‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 91 sur 158 · A HADAME LA COMTESSE DE B · texte numérisé non relu

A HADAME LA COMTESSE DE B

Itotien, le 26 Janvier nSB.

J'apprends, madame, que vous êtes une femme aussi vertueuse qu'aimable, que vous avez pour votre mari autant de tendresse qu'il en a pour TOUS, et que c'est à tous égards dire autant qu'il est. possible. On ajoute que vous m'honorez de votre estime, et que vous m'en préparez même un témoignage qui me donneroit l'honneur d'appartenir à votre sang par des devoirs (*),

En voilà plus qu'il ne faut, madame, pour m'attacher par le plus vif intérêt au bonheur d*un si digne couple, et bien assez , j'espère, pour m'autoriser à vous marquer ma reconnoissance pour la part qui me vient de vous des bontés qu'a pour moi M. le comte de ***. J'ai pensé que l'heureux événement qui s'approche pouvoit, selon vos arrangemens, me mettre avec vous en correspondance ; et pour un objet si respectable je sens du plaisir à le prévenir.

Une autre idée me fait livrer à mon zèle avec confiance. Les devoirs de M . le comte de *** l'appelleront quelquefois loin de tous. Je rends trop dejusticeàvossenitmens nobles pourdouterque

(') La oomte«M de B. avolt para touhaiter que Roossean voulût être le parrain de Tenlant dont elle étoU sur le point d'accondier. G. P.

T. IV

si le charme de votre présence lui faisoit oubh'er ces devoirs, vous ne les lui rappelassiez vousmême avec courage. Comme un amour fondé sur la vertu peut sans danger braver l'absence, il n'a rien de la mollesse du vice ; il se renforce par les sacrifices qui lui coûtent, et dont il s'honore à ses propres yeux. Que vous êtes heureuse, madame, d'avoir un mérite qui vous met au-dessus des craintes, et un époux qui sait si bien en sentir le prix I Plus il aura de comparaisons à faire, plus il s'applaudira de son bonheur.

Dans ces intervalles vous passerez un temps très-doux à vous occuper de lui, des chers gages de sa tendresse, à lui en parler dans vos lettres, à en parler à ceux qui prennent part à votre union. Dans ce nombre, oserois-je, madame, me compter auprès de vous pour quelque chose? J'en ai le droit par messentimens: essayez si j'entends les vôtres, si je sens vos inquiétudes, si quelquefois je puis les calmer. Je ne me flatte pas d'adoucir vos peines ; mais c'est quelque chose que de les partager, ot voilà ce que je ferai de tout mon cœur. Recevez, madame , je vous supplie , les assurances de mon respect.

A HYLORD MARlScHAL.

36 JaoTier f 76S.

J'espérois , mylord , finir ici mes jours en paix ; je sens que cela n'est pas possible. Quoique je vive en toute sûreté dans ce pays sous la protection du roi, je suis trop près de Genève et de Berne qui ne me laisseront point en repos. Vous savez à quel usage ils jugent à propos d'employer la religion ; ils en font un gros torchon de paille enduit de boue, qu'ils me fourrent dans la bouche à toute force pour me mettre en pièces tout à leur aise, sans que je puisse crier. Il faut donc fuir malgré mes maux, malgré ma paresse ; il faut chercher quelque endroit paisible où je puisse respirer. Mais où aller ? Voilà, mylord, sur quoi je vous consulte.

Je ne vois que deux pays à choisir, l'Angleterre ou l'Italie. L'Angleterre seroit bien plus selon mon humeur, mais elle est moins conve^ nable à ma santé, et je ne sais pas la langue i grand inconvénient quand on s'y transplante seul. D'ailleurs il y fait si cher Tivre, qu'uo

CORRESPOIÎDANCE.

lijinine qui manque de grandes ressources n*y doit point aller, à moins qu'il ne veuille s*intrif^uer pour s'en procurer, chose que je ne ferai do ma vie; cela est plus décidé que jamais.

Le climat de l'Italie me conviendroit fort, et mon état, à tous égards, me le rend de beaucoup préférable. Mais j*ai besoin de protection pour qu'on m'y laisse tranquille : il faudroit que quelqu'un des princes de ce pays-là m'accordât un asile dans quelqu*une de ses maisons , afin que le clergé ne pût me chercher querelle si par hasard la fantaisie lui en prenoit : et cela ne me parott ni bienséant à demander ni facile à obtenir quand on ne connott personne. J'aimerois assez le séjour de Venise , que je connois déjà ; mais quoique Jésus ait défendu la vengeance à ses apôtres, Saint-Marc ne se pique pas d'obéir sur ce point. J'ai pensé que si le roi ne dédaignoit pas de m'honorer de quelque apparente commission , ou de quelque titre sans fonctions comme sans appointemens, et qui ne signifiât rien que Thonneur que j'aurois d'être à lui, je pourrois sous cette sauvegarde, soit à Venise, soit ailleurs, jouir en sûreté du respect qu'on porte à tout ce qui lui appartient. Voyez, mylord, si danscette occurrence votre sollicitude paternelle imagineroit quelque chose pour me préserver d'aller sous les plombs, ce qui seroit finir assez tristement une vie bien malheureuse (*). C'est une chose bien précieuse à mon cœur que le repos, mais qui me seroit bien plus précieuse encore si je la tenois de vous. Au reste, ceci n'est qu'une .idée qui me vient, et qui peut-être est très-ridicule. Un mot de votre part me décidera sur ce qu'il en faut penser.

k M. nu PËYROU.

Mot.ers, le 51 Janvier 1765.

Voici, ifionsieur, deux exemplaires do la pièce que vous avez déjà vue, et que j'ai fait

(•) CoUo eiprataSon sous ht plembs a fiart emliarrassé les édlieurN de Gciiàve. En voici l'explicaiiou : Le palaJ«de sSant- Uarc, à Venise, est couvert de grandes lames de plomb, et l'on cruyoit al'iFB communément que f|nand les inquisiteurs d*état voaloient se débarrjMer sans forme de procès d'un bomme MUpect, ils ie fal^tinit renfermer dans un des cabinets pratiqués immédiatemenl sous ces lames qui, devcnaiil brûlantes par l'ardeur du soleil, donfioient au matbeurenx prisonnier une fiévrt chaude dont ilmooroit en très-peu de temps. On ; jme k douter d'une cruiulé plus atroce encore que celle de nuMrl». Toiil-Mirs *^l-il vrai qu'à Venise on ne parloit j mais il« «è.1 plombs q<ra^ ec le fiiasnn de la tt-rr>'i<r. G, V,

imprimera Paris (*). C'étoît ta meilleure rA« ponse qu'il me convenoit d'y faire.

Voici aussi la procuration sur votre dernier modèle : je doute qu'elle puisse avoir son usa^e. Pourvu que ce ne soit ni votre fautenilamiettoc, il importe peu que l'affaire se rompe ; natureK* lement je dois m'y attendre, et je m'y attends.

Voici enfin la lettre de M. de Buffoo, de la"* quelle je suis extrêmement touché. Je veux bi écrire P) ; mais la crise horrible où je suis ne me le permettra pas si tôt. Je vous avoue cependaai que je n'entends pas bien le conaeil qu'il me donne de ne pas me mettre à dos M. de Voltaire ; c'est comme si Ton conseilloità un pasaant» a^ taqué dans un grand chemin, de ne pas se mettre à dos le brigand qui l'assassine. Qu'ai-je fait pour m'attirer les persécutions deH.de Voltaire ; et qu'ai-je à craindre de pire de sa part? M. de Buffon veut-il que je fléchitse ce tigré ahéré de mon sang? Il sait bien que rien n*apaise ni ne fléchit jamais la fureur des tigres. Si je rampois devant Voltaire, il en triompheroit sans doute, mais il ne m'en égorgeroit pas moins. Des bassesses me déshonoreroient, et ne me sauveraient pas. Monsieur, je sais souffrir, j'espère apprendre à mourir; et qui sait cela ira jamais besoin d'être l&che.

Il a fait jouer les pantins de Berne à l'aide de son &me damnée le jésuite Bertrand : il joue à présent le même jeu en Hollande. Toutes les puissances plient sous l'ami des ministres tant politiques que presbytériens. À cela que puis-je faire? Je ne doute presque pas du sort qui m'attend sur le canton de Berne, si j'y mets les pieds; cependant j'en aurai le cœur net, et je veux voir jusqu'où, dans ce siècle aussi doux qu'éclairé, la philosophie et l'humanité seront poussée». Quand l'inquisiteur Voltaire m'aura fait brûler, cela ne sera pas plaisant poioir moi» je l'avoue; mais avouez aussi que, pour la chose, cela ne saurpit l'être plus.

Je ne sais pas encore ce que je deviendrai cet été. Je me sens ici trop près de Genève et de Berne pour y goûter un moment de tranquillité. Mon corps y est en sûreté, nuiis mon àmo y est iiu^essamment bouleversée. Je voudrois trouver quelque asile où je pusse au moins acbe-

(*) 1^ libelle intitulé S'fnHmtnt dtt d/oynr«. O. P. (**)S'il a réellement écrit h Bnfruii, ^a lettre n'a J»ma4^ €U

|)Ul:IU'C. U. P

?er de rivre en paix. J'ai quelque envîc d'aller chercher en Italie une inquisition plus douce, et un climat moins rude. J*y suis désiré, et je suis sûr d*j être accueilli. Je ne me propose pourtant pas de ne transplanter brusquement, maisd'aller seulement reconnnftre les lieux, si mon état me le permet, et qu*on me laisse les passages libres, de quoi je doute. Le projet de ce voyage trop éloigné ne me permet pas. de songer à le faire arec vous, et je crains que Pobjet qui mêle faisoit surtout désirer ne s cloigne. Cequej'avois besoin deconnottre mieux n'étoit assurément pas la conformité de nos sentimens et de nos principes, mais celle de nos humeurs, dans la supposition d^avoir à vivre ensemble comme vous aviez en l'honnêteté de me le proposer. Quelque parti que je prenne, vous connottrez, monsieur, je m*en flatte, que vous n*avez pas mon estime et ma confiance à demi ; et, si vous pouvez me prouver que certains arrangemens ne vous porteront pas un notable préjudice, je vous remettrai, puisque vous le vouiez bien, l'embarras de tout ce qui regarde tant la collection de mes écrits que rhonneur de mu mémoire ; et, perdant toute autre idée que de me préparer an dernier passage, je vous devrai avec joie le repos du reste de mes Jours.

J'ai l'esprit trop agité maintenant pour prendre un parti ; mais, après y avoir mieux pensé, quelque parti que je prenne, ce ne sera point sans en causer avec vous, et sans vous faire entrer pour beaucoup dans mes résolutions dernières. Je vous embrasse de tout mon cœur.

SAUrr-BOURGlOIS.

Motlen, le 2 février 1765.

J*aireçu, monsieur, avec la lettre que vous m'avez fait Thonneur de m'écrire le 29 janvier, l'écrit que vous avez pris la peine d'y joindre, ie vous remercie de l'une et de l'autre.

Yoos m'assurez qu'un grand nombre de lecteurs me traitent d'homme plein d'orgueil, de présomption, d'arrogance ; vous avez soin d'ajouter que ce sont là leurs propres expressionfi. Yoili, monsieur, de fort vilains vices dont je dois tâcher de me corriger. Hais sans doute ces messieurs, qui usent si libéralement de ces termes, sont eux-mêmes si remplis d'humilité,

de douceur et de modestie, qu'il n'est pas aisé d'en avoir autant qu'eux.

Je vois, monsieur, que vous avez de la santé, du loisir et du goût pour la dispute : je vous en fais mon compliment; et pour moi, qui n'ai rien de tout cela. Je vous salue, monsieur, de tout mon cœur.

PAUL CHAPPUI5.

Motiers, le S férrier iTtO.

J'ai lu, monsieur, avec grand plaisir la lettre dont vous m'avez honoré le 4 S janvier. J'y trouve tant de justesse, de sens, et une si honnête franchise, que j'ai re^jex de ne pouvoir vous suivre dans les détails où vous y êtes en* tré. Mais, de grâce, mettez-vous à ma place ;; supposez-vous malade, accablé de chagrins, d'affaires, de lettres, de visites, excédé d'importuns de toute espèce qui, ne sachant que faire de leur temps, absorberoient impitoyablement le vêtre, et dont chacun voudroit vous occuper de lui seul et de ses idées. Dans cette position, monsieur, car c'est la mienne, il mo faudroit dix têtes, vingt mains, quatre secrétaires, et des jours de quarante-huit heures pour répondre à tout ; encore ne pourrois-jo contenter personne, parce que souvent deux lignes d'objections demandent vingt pages de solutions.

Monsieur, j'ai dit ce que je sa vois, et peut-> être ce que je ne savois pas ; ce qu'il y a de sûr, c'est que je n'en sais pas davantage ; ainsi je ne ferois plus que bavarder ; il vaut mieux nie taire. Je vois que la plupart de ceux qui m'écrivent pensentcomme moi surquelques points*, et diCFéremment sur d'autres : tous les hommes en sont à peu près là ; il ne faut point se tourmenter de ces différences inévitables, sur-* tout quand on est d'accord sur l'essentiel, comme il me parott que nous le sommes vous et moi.

Je trouve les chefs auxquels vous réduisez les éclaircîssemens à demander au Conseil assez raisonnables. 11 n'y a qu^ le premier qu'il faut retrancher comme inutile, puisque, ne voulant jamais rentrer dans Genève, il m'est parfaitement égal que le jugement rendu contre moi soit ou ne soit pas redressé. Ceux qui pensent que l'intérêt ou la passion m'a £iiit ti^r

dans cette affaire, lisent bien mal le fond de mon cœur. Ma conduite est une, et n*a jamais varié sur ce point : si mes contemporains ne me rendent pas justice en ceci, je m'en console en me la rendant à moi-même, et je l'attends de la postérité.

Bonjour, monsieur. Vous croyez que j'ai fait avec vous en finissant ma lettre ; point du tout : ayant oublié votre adresse, il faut maintenant la retourner chercher dans votre première lettre, perdue dans cinq .cents autres, ou il me faudra peut-être une demi-journée pour la trouver. Ce qui achève de m'étourdir est que je manque d'ordre : mais le découragement et la paresse m'absorbent, m anéanl'issent, et je suis trop vieux pour me corriger de rien. Je vous salue de tout mon cœur.

A MADilME LA MARQUISE DE VERDEUN.

MoUert, le 3 février I76S.

Au milieu des soins que vous donne, madame, le zèle pour votre famille, et au premier moment de votre convalescence, vous vous occupez de moi ; vous pressentez les nouveaux dangers où vont me replonger les fureurs de mes ennemis, indignés que j'aie osé montrer leur injustice. Vous ne vous trompez pas, madame ; on ne peut rien imaginer de pareil à la rage qu'ont excitée les Lettres de la montagne. Messieurs de Berne viennent de défendre cet ouvrage en termes très-insultans : je ne serois pas surpris qu'on me fît un mauvais parti sur leurs terres, lorsque j*y remettrai le pied^ll faut en ce pays môme toute la protection du roi pour m'y laisser en sûreté. Le Conseil de Genève, qui souffle le feu tant ici qu'on Hollande, attend le moment d'agir ouvertement à son tour, et d'achever de m'écraser, s'il lui est possible. De quelque cAté que je me tourne, je ne Toisque griffes pour me déchirer et que gueules ouvertes pour m'engloutir. J'espérois du moins plus d'humanité du c6lé de la France : mais j'avois tort ; eoupablo du crime irrémissible d'être injustement opprimé, je n'en dois attendre que mon coup de grâce. Mon parti est pris, madame; je laisserai tout faire, tout dire, et je me tairai : ce n'est pourtant fias faute d'avoir i parler.

Je sens qu'il est impossible qu'on me laisse respirer en paix ici. Je suis trop près de Genève et de Berne. La passion de cette heureuse tranquillité m'agite et me travaille chaque jour davantage. Si je n'espérois la trouver à la fin, jesensque ma constance achèveroit de m'abandonner. J'ai quelque envie d'essayer de litalie, dont le climat et Tinquisition me seront peutêtre plus doux qu'en France et qu'ici. Je tâcherai cet été de me traîner de ce c6té-là pour y chercher un gtte paisible ; et, si je le puis trouver, je vous promets bien qu'on n'entendra plus parler de moi. Repos, repos, chère idole de mon cœur, où te trouverai-je ? Est-il possible que personne n*en veuille laisser jouir un homme qui ne troubla jamais celui de personne? Je ne serois pas surpris d'èire à la fia forcé de me réfugier chez les Turcs, et je ne doute point que je n'y fusse accueilli avec plus d'humanité et d'équité que chez les chrétiens.

On vous dit donc, madame, que M. de Voltaire m'a écrit sous le nom du général Paoli, et que j'ai donné dans le piège. Ceux qui disent cela ne font guère plus d'honneur, ce me semble, à la probité de M. de Voltaire qu'à mon discernement. Depuis la réception de votre lettre, voici ce qui m'est arrivé. Un chevalier de Malte, qui a beaucoup bavardé dans Genève, et qui dit venir d'Italie, est venu me voir, il y a quinze jours, de la part du général Paoli, faisant beaucoup l'empressé des commissions dont il se disoit chargé près de moi, mais me disant au fond très-peu de chose, et m'étalant, d'un air important, d'assez chétives paperasses fort poclietées. A chaque pièce qu'il me montroit, il étoit tout étonné de me voir tirer d'un tiroir la même pièce, et la lui montrer à mon tour. J'ai vu que cela le mortifioit d'autant plus, qu'ayant fait tous ses efforts pour savoir quelles relations je pou vois avoir eues en Corse, il n'a pu là-dessus m'arracher un seul mot. Comme il ne m'a point ajH porté de lettres, et qu'il n'a voulu ni se nommer ni me donner la moindre notion de lui, je Tai remercié des visites qu'il vouloit continuer de me faire. Il n'a pas laissé de passer encore ici dix ou douze jours sans me revenir voir* J'ignore ce qu'il y a fait. On m'apprend qu'il est reparti d'hier* 1 Vous vous imaginez bien, madame, qa'îl

11*681 plus question pour moi de la Corse, tant à cause de l'état où je me trouve, que par mille raisons qu'il vous est aisé d*jmaginer. Ces messieurs dont vous me parlez (*) ont de la santé, du pain , du repos ; ils ont la tête libre et le cœur épanoui par le bien-être ; ils peuvent méditer et travailler à leur aise. Selon toute apparence les troupes françoises, s'ils vont dans le pays, ne maltraiteront point leurs personnes ; et, s'ils n*y vont pas, n*empécheront point leur travail. Je désire passionnément voir une législation de leur façon ; mais j'avoue que j*ai peine à voir quel fondement ils pourroient lui donner en Corse, car malheureusement les femmes de ce pays-là sont très-laides, et trëscbastes, qui pis est.

Que mon voyage projeté n'aille pas , madame, vous faire renoncer au vôtre. J'en ai plus besoin que jamais, et tout peut très-bien s'arranger, pourvu que vous veniez au commencement ou à la fin de la belle saison. Je compte ne partir qu'à la fin de mai, et revenir au mois de septembre.

A MADAME GOYERET.

Modéra, le 6 férrler 1786.

Que j'apprenne à ma bonne amie mes bonnes.nouvelles. Le 22 janvier, on a brûlé mon livre à La Haye ; on doit aujourd'hui le brûler à Genève; on le brûlera,j'espère, encore ailleurs. Voilà, par le froid qu'il fait, des gens bien brûlans. Que de feux de joie brillent à mon hon* neur dans l'Europe! Qu*ont donc fait mes autres écrits pour n'être pas aussi brûlés? et que n'en ai-jc à faire brûler encore I Mais j'ai fini pour ma vie; H faut savoir mettre des bornes à son orgueil* Je n'en mets point à mon attachement pour vous , et vous voyez qu'au milieu de mes triomphes je n'oublie pas mes amis. Augmentez-en bientôt le nombre, chère Isabelle ; j'en attends l'heureuse nouvelle avec la plus vive impatience. Il ne manque plus rien à ma gloire ; mais il manque à mon bonheur d'être grand-papa [**).

(*) Hettéiliu et Diderot, amqoelslei Corset, ditoit-on, t'è* tolent adressés poqr avoir on plan de législation. O. P. (**) Madame Gvyenet appeloit Boa. seaa son papa. G. P.

A MADAME DE CHENONCEACX.

Métiers, le 6 février 1765.

Je suis entraîné , madame , dans un torrent de malheurs qui m'absorbe et m'Ate le temps de vous écrire. Je me soutiens cependant assez bien. Je n'ai plus de tète , mais mon cœur me reste encore.

Faites-moi l'amitié, madame, de faire tenir celte lettre à H. Fabbé de Mably, et de me faire passer sa réponse aussitôt qu'il se pourra» On fait circuler sous son nom , dans Genève , une lettre avec laquelle on achève de me traîner par les boues , et toujours vers le bûcher. Je serois sûr que cette lettre n'est pas de lui , par cela seul qu'elle est lourdement écrite ; j'en suis encore plus sûr, parce qu'elle est basse et malhonnête. Mais à Genève, où l'on se connott aussi mal en style qu'en procédés , le public s'y trompe. Je crois qu'il est bon qu'on le dés« abuse, autant pour l'honneur de M. Tabbé de llebly que pour le mien.

A M. l'aBBÂ de MABLT.

MoUers, le S férrier 176S.

Voici, monsieur, une lettre qu'on vous attribue, et qui circule dans Genève à la faveur de votre nom. Daignez me marquer.non ce que j'en dois croire, mais ce que j'en dois dire, car je n'en puis parler comme j'en pense que quand vous m'y aurez autorisé.

Si mes malheurs ne vous ont point fait oublier nos anciennes liaisons, et l'amitié dont vous m'honorâtes , conservez-la , monsieur, à un homme qui n'a point mérité de la perdre, et qui vous sera toujours attaché (*}•

(*) A la suite de cette lettre. Roassean a transcrit celle qol est attni)née à l'abbé de Mably. Elle est du II Janvier 1763, et l'eitrait lui en fut envoyé à Genève, le 4 février suivant, par un anonyme. Voici cet extrait :

« Une chose qui me fâche beaucoup, c'est la lecture qaê Je

• viens de faire des Uttret dé la montagne, et voill toutes » mfs idres bouleversées sur le compte de Rousseau. Je le t croyois honnête homme; je croyois que sa morale étoit sé« B rieuse, qu'elle étoit dans son corar, et non pas au bout de sa

• plnme. Il me fait prendre malgré mol une antre façon de > penser, et J'en sois bien affligé. S*U s'étolt borné I prétendre

• que son déisme est un Ihhi christianisme, et qu'on a eu tort n de brûler son livre et de d(*créter ni personne, oa ponrroit

CORRESPONDANCE

MoUen, le 7 fé¥rier I76&

Je ne diNilo point » monsieur, qu'hier, jour de Deux*Geiits, on n'ait brûlé mon livre à Genève ; du moins toutes les mesures étoient prises l>oar cela. Vous aurez su qu'il fut brûlé le 22 à lii Haye. Rey me marque que Tinquisiteur [*] a écrit dans ce pays-là beaucoup de lettres , et que le ministre Chais, de Genève, sest donné de grands mouvemens. Au surplus , on laisse Rey fort tranquille. Tout cela n'est-il pas plaisant? Cette affaire s*est tramée avec beaucoup de secret et de diligence ; car le comte de B***, qui m'écrivit peu de jours auparavant, n*en savoit rien* Vous me direz» Pourquoi ne l'a-^t-il pas empêché au moment de Texécution ? Monsieur, j'ai partout des amis puissans» illustres, et qui, j'en suis très-sûr, m'aiment de tout leur cœur ; mais ce sont tous gens droits, bons, doux, pacifiques, qui dédaignent toute voie oblique. Au contraire, mes ennemisson t ardens, adroits, întrigans, rusés, infatigables pour nuire, et qui manœuvrent toujours sous terre , comme les taupes. Vous sentez que la partie n'est pas égale. L'inquisiteur est Thomme le plus actif que la

■ rire detct sophiiinM, de tn paralogismei et de aet pandozef ,

• f t oo anroitditqn'Ueit ficheui que l'homme le plus éloquent

■ de «m sMeie n'ait pai le teai oommoB. Mata cet komiae Suit

• par être ne espèce de ooi^nré. Eit-oe Êrostrate qui Teat

• brftier le temple d'Éphète? est-ce oa Gracchos? Je uia bien

• ane les tniii dernières lettrée, dans lesquelles Itousseau aita-

• qat votre gonTcmment. ne lont renpUee que de déclama-

■ Uons et de man? ais raisonuemeos , mais il est à craindre

• que tont cela ne paroisse très-Juste, très- sage et très^alson-

• nabie à des tètes échaufréesr et qnl ne savent pas Jq^er et » goùler leur faottbeur. Je ccoirois que votre gcuvemementest

■ aussi bon qu'il peut l'être, eu égard à sa situjtiun ; et, dans ce )) eu, c'est un crime que d'en troubler llisrmonle. J^père

• qne cette affaire n'Mrtaicnneanttefâclieeset et rezodlenle t lèie qui t fait les Ltttres de la campagne a sans doute tout

• oc qu'il faut pour entreleolr l'ordre au milieu de la fermen-

■ talion, ouvrir les yeoi dn peuple, et de loi faire connoltre

• ses erreurs, ou plutdt celles de Rousseau. Que voulei -vous! » U b'cst point de bonheur parf«itponr les hommes» ni de goo-

• vriBcnent sans Inconvénient. I«a liberté veut être achetée;

■ elle est eiposée à des momeos d'agitation et d'inquiétude. » Ual^ cela, elle vant miaix que le despotisme. Je vous de* t nanderols pardon, madamr, de vous parler si gravement, si t vous éUei Parisienne; mais vous êtes Genevoise, et des

• choses sérieuses vons plaisent plus que nos colifichets. • L'anonjme ar oit accompagné cet envoi du billet suivant <

« O loi, la plus vertueux et le plus modeste de tous les bom- » mtM, surtout pour les statues et les médailles, Juge à présent p lequel les mérlu le mieux, de celui-ci ou de toi l • ( PfoU de Ou ftfrou» )

(•> VuiUrc G. P.

terre ait produîc; il goareme n quelque façon toute TEurope*

TtB dois régner : ce monde est hit pour les méchants.

Je suis trës-sàr qu'à moins que je ne lui survive» je serai persécuté jusqu'à la mort*

Je ne digire point que M. de Buffon suppose que c'est moi qui m'attire sa haine. Eh ! qu'ai-je donc fait pour cela ? Si Ton parle trop de moi» ce n'est pas ma faute ; je me passerois d'une célébrité acquise à ce prix. Marquez à M. de Buffon tout ce que votre amitié pour moi tous inspirera; et, en attendant que je sois en état de lui écrire, parlez-lui» je vous supplie, de tous les sentimens dont vous me savez pénétré pour lui.

M. Ver nés désavoue hautement, et avec horreur, le libelle où j'ai mis son nom. 11 m*a ècm là-dessus une lettre honnête, à laquelle j'ai répondu sur le même ton , offrant de contribuer, autant qu*il me seroit possible, i répandre son désavœUft Mal{[ré la certitude oi je croyois être que Touvrage étoit de lui, certains faits récens me font soupçonner qu'il pourroît bien être de quelqu'un qui se cache sous son manteau.

Au reste, l'imprimé de Paris s'est trës-promptement et très-singuiiérement répandu à Genève. Plusieurs particuliers en ont reçu par la poste des exemplaires sons enveloppe, avec ces seuls mots, écrits d'une main de femme : Ltsez, banneê gens l Je donnerois u>ut an monde pour savoir qui est cette aimable femme qui s'intéresse si vivement i un pauvre opprimé, et qui sait marquer son indignation en termes si brefs et si pleins d*éiiergie«

J'avois bien prévu, monsieur, que votre cil«cui ne seroit pas admissible, et qu'auprès d'un homme que vous aimes votre cœur feroit déraisonner votre tête en matière d'intérêt. Nous causerons de cela plus à notre aise, en herborisant cet été; car loin de renoncer i nos cart* vanes, même en supposant le voyage d*ltalte, je veux bien tftcher qu'il n'y nuise pas. Au reste, je vous dirai que je sens en moi, depuis quel* ques jours, une révolution qui m'étonne. Ces derniers événemens, qui dévoient achever de m'accabler, m*onty je ne sais comment, rendu tranquille, et même assez gai. li ne semble que je donnois trop d'importance i des jeux

d'enfiam. Il y a dans toutes ces brûleries quelque chose de ri niais et de si béte, qu'il faut étra phia enfant qu'eux pour s'en émouroir. Ma Tie morale est Snie. Est-ce la peine de tant cMsir la terre où je dois laisser mon corps?La partie la plus précieuse de moi-même est déjà morte : les hommes n'y peurent plus rien»et je ne regaide plus tous ces tas de magistrats si barbares que comme autant de vers qui s'amusent i ronger mon cadavre.

La machine ambulante se montera donc cet été pour aller herboriser ; et, ri ramitié peut la réchauffer encore, tous seres le Prométhée qui me rapportera le feu du ciel. Bonjour, monrieur.

A M. MOULTOI).

MoUen, te 7 février I76S.

Cher ami , comptons donc désormais Tun sur Tautre, et que notre confiance soit à Té* prsave de féloignement, du silence, et de la ÎProideurdhine lettre; car quoiqu'on ail toujours le même eœur, on n'est pas toujours de la même humeur. Votre état me touche vivement : qui doit mieux sentir vos peines que moi qui vous atmef et qui doit mieux compatir aux maux de votre père, que moi qui en sens si aoiivett de pareils? l'ai dans ee moment une attaque qui n'est pas légère. Jugez au milieu de tout le reste.

Oui, je vous désire hors de Genève. Je doute que la plus pure vertu pftt s'y conserver tou<jours telle, surtout parmi l'onire de gens avec qui vous vives. Jugez de leur parti par leurs mancsuvres; ils ont toutes eeHes du crime; ils ne ifavaillent que sous terre comme les taupes ; leurs procédés sont aussi noirs que leurs cœurs. J'ai reçu avant-hier une lettre anonyme, oè l'on me faisoit , d'un air de triomphe , l'extrait d'une prétendue lettre de Tabbé de Mably, que Tabbé de Mably n*a trés-sArement jamais écrite. Cette lettre est lourde et maladroite ; elle sent le terroir, elle est malhonnête et basse à la manière de ces messieurs. On y dit d'un ton de sixième : Est-ce Érosirate qui veut brûler le temple d'Éphèse ? Est-ce un Gracchus? etc. Cependant, au nom de Tabbé de liabiv. voilé.

f en suis sèr, tout voire Deux-Cents à genoux, tous vos l)ourgeois pris pour dupes. lis ne résistent jamais k la feusse autorité des noms) on a beau les tromper tous les jours, ils ne voient jamais qu'on les trompe.

En faisant imprimer i Paris la lettre de M. Venues, j'ai bien eu soin de relever par une note l'endroit qu'il prétendoit vous regarder, le n'ai pas besoin qu'on me dise ces choses-là; je les sens d'avance, li m'a éerit une lettre honnête, je lui ai répondu poliment. 6M désavoue la pièce en termes convenables, et qu'il s'en tienne là, je ne répliquerai Heu, car je suis las de querelles : mais s'il s'avise de faire le mauvais, nous verrons. H sera difficile de prouver juridiquement qu'il est auteur de la pièce; cependant je me crois en état de pousser les ln« dices si près de la preuve, que le public n'en doutera pas plus que moi. Vous êtes très à portée de m'aider dans ces recherches, et cela bien secrètement. Cependant, si tes perquisitions sur ce point son| difficiles, il n'en est pas de même sur les propos qu'il tenoit publiquement et sans mesure lorsque l'ouvrage parut : làdessus il vous est très-aisé d'avoir des faits, des discours articulés, avec les circonstances des lieux, des temps, des personnes. Faites ces recherches avec soin, je vous en prie ; ou, si vous partez, chargez de ce soin quelqu'un de vos amis ou des miens; quelqu'un sur qui vous puissiez compter, et qu'il n'est pas même nécessaire que je connoisse, puisqu'il peut m'envoyer, sans signer, les faits qu'il aura ramassés : mais il faudroît se servir d'une voie sûre, ou garder un double de ce qu'on m'envoie, pour me le renvoyer au besoin par duplicata. Ces recherches peuvent m'être très-impprtan-p les. J'espère cependant qu'elles seront superflues; car, encore un coup, je suis bien résolu de n'en faire usnge qu'à la dernière extrémilé^ et s'il me pousse contre le mur« Autrement| je resterai en repos, cela est sûr.

Ecrivez-moi avant votre départ. Tespère que vous m'écrirez aussi de Montpellier, et que vous m*y donnerez votre adresse et des nouvelles de votre digne père» Vous savez qu'on vient de brûler mon livre à 1^ Haye ; c'est le ministre Chais et l'inquisiteur Voltaire qui ont arrangé cela ; Rey me le marque. U ajoute que dans le pays tout le monde est d'un étonne-

CORRESPONDANCE

ment sans égal de cette belle expédition : pour moi, ces choses-là ne ni*éionnent plus, mais elles me font toujours rire. Je parieroisma tète qu'hier votre Deux^^ents en a fait autant.

Si vous pouvez m'envoyer un exemplaire du libelle, de l'impression de Genève, vous me ferez plaisir. Je n*ai plus le mien^Tayant envoyé i Paris.

En ce moment, ce qu'on m*écrit de Vernes me fait douter si peut-être l'ouvrage ne seroit point d'un autre, qui auroit pris toutes ses mesures pour le lui faire attribuer. Que ne donnerois-je point pour savoir la vérité!

Je sais des gens qui auroient grand besoin d'une pluîae, et je sais un homme bien digne de la leur fournir. Il le pourroit sans se compromettre; et puisqu'il aime la vertu, jamais il n'en auroit fait un plus bel acte.

A M. LE NIEPS.

MoUers, lejl février 1765.

Je oommençois à être inquiet de vous, cher ami ; votre lettre vient bien à propos me tirer de peine. La violente crise où je suis me force à ne vous parler, dans celle-ci, que de moi. Vous aurez vu qu'on a brûlé le 22 mon livre i La Haye. Rey me marque que le ministre Chais s*e8t donné beaucoup de mouvemens, et que l'inquisiteur Voltaire a écrit beaucoup de lettres pour cette affaire. Je pense qu'avant-hier le Deux-Cents en a fait autant à Genève; du moins tout étoit préparé pour cela. Toutes ces brûleries sont si bètes qu'elles ne font plus que me faire rire. Je vous envoie ci-joint copie d'une lettre (*) que j'écrivis avant-hier là-dessus à une jeune femme qui m'appelle son papa. Si la lettre TOUS parott bonne, vous pouvez la faire courir, pourvu que les copies soient exactes.

Prévoyant les chagrins sans nombre que m*attireroit mon dernier ouvrage, je ne le fis qu'avec répugnance, malgré moi, et vivement sollicité. Le voilà fait« publié, brûlé. Je m'en tiens là. Non-seulement je ne veux plus me mêler des affaires de Genève, ni même en entendre parler; mais, pour le coup, je quitte toutp-à-fait la plume, et soyez assuré que rien

(*) C*e«t œUe I nudame Curenet, du 6 ténier, d^ievaiiC 111^533»

au monde ne me la fera reprendre. Si l'on in*cAt laissé faire, il y a long-temps que j'aurois pris ce parti ; mais il est pris si bien que, quoi qu*il arrive, rien ne m'y fera renoncer. Je ne demande au ciel que quelque intervalle de paix jusqu'à ma dernière heure, et tous mes malheurs seront oubliés ; mais, dût-^n me pour* suivre jusqu'au tombeau, je cesse de me défendre. Je ferai comme les enfans et les ivrognes, qui se laissent tomber tout bonnement quand on les pousse, et ne se font aucun mal; au lien qu'un homme qui veut se roidir, n'en tombe pas moins, et se casse une jambe on un bras par-dessus le marchéé

On répand donc que c'est l'iaquisiteor qui m'a écrit au nom des Corses, et que j'ai donné dans un piège si subtil. Ce qui me paroU ici tout-à-fait bon, est que Tinquisiteur trouve plaisant de se faire passer pour faussaire, pourvu qu'il me fasse passer pour dupe. Supposons que ma stupidité fût telle que, sans autre information, j'eusse pris cette prétendue lettre pour argent comptant, est-il concevable qo'mw pareille négociation se fût bornéeà cette miqae lettre, sans instructions, sans éclaircissemeos, sans mémoires, sans précis d'aucune espèce? ou bien M. de Voltaire aura-t-il pris la peine de fabriquer aussi tout cela? Je veux que sa profonde érudition ait pu tromper sur ce point mon ignorance ; tout cela n'a pu se faire au moins sans avoir de ma part quelque réponse, ne fût-ce que pour savoir si j'acceptois la proposition. Il ne pouvoit même avoir que cette réponse en vue pour attester ma crédulité ; ainsi son premier soin a dû être de se la faire écrire : qu'il la montre, et tout sera dit.

Voyez comment ces pauvres gens accordent leurs flûtes. Au premier bruit d'une lettre que j'avois reçue, on y mit aussilût pour emplâtre que HM. Helvétius et Diderot en avoient reçu de pareilles. Que sont maintenant devenues ces lettres ; M. de Voltaire a-t-il aussi voulu se moquer d'eux? Je ris toujours de vos Parisiens, de ces esprits si subtils, de ces jolis faiseurs d'épigrammes, que leur Voltaire mène incessamment avec des contes de vieilles qu*on ne feroit pas croire aux enfans. J'ose dire que ce Voltaire lui-même, avec tout son esprit, n'est qu'une bète, un méchant très-maladroit. Il me poursuit, il m'écrase, il me persécute, etpcui<»

être me fera-t-il périr à la fin : grando mer- Teille» avec cent mille livres de rente, tant d'amis puissans a la cour, et tant de si basses cajo* leries contre un pauvre bomme dans mon état! J!ose dire que si Voltaire, dans une situation pareille à la mienne, osoit m*attaquer, et que je daignasse employer contre lui ses propres armes, il seroit bientôt terrassé. Vous allez juger de la finesse de ses pièges par un fait qui peut-être a donné lieu au bruit qu*il a répandu, commes*il eût été sûr d*avance du succès d*une ruse si bien conduite.

Un chevalier de Malte, qui a beaucoup bavardé dans Genève, et dit venir d'Italie, est venu me voir, il y a quinze jours, de la part du général Paoli, faisant beaucoup Tempressé des commissions dont il se disoil chargé près de moi, mais me disant au fond très-peu de chose, et m*étalant d*un air important d'assez chétives paperasses fort pochetées. A chaque pièce qu'il me montroit, il étoit tout étonné de me voir ttrei: d'un tiroii* la même pièce, et la lui.montrer4 mon. tour. J'ai vu que cela le mortifioit d'#utant plus, qu'ayant fait tous ses efforts pour savoir quelles relations je pouvois avoir eues en Corse, il n'a pu là-dessus m'arracher un seul mot. Comme il ne m'a point apporté de lettres, et qu'il n'a vouluni se nommer, ni me donner la moindre notion de lui, je l'ai remercié des visites qu'il vouloit continuer de me faire. Il n'a pas laissé de passer encore ici dix ou douze jours sans me revenir voir.

Tout cela peut être une chose fort simple. Peut-être, ayant quelque envie de me voir, n'a-t-il cherché qu'un prétexte pour s'introduire, et peut-être est-ce un galant homme, très-bien intentionné, et qui n'a d*autre tort, dans ce fait, que d'avoir fait un peu trop l'empressé pour rien. Mais comme tant de malheurs doivent m'avoir appris à me tenir sur mes gardes, vous m'avouerez que si c'est un piège, il n'est pas fin.

M. Vernes m'a écrit une lettre honnête pour désavouer avec horreur le libelle. Je lui ai répondu très-honnêtement, et je me suis obli{]é de contribuer, autant qu'il m'est possible, à répandre son désaveu, dans le doute que quelqu'un plus méchant que lui ne se cache sous son manteau.

ANNÉIÎ 1765. 837

* MADAME UTOtJR.

A Motien, le 10 février I7S8.

L'orage nouveau qui m'entratne et me sab^

merge ne me laisse pas un moment de paix pour écrire à Taimable Marianne; mais rien ne m'ôtera ceux que je consacre à penser à elle, et à faire d'un si doux souvenir une des consolations de ma vie.

Prêt à faire partir ce mot, je reçois votre lettre; j'en avois besoin, j'étois en peine de vous. Puisque vous voilà rétablie, j'aime mieux qu'il y ait eu de l'altération dans votrecorpsque dans votre cœur ; le mien, quoi que vous en di* siez, est pour vous toujours le même; et si uint d'atteintes cruelles le forcent à se concentrer plus en dedans, il y nourrit toutes les affections qui lui sont chères. Vous avez un ami bien malheureux : mais vous l'avez toujours

. . Je ne cache point ma foibiesse rn voui» écrivant; vous sentez ce que cela veut dire.

A MYLOBD MARÉCHAL,

UoUen, le II février 1765.

Vous savez, mylord, une partie de ce qui m'arrive, la brûlerie de La Haye, la défense de Berne, ce qui se prépare à Genève; mais vous ne pouvez savoir tout. Des malheurs si xonslans, une animosité si universelle, commençoient à m'accabler tout-à-fait. Quoique, les mauvaises nouvelles se muliiplieiU depuis la réception de votre lettre, je suis plus tranquille et même assez gai. Quand ils m'auront fait tout le mal qu'ils peuvent, je pourrai les mettre au pis. Grâces à la protection du roi et à la vôtre» ma personne est en sûreté contre leurs atteintes ; mais elle ne l'est pas contre leurs tra^ casseries ; et ils me le font bien sentir. Quoi qu'il en soit, si ma tète s'affbiblii et s^altère, mon cœur me reste en bon état. Je l'éprouve en lisant votre dernière lettre et le billet que vousavez écrit pour la eommuçautéde Gouvct. Je crois que M. Meuron s'acquittera avec ptai* sir de la commission que vous lui donne? : je n'en dirois pas autant de l'adjoint que vous lui associez pour cet eiïet^ malgré l'eniprcssenicnt

CORRESPOPTOANCE.

qu*il afFecte. Un des tonrmens de ma vie est d*avoir quelquefois à me plaindre des gens que vousaimez, elàmelouerdeceuxqnc vous n*aimez pas. Combien tout ce qui vous est attaché me seroit cher s'il vouloit seulement ne pas repousser mon zèlcl mais vos bontés pour moi font ici bien des jaloux; et, dans Toccasion, CCS jaloux ne me cachent pas trop leur haine. Puisse t-elle augmenter sans cesse au même prix! Ma bonne sœur Émetulla, conservezmoi soi[;neusemcnt notre père i si je le pcrdois je serois le plus malheureux des êtres.

Avez-vous pu croire que j'aie fail la moindre démarche pour obtenir la permission d'imprimer ici le recueil de mes écrits, ou pour empêcher que celte permission ne fût révoquée? Non, mylord, j'étois si parfaitement là-dessus dans vos sentimens, sans les connoiire, que dès le commencement je parlai sur ce ton aux associés qui se présentèrent, et à Du Peyrou, qui a bien voulu se charger de traiter avec eux. La proposition est venue d'eux, et je ne me suis point pressé d'y consentir. Du reste, je n*ai rien demandé, je ne demande rien, je ne demanderai rien ; et, quoi qu'il arrive, on ne pourra pas se vanter de m\avoir fail un refus, qui, après tout, me nuira moins qu'à euxmêmes puisqu'il ne fera qu'ôter au pays cinq ou six cent mille francs que j'y aurois fait entrer de cette manière, et qu'on ne rebutera peut-être passi dédaigneusement ailleurs. Mais s'il arrivoit, contre toute attente^ que la permission tikl accordée ou ratifiée, j'avoue que j'en serois touché comme si personne n'y gagnoit que moi seul, et que je m'attacherois au pays |K)or \e reste de ma vie.

Gomme probablement cela n'arrivera pas, et que le voisinage de Genève me devient de jour en jour plus insupportable, je eherche à m'en éloigner à tout prix : il ne me reste à choisir que deux asiles, l'Angleterre ou rUalie. Mais l'Angleterre est trop éloignée; il y fait trop cher vivre, et mon corps ni ma bourse n'en supporteroient pas le trajet. Reste l'Italie, et surtout Venise, dont le climat et l'inquisition sont plus doux qu'en Suisse; mais saint Marc, quoique apôtre, ne pardonne guère , et j'ai bien dit du mal de ses enfans. Toutefois je crois qu'à la fin j'en courrai les risques, car j'aime encore mieux la prison cl la paix, que

la liberté et la {[uerre. Le tumulte oà je suis iie me permet encore de rien résoudre ; je vous en dirai davantage quand mes sens seront plus rassis. Un peu de vos conseils me seroit bien nécessaire ; car je suis si malheureux quand j'agis de moi-même, qu'après avoir bien raisonné, détériora sequor.

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