‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 87 sur 158 · A M. LALIAUD · texte numérisé non relu

A M. LALIAUD

UoUen, le 9 décembre 1764.

Je voudrois, monsieur, pour contenter votre obligeante fantaisie, pouvoir vous envoyer le profil que vous me demandez; mais je ne suis pas en lieu à trouver aisément quelqu'un qui le sache tracer. J'espérois me prévaloir pour cela de la visite qu'un graveur hollandois, qui va s'établir à Morat, avott dessein de me faire ; mais il vient de me marquer que des affaires indispensables ne lui en laissoient pas le temps. Si M. Liotard fait un tour jusqu'ici, comme il parott le désirer, c'est une autre occasion dont je profiterai pour vous complaire, pour peu que l'état cruel où je suis m'en laisse le pouvoir. Si cette seconde occasion me manque, je n'en vois pas de prochaine qui puisse y suppléer. Au reste, je prends peu d'intérêt à ma figure, j*en prends peu même à mes livres; mais j'en prends beaucoup à l'estime des honnêtes gens, dont

les cœurs ont lu dans le mien. C'est dans le vif amour du juste et du vrai, c'est dans des pencbans bons et honnêtes, qui sans doute m'altacheroient à vous , que je voudrois vous faire aimer ce qui est véritablement moi, et vous laisser de mon effigie intérieure un souvenir qui vous fût intéressant. Je vous salue, monsiear, de tout mon cœur.

A M. ABAUZIT,

Ba loi eoTorint les Lrtbu di u ttovrifiM. lioUen, le 9 décembre 1764.

Daignez, vénérable Àbauzit, écouter mes justes plaintes. Combien j'ai gémi que le Conseil et les ministres tle Genève m'aient mis en droit de leur dire des vérités si duresl Ma'n puisque enfin je leur dois ces vérités, je veux payer ma dette. Ils ont rebuté mon respect, ili auront désormais toute ma franchise. Pesez mes raisons et prononcez. Ces dieux do chair ont pu me punir si j'étois coupable; mais si Cau>n m'absout, ils n'ont pu que m'opprimer.

A M. MONTPEROUX , aésiDBNT DE FEANC» A

GBNàVB.

HoUen, le S décembre f76«.

L'écrit, monsieur, qui vous est présenté de ma part, contient mon apologie et celle de nombre d'honnêtes gens offensés dans leurs droits par l'infraction des miens. La placé que vous remplissez, monsieur, et vos anciennes bontés pour moi, m'engagent également à mettre sous vos yeux cet écrit. Il peut devenir une des pièces d'un procès au jugement duquel vous présiderez peut-être. D'ailleurs, aussi lélé sujet que bon patriote , vous aimerez me voir célébrer dans ces lettres (*) le plus beau monument du règne de Louis XV, et rendre aux François, malgré mes malheurs^ toute la justice qui leur est due.

Je vous supplie, monsieur, d'agréer mon respect.

(*) La pacificaUoD des troaUes de Genève par U médiatioa de la France et des (çouTerneniens de Zurich et de Berne, et l'édit de 1788 qui en réfulta. sous ia garantie des trois paiamt> ces. (Voyei les Leltret de la mnntagnt^ Lettre tu.) G. P.

A M. DU PfeYROO.

MoUen, le 13 décembre 1764.

Je TOUS parlerai maintenant, nransieur, de mon affaire (*)» puisque tous voulez bien vous iharger de mes intérêts. J'ai revu mes gens : leur société est augmentée d*un libraire de France, homme entendu, qui aura l'inspection de la partie typographique. Ils sont en état de faire les. fonds nécessaires sans avoir besoin de souscription» et c'est d^ailleurs une voie à laquelle je ne consentirai jamais par de trèsbonnes raisons, trop longues à détailler dans une lettre.

£n combinant tontes les parties de l'entre^ prise» et supposant un plein succès, j estime qu'elle doit donner un profit net de cent mille francs. Pour aller d'abord au rabais, réduisons-le à cinquante. Je crois que, sans être déraisonnable, je puis porter mes prétentions au quart de cette somme ; d'autant plus que cette entreprise demande de ma part un travail assidu de trois ou quatre ans, qui sans doute achèvera de m*épuiser, et me coûtera plus de peine à préparer et revoir mes feuilles que je n'en eus à les composer.

Sur cette considération, et laissant à part celle du profit, pour ne songer qu'à mes besoins, je vois que ma dépense ordinaire depuis vingt ans a été, l'un dans l'autre, de soixante louis par an. Cette dépense deviendra moindre lorsque absolument séquestré du public je ne serai plus accablé de ports de lettres et de visites, qui, par la loi de l'hospitalité, me forcent d'avoir une table pour les survenans.

Je pars de ce petit calcul pour fixer ce qui m'est nécessaire pour vivre en paix le reste de mes jours, sans manger le pain de personne ; résolution formée depuis long-temps, et dont, quoi qu'il arrive, je ne me départirai jamais.

Je compte pour ma part sur un fonds de dix à douze mille livres ; et j'aime mieux ne pas faire l'entreprise s'il faut me réduire à moins, parce qu'il n'y a que le repos du reste de mes jours que je veuille acheter par quatre ans d'esclavage.

Si ces messieurs peuvent me faire cette somme, mon dessein est de la placer en rentes

(*« L'éditkNi générale de lei ouvragei.

viagères; et, puisque vous voulez bien voua charger de cet emploi, elle vous sera comptée, et tout est dit. (I convient seulement, pour la sûreté de la chose, que tout soit payé avant que l'on commence l'impression du dernier volume, parce que je n'ai pas le temps d'attendre le débit de l'édition pour assurer mon état.

Maiscomme une telle somme en argent comptant pourroit gêner les entrepreneurs, vu les grandes avances qui leur sont nécessaires, ils aimeront mieux me faire une rente viagère ; ce qui, vu mon êge, et l'état de ma santé, leur doit probablement tourner plus é compte. Ainsi, moyennant des sûretés dont vous soyez content, j'accepterai la rente via$;èfe, sauf une somme en argent comptant lorsqu'on commencera l'édition ; et, pourvu que cette somme ne soit pas moindre que cinquante louis, je m'en contente, en déduction du capital dont on me fera la rente.

Voilà, monsieur, les divers arrangemens dont je leur laisserois le choix si je Iraitois directement avec eux : mais, comme il se peut que je me trompe, on que j'exige trop, ou qu'il y ait quelque meilleur parti à prendre pour eux ou pour moi, je n'entends point vous donner en cela des règles auxquelles vous deviez vous tenir dans cette négociation. Agissez pour moi comme up bon tuteur pour son pupille : mais ne chargez pas ces messieurs d'un traité qui leur soit onéreux. Cette entreprise n*a de leur part qu'un objet dj profit, il faut qu'ils gagnent ; de ma part elle a un autre objet, il suf-fit que je vive, et, toute réflexion faite, je puis bien vivre à moins de ce que je vous ai marqué. Ainsi n*abusons pas de la résolution où ils parôissen t être d'entreprendre cette affaire à quelque prix que ce soit : comme tout le risque demeure de leur cêté, il doit être compensé par les avantages. Faites l'accord dans cet esprit, et soyez sûr que de ma part il sera ratifié.

Je vous vois avec plaisir prendre cette peine : voilà , monsieur, le seul compliment que je vous ferai jamais.

K MADAME LATOUB.

A Motiert, le 16 décembre 1764.

Je n'ai pas eu, chère Marianne, en ecevant

CORRESPONDANCE

mon portrait» que M. Breguct a eu la bonté de m'envoyer, le plaisir que vous m'annonciez de le recevoir lui-même. La fatigue, le mauvais temps qu'il a eu durant son voyage, l'ont retenu malade dans sa maison; et moi, depuis deux mois enfermé dans la mienne, je suis hors d'état d'aller le remercier, et lui demander un peu en détail de vos nouvelles, comme je me l'étois proposé. Donnez-m'en donc vous-même, chère Marianne, en attendantqueje puisse voir votre bon papa, si digne de l'éloge que vous en faites et de l'attachement que vous avez pour lui. Quant à moi, je ne suis qu'un ami peu démonstratif, quoique vrai, réputé négligent, parce que ma situation me force à le parottre, et trop heureux de recevoir de vous, à titre de grâce, des sentimens que vous me devrez quand les miens vous seront mieux connus* En attendant, il vaut mieux que vous m'aimiez et que vous me grondiez, que si vous paroissiez contente sans l'être. Tant que vous exercerez sur moi l'autorité de l'amitié, je croirai qu'au fond vous rendez justice à la mienne, et que c'est pour me laisser moins voir ma misère que vous vous en prenez à ma volonté. Voilà du moins le seul sens que devroient avoir vos reproches ; si je pouvois vous écrire et vous complaire autant que je le désire, et que vous fussiez équitable» le papa lui-même ne vous seroit pas plus cher que moi.

J'apprends avec grand plaisir qu'il est beaucoup mieux.

A M. d'ivernois.

iloUen, le 17 décembre f 764.

Il est bon, monsieur, que vous sachiez que, depuis votre départ d'ici, je n'ai reçu aucune de vos lettres, ni nouvelles d'aucune espèce par le canal de personne, quoique vous m'oussiez promis de m'annoncer votre heureuse arrivée à Genève, et de m'écrire même auparavant. Vous pouvez concevoir mon inquiétude. Je sais bien que c'est l'ordinaire qu'on m'accable de lettres inutiles, et que tout se taise dans les momens essentiels ; je m'étois flatté cependant qu'il y auroit dans celui-ci quelque exception en ma faveur. Je nie suis trompé. 11 faut prendre patience, et se résoudre à attendre qu'il

vous plaise de me donner des nouvelles de votre santé, que je souhaite être bonne de tout mon cœur.

Mes respects à madame, je vous supplie.

h M. PANCKOUCKE.

Mollen, le 21 décembre I7M.

Je suis sensible aux bontés de H. de Buffon, à proportion du respect et de l'estime que j'ai pour lui ; sentimens que j'ai toujours hautement professés, et dont vous avez été témoio vous-même. Il y a des amisdont la bienveillance mutuelle n'a pas besoin d'une correspondance expresse pour se nourrir, et j'ai osé me placer avec lui dans cette classe-là. Si c'est une îUusion de ma part^ elle est bien pardonnable k \a cause qui la produit. Je ne le mets point dans une distribution d'exemplaires, sachant bien qu'il me mettroi t dans celle des siens ; et que, comme il n'y a point de proportion dans ces choscs-U, je n'aime point donner un œuf pour avoir un bœuf.

Le quidam qui s'irrite si fort que j'aie mis une devise à mon livre, doit s'irriter bien plus que je l'aie entourée d'une couronne civique; et bien plus encore, que j'aie, dans ce même livre, justifié la devise et mérité la couronne.

A M. *>E MORTHOLLIN , En laienvoyaDt les Lbttiis iciiTU db li aoNTiCSiE.

Le 2S décembre t7U.

Plaignez-moi, monsieur, d'aimer tant la paix, et d'avoir toujours la guerre. Je n'ai pu refuser à mes anciens compatriotes de prendre leur défense comme ils avoient pris la mienne. C'est ce que je ne pouvois faire sans repousser les outrages dont, par la plus noire ingratitude, les ministres de Genève ont eu la bassesse de m'accabler dans mes malheurs, et qu'ils ont osé porter jusque dans la chaire sacrée. Puisqu'ils aiment si fort la guerre, ils l'auront; et, après mille agressions de leur part, voici mon premier acte d'hostilité, dans lequel toutefois je défends «pie de leurs plus grandes préroga tives qu'ils se laissent lâchement enlever; car, pour insulter à leur aise au malheureux, ils

rampent volontiers sous la tyrannie. La qoerolle» au reste, est tout-à-fait personnelle entre eux et moi ; ou, si j'y fais entrer la religion protestante pour quelque chose, c*est comme son défenseur contre ceux qui veulent la renverser. Voyez mes raisons, monsieur,etsoyez persuadé que, plus on me mettra dans la nécessité d'expliquer mes sentimens, plus il en résultera d'honneur pour votre conduite envers moi, et Dour la justice que vous m'avez rendue.

Recevez, monsieur, je vous prie, mes salutations et mon respect.

A M. p'iVKaNOIS,

Motters, le SS décembre 1764.

J'ai reçu, monsieur, toutes les lettres que VOUS m'avez fait Vamitié de m'écrire ; jusqu'à celle du 25 inclusivement. J'ai aussi reçu les estampes que vous avez en la bonté de m'envoyer; mais le messager de Genève n'étant point encore de retour, je n'ai pas reçu, par conséquent, les deux paquets que vous lui avez remis, et je n'ai pas non plus entendu parler encore du paquet que vous m'avez envoyé par le voiturier. Je prierai M. le trésorier de s'en foire informer à Neufchfttel, puisqu'il y doit Atre de retour depuis plusieurs jours.

Les vacherins qne vous m'envoyezseront distribués en votre nom dans votre famille. La caisse de vin de Lavaux, que vous m'annoncez, ne sera reçue qu'en payant le prix, sans quoi elle restera chez M. d'ivernois. Je croyois que vous feriez quelque attention à ce dont nous étions convenus ici : puisque vous n'y voulez pas avoir égard, ce sera désormais mon affaire; et Je vous avoue que je commence à craindre que le train que vous avez pris ne produise entre nous une rupture qui m'affligeroit beaucoup. Ge qu'il y a de parfaitement sûr, c'est que personne au monde ne sera bien reçii à vouloir me faire des présens par force; les vôtres, monsieur, sont si fréquens, et, j'ose dire, ai obstinés, que de la part de tout autre homme, en qui je reconnoltrois moins de franchise, je croirois qu'il cache quelque vne secrète qui ne se dccouvriroit qu'en temps et lien.

Mon cher monsieur, vivons bons amis, je vousen supplie. Les soins que vous vous donnez

pour mes petites commissions me sont très-pré* cieux. Si vous voulez que je croie qu'ils ne vous sont pas importuns, faites-moi des comptes si exacts, qu'il n'y soit pas même oublié le papier pour les paquets, ou la ficelle des emballages; à cette condition j'accepte vos soins obligeans, et toute mon affection ne vous est pas moins acquise que ma reconnoissance vous est due. Mais, de grâce, ne rendez pas là-dessus une troisième explication nécessaire, car elle seroit la dernièpe bien sûrement.

Je suis et serai même plusieurs années hors d'état de m'occuper des objets relatifs à l'imprimé qu'une personne vous a remis pour me le prêter ; ainsi, s'il faut s'en servir promptement, je serai contraint de le renvoyer sans en faire usage. Mon intention étoit de rassembler des matériaux pour le temps éloigné de mes loisirs, si jamais il vient, de quoi je doute : ainsi no m'envoyez rien là-dessus qui ne puisse rester entre mes mains, sans autre condition que de l'y retrouver quand on voudra.

Vous trouverez ci-jointe la copie de la lettre

de remerctment que M. C r m'a écrite.

Comment se peut-il qu'avec un cœur si aimant et si tendre je ne trouve partout que haine et que malveillans? je ne puis là-dessus me vaincre : l'idée d'un seul ennemi, quoique injuste,' me fait sécher de douleur. Genevois, Genevois, il faut que mon amitié pour vous me coûte à la fin la vie.

Obligez-moi, mon cher monsieur, en m'envoyant la note de l'argent que vous avez déboursé pour toutes mes commissions, ou d'en tirer sur moi le montant par lettre de change, ou de me marquer par qui je dois vous le faire tenir. N'omettez pas ce qu'a fourni M. Deluc. Je vous embrasse de tout mon cceur.

A M. DU PETROO.

...SI décembre I7S4.

Votre lettre m'a touché jusqu'aux larmes. Je vois que je ne me suis pas trompé, et que vous avez une àme honnête. Vous serez un homme précieux à mon cœur. Lisez l'imprimé cijoint (*). Voilà, monsieur, à quels ennemis j'ai

O Le libelle ioiHulé, Sentiment des ciloyeiw. G. P.

CORRESPONDANCE

nffàirc ; voilà les armes dont ils m'attaqu^iit. Renvoyez-moi cette pièce qu<ind vous l'aurez iue;elle entrera dans les monumensderfaistoire de ma vie. Oh 1 quand un jour le voile sera déchiré, que la postérité m*aimera I qu'elle bénira ma mémoire I Vous, aimez-moi maintenant, et croyez que je n*en suis pas indigne. Je vous embrasse.

A M. D'IVEANOIS.

Uotien» te SI décembre 1764.

Je reçois, mon cher monsieur, votreleltredu 28 et les feuilles de la réponse; vous recevrez aussi bientôt la musique que vous demandez. J'ai reçu par ce même courrier un imprimé in* titulé, Sentiment des citoyens. J'ai d'abord reconnu le style pastoral de M. Vernes, défenseur de la foi, de la vérité, de la vertu et de la charité chrétienne. Les citoyens ne pouvoient choisir un plus digne organe pour déclarer au public leurs sentimens. Il est très à souhaiter que cette pièce se répande en Europe; elle achèvera ce que le décret a commencé.

Tout ce que me marque M. le Premier est d'un magistrat bien sage. Si les autres l'étoient autant, tout seroit bientôt pacifié, et les choses rcntreroient dans l'étal douteux où peut-être il seroit à désirer qu*elles fussent encore. Mais fiez-vous aux sottises que l'animosité leur fera faire : ils vont désormais travailler pour vous.

Les deux exemplaires que demandeM*'^* sont sans doute pour travailler dessus : mais n'importe ; je les lui enverrois avec grand plaisir si j'en avois l'occasion, surtout s'il vouloit prendre le ton de M. Vernes. Si par hasard c'étoit en effet par goût pour l'ouvrage. M*** seroit un théologien bien étonnant : mais, laissez-les faire. Iji colère les transporte : comme ils vont prêter le flanc! Oh I monsieur, si-tous ces genslà , moins brutaux, moins rpgues, s'étoient avisés de me prendre par des caresses, j'étois perdu ; je sens que jamais je n'aurois pu résister; mais, par le côté qu'ils m'ont pris, je suis à répreuve. Ils feront tant qu'ils me rendront illustre et grand, au lieu que j'étois fait pour n'être jamais qu'un petit garçon. Je vous embrasse de tout mon cœur.

A M. nnCBBSNE, LIBRMRB A PAR».

MoUen, le 6 Janvier 176»

Je vous envoie, monsieur, une pièce imprimée et publiée à Genève (*) , et que je vous prie d'imprimer et publier à Paris, pour mettre le public en état d'entendre les deux parties, en attendant les autres réponses plus foudroyantes qu'on prépare à Genève contre moi. Celle-ci est de M. Vernes, si toutefois je ne me trompe; il ne faut qu'attendre pour s'en éclaircir : car, s'il en est l'auteur, il ne manquera pas de la reconnottre hautement, selon le devoir d'un homme d'honneur et d'un bon chrétien; si\ ne l'est pas, il la désavouera de même, et le public saura bientôt à quoi s'en tenir.

Je vous connois trop, monsieur, pour croire que vous voulussiez imprimer une pièce pareille, si eHe vous venoit d'une autre main; mais, puisque c'est moi qui vous en prie, vous ne devez vous en faire aucun scrupule.

y, B. En faiUDt lui-même réimprimer ce libdle à Fari«. Roosseaa y a Joint quelques notes que nous allons reprodnin;, en les faisant précéder des passages du libelle ainuineU cbacune d'elles se rapporte.

« Lorsqu'il mêla l'irréligion à ses romans, » nos magistratsfurent indispensablementoblis gés d'imiter ceux de Paris et de Beroe \ s dont les uns le décrétèrent et les autres le

• chassèrent. »

* Je ne fus chassé dn canton de Berne qatu mois mpiét te décret de Genève.

< Figurtms-^ùuSy ajoute-t-il, v,ne âme infer- » noie analysant ainsi V Évangile. Eh I qui l'a s jamais ainsi analysé? où est cette âme iufer-

• nale * ? »

* Il parolt que l'antenr de cette pièce pouiroit mievx répondre que personne à sa question. Je prie le lecteur de ne pas manquer de oonsalter dans l'endroit qu'il cite, oe qni pré* cède et ce qui suit

« Considérons qui les traite ainsi (nm pass teurs] : est-ce un savant.... est-ce un homme s de bien....? Nous avouons avec douleur et en s rougissant que c'est un homme qui porte en* s core les marques funestes de ses débauches ; s et qui, déguisé en saltimbanque, traîne avec s lui , de village en village , la malheureuse

(*) Le libelle intitulé Sentiment des eUojfens, Voyex les Confrt$ionSt tome I, page S35. G. P.

• dont il fit moiyrir la mèr^ et dont il a exposé » les enfiinsi la porte d'un hôpital, en rejetant » lea soins qu'une personne charitable vouloit » avoir d'eax, et en abjurant tous les sentimens » de la natore, comme il dépouille ceux de » rhonneur et de la religion *. »

« Je Tcni Mre avec simplicité la déclaration que semble exiger de mol cet article. Januis aucune maladie, de celles dont parte tel l'anlear, ni petite ni grande, n'a souillé mon corps. Celle dont Je suis affligé n'y a pas le moindre rapport; elle est née avec moi, comme le savent des personnes encore vivantes qui ont pris soin de mon enfimce. Cette maladie est connue de Mil. Malouio. Morand, Thierry. Daran, et da frère Cdme. S'il s'y trouve ta moindre marque do débauche. Je les prie de me eonFondre et de me faire honte de ma devise. La personne sage 1 et généralement estimée qui me soigne dans mes maux et me cowole dans mesafBlotlons n'estmalbeunruse que parce qu'elle partage le sert d'un homme fort malheureux : sa mère est actuellement pleine dévie et en bonne santé malgré sa vieille^se. Je n*al lamals exposé ul tsit exposer aucun enfant i la porte d'aucun hôpital ni aillenrs. Une personne qui anroit eu la charité dont bn parie aurolt en r«Ue d'en garder le secreti et chacun sent que ce n'est pas de Genève, où Je n'ai point vécu, et d'où tant d'animosité se répand contre moi, qu'on doit attendre des Informations fidèles sur ma condulie. Je n'ajouterai rien à ce pasMige, sinon qu'au meurtre près, j'aimerols mieux avoir fait ce dont son auteur m'accuse, que d'en avoir écrit un pareil,

« C'est donc là celui qui parle des devoirs <ie » la sociéié 1 Certes il jae remplit pas ses dej» voira quand» dans le même libelle, trahissant a la confiance d'un ami S il fait imprimer une u do ses lettres» pour brouiller ensemble trois N pasteurs. C*est ici qu'on peut dire.... de ce » même écrivain» auteur d'un roman d*éducau tion » que » pour élever un jeune homme » il N faut commencer par avoir élé bien élevé'. »

(*) Je crois devoir avertir le public qus le diédoglen qnili écrit la lettre dont J'ai donné nn extrait n'eat ni ne Iht Jamais mon ami ; qne Je ne l'ai vu qu'une fois en ma vie, «t qn'il n'a pas la moindre chose à démêler, ni en bien ni en mal, avec les mintatres de Genève. Cet averlissement m'a pam nécessaire pour prévenir les léménirea applicayotta.

" Tout le monde accordera. Je pense» à l'auteur de cet le pièce, que lui et moi n'avons pas plus en la même éducation, qne nous n'avosis la même reHglon.

a Pourquoi réveille-t-il nos anciennes que- » relies? Veut-il que nous nous égorgions * » parce qu*on a brûlé un mauvais livre à Paris » et à Genève?»

• On peut vofar dans ma oondulte les doulooreni saertfici^ qne J'ai faits pour ne pas troubler la paix de ma patrie, et, dans mon ouvrage, avec quelle force j'exhorte les dtoyeni à ne la troubler Jamais, 1 quelque extrémité qu'on les réduise.

An sujet d'un bIhoibb en fâveub ues pboikstâiis, que l'oo devoit adresser aux évêques de France.

La lettre» monsieur, et le mémoire de 11.***» que vous m'avez envoyés^ confirment bien Teslime et le respect que j avois pour leur auteur. Il f a dans ce mémoire des choses qui sont touià-fait bien ; cependant il me parott que le plan et Texécution demanderotent une refonte conforme aax excellentes observations contenues dans votre lettre. L'idée d'adresser un mémoire aux évéques n*a pas tant pour but de les persuader eux-mêmes, que de persuader indirectement la cour et le clergé catholique» qui s^nt plus portés à donner au corps épiscopal le tort dont on ne les chargera pas eux-mêmes. D'où il doit arriver que les évéques auront honto d'élever des oppositions à la tolérance des protestansy ou que, s'ils font ces oppositions» ils attireront contre eux la clameur publique et peut-être les rebuffades de la cour.

Sur cette idée» il parott qu'il ne s'agit pas tant» comme vous le dites très-bien» d'explications sur la doctrine, qui sont assez connues ei ont été données mille fois, que d'une exposition politique et adroite de l'utilité dont les protestans sont i la France ; à quoi l'on peut ajouter la bonne remarque de M.*'^*» sur l'impossibilité reconnue de les réunir à rÉglise, et^ar conséquent sur l'inutilité de les opprimer ; oppression qui» ne pouvant les détruire» ne peut servir qu'à les aliéner.

En prenant les évêques qui» pour la plupart, sont des plus grandes maisons du royaume, du c6té des avantages de leur naissance et de leurs places» on peut leur montrer avec force combien ils doivent être attachés au bien de l'état à proportion du bien dont il les comble» et des privilèges qu'il leur accorde ; combien il seroit horrible à eux de préférer leur intérêt et leur ambition particulière an bien généi^ld'dne société dont ils sont les principaux membres ; on peut leur prouver.x|ue leurs devoirs de citoyens» loin d'être opposés à ceux de leur ministère» en reçoivent de- nouvelles forées t que l'humanité» 'la religion» la patrie, lelir pîTscrivent la même condoitoet la même Obligation de 1 protéger leurs Aialheureux frères opf>f imés plu-

i.iv.

CORRESPONDANCE

lAt que de les poursuivre. II y a mille choses vives et saillantes à dire là-dessus, en leur fai* fiant honte, d'un côlé» de leurs maximes barbaresy sans pourtant les leur reprocher ; et de l'autre, en excitant contre eux T indignation du miniflière et des autres ordres du royaume, sans pourtant parottre y tâcher.

Je suis» monsieur, si pressé, si accablé, si surchargé de lettres, que je ne puis vous jeter ici quelques idées qu'avec la plus grande rapidité. Je voudrois pouvoir entreprendre ce mémoire, mais cela m*est absolument impossible^ et j'en ai bien du regret; car, outre le plaisir de bien faire, j*y trouverois un des plus beaux sujets qui puissent honorer la plume d'un auteur. Cet ouvrage peut être un chef-d'œuvre de politique et d'éloquence, pourvu qu'on y mette le temps ; mais je ne crois pas qu'il puisse être bien traité par un théologien. Je vous sa-^ lue, monsieur, de tout mon cœur.

A M. sicUIER DB 8A1NT*BA18S0N.

Motian JaoTier 1765.

J'ai reçu, monsieur, votre lettre du 27 décembre ; j*ai aussi lu Ariste et Philopenés, Malgré le plaisir que m'ont fait l'un et l'autre, je ne me repens point du mal que je vous ai dit hIu premier ; et ne douiez pas que je ne vous en «ussc dit dû second, si vous m'eussiez consulté. Mon cher Çaint-Brisson, je ne vous dirai jamais assez avec quelle douleur je vous vois entrer dans une carrière couverte de fleurs et semée d'abtmes, oii Ton ne peut éviter de se corrompre ou de se perdre , où l'on devient malheureux ou méchao^t à mesure qu'on avance , et trèssouvent l'un et l'autre avant d'arriver. Le métier d'auteur n'est bon que pour qui veut servir les passions des gens qui mènent les autres ; mais pour.qui veut sincèrement le bien de l'humaniié, c'est un métier funeste. Aurez-^vous plus de zèle que moi pour la justice , pour la vérité, pour tout ce qui est honnête et bon? aurez-vbus des sentiuiens plus désintéressés, une religion plus douée, plus tolérante, plus pure, plus sensée? Aspirerez-vous à moins de cho9eiT«Divrez-vous une route plus solitaire? irez- vous sur le chemin de moins de gens?Choqoerez-vous moins de rivaux et de concurrens? évitcrei-vous avec plus de soifc de croiaer les

intérêts de personne? et toutefbisToas vojbz ; j^ ne^is comment il existe dans le monde un seul honnête homme à qui mon exemple ne fasse pas lomber4a plume des mains. Faites du bien, mon cher Saint-Brisson , mais non pas des livres; loin de corriger les méchans, ils ne font que les aigrir. Le meilleur livre fait très-peu de bien aux hommes et beaucoup de mal à son auteur. Je vous ai déjà vu aux champs pour une brochure qui n'étoit pas même fort malhonnête; à quoi devez-vous vous attendre ai ces choses vous blessent déjà I

Comment pouvez-vous croire que je veuille passer en Corse, sachant que les troupes françoises y sont? Jugez-vous que je n'aie pas assez de mes malheurs sans en aller chercher d'autres? Non, monsieur, dans l'accablemciit où je suis, j'ai besoin de reprendre haleine;]* al besoin d'aller plus loin de Genève chercher quelques momens de repos; car on ne m'en laissera nulle part un long sur la terre , je ne puis plus l'espérer que dans son sein. J'ignore encore de quel c6té j'irai; il ne m'en reste plus guère à choisir. Je voudrois, chemin faisant, me chercher quelque retraite fixe, pour m'y transplanter tout-à-fait, où l'on eûtThumanité de me recevoir, et de me laisser mourir en paix. Mais où la trouver parmi les chrétiens? La Turquie est trop loin d'ici.

Ne doutez pas, cher Saint^Brisson, qu'il ne me fût fort doux de vous avoir pour compagnon de voyage, pour consolateur, et pour garde-malade ; mais j'ai contre ce même Yoyage de grandes objections par rapport à vous. Premièreitient, êtez-vous de Tesprit de me consulter sur rien, et de trouver dans mon entretien la moindre ressource contre Tenniii. L'étourdissement où me jettent des agitations sans relâche m'a rendu stupide ; ma tète est eo léthargie, mon cœur même est mort; je ne sens ni ne pense plus. Il me reste un seul plaisirdans la vie; j'aime encore à marcher, mais en marchant je ne rêve pas même; j'ai les sensations des objets qui me frappent, et rien de plus : je voulois essayer d'un peu de botanique pour m'amuser du moins à rcconnottre en chemin quelques plantes; mais ma mémoire est absolument éteinte; elle ne peut pas même aller jusque-là. Imaginez le plaisir de voyager avec un pareil automnte*

Ce rfesi pas toat^ Je sens le mauvais eflFet que Totre vopge ici fera pour vous-même. Vous u'ètes déjà pas trop bien auprès des dévots; voulez-vous achever de vous perdre? Vos oompacriotes mêmes, en général, ne nous par^ donnent pas de me connoltre ; comment vous pardonneroient-ils de m*aimer? Je suis trèsfâché que vous m'ayez nommé a la tête de votre Ariste : ne faites plus pareille sottise, ou je me brouille avec vous tout de bon. Dites-moi^urtout de quel œil vous croyez que votre famille verra ce voyage : madame votre mère en frémira; je frémis moi-même à penser aux funestes effets qu'il peut produire auprès de vos proches. Et vous voulez que je vous laisse foire! C'est vouloir que je sois le dernier des hommes. Non, monsieur, obtenez Tagrément de madame votre mère, et venez. Je vous embrasse avec la plus grande joie» mais sans cela n'en parlons plus.

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