K M. DELEYRE
HoUen, le 1 1 février IfSS.
Je répondis, cher Deleyre, à votre lettre [n<* 4] par un gentilhomme écossoïs nomisé M. Boswell, qui, devant s'arrêter â Turin» n'arrivera peut-être pas à Parme aussitôt que cette lettre. Mais une bévue que j'ai faîie est d'avoir mis ma lettre ouverte dans celle que je lui écrivis en la lui adressant à Genève. Il m'en a remercié comme d'une marque de co^Sanoe: il se trompe, ce n'est qu'une marque d*élourderie. J'espère, au reste, que le mai ne sera pas grand ; car quoique je jie m* souvienne pas de ce que contenoit ma leure, je suis sôr de n'avoir aucun secret cpii craigne les yeux d'un tiers.
Vous ne sauriez avoir Pidée de l'orage qu'excite contre moi la publication des Leiiru écrites de la montagne. G'est une défense que je devois à mes anciens concitoyens, et que je me devois à moi-même : mais comme j'aime encore mieux mon repos que ma justification, ce sera mon dernier écrit, quoi qu'il arrive. Si je puis faire le recueil général que je projette, je finirai par là, et, grâces au ciel, le public n'entendra plus parler de moi. Si M. Boswell. éioit parti d'ici huit jours plus tard, je lui aurois remis pour vous un exemplaire de ce dernier écrit, qui, au reste, n'intéresse que Genève et les Genevois; mais je ne le reçus qu'après son départ.
Une amie de M. l'abbé de Condillac et de moi me marqua de Paris sa maladie et sa guérison dans la même lettre : ce qui me sauva l'inquiétude d'apprendre la première nouvelle avant l'autre. Je vois cependant, en reprenaoc voire lettre, que vous m'aviez marqué cette première nouvelle, mais dans le post-scriptom, si séparé du reste, et en si petit caractère, qu'il m'avoit échappé dans une fort grande lettre
que je ne pus lire que très à la hâte dans la circonstance où je la reçus. La même amie me marque qu*il doit retourner en France Tannée prochaine, et que peut-éire aurai-je le plaisir de le voir. Ainsi soit-il.
Je savois déjà par les bruits publics ce que je savois des triomphes du jongleur Tronchin dans votre cour. La pierre renchérira s'il faut un bpste à chaque inoculateur de la petite-vérole ; et je trouve que Tabbé Condillac méritoit mieux ce buste pour l'avoir gagnée, que lui pour ravoir guérie.
Donnez-moi de vos nouvelles, cher Deleyre, et de celles de madame Deleyre. Vous m'apprenez à connottre cette digne femme, et à vous aimer autant de voire attachement pour elle, que je vous en blâmois avant votre mariage, quand je ne la connoissoia pas. C'est une réparation dont elle doit être contente, que celle qne la vertu arrache à la vérité. Je vous embrasse.
A M. DU PEYROU
Motien, le U février 1763.
Voici, monsieur, le projet que vous avez pris la peine de me dresser : sur quoi je ne vous dis rien, par la raison que vous savez* Je vous prie, si cette affaire doit se conclure, de vouloir bien décider de tout à votre volonté; je confirmerai tout, car pour moi j'ai maintenant l'esprit à mille lieues de là; et, sans vous, je n'irois pas plus loin, par le seul dégoût de parler d'affaires. Si ce que les associés disent dans leur réponse, article premier, de mon Ouvrage tur la musique^ s'entend du Dictionnaire, je m'en rapporte là-dessus à la réponse verbale que je leur ai faite. J'ai sur cette compilation des engagemens antérieurs qui ne me permettent plus d'en disposer; et s'il arrivoit que, changeant de pensée, je le comprisse dans mon recueil, ce que je ne promets nullement, ce ne seroit qu'après qu'il auroit été imprimé à part par le libraire auquel je suis engagé.
Vous ne devez point, s*il vous platt, passer outre, que les associés n'aient le consentement formel du Conseil d'état, que je doute fort qu'ils obtiennent. Quant à la permission qu'ils ont demandée à la cour, je doute encore plusau'elle
leur soit accordée. Hylord maréchal connott là-dessus mes intentions; il sait que non-seulement je ne demande rien, mais que je suis trèsdéterminé à ne jamais me prévaloir de son crédit à la cour, pour y obtenir quoi que ce puisse être, relativement au pays où je vis, qui n*ait pas l'agrément du gouvernement particulier du pays môme. Je n*entends me mêler en aucune façon de ces choses-là, ni traiter qu'elles ne soient décidées.
Depuis hier que ma lettre est écrite, j*ai la. preuve de ce que je soupçonnois depuis quelques jours, que l'écrit de Vernes trouvoit ici parmi les femmes autant d'applaudissement qu'il a causé d'indignation à Genève et à Paris, et que trois ans d'une conduite irréprochable sous leurs yeux mêmes ne pouvoient garantir la pauvre mademoiselle Le Vasseur de l'effet d'un libelle venu d'un pays où ni moi ni elle n'avons vécu. Peu surpris que ces viles êmes ne se connoissent pas mieux eu vertu qu'en mérite, et se plaisent à insulter aux malheureux, je prends enfin la ferme résolution de quitter ce pays, ou du moins ce village, et d'aller chercher une habitation où l'on juge les gens sur leur conduite, et non sur les libelles de leurs ennemis. Si quelque autre honnête étran-* ger veut connottre Moliers, qu'il y passe, s'il peut, trois ans, comme j'ai fait, et puis qu'il en dise des nouvelles.
Si je trouvois à Neuchâtel ou aux environs un logement convenable, je serois homme à. l'aller occuper en attendant (*].