‹ Œuvres complètes de J.J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 96 sur 158 · M) MÊME · texte numérisé non relu

M) MÊME

A Brot, le lundi 15 Juillet 1769.

Vos gons, mon cher hôle, ont été bien mouillés et le seront encore, de quoi je suis bien fâché : ainsi trouvant ici un char à banc, je ne les mènerai p«is plus loin.

Je pars le cœur plein de vous, et aussi empressé de vous revoir que si nous ne nous éiions vus depuis long temps. Puissé-je apprendre à notre.première entrevue que tous vos tracas sont finis et que vous avez l'esprit aussi tranquille que votre honnête cœur doit être content de lui-même 'Ctficrein dans tous les temps ! La cérémonie de ce mati^i met dans le mien la satisfaction la plus douce. Voilà , mon cher hôte, les traits qui me peignent au vrai Tànic do mylord maréchal , et me montrent qu'il connoit la mienne. Je ne connois personne plus fait pour vous aimer et pour être aimé de vous. Comment ne verrois-je pas enfin réunis tous ceux qui m'aimenl? ils sont dignes de s'aimer tous. Je vous embrasse.

Mademoiselle Le Vasscur est pcnéirée de vos bontés, et veut absolument que je vous le dise.

va M. D*IVERN01S.

MoUers, le 20 Juillet 1765.

J'arrive il y a trois Jours; je reçois vos lettres, von «Mivois, M. Chappuis, etc. Mille rcmerci- UKriii. je vous renvoie les deux lettres. J'iti bien

les bilboquets , mais je ne puis m'en gerrir, parce que , outre que les cordons sont trop courts , je n'en ai point pour changer et qu ili s^usent très-prompiement.

Je vous remercie aussi du livre de M. Claparède (*). Comme mes plantes et mon bilboquet me laissent peu de temps à perdre, je n'ai lu ni ne lirai ce livre, que je crois fort beau. Mais ne m'envoyez plus de tous ces beaux livres ; car je vous avoue qu'ils m'ennuient à la mort et que je n'aime pas à m'ennuyer.

Mille salutations a M. Dèluc et à sa famille. Je le remercie du soin qu^il Teut bien donner à l'optique. Je n'ai point d'estampes. Je le prie d'en faire aussi Tompléte, et de les choisir belles et bien enluminées; car je n*aurai pas le temps de les enluminer. Une douzaine me suffira quant à présent : je souhaite que l'illusion soit parfaite, ou rien.

Mademoiselle Le Vasseur a reçu votre envoi, dont elle vous fait ses remerctmens, et moi mes reprochas. Vous êtes un donneur insupportable; il n'y a pas moyen de vivre arec vous.

J'ai passé huit ou dix jours charmans dans rtle de Saint-Pierre, mais toujours obsédé d'importuns : j*excepte de ce nombre M. de Graffenried, bailli de Nidau, qui est venu dtner avec moi; c'est un homme plein d'esprit et do connoissances, titré, très-opulent, et qui, malgré cela, me parutt penser très-bien et dire tout haut ce qu'il pense.

Je reçois à l'instant vos lettres ot envois des -1 6 et K. Je suis surchargé, accablé, écrasé de visites, de lettres et d'affaires, malade pardessus le marché ; et vous voulez que j'aille à Morges m'aboucher avec M. Vernes ! il n'y a ni possibilité ni raison à cela. laissez- lui faire SOS perquisitions; qu'il prouve, et il sera content de moi : mais en attendant je ne veux nul commerce avec lui. Vous verrez à votre premier voyage ce que j'ai fait; vous jugerez de mos preuves et de <:elles qui peuvent les détruire. En attendant je n'ai rien public; je no publierai rien sans nouveau sujet de parler. Je pardonne do tout mon cœur à M. Vernes,

(*) C'ëtoit an profetseiir de Ibéoloj^le h Genève. 11 est aatrar de plushfun oavra<ei relaUft à oene sdence. Celui «loot it s'apl ici avoU ^lour Utce dfniidA'ti^ioif suv les MUr^rJu^ i.C5. ifa-k*. G. r.

AiNNÉE i7G5;

fliAnie en lo supposant coupable : je suiâ fâché de lui avoir nui ; je ne veux plus lui nuire, à iD0ik*.8 que je n'y sois forcé. Je donnerois loul au monde pour le croire innocent, afin qu'il connût mon cœur et qu'il vit comment je répare mes torts. Mais avîint de le déclarer innocent il faut que je le croie ; et je crois si décidément le contraire, qne je n'imagine pas même comment il pourra me dépersuader. Qu'il prouve, et je suis «^ ses pieds. Mais, pour Dieu, s'il est coupable, Gonseiilez-lui do se taire; c'est pour lui le meilleur parti. Je vous embrasse.

Notre archiprètre (*) fait imprimer à Yverdun une réponse que le magistrat de Neuchàtel a refusé la permission d'imprimer à cause des personnalités. Je suis bien aise que toute la terre connoisse la frénésie du personnage. Vous savez que le colonel Pury a été fait conseiller d eiat. Si notre homme ne sent pas celui-là, il faut qu'il soit ladre comme un vieux porc.

Ma lettre a par oubli reurdéd'un ordinaire. Tout bien pensé j'abandonne Toptique pour la botanique: et si votre ami étoità portée de me faire faire les petits outils nécessaires pour la dissection des fleurs, je serois sûr que son inlelligence suppléeroit avantageusement à celle des ouvriers. Ces outils consistent dans trois ou quatre microscopes de différons foyers, de petites pinces délicates et minces pour tenir les fleurs, des ciseaux très-fins, canifs et lancettes, pour les découper. Je serois bien aise d'avoir le tout à double, excepté les microscopes» parce qu'il y a ici quelqu'un qui a le même goût que moi et qui a été mal servi.

AU MÊME

en plaisanterie, et de dire qu'une jeune demoiselle m'enchaine par lespoif;nets (*).

Je suis indigné de l'insultante lettre du m\^ nistre : il vous croit le cœur assez b:is pour penser comme lui. Il est inutile que je vous envoie ce que je lui écriroisà votre place ; vous ne vous en serviriez pas. Suivez vos propres mouvemens ; vous trouverez assez ce qu'il faut lui dire, et vous le lui direz moins durement qne moi. M. Deluc est en vérité trop complaisant do se prêter ainsi à toutes mes fantaisies: mais je vous avoue qu'il ne sauroit me faire plus de plaisir que de vouloir bien s'occuper de mes petits instrumens. Je raffole de la botaniqut>; cela ne fait qu'empirer tous les jours; je n'ai plus que du foin dans la létc : Je vais devenir plante moi-même un de ces matins, et je prends f déjà racine à Motiers, en dépit de l'archipréiro qui continue d'ameuter la canaille pour m'en chasser.

J'ai grande envie de voir M. de Conzic, mais je ne compte pas pouvoir aller à sa terre peur cette année : j'ai regret aux plaisirs dont C(*la me prive; mais il faut- céder à la nécessité.

Les lettres de l'archiprétre sont, àcequon dit, imprimées; je sais pourquoi elles ne paroissent pas. 11 est étonnant que vous ayez cru que je lui ferois l'honneur de lui répondre; serez-vous toujours la dupe de ces bruiis-là?

Mes respects à madame d'Ivernois. Recevez ceux de mademoiselle I.e Yasseur et les salutations de celui qui vous aime.

IloUen, le 1" aoAt 1765.

Si vous n'êtes point ennuyé, monsieur, de mériter des remerctmens, moi je suis ennuyé d'en faire; ainsi n'en parlons plus. Je suis, en vérité, fort embarrassé de l'emploi du présent de mademoiselle votre fille. La bonté qu'elle a eue de s'occuper de moi mérite que je m'en fasse honneur, et je n'ose. Je suis à la fois vain et sot: c'est trop; il faudroit choisir. Je crois que je prendrai le parti do tourner la chose

(*) Muiitiitol in.

A M/kDI.MQISUXE D*iyF.aiV0IS.

Motif», ie l*^ août 17.5.

. Vous me remerciez, mademoiselle, du présent que vous me faites ; et moi je devi ois > ous le reprocher : car si je vous fais aimer le travail, vous me faites aimer le luxe: c'est rendre le mal pour le bien. Je puis, il est vrai, vous remercier d'un autre miracle aussi grand et plus utile; c'est de me rendre exnct h répondra et de me donner du plaisir à l'être. J'en aur-ni toujours, mademoiselle, à vous témoigner ma reconnoissance et à mériter voire amitié..

(*> Elle avoil envoya ) iio» 9»»u nne i»?irr de roanclirttPt,

CORIŒSPONDAKCE.

Mrs respects, je vous prie, à la très-bonne rnaman.

A M. DV PLYROU (*).

Miiticri«-TraTers, le 8 aoAt 1763.

Non, monsieur, jamais» quoi que Ton en dise, je ne me repentirai d*avoir loué Bf. de Montinollin. J'ai loué de lui ceque j*en connoissois, sa conduite vraimeni pastorale envers moi; je n*ai point loué son caractère» que je ne connoissois pas; je n'ai point loué sa véracité, sa droiture. J*avouerai même que son exté<rieur, qui ne lui est pas favorable, son ton, son air, son regard sinistre, me repoussoient mal* . i;ré moi: j'étois étonné de voir taot de douceur, d'humanité, de vertus, se cacher sous une aussi sombre physionomie ; mais j'étouffois ce penchant injuste. Falloit-il juger d'un homme sur dessignes trompeurs que sa conduite démentoit si bien? falloil-il épier malignement le principe secret d'une tolérance peu attendue? Je bais cet art cruel d'empoisonner les bonnes actions d'autrui, et mon cœur ne sait point trouver de mauvais motifs à ce qui est bien. Plus jesentois en moi d'éloignement pour M. de Montmolltn, plus je cherchois à le combattre par la reconiioissance que je lui devois. Supposons derechef possible le même cas, et tout ce que j'ai fiiiit je le referois encore.

Aujourd'hui M. de Montmollin lève le masque et se montre vraiment tel qu'il est. Sa cxyivduite présente explique la précédente. 11 est

(') Dam cette lettre llonsseau n'appelle poii^ Du Peyrou mon cher Mte* parce qu'elle est écrite ezprèa pour être rendue publique. Déjà, sans se nommer, et sous le titre de Lettre* à M •■*, Du Peyrou avoit, de concert avec Rouaieau et guidé par bit, comme on l'a \u par le* lettres précédentes des 12, 1S et 22 avril, publié dans le même mois l'apulogie de bon ami, apologie à laquelle MootmoIUn avoit répliqué longuement et avec Tiolenoe, sous le thre de Réftttation du Itbelte intUuté LfttRS A n ***. C'est de cet écrit de Uontmollin qu'il est question dans le cours de la présente lettre. Encouragé par celle-ci, et décidé, d'après le conseil de Rousseau, k ne plus garder l'anonyme, Du Peyruu publia, dans le mois d'août aaivant, et sous le titre de Lettre à mylord comte de WemUt^ une seconde lettre k i*«p. pui de sa première» et dans les pièces justificatives qu'il y joiguitil fit entrer la l*ettre de Rousiean reproduite Ici. Enfin en septembre suivant, peu de jours après la lapidation de Uotieri, et sous le même titre que celui de sa seconde lettre, Du Peyrou en a publié une troisième, dans laquelle il f^lt le récit de cet évéuement. Cts troid Icttrci de Du Peyrou. et b réfutation de Unntmoltiu, ont été réunies et réimprimées à Londres, avec toutes leurs annexe?, ln-12, 1766. G. P.

clair que sa prétendue tolérance, qui le quitte au moment qu'elle eût été le plus juste, vient de la même source que ce cruel zèle qui Pa pris subitement. Quel étoit son objet, quel est*il à présent? je l'ignore ; je sais seulement qnH ne sâuroit être bon. Non-seulement il m'admet avec empressement, avec honneur à ta communion, mais il me recherche, me prône, ntc fêle, quand je parois avoir attaqué de galté de cœur le christianisme : et quand je prouve qu'il est faux que je l'aie attaqué, qu'il est faux du moins que j'aie eu ce dessein, le voilà lui-même attaquant brusquement ma sûreté, ma toi, tna personne; il veut m'excommunier, me proscrire ; il ameute ta paroisse après moi, il me poursuit avec un acharnement qui tient de la ragé. Ces disparates sont-elles dans son devoir? tSoti; la charité n'est point inconstante, la vertu ne se contredit point elle-même, et la conscience n'a pas deux voix. Après s'être montré si peu tolérant, il s'étoit avisé trop tard de l'être ; cette affectation ne lui alloit point : et, comme elle n'abusoit personne, il a bien fait de rentrer dans ton état naturel. En détruisant son propre ou^ vrage,en me faisant plus de mal qu*il ne m'avort fait de bien, il m'acquitte envers lui de toute reconnoissance ; je ne lui dois plus que la vérité, je me la dois à moi-même; et, puisqu'il me force à la dire, je la dirai. .

Vous voulez savoir au vrai ce qui sesf passé entre nous dans cette affaire. M. de Montmollin a fait au public sa relation en homme d'église, et trempant sa plume dans ce miel empoisonné qui tue, il s'est ménagé tons les avantages de son état. Pour moi, monsieur, je vous ferai la mienne du ton simple dont les gens d'honneur se parlent entre eux. Je ne m'étendrai point eu protestations d'être sincère; je laisse à votre esprit sain, à votre cœur ami de la vérité, le soin de la démêler entre lui et moi.

Je ne suis point, grûces an ciel, de ces gens qu'on fête et que l'on méprise ; j'ai l'honnettr d'être de cent que l'on estime et qa'ondiasse.

Quand je me réfugiai dans ce pays, je n'y ai»^ portai de recommandation pour per8oniie,pas même pour mylord maréchal. Je n'ai qu'une recommandation que je porte partout, et près de mylord maréchal il n'en faut point d'autre. Deux heures après mon arrivée, écrivant à S. E. pour l'en informer et me mettre sous sa

protectiob, je vis entrer un homme inconnu qai , 8*éiant nommé le pasteur du lieu, me fii des avances de toute espèce, et qui, voyant que j*écrivois à mylord maréchal, m'offrit d'ajouter de sa main quelques lignes pour me recommander. Je n'acceptai point cette offre : ma lettre partit, et j*eus laccueil que peut espérer rinnoœnce opprimée, partout où régnera la vertu.

Comme je ne m*aitendois pas dans la circon* stance à trouver on pasteur si liant, je conlai dés le môme jour cette histoire à tout le monde, €t entre autres à M. le colonel Roguin, qui, plein pour moi des bontés les plus tendres, avoitbien voulu m*accompagner jusqu'ici.

Les empressemens de M. de Montmollin continuèrent : je crus devoir en profiter ; et, voyant approcher la communion de septembre, je pris le parti de lui écrire pour savoir si, malgré la rumeur publique , je pouvois m'y présenter. Je préférai nne lettre à une visite pour éviter les eiplications verbales qu'il auroit pu vouloir pousser trop loin. C'est même sur quoi je tà^ chat de le prévenir ; car déclarer que je ne voulois ni désavouer ni défendre mon livre, c'étoit dire assez que je ne voulois entrer sur ce point dans aucune discussion. Et en effet, forcé de défendre mon honneur et ma personne au sujet de ce livre , j*ai toujours paûé condamnation sur les erreurs qui pouvoient y èirC) me bornante montrer qu'elles ne prouvoientpointque Tauteur voulût attaquer le christianisme, et qu'on avoit tort de le poursuivre criminellement pour ceh«

M. de Blontmollin écrit que j'allai le lendemain savoir sa réponse : c'est ce que j'aurois fait s'il ne fût venu me l'apporter. Ma mémoire peut me tromper sur ces bagaieHes ; mais il me prévint, ce me semble ; et je me souviens an moins que par les démonstrations de la plus vive joie il me marqua combien ma démarche lui faisoit de plaisir. Il me dit en propres termes que lui et son troupeau s'en tenoient hono^ rés, et que cette démarche inespérée alloit édifier tous les fidèles. Ce moment, je vous l'avoue, fut un des plus doux de ma vie. Il faut connoltre tous mes malheurs, il faut avoir éprouvé les peines d'un cœur sensible qui perd tout ce qui lui étoit cher, pour juger combien il m'étoit consolant de tenir à une société de

frères qui me dcdommageroit des pertes que j'avois faites, et des amis que je ne pouvois plus cultiver. II me sembloit qu'uni de cœur avec ce petit troupeau dans un culte affectueux et raisonnable , j'oublierois plus aisément tous mes ennemis. Dans les premiers temps je m'attendrissois au teniple jusqu'aux larmes. N'ayant jamais vécu chez les protestans, je m'étois fait d'eux et de leur clergé des images angéliques; ce culte si simple et si pur étoit précisément ce qu'il falloit à mon cœur ; il me sembloit fait exprès pour soutenir le courage et l'espoir des malheureux ; tous ceux qui le partageoient me sembloient autant de vrais chrétiens unis entre eux par la plus tendre charité. Qu'ils m'ont bien guéri d'une erreur si douce I &Iais enfin j'y étois alors, et c'étoit d'après mes idées que je jugeois du prix d'être admis au milieu d'eux.

Voyant que durant cette visite M. de Montmollhi ne me disoit rien sur mes senlimens en matière de foi, je crus qu'il réservoit cet entretien pour un autre temps, et sachant combien ces messieurs suiit enclins à s*arroger le droit qu'ils n'ont pas déjuger de la foi des chrétiens, je lui déclarai que je n'entendois me soumettre à aucune interrogation ni à aucun éclaircissement quel qu'il pût être. Il me répondit qu il n'en exigeroit jamais, et il m'a là-dessus si bien tenu parole, je l'ai toujours trouvé si soigneux d'éviter toute discussion sur la doctrine, que jusqu'à la dernière affaire, il ne m'en a jamais dit un seul mot, quoiqu'il me soit arrivé de lui en parler quelquefois moi-même.

Les choses se passèrent de cette sorte tant avant qu'après la communion ; toujours même empressement de la part de M. de Montmollin, et toujours même silence sur les matières théologiques. Il portoit même si loin l'esprit de tolérance, et le montroit si ouvertement dans ses sermons, qu'il m'inquiétoit quelquefois pour lui-même. Comme Je lui étois sincèrement attaché , je ne lui dcguisois point mes alarmes, et je me souviens qu'un jour qu'il prêchoit trèsvivement contre l'intolérance des protestans, je fus très-effrayé de lui entendre soutenir avec chaleur que l'Église réformée avoit grand besoin d'une réformation nouvelle, tant dans la doctrine que dans les mœurs. Je n'imaginois guère alors qu'il fourniroit dans peu lai-même une si grande preuve de ce besoin.

CORRESPONDANCE

Sa tolérance et l'honneur qu'elle lui faisoit dans le monde excitèrent la jalousie de plusieurs de ses confrères , surtout à Genève. Ils ne cessèrent de le harceler par des reproches, et de lui tendre des pièges où il est à la fin tombé. J'en suis fâché, mais ce n'est assurément pas ma faute. Si M. de Montmollin eût <ouIu soutenir une conduite si pastorale par dos moyens qui en fussent dignes , s*il se fût contenté, pour sa défense, d'employer avec courage, avec franchise, les seules armes du christianisme et de la vérité , quel exemple ne donnoit-il point à PÉglise, à l'Iilurope entière! quel triomphe ne s'assuroit-il point I 11 a préféré les armes de son métier, et les sentant mollir contre la vérité, pour sa défense, il a voulu les rendre offensives en m'attaquant. Il s est trompé, ces vieilles armes, fortes contre qui les craint, foibles contre qui les brave, se sont brisées. Il s'étoit mal adressé pour réussir.

Quelques mois après mon admission , je vis entrer un soir M. de Montmollin dans ma chambre ; il avoit Pair embarrassé ; il s'assit et garda long-temps le silence; il le rompit enfin par un de ces longs exordos dont le fréquent besoin lui a fait un talent. Venant ensuite <i son sujet, il me dit que le parti qu'il avoit pris de m*admettre à la communion lui avoit attiré bien des chagrins et le blâme de ses confrères, qu'il étoit réduit à se justifier là-dessus d^une manière qui pilkt leur fermer la bouche, et que si la bonne opinion qu'il avoit de mes sentimcns lui avoit fait supprimer les explications qu'à sa place un autre auroit exigées, il ne pouvoit, sans se compromettre, laisser croire qu'il n'en avoit eu aucune.

Là-dessus, tirant doucement un papier de sa poche, il se mit à lire, dans un projet de lettre à un minbtre de Genève, des détails d'entretiens qui n'avoient jamais existé, mais où il plaçoit, à la vérité fort heureusement, quelques mots par-ci par-là, dits à la volée et sur un tout autre objet. Jugez, monsieur, de mon éionnement; il fut tel que j'eus besoin de toute la longueur de cette lecture pour me remettre en récoutant. Dans les endroits où la fiction étoit la plus forte , il s'interrompoit en me disant : Vous sente X la nécessité... ma sHvation.,. ma place... il faut bien unpeu se prêter. Cette lettre, au reste, étoit faite avec assez d'adresse,

et, à peu de chose prés , il avoit grand solo de n^ m'y faire dire que ce que j'aurois pu dire en effet. En finissant il me demanda si j'approuvois cette lettre, et s'il pouvoit l'envoyer telle qu'elle étoit.

Je répondis que je le plaignois d'être réduit à de pareilles ressources ; que, quant à moi, ja ne pouvois rien dire de semblable ; mais que, puisque c'étoit lui qui se chargeoit de le dire, c'étoit son affaire et non pas la mienne ; que je n'y voyois rien non plus que je fusse obligé de démentir. Comme tout ceci, reprit-il, ne peat nuire à personne , et peut vous être utile ainsi qu'à moi, je passe aisément sur un petit scmpule qui ne feroit qu'empêcher le bien * mais dites-moi, au surplus, si vous êtes content de cette lettre, et si vous n'y voyez rien à changer pour qu'elle soit mieux. Je lai dis que je la trouvois bien pour la fin qu'il s'y proposoit. 11 me pressa tant , que , pour lui complaire , je lui indiquai quelques légères corrections qui ne signifioient pas grand*chose. Or il faut savoir que, de la manière dont nous étions assis, Vécritoire étoit devant M. de Montmollin ; mais durant tout ce petit colloque, il la poussa comme par hasard devant moi ; et comme je tenois alors sa lettre pour la relire, il me présenta la plume pour faire les cbangemens indiqués; ce quo je fis avec la simplicité que je mets à toute chose. Cela fait, il mit son papier dans sa poche» ei son alla.

Pardonnez-moi ce long détail; il étoit nécessaire. Je vous épargnerai celui de mon dernier entretien avec M. de Montmollin , qu'il est plus aisé d'imaginer. Vous comprenez ce qu'on peut répondre à quelqu'un qui vient froidement vous dire : Monsieur, j'ai ordre de vous casser la tôte ; mais si vous voulez bien vous casser la jambe, peut-être se contentera-tron de cela. M. de Montmollin doit avoir eu quelquefois à traiter de mauvaises affaires; cependant je ne vis de ma vie un homme aussi embarrassé qu'il le fut vis-à-vis de moi dans celle-là : rien n'est plus gênant en pareil cas que d'être aux prises avec un homme ouvert et franc , qui, sans combattre avec vous de subtilités et de ruses , vous rompt en visière à tout moment, M. de Montmollin assure que je lui dis en le quittant que, s'il venoit avec de bonnes nouvelles, je l'embrasserois ; sinon que nous roui

tournerions le dos. J*ai pu dire des choses équivalenieSy mais en termes plus honnêtes; et quant à ces dernières expressions, je suis trèssur de ne m'en être point servi. M. de Montmollin peut reconnotire qu*il ne me fait pas si aisément tourher le dos qu'il i*avoit cru.

Quant au dévot pathos dont il use pour prouver la nécessité de sévir, on sent pour quelle sorte de gens il est fait, et ni vous ni moi n*avons rien à leur dire. Laissant à part ce jargon d'inquisiteur, je vais examiner ses raisons vis-à-vis de moi, sans entrer dans celles qu'il pouvoit avoir avec d'autres.

Ennuyé du triste métier d*auteur, pour lequel j*étois si peu fait, j*avois depuis longtemps résolu d*y renoncer. Quand ï Emile parut, j*avois déclaré à tous mes amis à Paris, à Gen&ve ri uilleurs, que c'étoit mon dernier ouvrage, et qu'en Tachevsint je posois la plume pour ne la plus reprendre. Beaucoup de lettres me restent où l'on <:herchoit à me dissuader de ce dessein. En arrivant ici, j'avois dit la même chose à tout le monde, à vous-même ainsi qu*à M. de Montmollin. Il est le seul qui se soit avisé de transformer ce propos en promessi*, et de prétendre que je m'étois engagé avec lui de ne plus écrire, parce que je lui en avois montré Tintention. Si je lui disois aujourd'hui que je compte aller demain à Neuch&tel, prendroit-il acte de cette parole, et si j'y mnnquois, m'en feroit-il un procès? C'est la même chose absolument, et je n'ai pas plus songé à faire une promesse à M. de Montmollin qu'à vous, d*une résolution dont j informois simplement Tun et Taulre.

M. de Montmollin oseroit-il dire qu'il ait entendu la chose autrement ? oseroit-il affirmer, comme il l'ose faire entendre, que c'est sur cet engagement prétendu qu'il m'admit à la communion? La preuve du contraire est qu'à la publication de ma Lettre à M. Varchevéque de Paris, M. de Montmollin, loin de m'accuser de lui avoir manqué de parole, fut très-content de cet ouvrage, qu'il en fit l'éloge à moi-même et k tout le monde, sans dire alors un mot de cette fabuleuse promesse qu'il m'accuse aujourd'hui de lui avoir faite auparavant. Remarquez pourtant que cet écrit est bien plus fort sur les mystères ci même sur les miracles que celui dont il fait maintenant tant de bruit; remarquez

encore que j'y parle de çiême en mon nom, et non plus au nom du vicaire. Peut-on chercher des sujets d'excommunication dans ce dernier, qui n'ont pas même été des sujets de plainte dans l'autre?

Quand j'aurois fait à BI. de Montmollin cette promesse, à laquelle je ne songeai de ma vie, prétendroit-il qu'elle fût si absolue qu'elle ne supportât pas la moindre exception, pas même d'imprimer un mémoire pour ma défense, lorsque faurois un procès? Et quelle exception m'étoit mieux permise que celle où, me justifiant, je le justifiois lui-même, où je montrois qu'il étoit faux qu'il eût admis dans son Église un agresseur de la religion? Quelle promesse pouvoit m'acquiiterde ce que je devois à d'au-^ très et à moi-même? Comment pouvois-jb supprimer un écrit défensif pour mon honneur, pour celui de mes anciens compatriotes; un écrit que tant de grands motib rendoient nécessaire et où j'avois à remplir de si saints devoirs? A qui M. de Montmollin fera-t-il croire que je lui ai promis d'endurer lignominie en silence? A présent même que j'ai pris avec un corps respectable un engagement formel, qui est-ce, dans ce corps, qui m'accuseroit d'y manquer, si, forcé par les outrages de H. de Montmollin, je prenois le parti de les repousser aussi publiquement qu'il ose lés faire ? Quelque promesse que fasse un honnête homme,on n'exigera jamais, on présumera bien moins encore, qu'elle aille jusqu'à se laisser déshonorer.

En publiantles Leilr es écrites de lamontagne^ je fis mon devoir et je ne manquai point à M. de Montmollin. Il en jugea lui-même ainsi, puisque, après la publication de l'ouvrage, dont je lui avois envoyé un exemplaire, il ne changea point avec moi de manière d'agir. Il le lut avec plaisir, m'en parla avec éloge; pas un mot qui sentit l'objection. Depuis lors il me vit longtemps encore, toujours de la meilleure amitié; jamais la moindre plainte sur mon livre. On parloit dans ce temps-là d'une édition générale de mes écrits ;non-seulementilapprou voit celte entreprise, il désiroit même s'y intéresser : il me marqua ce désir, que je n'encourageai pas, sachant que la compagnie qui s'étoit formée se trouvoit déjà trop nombreuse, et ne vouloic plus d'autre associé. Sur mon peu d'empressé- I ment, qu'il remarqua trop, il réfléchit quel*

CORRESPONDANCE

que temps après que la bienséance de son état ne lui pennettoit pas d'entrer dans cette en^- Ireprise. C'est alors que la classe prit le parti de s'y opposer, et fit des représentations à la cour.

Du reste, la bonne intelligence étoit si parfaite encore entre nous, et mon dernier ouyrage y mettoit si peu d obstacle, que, longtemps après sa publication, M. de Montmollin, causant avec moi, me dit qu*il vouloit demander à la cour une augmentation de prébende, et me proposa de mettre quelques lignes dans la lettre qu'il écriroit pour cet effet à mylord maréchal. Cette forme de recommandation me paroissan t trop familière, je lui demandai quinze jours pour en écrire à mylord maréchal auparavant. Il se tut, et ne m'a plus parlé de cette affaire. Dès lors il commença de voir d'un autre œil les LeUres de la montagne^ sans cependant en improuver jamais un seul mot en ma présence. Une fois seulement il me dit : Pour moifje crois aux mirach$. J'aurois pu lui répondre : «Ty crois tout autant que vous.

Puisque je suis sur mes torts avec H. de Ifdntmollin, je dois vous avouer, monsieur, qne je m'en reconnois d'autres encore. Pénétré pour lui de reconnoîssance, j*ai cherché toutes les occasions de la lui marquer, tant en public qn'en particulier ; mais je n'ai point fait d*un sentiment si noble un trafic d'intérêt; l'exemple ne m'a point gagné, je ne lui ai point fait de présens, je ne sais pas acheter les choses saintes. M. de Montmollin vouloit savoir toutes mes affaires, connoltre tous mes corresponr dans, diriger, recevoir mon testament, gouverner mon petit ménage : voilà ce que je n'ai point souffert. M. de Montmollin aime à tenir table long-temps; pour moi c'est un vrai supplice. Rarement il a mangé chez moi, jamais je n'ai mangé chez lui. Enfin J'ai toujours repoussé avec tous les égards et tout le respect possible l'intimité qu'il vouloit établir entre nous. Elle n'est jamais un devoir dès qu'elle ne convient pas à tous deux.

Voilà mes torts, je les confesse sans pouvoir m'en repentir : ils sont grands, si l'on veut, mais ils sont les seuls, et j^atteste quiconque iconnolt un peu ces contrées, si je ne m'y suis pas souvent rendu désagréable aux honnêtes gens par mon zèle à louer dans M. de Montmol-

lin ce que j'y trouvois de louable, l^ rôle qu'il avoit joué précédemment le rendoit odieux. Ton n'aimoit pas à me voir effacer par ma propre histoire celle des maux dont il fut l'auteur.

Cependant, quelques mécontentemens secrets qu'il eût contre moi, jamais il n'eût pris pour les faire éclater un moment si mal choisi, si d'autres motifs ne l'eussent porté à ressaisir l'occasion fugitive qu'il avoit d'abord laissé échapper : il voyoit trop combien sa conduite alloit être choquante et contradictoire. Que de combats n'a-t-il pas dft sentir en lui-même avant d'oser afficher une si claire prévarication I Car passons telle condamnation qu'on voudra sur les Lettres de la montagnet en diront-elles, enfin, plus que VÉmiU^ après loque! j'ai été non pas laissé, mais admis à la table sacrée ? plus que la Lettre à M, de Beaun montf sur laquelle on ne m'a pas dit un seul mot? Qu'elles ne soient, si l'on veut, qu'un tissu d'erreurs, que s'ensuivra-t-il? qu'elles ne m'ont point justifié, et que l'auteur A' Emile demeure inexcusable; mais jamais que celui des Lettres écrites de la montagne doive en particulier être condamné. Après avoir fait grâce à un homme du crime dont on l'accuse, le puniton pour s'être mal défendu ? Voilà pourtant ce que fait ici M. de Montmollin, et je le défie, lui et tous ses confrères, de citer dans ce dernier ouvrage aucun des sentimens qu'ils censurent, que je ne prouve être plus fortement établi dans les précédens.

Mais, excité sous main par d'autres gens, il saisit le prétexte qu'on lui présente, sûr qu'en criant à tort et à travers à Timpie, on met toujours le peuple en fureur ; il sonne après coup le tocsin de Moticrs sur un pauvre homme, pour s'être osé défendre chez les Genevois; et sentant bien que le succès seul pouvoit le sauver du blâme, il n'épargne rien pour se Tsissurer. Je vis à Motiers : je ne veux point parler de ce qui s'y passe, vous le savez aussi bien que moi; personne à Neuchâiel ne l'ignore; les étrangers qui viennent le voient, gémissent, et moi je me tais.

M. de Montmollin s'excuse sur les ordres de la classe. Mais supposons-les exécutés par des voies légitimes ; si ces ordres étoient justes, comment avoit-il attendu si tard à le sentir? comment ne les prévenoit-il point lui-mêmeqi/o

fl69

cfîla rei^ardoit spécialemeni? comment, après avoir lu et relu les Lettres de ta montagne, n'y avoit-il jamais trouvé un mot à reprendre, ou pourquoi ne m'en avoit-il rien dit, à moi son paroissien, dans plusieurs visites qu'il m'avoit fuites? Qu'étoil devenu son zèle pastoral? Voudroit-il qu'on le prit pour un imbêcilie qui ne sait voir dans un livre do son métier ce qui y est que quand on le lui nionire? Si ces ordres éloicni injustes, pourquoi s'y sourtiettoii-il? Un ministre de TÉvaiigile, un pasteur, doii-il persécuter par obéissance un homme qu'il sait éire iiMiocent? Ignoroit-il que paroître même en consistoire est une peine ignominieuse, un affront cruel pour iin homme de mon âge, surtout dans un village où Ton ne connolt d'autres matières consistoriales que des admonitions sur les mœurs? Il y a dix ans que je fus dispensé à Genève de paroître en consistoire dans une occi)sion beaucoup plus légitime, et, ce que je me reproche presque, contre le texte formel de la loi. Mais il nVst pas étonnant que l'on connoisso à Genève des bienséances que l*on ignore à Moiiers.

Je ne sais pour qui M. de Montmoliin prend ses lecteurs quand il leur dit qu'il n'y avoit |K)int d'inquisition dans cette affaire ; c'est comme s'il disoit qu'il n'y avoit point de consistoire; car c'est la même chose en cette occasion. 11 f<ut entendre, il assure même qu'elle ne devoit point avoir de suite temporelle : le contraire est connu de tous les gens au fait du projet ; et qui ne sait qu'en surprenant la religion du Conseil d'état, on l'avoit déjà engagé à faire des' démarches qui tendoient à m'ûter la protection du roi ? Le pas nécessaire pour achever étoitTexcommuniciition; après quoi de nouvelles remontrances au Conseil d'éiat auroient fait le reste : on s'y étoit engagé ; et voilà d'où vient la douleur de n'avoir pu réussir. Car d'ailleurs qu'importe à M. de Montmoliin? Craint-il que je ne me présente pour communier de sa main? Qu'il se rassure : je ne suis pas aguerri aux communions, comme je vois tant de gens l'être : j'admire ces estomacs dévots toujours si prêts à digérer le pain sacré; ie mien n'est pas si robuste.

11 dit qu'il n'avoit qu'une question très-simple à me faire de la part de la ciasse. Pourquoi donc, en me citant, ne me fit-il pas signilier

T IV

cette question? Quelle est cette ruse d'user do surprise, et de forcer les gens de répondre à l'instant même, sans leur donner un moment pour réfléchir? ('/est qu'avec celle question de la classe dont M. de Montmoliin parle, il m'en réservoit de son chef d'autres dont il no parle point, et sur lesquelles il ne vouloit pas que j'eusse le temps de me préparer. On sait que son projet étoit absolument de me prendre on faute, et de m'emb\rrasser p.-irtant d'interrogations captieuses qu'il en vint à bout; il savoil combien j'étois languissant et foible. Je ne veux pas l'accuser d'avoir eu le dessein d'épuisrr mes forces; mais quand je fus cité, J'étois malade, hors d'état de sortir, et gardant la chambre depuis six mois: c'étoitThiver; il faisoit froid, et c'est, pour un pauvre infirme, un étrange spécifique qu'une séance de plusieurs heures, debout, interrogé sans relâche, sur des matières de théologie, devant des anciens dont les plus instruits déclarent n'y rien entendre. N'importe; on ne s'informa pas même si je pouypis sortir de mon lit, si j'avois la force d'aller, s'il faudroit me faire porter; on ne s'embarrassoit pas de cela : la charité pastorale, occupée des choses de la foi, ne s'abaisse pas aux terrestres soins de cette vie.

Vous savez, monsieur, ce qui se passa dans le consistoire en mon absence, comment s'y fie la Idciure de ma lettre, et les propos qu'on y tint pour en empêcher TelTet ; vos mémoires làdessus vous viennent de la bonne source. Concevez-vous qu'après cela M. de Montmoliin change tout à coup d'état et de titre, et que s'étant fait commissaire de la classe pour solliciter l'affaire, il redevienne aussitôt pasteur pour la juger? J'agissais, dit-il, comme paS" teur^ comme chef du consistoire, et non comme représentant de la vénérable classe .Céuni bien tard changer de rôle, après en avoir fait jusqu'alors un si différent. Craignons^ monsieur, lesgensqui font si volontiers deux personnages dans la même affaire; il est rare que ces deux en fassent un bon.

Il appuie la nécessité de sévir sur le scandale causé par mon livre. Voilà des scrupules tout nouveaux, qu'il n'eut pomt du tempsdel'Êiiaie. Le scandale fut tout aussi grand pour le moins; les gens d'église et les gazetiers ne firent pas tnoius de bruit; on brûIoit»oD brayoityon m'in-

ïro

COniiESPONDANCE.

■ulioit pnr toule l'Europe. M. J» Montmollin iriiuve.iiiJDurd'hui des raisons de m'cxciKtimunterdims colles (fui ne rem)iéchérciit pas alors (lo m'adiiicitre. Son lèlo, suivant le pi ccepie, premi toutes les formes pour n^ir seliin les temps et les lieux. Mais qui est-ce, je vous prie, qui excii» dans sn paroisse le scamliile dont il ne plaint au sujet de mon (tcniicr livreY Qui est-ce <fui affectoit d'en faire un bruit affreux, et par soi-m^me et par des gens aposiês? Qui est- ce, parmi tout ce peuple si saintement forcené, qui auroitsu que i'avois commis le crime éiiormo do prouver que le (lonseil do (•unëve m'nvoit conitamné à tort, si l'on n'eût pris soin do Ib leurd:re, en leur peij^naiit ce siiif;idier crime avec les couleurs que cliacun sait? Qui d'eniro eux est indme en éiai de lire mon livre etd'eiitendre ce dont il s'a;;Lt? liicepions.si Ion veut, l'ardent s;iiellrie du M. de iionttnollin, ce grand maréchal qu'il cite si fièrement, ce grand clerc, le Doinide de son 6(;iise. qui se coiuiott si bien enfers<lc chevaux et en livres de ihéoloi|ic. Je veux le croiro en éiat de lire à jeun et sans épelcr une ligne entière ; quel autre des ouieuiésen peut fdirenutnnif En entrevoyant BUrmesjiageslesmotsd'e'uan^rïeetdeinirac/eg, ils nuroieiit cru lire un livre de dévotion ; et me sachant bon homme, ils auroient dit : Que Dieu le binhue.ilaousèdijie. Maison leur a tiint assur è.quej'étois un hoinme abominable, un impie, qui disoit qu'il n'y nvoit point de Dieu, et que les femmes n'avoient point d Ame, que, sans songer au langages! conirairo qu'un leur tenoil ci-devant, ils ont à leur tour rè|>élé: C'eit un impie, vn scélérat, c'eut l'Antéchrist; H (qui fexcommvnier, le brûler! On leur a cliariiftblement répondu ; Suns doute ; mais criez, et tiissez-nous faire, tout ira bien.

La nnirchc ordinaire de messieurs les gens nirable pour aller à leur I en principe leur cumpé- S,ils excitent lo scandale r pliilt, et pu' u

leur ouvrag

ir la juger. V li

tuslespeupli a

if. Cl de um.^ ... .■,

Ire mot à leur dire. Vous

de ce chirurgien dont la

JMutique doniintt sur deux rues, n iini Fori.-mt

par une paner estrnplolt les passans, puis rentroit subtilement, et pour les panser ressortoit par l'autre? Voilà l'histoire de tous les clergés du monde, excepté que le chirurgien guérissoit du moins ses bWsés, et que ces messieurs, en traiunt les leurs, les achèvent.

N'entrons point, monsieur, dans les intrigues secrètes qu'il ne faut pas mettre au grand jour. Mais si M- de Montmollin n'eût voulu qu'exécuter l'ordre do la classe, ou faire l'acquit de sa conscience, pourquoi l'acharnement qu'il a mis à cette affaire? pourquoi ce tumulte excité dans le pays? pourquoi ces prédications violentes? pourquoi ces conciliabules? pourquoi tant de sots bruits répandus pour lâcher de m'elTrayer par les cris de la populace?Tout cela n'est-il pas notoire au public? M. de Miuiimollin le nie ; et pourquoi non, puisqu'il a bien nié d'avoir prétendu deux voix dans le consistoire? Moi, j'en vois trois, si je ne me (rom|)e : d'abord celle de son iliacre, qui n'éioiilâ quecoinmeson représent.';ni; lasienno ensuite, qui fonnoit l'égaliié; et celle enfin qu'il vouloit avoir pour départager les suffrages. Trois voix à lui seul, c'eôt été beaucoup, niëme pour absoudre ; il les vouloit pour condamner, et ne put les obtenir : oûcloit le mal? M. de Montmollin éioit trop heureux que sou consigtoire, plus sage que lui, l'eût tiré d'affiitre avec la classe, avec ses confrères, avec ses corresptinilans, avec lui-même. Jai fait mon devoir, auioit-il dit, j'ai vivement poursuivi la chose: mon consisioiro n'a pas jugé comme moi, it a absous Itoussean coiiire mon avis. 1',b n'est pas ma faute; je me relire; je n'en puis faire ilavanta(>c sans blesser les lois, sans désobéir au prince, B.'ins troubler le repos public; je suis trop bon chréiien, trop bon citoyen, trop bon pasteur pour rien tenter de semblable. Après avoir échoué il pouvoit encore, avec un (>eu d'adresse, conserver sa dignité et recouvrer m réputation ; mais l'amour^propre irriié n'est pas si sage; on pardonne encore moins aux autres le mal qu'on leur a voulu filtre que celui qu'on leur a fait en effet. Furieux de voir manquer à la face do lEurope ce grand crédit dont il aime à se vanter, il ne peut quitter la partie; il dit en classe q»'il u'esl pas sans espoir de ta renouer; il le lente dans un autre consistoire : mais pour

A>NÉE i765.

6C inonirer moins à découvert, il ne la propose pas lui-même, il la fait proposer par son maréchal, par cet insininieni de ses menées, qiril appelle à témoin qu'il n'en a pas fait. Cela n étoit-il ptis finement trouvé? Ce n*est pas que Bl. de Montmollin ne soit fin : mais un homme que la coière aveu{]^le ne fait plus que des sottises, quand il se livre à s.i passion.

Celte ressource lui manque encore. Vous croiriez qu'au moins alors sesefFortss'anéient là: point du tout; dans l'assemblée suivante de la classe, il propiise un autre expédient, fondé sur rimpossibilitéd éluder Tactivité dePoflicier du prince dans sa paroisse; c*esi d'attendre que j'aie passé dans une autre, et là de reconimen* ccr les poursuites sur nouveaux frais. En conséquence de ce bel expédient, les sermons emportés recommencent ; on met derechef le peuple en rumeur, comptant, à force de désagrément, me forcer enfin de quitter la paroisse. En voilà trop, en vérité, pour un homme aussi tolérant que M. de Montmollin prétend Tétre, cl qui na(}it que par ronire de son corps.

Ma lettre s'alionf^e beaucoup, monsieur; mais il le fitut, et pourquoi la cou()erois-je?S(*roit-ce rabréger que d'en multiplier les formules? Laissoiis à M. de Montmollin le plaisir do dire dix fois de suite : Dinaxarde, ma sœur, dormcavous?

Je n*ai point entamé la question de droit ; je me suis interdit cette matière. Je me suis borné dans la seconde partie de cette lettre à vous prouver que M. de Montmollin, malgré le ton béat qu'il affecte, n'a f>oint été conduit dans cette affaire par le zèle de la foi, ni par son devoir; mais quNI a, selon l'usage, fait servir Dieu d'insirument à sis passions. Or jug(*z si pour de telles fiiift'on oix^ploie des moyens qui soient honnêtes, et dîspensez-moi d'entrer dans des détails qui feroient ^mir la v^xu.

Dans la première parue de ma lettre je rapporte des faits opposés à ceux qu'avance M. de Montmollin. Il avoiteu l'art de se ménager des indices atixquels fe n'ai pu répondre que par le récit fidèfe de ce qui s'est passé. De ces assertions contraires de sa part et de la mienne vous conclurez que l'un des deux est un menteur, et favoue que cette conclusion me pnrott juste.

En voulant finir ma lettre et poser sa brochure, je la feuillette encore. Les observations

se présentent sans nombre, et il ne faut pa» toujours recommencer. Cependant, comment passer ce quej'ai^dans cet insiantsons les yeux? Que feront nos ministres^ se d soit<on publiquement? dèftindront-tls rÈronyïle attaqué si o .vf-rtetnent par ses ennemis ? C'est donc moi qui suis Tennemi de l'Itvangile, parce que je m'indigne qu'on le défigure et qu'on l'avilisse? Eh ! que ses prétendus défenseurs n'imitent-ils l'usage que j'en voudrois fiiiie ! que n'en prennentils ce qui les rendroit bons et justes, que n'en laissent-ils ce qui ne sert de rien à personise, et qu'ils n'entendent pas plus que moi I

Si un citoijen de ce pays avait osé dire ou écrire q uelque chose d* approchant à ce qu'avance- M. Rousseau yue séviroil-onpas contre /mi fINon assurément; j'ose le croire pour l'honneur de cet état. Peuples de Neuchàtel, quelles seroient donc vos franchises, si, pour quelque point qui fourniroit matière de chicane a ux^ ministres^ ils pouvoient poursuivra au milieu do vous l'auteur d'un factum imprimé à l'antre bout de l'Europe, pour sa défense en payséiranger?M. de Montmollin nfa choisi pour vot^s impoicr en moi ce nouveau joug : mais serois-je digne d'avoir été reçu parmi voiitf', sfrj'y laissois, par mon exemple, une servitude que je n'y ai poiiit. trouvée?

M, Rousseau^ nouveau citoyen^ a-l-il donc plus de privilèges que tous IcsancievscUoijei^Jt?^ Je ne rcctamc pas mémo ici les leurs; ]o ne réclame que ceux que j'avois étant homme, et comme simple étranger. Le correspondant que M«»d(! Mouimollin fait parler, ce- merveilleux conesponciani qu'il ne nomme ()oitM, ci qui lui donne tant de louange, est un singulier raisonneur, ce me semble. Je veux avoir, seUiiT lui, plus de privilèges que tous les citoyens, parce que je résiste à des vexations que n'endura ja«mnis aucun citoyen. Pour m'ôtei' le droit de défendre ma bourse contre un voleur qui voudroit me la prendre, il n'auroit donc qu'à me dire : Vous êtes plaisant de ne vouloir pas que je vous vole ! Je voierois bien' un homme du pays, s'il passoit au lieu de vous.

Remarquez qu'ici .M. le pr^esseur de Montmollin est le seul souverain, le despote qui me condanme ; .et que la loi, le C4)nsi8toire, le magistrat, le gouvernement, le gouverneur, le roi même qui me protéger , sont autant de re-

CORRESPONDANCE

belles à l'aulorité suprême de M. le professeur de Mont mol lin.

L'anonyme demande si je ne me suis pas soumis comme citoyen aux Lois de fétat et aux usages^ et de Taflirmative, qu'assurément on ne lui contestera pas, il conclut que je me suis soumis à une loi qui n'existe point, et à un usage qui n'eut jamais lieu.

M. de Montmollin dit à cela que cette loi existe à Genève, et que je me suis plaint moimême qu'on l'a violée à mon préjudice. Ainsi donc la 4oi qui existe à Genève, ei qui n'existe pas à i\k)tiers, on la viole à Genève pour me décréter, et on la suit à Motiers pour m'excomjnunier. Convenez que me voilà dans une agréable position I C'étoit sans doute dans un de ses momens de galté que M. de Montmollin fit ce raisonnement-là,

... li plaisante à peu près sur le même ton dans nue note sur TofFueO que je voulus bien faire à là classe, à condition qu'on me laissât en repos; il dit que c'est sc^ moquer, et qu'on ne fait pas ainsi^a loi à ses supérieurs.

Pr^nièrement, il sv moque lui-même quand il {M'étoii4 qu^offrir une satisfaction très-obsé- (juîeuse et trèVraisqpnable à gens qui se plaignent, quoique à tort, c'est leur faire la loi.

Mais la^plaisanterie est d'avoir appelé messieurs de la cl£^s6 mes supérieurs, comme si j'étois homme déglise. Car qui ne sait que la classe, ayant juridiction sur le clergé seulement, et n'ayant au surphis rien à commander à qui que ce soit/' ses niembios ne snni comme tels les supérieurs de personne {^)? Or de me traiter en homme d^église est une phiiSanUTie fort déplacée à mon avis. M. d'e Montmoilin sait tris-bien que je n^ stiis poini homme d'église, et que l'ai même, grÀceaau ciel, très-peu de «noation^ pour le devenir. .

Encore quelques mots sur la lettre que j'écrivis au consistoire, et j'ai Bni. M. de Montmollin promet peu de commentaires sur celte lettre. Je

(*) Offre dont le. sec^'ct (ut si bien gardé, que personne iren Mit rien que quand je le publiai, et qui Tut si maUionnêlement rfçiie, qu'on ne dvigtia pas y faire la moindre r<^ponse : il fallut même que Je ti»e redemander à M. de Montmollin ma déclarati'in, qu'il s étoit doucement appropriée.

C) n faodroitcmfre qjie U réie tourne à M. de Montmollin , tl l'on loi supi>o«oft a.«.<$pz d'arrogance pour Touloir sérieui^ement dooner k tiieMieurs de la classe quelque supériorité sur IfsaQtret si^ets d«i roi. Il n y a pas cent ans que ces sopdripuis |ir> vendue tie fig'iolent qi* iprùs tous les autres corps.

crois qu*il fait très-bien, etqu*il eAt mieux fait encore de n'en point donner du tout. Permette! que je passe en revue ceux qui me regardent: l'examen ne sera pas lon^;.

Comment répondre ^ dit-il , à des questions qu*on ignore ? Comme j'ai fait, en prouvant d'avance qti'on n'a point le droit de questionner.

Une foi dont on ne doit compte qu'à Dieu ne se publie pas dans toute C Europe.

Et pourquoi une foi dont on ne doit compte qu'à Dieu ne se publieroit-ellc pas dans toute l'Europe?

Remarquez l'étrange prétention d'empêcher un homme de dire son sentiment, quand on lui en pi ête d'autres ; de lui fermer la bouche et de le faire parler.

Celui qui erre en chrétien redresse volontiers ses erreurs. Plaisant sophisme!

Celui qui erre en chrétien ne sait pas qu'il erre. S'il redressoit ses erreurs sans les connottre, il n'erreroit pas moins, et de plus il mentiroit. Ce ne seroit plus errer en chrétien.

Est-ce s'appuyer sur Vaulorité de C Evangile que de rendre douteux les miracles? Oui, quand c'est par Taulorité même de l'Évangile qu'on rend douteux les miracles.

El d*y jeter du ridicule ? Pourquoi non , quand, s'appuyant sur l'Évangile, on prouve que ce ridicule n'est que dans les interprétations des théologiens?

Je suis sûr que M. de Montmollin se félicitoit ici beaucoup de son laconisme. Il e#l toujours nii^é de répondre à de bons raisonnbmèns par des sentences ineptes.

QuaJit à la note de Théodore de, Beze^ il n*a pas voulu dire autre ckose, sinon qvte la f%i du chrétien n'est pas appvyée uniquement stcr les miracles.

Prenez garde, monsieur h professeur; oa vous n entendez pas le iatfn, ou vous êtes un homme de mauvaise loi. ' '

Ce passage , non salis tuta fides eorum qui miracults nituntur, ne signifie point du tout, comme vous le prétendez , que la foi du chré^ tien n'est pas appuyée uniquement sur les wiracles.

Au contraire, il signifie très-exactement que la foi de quiconque s^appnie sur les miracles est peu solide. Ce sens se rapporte fort bien a» pa»snge de saint Jean qu'il commente, etquidîr

^ii

AÎSKÉK 17Go.

fie Jésus que plusieurs crurent en lui, voyant SOS miracles; mais qu'il ne leur confioit point pour cela sa personne, parce qu^tl les connoissoit bien. Pensez- vous qu* il auroit aujourd'hui plus de confiance en ceux qui font tant de bruit de la même foi?

Ne croiroil'On pas entendre M, Rousseau dire, dans sa Lettre à ^archevêque de Paris, qu'on devroit lui dresser des statues pour son Emile? Notez que cela se dit au moment où, pressé par la comparaison d'Lmile et des Lettres de la montagne f M. de Montmollin ne sait comment s'échapper ; il se tire d*affaire par une giimbade.

S*il falloit suivre pied à pied ses écarts, s'il falloit examiner le poids de ses affirmations, et analyser les singuliers raisonnemcns dont il nous paie, on ne finiroit pas, et il faut finir. Au bout de tout cela» fier de s'être nommé, il s'en vante. Je ne vois pas trop là de quoi se vanter. Quand une fois on a pris son parti sur cortaiirc chose, on a peu de mérite à se nommer.

Pour vous, monsieur, qui gardiez par ménagement pour lui Tanonyme qu'il vous reproche, nommez-vous, puisqu'il le veut ; acceptez des honnêtes gens l'éloge qui vous est dû ; montrez-leur le digne avocat de la cause juste, r historien de la vérité, l'apologiste des droits de l'opprimé, de ceux du prince, de l'état et dos peuples, tous attaqués par lui dans ma personne. Mes défenseurs, mes protecteurs, sont connus; qu'il montre à son tour son anonyme et ses partisans dans cette affaire : il en a déjà nommé deux; qu'il achève. 11 m'a fait bien du mal : il vouloit m'en faire bien davantage; que tout le monde connoisse ses amis et les miens ; je ne veux point d'autre vengeance.

Recevpz, monsieur, mes tendres salutations.

A MADAME LATOL'R.

A Motiers, le M aoftt 1763.

Chère Marianne, vous êtes affligée, et je suis désarmé ; je m'attendris en me représentant vos beaux yeux en larmes. Vos larmes sécheront, mais mes malheurs ne finiront qu'avec

ma vie. Que cela vous engage désormais à le? respecter, et à ne plus compter avec mes dèfiiuts, car vous auriez trop à faire , et à mon âge on ne se corrige plus de rien : les violens reproches m'indignent et ne me subjuguent pas. J'avois rompu trop légèrement avec voua, j'avois tort; mais en me peignant comme un monstre, vous ne m'auriez pas ramoné; je vous aurois laissé dire et je me serois tu, car je savois bien que je n'étois pas un monstre. Quand nos amis nous manquent , il faut les gronder,, mais il ne faut jamais leur mettre le marché à la main sur l'estime qu'on leur doit, ci qu'ils savent bien qu'on ne peut leur ôter, quoi qu'il arrive. Pardon , chère Marianne , j'avois le cœur encore un peu gros de vos reproches , il falloit le dégonfler. A présent tâchons d'oublier nos enfantillages; laissez-moi me dire mon fait sur les miens, je m'en acquitterai mieux que vous. Après cela, pardonnes-moi, n'en parlons plus , et aimons-nous bicp tous trois. Ce dernier mot servira de réponse à votre amie ; j'espère qu'elle ne la trouvera pas trop coorie ; je ne voudrois pas avoir dit ce mot-là même,^i je la soupçonnois de croire qu'où peut dire plus.

Je dois des ménagemens à votre tristesse, et ne veux point vous parler de mon éiat présent : mais, si de long-temps je ne peux pas vous écrire, n'interprétez pas ce silence en mauvaise part.

A M. O'iVERNOIS.

Ilolien, le 15 août 1795.

J'ai reçu tous vos envois, monsieur, et je vous remercie des commissions ; elles sont fort bien , et je vous prie aussi d'en faire mes remercimensà M. Deluc. A l'égard des abricots, par respect pour madame d'ivernois, je veux bien ne pas les reirvoyer ; mais j'ai là-dessus deux choses à vous dire, et je vous les dis pour la dernière fois : l'une, qu'à faire aux gens des cadeaux malgré eux , et à les servir à notre mode et non pas à la leur, je vois plus de vanité* que d'amitié ; l'autre, que je suis très-déterminé à secouer toute espèce de joug qu*on peut vouloir m'imposer malgré moi , quel qu'il puisse être ; que quand cela ne peut se faire qu'eu

COUKKSPONDANCE.

rompani, je romps , et' que , quand nnc fois t l'ai rompu, je ne renoué- jamais ; c*esc pour la vie. Votre amitié , monstetir, m'est trop précieuse pour que je tous pardonnasse jamais de m'y avoir ftiit renoncer.

Les cadeaux sont un petit commerce d'amitié fort a{{réabIo quand ils sont réciproque r mais ce commerce demande de part et d'autre de lïi peine et dessoins , et' la peine et les soins sont le fléau de ma vie ; j'aime mieux uw quart d'heure d'oisiveté que toutes les confitures de lA terre. Voulez*vous me faire des pré^ns qui aoient pour mon cœur d'un prix inestimable? procures-moi des loisirs, sauvez-moi des visites , founiissez-moi des moyens de n'écrire à personne ; albrs je vous devrai le bonheur de ' ma vie, et je reconnotirai les soins du véritable ami ; autrement nom.

M. Blarcuard est venu lui cinq ou sixième : J'ctois malade, je n'ai pu' lé voir ni lui ni sa compagnie. Je suis bien aise de savoir que les yisitesquevous^me forcez de faire m'en attirent. Maintenant que je suis averti^ si j*y suis repris ce- sera ma fiiute.

Votre M. de Fournière, qui part de Bordeaux pour me venir voir, ne s*em barrasse pas si cela me convient ou noUi (^omme il foit tous ses petits arrangcmens sans moi, il ne trouvera pas mauvais, je pense, que je prenne les nn'ens sans lui.

Quant à M. Liotard , son voyage ayant un but déterminé qui se rapporte plus a moi qu a lui , il mérite une exception et il l'aura. Les grands talens exigent des égards. Je ne réponds pas qu'il me trouve en état de me laisser peindre, mais je réponds qu'il aura lieu d'être content de la réception que je lui ferai. Au reste, avertissez-le que, pour être sûr de me iroiivor, et de me trouver libre, il ne doit pas venir avant le 4 ou le 5 de septembre.

Je suiS'.étonné du front qu*a eu le sieur Durey de se présenter chez vous, sachant que vous m'honorez de votre amitié. Je ne sais s'il a fait ce qu'il vous a dit : mais je suis bien sûr qu*il ne vous a pas dit tout ce qu^il a fait* C'est le dernier des misérables.

J*ai vu depuis quelque temps beaucoup d'Anf^Iois , mais M. Wilkes n'a pas paru» que je sache. Je vous embrasse de tout mou cœur.

A V. IIOXJLI^Ù.

UoUfn, le 15 toAt 1765.

J'ai tort, cher Bloultou, de ne vous* avoir pas accusé sur-le-champ la réception de l'argent et do l'étoffe. Je n'ai que mon état pour excuse; mais cette excuse n'est que trop bonne malheureusement. Cet étal est toujours le môïne, et ma seule consolation est qu*il'n)e peutplus guère changer en pis. Il n'y n plus aucune apparence au'voyage d'Ecosse. C'étoit laque j'burois voulu vivre; mais tout pays est bon pour mourir, excepté toutefois celui-ci', quand o\i laisse quelque chose après soi.

Je crois que vous avez bien' fiiit de vous dé^ tacher de Vernes. Les géns'fâux sont plus dangereux amis qu'ennemis : d'ailleurar c'est une petite perte; je lui ai toujours trouvé peu d'esprit avec beaucoup de prétention : mais je Tnimois, le croyant bon homme. Juge2 comment j'en dois penser aujourd'hui que je sais qu'il n*est qu'un méchant sotl Cher ami, ne me parlez plus de lui, je vous prie ; ne joignons pas aux sentimens douloureux des idées déplaisantes : la paix de l'âme est le seul bien qui reste à ma portée, et le plus précieux dont je piiisse jouir; je m'y tiens. J'espère' qu'à ma dernière heure le scrutateur descqpurs ne trouvera dans le mien que la justice et l'amitié.

Puisque vous il 'avez pas voulu déduire ni me marquer le prix de la laine , comme je vous en a vois prié , j^exigeaU moins que vous ne vous mêliez plus des autres commissions de mademoiselle Le Vasseur, qui me charge de vous présenter ses remerclmens et ses respects. Pour moi, dans I état où je suis,' à moitis qu'il no change, il ne me faut plus d'autresprovisions que celles qu'on peut emporter avec soi. Bonjour, mon ami ; je vous embrasse.

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