‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 89 sur 158 · A M. PICTET · texte numérisé non relu

A M. PICTET

MoUen, le 19 Janvier 1765.

Vous auriez toujours, monsieur, des réponbien promptes si ma diligence a les faire étoit proportionnée au plaisir que je reçois de vos lettres : mais il me semble que, par égard

pour ma triste situation, vous m'avez promis sur cet article une indulgence dont assurément mon cœur n'a pas besoin, mais que les tracas des faux empressés, et l'indolence de mon état, me rendent chaque jour plus nécessaire. Rappelez-vous donc quelquefois, je vous supplie, les scntimens que je vous ai voués, et ne concluez rien de mon silence contre mes déclarations.

Vous aurez pu comprendre aisément, monsieur, à la lecture des Lettres de la montagne, combien elles ont été écrites à contre-cœur. Je n*ai jamais rempli devoir avec plus de répugnance que celui qui m'imposoit cette tâche ; mais enfin c'en étoit un tant envers moi qu'envers ceux qui s'étoient compromis en prenant ma défense. J'auroispu, j'en conviens, le remplir sur un autre ton ; mais je n'en ai qu'un; ceux qui ne l'aiment pas ne dévoient pas me forcer à le prendre. Puisqu'ils s'étudient à m'obliger de leur dire leur vérité, il faut bien user du droit qu'ils me donnent. Que je suis heureux qu'ils ne se soient pas avisés de me gâter par des caresses I Je sens bien mon cœur ; j'étois perdu s'ils m'avoientprisdece cAté-tè; mais je me crois à l'épreuve par celui qu'ils ont préféré.

Ce que j'ai dit est si simple, que vous ne pouvez m'en savoir aucun gré, mais vous pouvei m'en savoir un peu de ce que je n'ai pas osé dire, et vous n'ignorez pas la raison qui m'a rendu discret.

Puisque vous avez cependant, monsieur, le courage d'avouer dans ces circonstances l'amitié dont vous m'honorez, je m'en honore trop moi-même pour ne pas vous prendre au mot. Jusqu'ici je n'ai point indiscrètement parlé de notre correspondance, et je n*ai laissé voir aucune de vos lettres; mais par la permission que vous m'en donnez, j'ai montré la dernière. Par les talens qu'elle annonce, elle mérite i son auteur la célébrité; mais elle la lui mérite encore à meilleur titre par les vertus qui s'y font sentir.

A u. DU PEYROU.

Hotiera, le 24 Jamrler 17«s.

Je VOUS avoue que je ne vois qu'avec effroi

l'engagement [*) que je vais prendre avec la eompagnieen question si l'affaire se consomme; ainsi quand elle manqueroit» j'en serois très* peu puni. Cependant, comme j*y trouvcrois des avantages solides, et une commodité trèsgrande pour l'exécution d'une entreprise que j'ai à cœur, que d'ailleurs je ne Yeux pas répondre malhonnêtement aux avances de ces messieurs, je désire, si Tentreprise serompt,que ce ne soit pas par ma faute* Du reste, quoique je trouve les demandes que vous avea faites en mon nom un peu fortes, je suis fort d*avîs, puisqu'elles sont faites, qu*iln'en soilrien rabattu. Je vous rcconnois bien, monsieur, dans l'arrangement que vous me proposez au défaut de celui-là ; mais quoique j'en sois pénétré de rcconnoissance, je me reconnottrois peu moimême si je pouvois Taccepter sur ce pied*là : toutefois j'y vois une ouverture pour sortir, avec votre aide, d'un furieux embarras oii je suis. Car, dans i!état précaire oii sont ma santé et ma vie, je mourrois dans une perplexité bien cruelle en songeant que je laisse mes papiers, mes effets, et ma gouvernante, à la merci d'un inconnu. Il y aura bien du malheur si l'intérêt que vous voulez bien prendre à moi, et la confiance que j'ai en vous ne nous amènent pas a quelque arrangement qui contente votre cœur sans faire souffrir le mien. Quand vous serez une fois mon dépositaire universel, je seFai tranquille; et il me semble que le repos de mes jours m'en sera plus doux quand je vous en serai redevable. Je voudrois seulement qu'au préalable nous puissions faire une conuoissance encore plus intime. J'ai des projets de voyage pour cet été. Ne pourrions-nous en faire quelqu'un ensemble? Voure bâtiment vous occuperat-il si fort que vous ne puissiez le quitter quelques semaines, même quelques mois, si le cas y échoit? Mon cher monsieur, il faut commencer par beaucoup se connottre pour savoir bien ce qu'on fait quand on se lie. Je m'attendris à penser qu'après une vie si malheureuse, peut-être trouverai-je encore des jours sereins près de vous, et que peut-être une chaîne de traverses m'a-t-elle conduit à l'homme que la Providence appelle à me fermer les yeux. Au reste, je vous parle de mes voyages parce qu'à force d'habitude les déplacemens sont devenus pour moi

(*) Pour une édUkm générale de tes ouvrages. G p.

des besoins. Durant toute la belle saison il m'est impossible de rester plus de deux ou trois jours en place sans me contraindre et sans souffrir.

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