‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 73 sur 158 · A M. PICTET · texte numérisé non relu

A M. PICTET

MoUeri, lel"iijart4764.

Je suis flatté, monsieur, que, sans un fréquent commerce de lettres, vous rendiez jus* tice à mes sentimens pour vous : ils seront aussi durables que l'estime sur laquelle ils sont fondés ; et j'espère que le retour dont vous m'honorez ne sera pas moins à l'épreuve du temps et du silence. La seule chose changée entre nous est l'espoir d'une connoissance personnelle. Cette attente , monsieur, m'étoit douce ; mais il y faut renoncer, si je ne puis In remplir que sur les terres de Genève ou dans les environs. Là-dessus mon parti est pris pour la vie ; et je puis vous assurer que vous êtes entré pour beaucoup dans ce qu'il m'en a coûté de le prendre. Du reste je sens avec surprise qu'il m'en coûtera moins de le tenir que je ne m'étois figuré. Je ne pense plus à mon ancienne patrie qu'avec indifférence ; c'est môme un aveu que je vous fais sans honte , sachant bien que nos sentimens ne dépendent pas de nous; et cette indifférence étoit peut-être le seul qui ppuvoit rester pour elle dans un cœur qui ne sut jamais haïr. Ce n'est pas que je me croie quitte envers elle; on ne Test jamais qu'à la mort. J'ai le zèle du devoir encore , mais j'ai perdu celui de l'attachement.

Mais où est-elle , cette patrie? Existe-t-elle encore ? Votre lettre décide cette question. Ce ne sont ni les murs ni les hommes qui font la patrie ; ce sont les lois , les mœurs, les coutumes, le gouvernement, la constitution , la manière d'être qui résulte de tout cela. La patrie est dans les relations d'état à ses membres : quand ces relations changent ou s'anéantissent, la patrie s'évanouit. Ainsi , monsieur, pleurons la nôtre; elle a péri , et son simulacre qui reste encore ne sert plus qu'à la déshonorer.

Je me mets, monsieur, à votre place, et je comprends combien le spectacle que vous avez sous les yeux doit vous déchirer le cœur. Sans contredit onsouffre moins loin de son pays que de le voir dans un état si déplorable; mais les affections, quand la patrie n'est plus, se resserrent autour de la famille, et un bon père se console avec ses enfans de ne plus vivre avec ses frères. Cela me fait comprendre que des.

intérêts si cbers , uialgré les objets qui nous i afBigenty ne tous permettront pas de vous dépayser. Cependant , s*il arrivoit que par voyage ou par déplacement vous vous éloignassiez de Genève, il me seroit très-doux de vous embrasser ; car, bien que nous n'ayons plus de commune patrie , j'augure des sentimens qui nous animent que nous ne cesserons point d'être concitoyens; et les liens de Testime et de Ta-* mitié demeurent toujours quand même on a rompu tous les autres. Je vous salue, monsieur, de tout mon cœur*

à M. l'abbé de ***.

Motion, le 4 mart 1764.

J'ai parcouru, monsieur , la longue lettre où vous m'exposez vos sentimens sur ta nature de l'âme et sur l'existence de Dieu. Quoique j'eusse résolu de ne plus rien dire sur ces matières, j'ai cru vous devoir une exception pour la peine que vous avez prise, et dont il ne m'est pas aisé de démêler le but. Si c^est d'établir entre nous un commerce de dispute, je ne saurois en cela vous complaire ; car je ne dispute jamais , persuadé que chaque homme a sa manière de raisonner qui lui est propre en quelque chose , et qui n'est bonne en tout à nul auire que lui. Si c'est de me guérir des erreurs où vous méjugez être , je vous remercie de vos bonnes inteiftions, mais je n'en puis faire aucun usage, ayant pris depuis longtemps mon parti sur ces çhoses-lè. Ainsi, monsieur, votre zèle philosophique est i pure perte avec moi , et je ne serai pas plus votreprosélyteque votre missionnaire. Je ne condamne point vos façons de penser, mais daignez me laisser les miennes , car je vous déclare que je n'en yeux pas changer.

Je vous dois encore des remerctmens du soin que vous prenez dans la même lettre de m'Ater l'inquiétude que m'avoient donnée les premières sur les principes de la haute vertu dont vous faites profession. Sitôt que ces principes vous paraissent solides, le devoir qui en dérive doit avoir pour vous la même force que s'ils l'étoient en effet : ainsi mes doutes sur leur solidité n'ont rien d'offensant pour vous; mais je vous avoue que , quant à moi , de tels prin-

cipes me parottroient frivoles; et sitôt que je n'en admettrois pas d'autres , je sens que dans le secret de mon cœur ceux-là me mettroient fort à l'aise sur les vertus pénibles qu'ils parottroient m'imposer : tant il est vrai que les mêmes raisons ont rarement la même prise en diverses létês , et qu'il ne faut jamais disputer de rien I

D'abord l'amour de l'ordre, en tant que cet ordre est étrangère moi, n'est point un sentiment qui puisse balancer en moi celui de mon intérêt propre ; une vue purement spéculative ne sauroit dans le cœur humain l'emporter sur les passions; ce seroit à ce qui est moi préféra ce qui m'est étranger : ce sentiment n'est pas dans la nature. Quant à l'amour de l'ordre dont je fais partie, il ordonne tout par rapport à moi, et comme alors je suis seul le centre de cet ordre , il seroit absurde et contradictoire qu'il ne me fit pas rapporter toutes choses i mon bien particulier. Or la vertu suppose un combat contre nous-mêmes , et c'est la difficulté de la victoire qui en fait le mérite ; mais, dans la supposition , pourquoi ce combat? Toute raison , tout motif y manque. Ainsi point de vertu possible par le seul amour de l'ordre.

Le sentiment intérieur est un motif très-puissant sans doute ; mais les passions et l'orgueil l'altèrent et l'étouffent de bonne heure dans presque tous les cœurs. De tous les sentimens que nous donne une conscience droite, les deux plus forts et les seuls fondemens de tous les autres sont celui de la dispensation d'une providence et celui de l'immortalité de l'âme : quand ces deux-là sont détruits , je ne vois plus ce qui peut rester. Tant que le sentiment intérieur me diroit quelque chose, il me défendroit, si j'avois le malheur d'être sceptique , d'alarmer DM propre mère des doutes que je pourrois avoir. #

L'amour de soi-même est le plus puissant, et , selon moi , le seul motif qui fait agir les hommes. Hais comment la vertu , prise absolument et comme un être métaphysique , se fonde-t-elle sur cet amour-là? c'est ce qui me passe. Le crime, dites-vous, est contraire à celui qui le commet ; cela est toujours vrai dans mes principes, et souvent très-faux dans les vôtres. Il faut distinguer alors les tentations, les positions, l'espérance plus ou moins grande

qu'on a qu'il reste inconnii ou ioipuni, Cooiinuiiément le crime a pour motif d'éviter un grand mal ou d^acquérir un grand bien ; souvent il parvient à son but. Si ce sentiment n'est pas naturel» quel sentiment pourra l'être? Le crime adroft jouit dans cette vie de tous les avantages de la fortune et même de la gloire. La justice et les scrupules ne font ici-bas que des dupes. Otez la justice éternelle et la prolongation de mon être après cette vie, je ne vois plus dans la vertu qu'une folie à qui Ton donne un beau nom. Pour un matérialiste l'amour de soi-même n'est que Tamour de son corps. Or, quand Régulus alloit, pour tenir sa foi, mourir dans les tourmens à Carthage, je ne vois point ce que l'amour de son corps faisoit à cela.

Une considération plus forte encore confirme les précédentes ; c'est que dans votre système, le mot même de vertu ne peut avoir aucun sens; c'est un son qui bat l'oreille, et rien de plus. Car enfin, selon vous, tout est nécessaire : oii tout est nécessaire, il n'y a point de liberté ; sans liberté, point de moralité dans les actions; sans la moralité des actions, où est la vertu? Pour moi, je ne le vois pas. En parlant du sentiment intérieur je deyois mettre au premier rang celui du libre arbitre; mais il suffit de l'y renvoyer d'ici.

Ces raisons vous parottront trës-foibles, je n'en doute pas ; mais elles me paroissent fortes à moi ; et cela suffit pour vous prouver que, si par hasard je devenois votre disciple^ vos leçons n'auroient fait de moi qu'un fripon. Or nn homme vertueux comme vous ne voudroit pas consacrer ses peines à mettre un fripon de plus dans le monde, car je crois qu'il y a bien autant de ces gens-là que d'hypocrites, et qu'il n'est pas plus à propos de les y multiplier.

Au reste je dois avouer que ma morale est bien moins sublime que la vêtre,et je sens que ce sera beaucoup même si elle me sauve de votre mépris. Je ne puis disconvenir que vos imputations d'hypocrisie ne portent un peu sur moi. Il est très-vrai que sans être en tout du sentiment de mes frères, et sans déguiser le mien dans l'occasion, je m'accommode très-bien du leur : d'accord avec eux sur les principes de nos devoirs, je ne dispute point sur le reste.

qui me parott très-peu important. En attendant que nous sachions certainement qui de nous a raison, tant qu'ils me souffriront dans leur communion, je continuerai d'y vivre avec un véritable attachement. La vérité pour nous est couverte d'un voile, mais la paix et l'union sont des biens certains.

Il résulte de toutes ces réflexionsquc dos façons de penser sont trop différentes pour que nous puissions nous entendre, et que par conséquent un plus long commerce entre nous ne peut qu être sans fruit. Le temps est si court, et nous en avons besoin pour tant de choses, qu'il ne faut pas l'employer inutilement. Je vous souhaite, monsieur, un bonheur solide, la paix de l'âme, qu'il me semble que vous n'avez pas, et je vous salue de tout mon cœur.

A MADAMI LATOI}R.

A Motien. lo 10 mars 1761.

Quelque mécontente que vous soyez de moi, chère Marianne, vous ne sauriez l'être plus que je le suis moi-même. Mais des regrets stériles ne me rendront pas meilleur; mes plis sont pris, et je sens avec douleur qu'à mon Age et dans mon état on ne se corrige plus de rien. J'aurois désiré, tel que je suis, que vous ne m'eussiez pas tout-à-fait abandonné. Cependant, si vous ne me jugez plus digne de vos lettres ni de votre souvenir, j'en aurai de la douleur, mais je n'en murmurerai pas. Quant à moi, je ne vous oublierai de ma vie ; et, dussiezvous ne plus me répondre, je vous écrirai toujours quelquefois, mais sans gêne et sans règle, car je n'en puis mettre à rien.

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