‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 93 sur 158 · A M. DASTIER · texte numérisé non relu

A M. DASTIER

Uotien, le 17 février 1765.

Les malheureuxjours que je passe au milieu des tempêtes m'empêchent, monsieur, d'entretenir avec vous une correspondance aussi

(*) Les deux alinéa cl dessus ne se trouvent point dans la correspondance avec On Pcyrou publiée en 18C13, mais «eiilement dans l'édition de Genève ( 4789. tome III du sfoinid Svp» plément). 11 paroitque Du Peyrou avoit cru devoir lot supprimer, ne les regardant que comme l'efTet d'un bavardage de la gouvernante de Rousseau, f|ai dès lors ciiercholt è noircir I s liabitans de Motiers dans l'esprit de son maître et à le dégoûter de ce séjour. Le témoignage du comte d'Eschemy vicàit * l'appui de cette conjecture. Voyez au livre XII des Cou fessions le coromenoemeot de la note, tome I. page 33S. G. e.

CORRESPONDANCE

fréquente qu'il seroti à désirer pour mon instixiction et pour ma consolation. Les bruits Diiblics auront peut-être porté jusqu'à vous litiée des nouvelles persécutions que m'attire l'ouvra^îe auquel vous avez daigné vous intéresser. J'ai cherché tous les movens de vous en fnire parvenir un exemplaire; mais il m'en est venu si peii de Hollande, si lentement, avec tant d'embarras; j'en suis si peu le niaitre, et les occasions pour aller jusqu'à vous sont si rares, qu'apprenant qu'on a imprimé à Lyon cet ouvrage, je ne doute point qu'il ne vous parvienne beaucoup plus tôt par celte voie, qu'il ne m'est possible de vous le faire parvenir d'ici. Ainsi ma destinée est d'être en tout prévenu par vos bontés, sans pouvoir remplir envers vous aucun des devoirs qu'elles m'impo^ sent. Acceptez le tribut des malheureux et des foibles, la reconnoissance et Tintention^

Les éclaircissemensque vous avez bien voulu me donner sur les affaires de Corse m'ont absolument fait abandonner le projet d'aller dans ce pays-là^ d'autant plus que n'en recevant plus de nouvelles, je dois juger, par les empresscmens suspects de quelques inconnus, que je suis circonvenu par dos pièges dont je veux tâcher de me garantir. Cependant on m'a fait parvenir quelques pièces dont je puis tirer parti, du moins pour mon amusement, dans la ferme résolution où je suis de me tenir en repos pour le reste de ma vie, et de ne plus occuper le public de moi. Dans cette position, monsieur, je souhaiterois fort que vous voulussiez bien, dans vos plus grands loisirs, continuer à me communiquer vos observations et vos idées, et m*indiquer les sources où je pourrois puiser les instructions relatives à cet objet. Ne pensez-vous pas que M. de Curzai doit avoir là-dessus de fort bons mémoires, et que« s*il vouloit lés communiquer à un homme zélé, mais discret, ilâ ne pourroient que lui faire honneur, Sans le compromettre, puisque rien ne resteroit écrit de ma part là-dessus que de son areu, et qu'il ne seroit nommé qu'autant qu'il consentiroit à l'être? Si vous approuvez cette idée, ne pourriez-vous point m'aider à découvrir où est M. de Curzai, me procurer exactement son adresse, et me mettre même en correspondance avec lui ?

Me voici bieniêt à la fin d'un hiver passé un

peu moins cruellement que le précédent qunnt au corps, mais beaucoup plus quant à Tâme. J'ignore encore ce que je deviendrai cet été. Je suis ici trop voisin de Genève pour y pouvoir jamais jouir d'un vrai repos. Je suis bien tenté d'aller chercher du c6té de l'Italie quelque asile où le climat et l'inquisition soient plus doux qu'ici; D'ailleurs, mille désœuvrés me menacent de toutes parts de leurs importunes visites, auxquelles je voudrois bien échapper. Que ne suis-je plus à portée, monsieur, de recevoir la vôtre, et que j'en aurois besoin I mais, en vérité. Ton ne fait point un si long trajet par partie de plaisir : et moi, dans ma vie orageuse, je ne suis pas assez maitre de l'avenir pour pou-, voir faire un plan fixe, sur l'exécution duquel je puisse compter. Un de ceux qui me rieni \e plus est d'aller passer quelques semaines avec un gentilhomme savoyard, de mes très-anciens amis, dans une de ses terres. Seroit-il impossible d'exécuter de là l'ancien projet d'un rendez-vous à la Grande-Chartreuse ? Si cette idée vous plaisoit, je sens qu'elleauroit la préférence. Je n'ai point écrit à madame de la Tour du Pin; le nombre et la force de mes tracas absorbent tous mes bons desseins. Si vous lui écrivez, qu elle apprenne au moins mes remords, je vous en supplie. Si ma faute m'attiroit sa disgrâce, je ne m'en consolerois pas.

Vous ne me parlez point, monsieur, du petit compte de Thuile et du café < Il n'est pas permis d'être aussi peu soigneux pour les comptes quand on l'est si fort pour les commissions. Je vous salue, monsieur, et vous embrasse avec le plus véritable attachement.

A M. MOULTOtl.

MoUen, le 2S février 1765.

Ce qui arrive ne me surprend point; je l'ai toujours prévu, et j'ai toujours dit qu*en pareil cas il falloit s'en tenir là. Au lieu do faire tout ce qu'on peut, il suffit de faire tout ce qu'on doit, et cela est fait. On ne sauroit aller plus loin sans exposer la patrie et le repos public, ce que le sage ne doit jamais. Quand il n*y a plus de liberté commune, il reste une ressource, c'est de cultiver la liberté particulière, c'est-à-dire h

vertu . L'homme vertueux est toujours libre, car en faisant toujours son devoir, il ne fait jamais que ce qu*il veut. Si la bourgeoisie de Genève savoît remonter ses principes , épurer ses goûts, prendre des mœurs plus sévères, en livrant ces messieurs à l'avilissement des leurs, elle leur deviendroi t encore si respectable, quaveC leur morgue apparente ils Irembleroient devant elle ; et comme les jongleurs de toute espèce et leurs amis ne vivront pas toujours» tel changement de circonstances étrangères pourroit les mettre a portée de faire examiner enfin par la justice ce que la seule force décide aujourd'hui.

Je vous prie der vouloir bien saluer MM. Deluc de ma part, et leur dire que je ne puis leur écrire. Comme cela n*est plus nécessaire ni utile, il n^est pas raisonnable de l'exiger. On ne doit pas m*envier le repos que je demande, et je crois Tàvoir assez payé.

Tâchez de m*envoyer, avant votre départ, ce dont vous fn^ivez parlé , non pour en faire à présent auèun usage » mais pour prendre d'avance tous les arrangemens nécessaires pour en faire usage un jour. J*aurois même autre chose» et d*un genre plus agréable, à vous proposer ; mais nous en parlerons à Ioisir« Je vous embrasse.

A tf. Le prince l. b. de wirtembbrg.

Uùlkn, le IS février 476S.

A l'arrivée de M. de Schlieben et de Maltzan, je les reçus pour vous , prince ; ensuite je les gardai pour eux-mêmes, et j'achetai une journée agréable i leurs dépens. J'en ai si rarement de telles, qu'il est bien naturel que j*en profite ; et > sur les sentimens d'humanité que je leur cônnois, ils doivent être bien aises de me l'avoir donnée.

Ils sont attachés au vertueux prince Henri par des sentimens qui les honorent : pleins de tout ce qu'ils venoient de voir auprès de vous, ils ont versé dans mon cœuf attristé un baume de vie et de consolation. Leurs discours y portoient un peu de ce feu qui brille encore dans de grandes flmes; et j'ai presque oublié mes Tuisères en songeant dé qui j'avois l'honneur d*èire aimé*

En tout autre temps ^ je ne eraindrois pas une brouillerie avec la princesse pour me mé*' nager l'avantage d'un raccommodement ; mais,en vérité» je suis aujourd'hui si maussadCf que n'aryant point mérité la querelle, à peine osé- je espérer le pardon. Dites-lui toutefois, je vous supplie, que l'amour paternel n'est pas exclusif comme l'amour conjugal ; qu'un Cœur de père* sans se partager, se multiplie, et qu'ordinairement les cadets n'ont pas la plus mauvaise part,- Mon Isabelle est l'atnée, et devoit être la seule : mais sa sœur est bien ingrate d'oser me traiter de volage, elle qui d'abord m'a forcé de l'être^ et qui me force à présent de ne l'être plus.

Si j'ai fait quelques vers dans ma jeunesse, comme ils ne valoient pas'mieux que les vôtres, j'ai pris pour moi le conseil que je vous ai donné. Les BenjamiUs ou le Lévite d Éphralmy est q|ie espèce de petit poème, en prose, de sept à huit pages, qui n'a de mérite que d'avoir été fait pour me distraire quand j^ partis de Paris, et qui n'est digne en aucune manière de parohre aux yeux du héros qui daigne en parler.

A M. n'iVERNOfS.

tfoUen. le 2a février 47e3i

Où êtes-vouS) monsieur? que faites^vons?

comment vous portez-vous? Voire absence et votre long silence me tiennent en peine. C'est votre tour d'être paresseux : à la bonne heure, pourvu que je sache que vous vous portez bien, et que madame d'Ivernois, que je supplie d'agréer mon respect, veuille bien m'en faire informer par un bulletin de deux lignes.

Le tour qu'ont pris vos affaires , messieurs, et les miennes, la persuasion que la vérité ni la justice n'ont plus aucune autorité parmi les hommes , l'ardent désir de me ménager quel* ques momens de repos sur la fin de ma triste carrière, m'ont fait prendre l'irrévocable réso» lution de renoncer désormais à tout commerce avec le public, à tonte correspondance hors de la plus absolue nécessité, surtout à Genève» et de me ménager quelques douleurs de moins, en ignorant tout ce qui se passe , et à quoi je ne peux plus rien. Les bontés dont vous m'avez comblé, et l'avanuige que j'ni de vous voir-

Stô

CORRESPONDANCE

deox foh Taaiiée» me feroitt pourtant faire pour V01B, 81* Tima l'agréez, une exception, au moyen de laquelle j'aurai le plaisi)rd'avoirau8si, de temps en temps, des nouvelles de nos amis, auxquels je ne cesserai absolument point de m'iméresser.

Votre aimable parente , la jeune madante Guyenei, après une couche assez heureuse, est •i mai depuis deux jours , qu'il est à craindre que je ne la perde. Je dis moi, car* sûrement, de tout ce qui Tentoure, rien ne lui est phis véritablemeoi attaché que moi ; et je le suis moins à cause de son esprit, qui me paroH pourtant d'autant plus agréable qu'elle est nokia pressée de le montrer, qu'à cause de son bon oœur et de sa vertil; qualités rares dans tooa les pays du monde, et bien plus rares encore dans^oelui-ci*

> Pour moi^ mon cher monsieur, je ne vous dis rien de ma situation particulière; vous pouvez rimaginen Cependant, depuis ma résolution, Je me sens l'âme beaucoup plus calme. Comme je m'attends à tout de la part des hommes / et qu'ils m'ont dj^'à fait à peu près du pis qu'ils pouvoicnty je tâcherai de ne plus m'afÂigcr que des maux réels , c'est-à-dire de ceux que ma Tolonté peut faire, ou de ceux que mon corps peut souffrir. Ces derniers me retiennent actuellement dans des entraves que je tiens de ¥otre charité,* mais qui ne laissent pas d'être fort pénibles. J'attends avec empressement de t«B nouvelles'^ et vous embrasse, mon cher BMMiaieury de tout mon cœur.

A MM. DSLCJC.

24 Mfrter 1705.

J'apprends, messieurs , que vous êtes en peine des lettres que vous m'avez éerites. Je les ai toutes reçues jusqu'à celle du 45 février inclusivement. Je regarde votre situation comme décidée. Vous êtes trop gens de bien pour pousser les choses à l'extrême, et ne pas préférer4a paix à la liberté. Un peuple cesse d*être libre quand les lois ont perdu leur force; mais la vertu ne perd jamais la sienne , et l'homme vertueux demeure libre toujours. Voilà désormais» messieurs, votre ressource : elle est assez

grande, assez belle pour vous consoler de tout ce que vous perdez comme citoyens.

Pour moi, je prends le seul parti qui m« Veste, et je le prends irrévocablement. Puisque avec des intentions aussi pures, puisque avec tant d'amour pour la justice et pour la vérité, je n'ai fait que du mal sur la terre, je n*en veux plus faire, et je me retire au-dedans de moi. Je ne veux plus entendre parler dcr Genève, ni de ce qui s'y passe. Ici finit notre correspondance. Je vous aimerai toute ma vie , mais je ne vous écrirai plus. Embrassez pour moi votre père. Je vous embrasse, messieurs /de tout mon CQiar.

A M. MBUROK.

Procareur-géaéral.

25 février i7€5.

J*apprend5, monsieqr, avec quelle boméxle cœur et avec quelle vigueur de courage vous avez pris la défense d'un pauvre opprimé. Poursuivi par la classe, et défendu par vous, je puis bien dire comme Pompée, Viclrix causa dits placuit.sed victaCaUmi.

Toutefois je suis malheureux, mais non pas vaincu ; mes persécuteurs, au contraire, ont tout fait pour ma gloire, puisque c est par eux que j'ai pour j)rotecteur le pitis grand des rois, pour père le plus vertueux des hommes, et pour patron l'un des plus éclairés des magistrats.

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