‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 78 sur 158 · S^GUIER DE SAINT-BRISSON · texte numérisé non relu

S^GUIER DE SAINT-BRISSON

Motiert, le 2S JuUiet f764.

Je crains^ monsieur, que vous n'alliez un peu vite en besogne dans vos projet; il fau-

n voyei les con/'Mjfo««,n?rexn, tome r. pages 324>525.l communauté de culte avec ses frères, eC da

droit, quand rien ne vous presse, proportionner la maturité des délibérations à l'importance des résolutions. Pourquoi quitter si brusquement l'état que vous aviez embrassé, tandis que vous pouviez à loisir vous arranger pour en prendre un autre, si tant est qu'on puisse appeler un état le genre de vie que vous vous êtes choisi, et dont vous serez peut-être aussitôt rebuté que du premier? Que risquiez-vous à mettre un peu moins d'impétuosité dans vos démarches , et à tirer parti de ce retard , pour vous confirmer dans vos principes , et pour assurer vos résolu tions par une plus mûre étude de vousmême? Vous voilà seul sur la terre dans Vàge où l'homme doit tenir à tout; je vous p/ains, et c'est pour cela que je ne puis vous approuver, puisque vous avez voulu vous isoler vousmême au moment où cela vous convenoU \e moins. Si vous croyez avoir suivi mes principes, vous vous trompez ; vous avez suivi l'impétuosité de votre ftgc ; une démarche d'un tel éclat valoit assurément la peine d'être bien pesée avant d'en venir à l'exécution. C'est une chose faite, je le sais : je veux seulement vous faire entendre que la manière de la soutenir et d'en revenir demande un peu plus d'examen que vous n'en avez mis à la faire.

Voici pis. L'effet naturel de cette conduite a été de vous brouilleravec madame votre mère. Je vois, sans que vous me le montriez, le fil de tout cela ; et, quand il n'y auroit que ce que vous me dites, à quoi bon aller effaroucher la conscience tranquille d'une mère, en lui montrant sans nécessité des sentimens différons des siens? Il falloît, monsieur, garder ces sentimens au-dedans de vous pour la règle de votre conduite, et leur premier effet devoit être de vous faire endurer avec patience les tracasseries de vos prêtres , et de ne pas changer ces tracasseries en persécutions, en voulant secouer hautement le joug de la religion où vous étiez né. Je pense si peu comme vous sur cet article, que quoique le clergé protestant me fasse une guerre ouverte , et que je sois fort éloigné de penser comme lui sur tous les points , je n'en demeure pas moins sincèrement uni à la com* munion de notre Église, bien résolu d'y vivre et d'y mourir s'il dépend de moi : car il est trisconsolant pour un croyant affligé de rester en

servir Dieu conjointementavcc eux. Je vous di* rai plus, et je vous déclare que, si j'étois né catholique, je demeurerois catholique» sachant bien que votre Église met un frein très-salutaire aux écarts de la raison humaine, qui ne trouve ni fond ni rive quand elle veut sonder l'abtme des choses ; et je suis si convaincu de l'utilité de ce frein, que je m'en suis moi-même imposé un semblable, en me prescrivan(, pour le reste de ma vie, des règles de foi dont je ne me permets plus de sortir. Aussi je vous jure que je ne suis tranquille que depuis ce tempslà, bien convaincu que, sans cette précaution, je ne Taurois été de ma vie. Je vous parle, monsieur, avec effusion de cœur, et comme un père parleroit à son enfant. Votre brouillerie avec madame votre mère me navre. J'avois dans mes.ma1heurs la consolation de croire que mes écrits ne pouvoient faire que du bien ; voulezvous m*Ater encore cette consolation? Je sais que s*ils font du mal, ce n'est que faute d'élrc entendus; mais j*aurai toujours le regret de n'avoir pu me faire entendre. Cher Saint-Brisson , un fils brouillé avec sa mère a toujours tort : de tous les sentimcns naturels, le seul demeuré parmi nous est l'affection maternelle. Le droit Aes mères est le plus sacré que je connoisse; en aucun cas on ne peut le violer sans crime : raccommodez-vous donc avec la vôtre. Allez vous jeter à ses pieds ; à quelque prix que ce soit, apaisez-la : soyez sûr que son cœur vous sera rouvert si le vôtre vous ramène à elle. Ne pouvez-vous sans fausseté lui faire le sacrifice de quelques opinions inutiles, ou du moins les dissimuler? Vous ne serez jamais appelé à persécuter personne ; que vous importe le reste? Il n'y a pas deux morales. Celle du christianisme et celle de la philosophie sont In même, l'une et l'autre vous impose ici le même devoir ; vous pouvez le remplir, vous le devez; la raison, l'honneur, votre intérêt, tout le veut ; moi je l'exige pour répondre aux sentimens dont vous m'honorez. Si vous le faites, comptez lur mon amitié, sur toute mon estime, sur mes soins, si jamais ils vous sont bons a quelque chose. Si vous ne le faites pas, vous n'avez qu'une mauvaise tête; ou, qui pis est, votre cœur vous conduit mal, et je ne veux conserver des liaisons qu'avec des gens dont la tête 6t le cœur soient sains.

T. IV

A M. D^VRRNOIS.

YvertluD, le mercredi I" août ITCI.

Le voyage, monsieur, qui doit me rapprocher de vous, est commencé ; mais je ne sais quand il s'achèvera, vu les pluies qui tombent, actuellement, et qui rendent les chemins désagréables pour un piéton. Toutefois supposant que la pluie cesse et que le chemin se ressuie passablement d'ici à demain après dîner, je mo propose d'aller coucher à Goumoins^ aprèsdemain à Morges, où j'attendrai peut-^tre un jour ou deux. Comme j'en crois les cabiirets mauvais et le séjour ennuyeux, je tâcherai de trouver un bateau pour traverser à Thonon, où je séjournerai quelques jours attendant de vos nouvelles. Je vous marque ma marche un peu en détail, afin que, si vous vouliez me joindre à Morges, vous puissiez savoir quand m'y trouver : maïs encore une fois, ma ma« nière de voyager fait que tous mes arraiigemens dépendent du temps. Je serai charmé de vous voir et nos amis , à condition que je ne serai point gêné dans ma manière de vivre, «t qu'on n'amènera point de femme, quelque plaisir que j'eusseen tout autre temps de faire connaissaitcc avec madame d'ivernois. Je^ lui présente mon respect, et vous salue, monsieur, de tout mon cœur.

AU MEME

Moiiers, le 20 août (764.

En arrivant ici avant-hier, monsieur, en médiocre état, je reçus avec des centaines de lettres la vôtre pour m'en consoler, mais à laquelle l'importunité des autres m'empêche de répondre en détail aujourd'hui.

Je suis très-sensible à la grAce que veut me faire M. Guyot : ce seroit en abuser que do prendre toutes ses bougies au prix auquel il veut bien me les passer. D'ailleurs, il ne mo paroit pas que celle que vous m avez envoyée soit exactement semblable aux miennes ; il faudroit, pour en faire l'essai convenablement, et plus de loisir et un plus grand nombre. A tout événement, si de ces cinq douzaines M. Guyot vouloit bien en céder deux, je pourrois, sur ces vingt-quatre bougies, faire cet hiver des es->

CORRESPONDANCE

saÎB qui me décideroient sur ce qui pourroit lui en rester au printemps ; et, si pour ce nombre il permet ie cboii, je les aimeroii mieux grises ou noires que rouges, et surtout des plus longues qu'il ait, puisque je suis obligé lie mettre à toutes des allonges qui m'incom^ inodent beaucoup^ mais qui sont nécessaires pour que la bougie pénètre jusqu'à l'obstacle.

Vous aurez lalSouvelk Héloïse) mais, comme je suppose que vods n'êtes pa» pressé, j'attendrai que les tracas me laissent respirer. Du reste, ne vous faites pas tant raloir pour m'avoir demandé cette bagatelle;; votre intention se pénètre aisément. Les antres donaent pour recevoir ; vous faites tout le contraire, et même vous abusez de ma facilité* Ne m'envoyez point de VeWBL d'Auguste, parce qu*en vérité je n'en saurois que faire, ne la trouvant pas^ort agréable, et n'ayant pas grand'foi à se» vertus* Quant A la truite, l'assaisonnement et la main qui l'a préparée doivent fendre excellente une chose natarellemem aussi bonne; mais mon état présent m'interdit l'usage de ces sortes de mets. Toutefois ce présent vient d une part qui nreuipéche de le refuser, et j'ai grand*peur que ma gourmandise ne m'empêche de m'en abstenir.

Je dois vous avertir, parrapport à l'eau d'Au* guste, de ne plus vous servir d'une aiguille de cuivre, ou de vous abstenir d'en boire ; car la liqueur doit dissoudre assez de cuivre pour rendre cette boisson pernicieuse et pour en faire même un poison. Ne négligez pas cet avis.

J'aurois cent choses à vous dire ; mais le temps me presse, il faut finir ; ce neseroit pas sans vous faire tous les remerctmens que je vous dois, si des paroles y pouvoient suffire. Bien des respects à madame, je vous supplie; mille choses à nos amis; recevez les remerclmens et les salutations de mademoiselle Le Vasseur, et d'un homme dont le cœur est plein de vous.

)e ne puis m'empêcher de vous réitérer que ridée d'adresser D à B est unechose excellente; c'est une mine d'orque cette idéeentre des mains qui s&uront l'exploiter.

A MYLORD MARiCBAL.

Motftfn, l«Slloitf7tf4

Le plaisir que m'a causé, mylord, la nouvelle de votre heureuse arrivée à Berlin , par votre lettre du mois dernier, a été retardé par un voyage que j'avots entrepris, et que la lassitude et le mauvais temps m'ont fait abandonner à moitié chemin. Un premier ressentiment de sciatique, mal héréditaire dans ma famille, m'effrayoit avec raison. Car jugez de ce que devieudroit, cloué dans sa chambre, un pauvre malheureux qui n'a d'autre soulagement ni d'autre plaisir dans la vie que la promenade, et qui n'est plus qu'une machine ambulante? Je m'étois donc mis en chemin pour Aix dans l'intention d'y prendre la douche et aussi d'y voir mes bons amis les Savoyards, le meiWeur peuple, à mon avis, qui soit sur la terre. i*at fait la route jusqu'à Alorges pédestrement, à mon ordinaire, assez caressé partout. En traversant le lac, et voyant de loin les clochers de Genève, je me surpris à soupirer aussi lâchement que j'aurois fait jadis pour une perfide maîtresse. Arrivé à Thonon, ila fallu rétrograder, malade et sous une ptuie contînueU^• £nfin me voici de retour, non cocu à la vérité, maià battu« mais content, puisque j'apprends votre heureux retour auprès du roi , et que mon proteaeur et mon père aime toujours son enfant.

Ce que vous m'apprenez de Taffranchissement des paysans de Poméranîe, joint à tous les autres traits pareils que vous m'avez cidevant rapportés , me montre partout deux choses également belles, savoir, dans Tobjet le génie de Frédéric, et dans le choix le cœur de George. On feroit une histoire digne d'immortaliser le roi sans autres mémoires que vos lettres.

A propos de mémoires, j'attends avec impatience ceux que vous m'avez promis. J'abandonnerois volontiers la vie particulière de votre frère si vous les rendiez assez amples pour en pouvoir tirer l'histoire de votre maison. J'y pourrois parler au long de TÉcosse que vous aimez tant, et de votre illustre frère et de son illusure frère, par lequel tout cela m'est devenu cher. Il est vrai que cette entreprise scroit Immense et Fort au-dessus de mes forces, surtout

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dans l'état où je suis; mais il s*agit moins de faire un ouvrage que de m'occuper de tous, et de fi^er mes indociles idées qui voudroient allçr leur train malgré moi. Si vous voulez que j*écriye la vie de l'ami dont vous me parlez, quQ votre volonté soit faite ; la mienne y trouvera toujours son compte» puisque en vous obéissant je m'occuperai de vous. Bonjour, m^Iord. .

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A MADAVB LA C0MTE6SB DE BOUFFLERS.

ltotterB,l«tta«fttf7i4

Après les preuves touchantes, madame, que Ifi eues de votre aoiHié dans les plus cruels pomens de ma vie, il y auroit à moi de rin-» gratitude de n'y pas compter toujours; mais il faut pardonner beaucoup à mon état : la con* fiance abandoome le^ malbeureux , et je sens au plaisir que m*^ fait votre lettre, que j'ai besoin d'être ainsi rassuré quelquefois. Cette con- «Qkuîon ne pouvoit me venir plus à propos : aprèa tant de pertes irréparables, et en dernier lieu celle de M. de Luxembourg, il m'importe de sentir qu'il me reste des biens assez précieux pour valoir la peine de vivre. Le moment où j*eus le bonheur de le connottre ressembloit beaucoup à celai où je l'ai perdu ; dans Tun et dans l'autre, j'étois affligé, délaissé, malade : il me consola de tout ; qui me consolera de lui ? Les amis que j'avois avant de le perdre ; car mon cœur, usé {Nir les maux, et déjà durci par f es ans, est fermé désormais à tout nouvel attachement.

Je ne puis penser, madame, que dans les critiques qui regardent l'éducatioB de M. votre fils, vous compreniez ce que, sur le parti que vous avez pris de l'envoyer à Leyde, j*ai écrit au chevalier L*** {*). Critiqua quelqu'un, c'est bl&mer dans le public sa conduite ; mais dire son sentiment à un ami commun aur un pareil sujet ne s'appellera jamais critiquer, à moins que l'amitié n'impose la loi de ne dire jamais ce qu'on pense, même en choses où les gens du meilleur sens peuvent n'être pas du même avis. Après la manière dont j'ai constamment pensé et parlé de vous, madame , je me

(*) Saos doute le clievalicr «k Iioreitzi.

décrierois moi-même si je m'avisois de vous critiquer. Je trouve a la vérité beaucoup d'inconvénient à envoyer les jeunes gens dans les universités ; mais je trouve aussi que, selon les circonstances , il peut y en avoir davantage à ne pas le faire, et l'on n'a pas toujours en ceci le choix du plus 'grand bien , mais du moindre mal. D'ailleurs une fois la nécessité de ce parti supposée, je crois comme vous qu'il y a moins de danger en Hollande que partout ailleurs.

Je suis ému de ce que vous m'avez marqué de MM. les comtes de B*** : jugez , madame, si* la bienveillance des hommes de ce mérite m'est précieuse, à moi que celle même des gens que je n'estime pas subjugue toujours. Je ne sais ce qu'on eût fait de moi par les caresses : heu* reusement on ne s'est pas avisé de me gâter làdessus. On a travaillé sans relâche à donner à mon cœur, et peut-être à mon génie , le ressort que naturellement ils n'avoient pas. J'étois né foible; les mauvais traitemens m'ont fortifié : à force de vouloir m'aviiir, on m'a rendu fier.

Vous avez la bonté, madame, de vouloir des détails sur ce qui me regarde. Que vousdirai-je? rien n'est plus uni que ma vie, rien n'est plus, borné que mes projets ; je vis au jour la journée^ sans souci du lendemain, ou plutôt j achève devivre avec plus de lenteur que je n'avois compté. Je ne m'en irai pas plus têt qu'il ne plaît à la» nature : mais ses longueurs ne laissent pas de m'embarrasser, car je n'ai plus rien à faire ici. Le dégoût de toutes choses me livre toujours plus à l'indolence et à Toisiveté. Les maux physiques me donnent seuls un peu d'activité. Le séjour que j'habite, quoique assez sain pour les autres hommes , est pernicieux pour mon état ; ce qui fait que, pour me dérober aux injures de Tair et à l'importunité des désœuvrés^ je vais errant par le pays durant la belle saison ; mais aux approches de l'hiver^ qui est ici trèsrude et très-long, il faut revenir et souffrir, fi y a long-temps que je cherche à déloger : mais où aller? comment m'arranger? J*ai tout à la fois l'embarras de l'indigence et celui des richesses : toute espèce de soin m'effraie; le transport de mes guenilles et de mes livres par ces montagnes est pénibleet coûteux : c'est bion la peine de déloger de ma maison , dans l'attente de déloger bientôt de mon corps ! Au lieu que, restant où je suis , j'ai des journées déli^^

CORUESPONDANCE.

cieuses, errant, sans souci, sans projet, sans affaires, de bois en bois et de rochers en rochers, rêvant toujours et ne pensant point. Je donnerois tout au monde pour savoir la botanique ; c'est la vcrit£fble occupation d'un corps ambulant et d*un esprit paresseux^ je ne répondrois pas que je n'eusse la folie d'essayer de l'apprendre, si je savois par où commencer. Quant à ma situation du côié des ressources, n'en soyez point en peine; le nécessaire, même abon« dnnt, ne m'a point manqué jusqu'ici, et probablement ne me manquera pas sitôt. Loin de vous gronder de vos offres, madame, je vous «*n remercie; mais vous conviendrez qu elles seroient mal placées si je m'en prévalois avant le besoin.

Vous vouliez des détails; vous devez être contente. Je suis très-content des vôtres, à cela près que je n'ai jamais pu lire le nom du lieu que vous habitez. Peut-être le connois-je; et il me seroit bien doux de vous y suivre, du moins par l'imagination. Au reste, je vous plains de n'en être encore qu'à la philosophie. Je suis bien plus avancé que vous, madame ; sauf mon devoir et mes amis, me voilà revenu à rien.

Je ne trouve pas le chevalier si déraisonnable puisqu'il vous divertit ; s'il n*étoit que déraisonnable , il n*y parviendroit sûrement pas. Il est bien à plaindre dans les accès de sa goutte, car on souffre cruellement ; mais il a du moins l'avantage de souffrir sans risque. Des scélérats ne l'assassineront pas, et personne n'a intérêt à le tuer. Êtes- vous à portée, madame, de voir souvent madame la maréchale^ Dans les tristes circonstances où elle se trouve, elle il bien besoin de tous ses amis, et surtout de vous*

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