pénétrée : je lui ai donné votre adresse afin qu'elle vous écrive en cas d'accident. Tandis qu'elle seroit occupée à recueillir ici mes guenilles, vous pourriez concerter avec elle le moyen de faire son voyage avec le plus d*économie et le plus commodément. Je pense qu'elle pourroit prendre une voitur»àNeucbfttel pour Genève, et que là vous pourries lui en envoyer une qui la conduiroit mieux que celle qu'elle pourroit prendre à Genève même. Quoi qu'il en soit , je suis tranquillisé par vous sur le sort de cette pauvre fille. Je n'ai plus rien qui m'inquiète sur le mien , et je vous dois en grande partie la paix dont je jouis dans mon triste état.

Bonjour, monsieur ; je suis plein de vous et de vos bontés , et je voudrois être un jour à portée de voir et d'embrasser un aussi digne officier de morale. Vous savez que c*est ainsi que l'abbé de Saint-Pierre appeloit ses collègues les gens d'église.

Agréez, monsieur, mes salutations et nK>n respect.

A M. D'iVERNOlS.

Motien, le 17 déeembra ITSI.

Je reçois A Tinstant, monsieur, une fettre de votre compagnon de voyage , par laquelle j'apprends qu'il l'a aussi bien fini quecommencé, et qu'il s est mieux trouvé de vos auspices que des miens. Je m'en réjouis de tout mon cœur, et je voudrois bien être à portée de me sentir de la même influence ; car j'en ai encore plus

besoin que lui, et le remède ne me plairoit pas moins. Quant A votre querelle avec madame votre femme, vous m'avez bien l'air de me prendre pour arbitre honoraire, et de m*avoir déjà soufflé le raccommodement. Quoi qu'il en soit , je vais remplir mon office en vous condamnant tous les deux; elle pour réclamer, après quatorze mfans, les droits de Sophie : car en ce point il vaut mieux jamais que tard; et vous pour lui reprocher sa paresse en vrai paresseux vous*-même , qui voudroit faire à la fois beaucoup d'ouvrage, pour n'y pas revenir si souvent.

Je vous salue , monsieur, et vous honore de tout mon cœur.

Mille amitiés et complimens de votre aimable cousine. M. son frère a enfin reçu son brevet j et je m'ai réjouis de tout mon cœur.

A MADAME LATOOR.

À Motien, le S5 décembre I78S.

Je ne répondrai , madame , aux imputiitions dont vous me chargez par votre dernière lettre que par des faitSé Lorsque je reçus votre por-> trait , j'avois chez moi un Genevois venu exprés pour me voir, et je n'avois pas cessé d'avoir des étrangers depuis plus de six semaines; deux jours après j'eus un gentilhomme vrestphalien et an CÎénois ; six jours après , j'eus deux Zuriquois qui me restèrent huit jours ; quelques jours après j*eus un Genevois convalescent, qui, étant Venu chez moi changer d'air, y retomba malade , et , n'est enfin reparti que depuis huit jours. Il n'est pas toujours aisé de fermer sa porte aux visitesqui vous viennentdecinquan te, soixante » et cent lieues ; et , dans mon étroite situation , je me passerots fort de Thonneur que me font tant de gens de venir s*établîr chez moi. Outre cela , j'ai continuellement un grand nombre de lettres à répondre ; je ne ré^ ponds point à celles de complimens ou d'injures, et je prends mon temps pour répondre aux lettres d amitié : mais il y en a un trèsgrand nombre d'autres oik l'on daigne me consulter sur des objets importans et pressés pour ceux qui m'écrivent, et dont je ne puis différer les réponses sans manquer à mon devoir; ces temps derniers, en particulier, j'étois occupé à

COURESPCHNDANCE.

un mémoire pour M. te prince de Wiriemberg, qui m^avoit consultésur l'éducation desa fiite; et je suis maintenant occupé à un travail encore plusgrave pourqudqu unquien a besoin, et qui par conséquent est en droit de Texiger. Mon triste état, qui empire toujours en cette saison, me réduit journellement à porter une sonde plusieurs heures, durant lesquelles toute occupation m'est impossible; il faut ensuite que je fasse un exercice d'une heure ou deux pour me faire suer; et, quand je passe un seul jour sans employer ce remède, je paye cruellement cette négligence durant la nuit; au milieu de tout cela, un hommequi n'a pas un sou de rente ne vit pas de l'air, et il faut quelques soins aussi pour pourvoir au pain. Mais je ris, de ma simplicité de prétendre faire entendre raison sur une situation si différente à une femme de Paris, oisive par état, et qui n'ayant pour toute occupation que d'écrire et recevoir des lettres» entend que tous ses amis ne soient occupés non plus que du même objet.

Pour échapper à Tinfluence des importuns, et pour me livrer à l'exercice qui m'est nécessaire , je fais l'été , dans mes bons intervalles, des courses dans le pays; dans une de ces absences M. Breguet vint me voir à Métiers, tandis quej'étQis à Yverdun:meyoilà coupable encore pour n'avoir pas deviné sou voyage de n*avoir pas en conséquence rompu le mien.

Vous êtes, madame, une femme très-aimable; je ne connois personne qui écrive des lettres mieux que vous. Je vous crois le cœur aussi bon que vous avez l'esprit agréable , et votre amitié m'est trè»-précieuse ; mats , dans l'état où je suis, ma tranquillité me Test encore plus; et, puisque je ne puis entretenir avec vous qu*une correspondance orageuse , j'aime encore mieux n'en avoir plus du tout. Au reste, je vous déclare que c'est ici ma dernière apolo* gie, 6t je vous préviens qu'il suffira désormais que vous. exigiez une prompte réponse pour être sûre de n'en point recevoir du tout.

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