‹ Œuvres complètes de J.M. Charcot. t.1- (volume 2)Chapitre 125 sur 166 · VINGT-SIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-SIXIÈME LEÇON

Cas de mutisme hystériqxie ches l'homme

SoMiiAiRB. — Description du mulisme hystérique. ^ C'est un syndrome très bien caractérisé : aphonie, chuchottement impossible, aphasie motrice. — Conservation des mouvements généraux des lèvres, de la langue, etc. — l/lnlelligence n'est pas affectée, les malades ont conservé U faculté d'écrire couramment et de converser par signes. — Diagnostic du mutisme hystérique. Son importance dans certains cas. — Les simolateurs : il est généralement très facile de les dépister. — Production expérimentale du syndrome mutisme hystérique^ chez les hystériques hypnotisables.

Messieurs,

C'est pour les opposer Tun à Tautre que je vous présente deux malades dont raffection respective comporte un pronostic essentiellement opposé. Chez le premier, la guérison sera complète; elle est certaine, assurée; j'ajouterai que, suivant toute vraisemblance, elle surviendra brusquement, dans quelques jours, demain peut-être. Chez le second, au contraireyle verdict est le suivant : Prognosis pessima, exitus lethalis^ et j'ajoute properatus; car il ne sera certainement pas sursis plus de trois à quatre mois à Texécution de Tarrèt. C'est que ce dernier malade est sous le coup dune lésion bulbaire organique, indélébile, à marche progressivement fatale, tandis

1. Leçon recueillie par M. Gilles de la Tourettb. — M. le D' Melotti a, de son côté, recueilli cette leçon qu'il a publiée dans la Gazetla degli Os* pedali, de Milan, VU, u^ 73 et 76.

que, chez Taulre, la lésion, vraisemblablement de siège cortical, est, en tout cas, d'ordre purement dynamique et de nature — Texpérience le démontre tous les jours, — essentiellement transitoire.

Cependant, Messieurs, les affections dont ils souffrent présentent entre elles quelques traits communs, sur certains points, même des ressemblances assez étroites, pour qu'un médecin inexpérimenté s'y puisse laisser prendre, peut-êlre; et cela, précisément, justifiera à vos yeux le rapprochement que j'en veux faire. Ce rapprochement, d'ailleurs, aura certainement un avantage, celui de nous permettre, à côté des points similaires, d'accentuer les contrastes et, partant, de mettre en pleine lumière les caractères cliniques dislinctifs des deux ordres d'affections.

Sommairement, les traits communs sont les suivants : les deux malades sont placés, l'un dans l'impossibilité absolue, l'autre dans la presque impossibilité d'exprimer leur pensée par le langage articulé ; de plus, tous les deux sont aphones. L'aphonie du premier est absolue : à peine lui est-il possible d'émettre, et encore seulement à l'aide des plus grands efforts, un petit cri rauque. Le second peut encore faire entendre quelques petits grognements. J'ajoulcrai qu'ils ont l'un et l'autre conservé le langage mimé dans sa pleine intégrité ; on pourrait converser avec eux par signes ; mais la conversation sera singulièrement facilitée par l'intermédiaire de l'écriture. Non seulement, en effet, nos malades sont en pleine possession de leur intelligence et comprennent admirablement ce qu'on leur dit, mais de plus, ils peuvent très bien traduire leur pensée en écrivant, exactement comme ils le faisaient avant le développement de la maladie, c'est è-dire dans un style et avec une orthographe en rapport avec l'éducation qu'ils ont reçue.

Tels sont, en gros, les traits de ressemblance ; quant aux

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caractères dislinclifs, nous dous réservons de les faire ressortir uUérieuremcnl.

Je m'occuperai d'abord du premier malade, celui qui doit èlre l'objet principal de cette leçon, le second n^ayant été placé près de lui qu'à titre de repoussoir destiné à le mieux faire valoir. Eh bien, Messieurs, je dirai immédiatement qu*à mon avis, ce garçon, &gé de 33 ans, exerçant actuellement la profession de gazier, présente un exemple remarquable de ce que l'on désigne généralement sous le terme de mutisme hystérique. Mais, avant de rentrer de plain-pied dans l'exposé de son histoire et d'essayer de justifier mon diagnostic, je crois utile, pour rendre notre démonstration plus aisée et plus profitable, de vous indiquer, en quelques mots, ce que nous savons de plus important sur cette singulière affection. C'est d'ailleurs là, je vous le rappelle, un sujet que nous avons déjà traité, en décembre dernier, et M. le D' C;irlaz, qui veut bien nous apporter son aide pour les examens laryngoscopiques, a fait connaître la substance de mes leçons d'alors, en y ajoutant quelques traits personnels, dans un mémoire intéressant ^ fondé sur une \ingtaine d'observations dont six nous appartiennent.

Le mutisme hystérique n'est pas une affection extrêmement rare; il en a été souvent parlé, et vous le trouverez signalé dans tous les écrits consacrés à l'hystérie. Cependant, je ne crois pas que la caractéristique de ce syndrome eût été suffisamment isolée jusqu'au jour où ont été délivrées les leçons auxquelles je faisais allusion tout à Theure. Aussi, les détails dans lesquels je vais entrer, présenteront-ils, peut-être, pour quelques-uns d'entre vous, l'attrait de la nouveauté.

Donc, Messieurs, voici Ténuméralion des grands caractères qui, suivant moi, distinguent le mutisme hystérique et en font

l. Voir TAppexoice V, p. 483.

CARACTÈRES FONDABtENTAUX 425

.un groupe clinique vraiment autonome, original, reconnaissable entre tous. Les choses se passent ainsi que je vais le dire, en m^appuyant tant sur les faits que j'ai observés que sur ceux publiés déjà ; c'est matière d'histoire naturelle.

Dans la grande majorité des cas, le mutisme hystérique débute soudainement. Il survient à la suite d'une frayeur, d'une émotion vive, de nature quelconque ; on le voit se produire parfois, au sortir d'une attaque hystérique ; ou bien encore, sans cause provocatrice apparente, dans le cours de Taphonie hystérique. Enfin, il peut se développer, pendant le cours d'une laryngite vulgaire.

Sa durée est extrêmement variable; tantôt de quelque^ heures, de quelques jours à peine — chez notre malade, il existe depuis trois semaines ; — on l'a vu s'étendre à des mois, et des années même.

La guérison est constante, et la disparition du mutisme est le plus souvent aussi soudaine qu en avait été l'apparition. Elle survient donc brusquement, et, comme devant, à la suite d'une vive émotion. Les récidives sont fréquentes.

Telle est, du moins, la règle ; mais, à côté de celle-ci, s'ouvre le chapitre des exceptions. C'est ainsi que, dans certains cas, le malade peut parfaitement ne pas récupérer d'emblée et entière la faculté qu'il avait perdue. Il lui sera possible de chuchotter, de parler à voix basse, mais il restera aphone ; il ne pourra s'exprimer à haute voix, tout au moins pendant quelque temps encore. Parfois — ce qui est peut-être plus fréquent, — avant de rentrer en complète possession de l'état normal, il traversera une période où se montre un bégayement particulier, consistant dans la répétition fréquente d'une môme syllabe et apparent surtout lorsque le mot dont elle fait partie est d'une certaine longueur.

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J'arrive à Texposé des éléments constitutifs da syndrome- Bien que le malade ait conservé Texécution intégrale des mouvements vulgaires de la langue et des lèvres, qn*il pdsse mouvoir ces organes avec agilité dans tontes les directions, de façon à souffler, siffler comme dans Tétat normal, il lui est désormais impossible d articuler un moi^ même à voix basse^ de chuchottery autrement dit, et, qui plus est, même en y apportant la plus grande attention, limiter les mouvements da^ tiatlalion qu'il voit faire devant lui. Le malade est donc muet, dans racceplion la plus rigoureuse du mot, en ce sens qull ne peut proférer aucune parole. J'ajouterai qu^il est plus que muetf car, tandis qu'il est possible au sourd-muet de pousser des cris même violents, le muet hystérique — remarquez bien ce caractère singulier — est aphone, le plus souvent d'une façon absolue, au point de ne pouvoir, comme cela se voit chez notre sujet, émettre qu'avec la plus grande difficulté le petit cri rauque que vous entendrez dans un instant.

K'est-ce pas déjà là, Messieurs, une association de symptômes bien remarquable T Certains s'arrêteront peut-être un instant à ridée, qu'en pareil cas, le mutisme est une conséquence naturelle de l'aphonie poussée au plus haut point. Le malade est muet parce qu'il n'a pas de voix, parce que le larynx, les cordes vocales n'entrent pas en vibration. Toutefois, avec un peu de réflexion, vous reconnaîtrez vite avec moi que cette hypothèse couvrirait une erreur profonde. Les hystériques simplement aphones — leur nombre est grand — > sont, il est vrai, dans rimposhfibilité d'émettre des sons élevés, mais ils se font parfaitement comprendre en chuchottant et en parlant, comme on dit, « à voix basse ».

Le chuchoticment. Messieurs, n'est pas aufre chose qu'un langage parlé et articulé. Ce phénomène est, remarquez-le bien, indépendant, d'une manière absolue, de la voix laryngée: ce

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