APHASIE MOTRICE
fait a été démonlré expérimentalement, de la façon la plus péremptoire, dans le laboratoire de M. Marey, en 1876, et d'un autre côté, en 1879, par M. Boudet, de Paris. Ces auteurs ont parfaitement établi, en s'aidant de la méthode graphique, que, dans le chuchotiement, le larynx n'intervient pas, les cordes vocales n'entrant pas en vibration. L'air traverse alors le larynx comme il traverse la trachée ; il passe dans un tube inerte, voilà tout.
C'est ici que se révèle, peut-être surtout, le caractère vraiment spécial du mutisme hystérique. Si l'individu qui en est affecté ne peut chuchotter, ce n'est pas, bien entendu, parce qu'il est aphone, ou mieux, parce que son larynx ne vibre pas ; ce n'est pas parce qu'il a perdu les mouvements vulgaires de la langue et des lèvres — vous avez pu voir que notre malade pouvait parfaitement souffler et siffler, — c'est parce qu'il lui manque désormais la possibilité d'exécuter les mouvements propres, spécialisés, pour Tarliculation des mots; il est privé, en d'autres termes, des représentations motrices nécessaires pour la mise en jeu du mécanisme de la parole articulée.
Il s'agit donc là, en définitive, d'une aphasie motrice, et j'ajoute, purement motrice ; espèce rare, très rare dans le domaine de l'aphasie vulgaire, organique, à laquelle se trouvent le plus souvent associés, en proportions diverses, d'autres troubles du langage intérieur, tels que cécité et surdité verbales, ou encore l'agraphie; enfin, un amoindrissement intellectuel plus ou moins prononcé. Nous allons voir que notre muet hystérique ne rentre nullement dans cette dernière catégorie. Je vous ferai en plus remarquer — caractère pratique de la plus haute importance — que, dans l'aphasie motrice organique, même la plus complète, le malade pousse des cris, émet à haute voix quelques syllabes, prononce quelques mots même, à la vérité souvent mal appropriés, mais parfaitement distincts.
428 PKHSISTANCE DE LA FACULTÉ D'ÉCRIRB
D'un autre côLé, dans la paralysie labio-glosso-laryngée en général, jusque dans sa dernière période — celle dont notre deuxième malade offre un exemple complet, — bien qu'existe la paralysie des mouvements généraux des lèvres, de la langue, du larynx, Texéculion de la voix et Tarliculation des mots, quoique faibles et au dernier terme presque indistincts, se retrouvent encore au moment de Tissue fatale. J^insiste à nouveau sur ces caractères, parce que, dans le mutisme hystérique, je le répète, le malade est muet, parfaitement muet, en môme temps qu'il est sans voix.
Maintenant, voici d'autres signes également caractéristiques. Non seulement le muet hystérique a conservé toutes les ressources de son intelligence, non seulement il est apte à s'assimiler tout ce qui lui est transmis par Touïe ou par la vue, mais, en outre, il possède encore, ainsi que je le disais au commencement de celte leçon, la possibilité de se faire comprendre par la mimique et de communiquer sa pensée à l'aide de l'écriture. Tous ces phénomènes pourraient se rencontrer, sans doute, dans un cas de paralysie labio-glosso-laryngée, dorigine bulbaire — et, à cet égard, ce n'est pas sur cette base que s'établirait la distinction entre les deux affections; — mais, dans Taphasie organique, la symptomatologie ne revêt pas, vous allez le reconnaître, tout à fait le même caractère.
Vous savez combien sont rares, dans le domaine organique, les cas d'aphasie motrice pure, sans complication. A la perte des représentations motrices du langage articulé, s'ajoutent, en pareil cas je viens de le dire, d'une façon générale et dans des proporlioub variables, d'autres troubles du langage intérieur. L'aphasique ne sait plus lire ou ne lit qu'avec difQculté; il ne (îomprend pas ou comprend mal ce qu'on lui dit à l'oreille, bien qu'il ne soit pas sourd et qu'il ail conservé je suppose, son intelligence. Mais en admettant môme qu'il n'existe aucune de ces complications, il aura généralement perdu, en grande
PERSISTANCE DE LA FACULTÉ d'ÉCHIRE 42i>
parlie, tout au moins, la faculté de se faire comprendre par les gestes. Rappelez-vous combien il est difficile de converser de cette façon avec les aphasiques de ce genre. Très vraisemblablement, en oulre, il ne saura plus écrire, car vous n'ignorez pas que les aphasiques par lésion organique qui écrivent sont véritablement rares et, habituellement, chez ces individus, l'acte d'écrire, s'il persiste à un certain degré, est lent, difficile, très imparfait.
Tout autre est le mue! hystérique ; il n'a rien, absolument rien perdu de son éducation antérieure et de son intelligence, non plus que sa faculté d'écrire. Sollicité par les questions de Tinterlocuteur, il se saisit avec un empressement singulier, d'une plume, d'un crayon, qui vont lui permettre enfin d'exprimer nettement sa pensée. Il se produit là, en pareil cas, de la part du malade, une mimique saisissante au plus haut point, et qui, jointe à la constatation très facile de la perte de la voix et du langage articulé, permet presque de reconnaître le mutisme hystérique, pour ainsi dire, du premier coup, et sans plus long examen.
Je raconte souvent, à ce propos, l'histoire d'un jeune espagnol dont vous trouverez Tobservation m extenso dans le mémoire de M. Carlaz. On me le présenta comme atteint, depuis plus d'une année, d'épilepsie syphilitique. Naturellement, il avait été traité comme tel. De plus, on ajoutait que souvent, à la suite de ses attaques, il restait aphasique pendant plusieurs jours. Lorsque je le vis, il était justement en proie à l'un de ces accès de prétendue aphasie. J'abordai le malade, et il me fit signe, en portant la main à sa gorge — geste ordinaire des muets hystériques en pareille occurrence, — qu'il lui était impossible d'articuler un seul mot. « Parlez à voix basse, lui dîs-je » ; à peine put-il esquisser avec les lèvres quelques mouvements silencieux d'articulation. — « Criez, lui dis-je enfin ; » il ne put émettre aucun son. Entre temps, j'avais pu
430 ORWUfAUTÉ D(J SYNDROME
rapidement constater qu'il était possible au malade de tirer la langue, souffler et siffler comme dans les conditions normales.
Sur ces entrefaites, poussé et impatienté par mes questions mon jeune espagnol s'était emparé d'une plume et me donnait par écrit, avec une promptitude remarquable, quelques détails de son histoire, aussi clairement qu'il m'était possible de le désirer, bien qu'il écrivit en français et non dans sa langue maternelle.
Mon diagnostic était fixé, et depuis quelque temps déjà: « C'est un hystérique », dis-je à mon confrère étonné et qui trouvait ma proposition imprudente, probablement parce qu'il la jugeait trop précitée.
L'examen ultérieur vint la confirmer. Il existait chez ce jeune sujet une hémianesthésie avec tremblement choréiforme du côté gauche ; un rétrécissement du champ visuel et de l'obnubilalion de l'ouïe du même côté ; de Tanebthésie du pharynx ; en un mot, toute une série de stigmates qui ne laissaient aucun doute sur Texislence d'un fonds hystérique nettement formulé. J'ajouterai que la description de l'attaque qui nous fut alors donnée était vraiment caractéristique. C'était bien de Thystéro-épilepsie et non de l'épilepsie vraie, ou encore de l'épilepsie symptomatique qu'il s'agissait, et, une étude plus attentive des antécédents, nous permit de reconnaître que la syphilis n'avait jamais existé que dans l'imagination du malade et dans celle du médecin consultant. Les événements qui se sont produits par la suite établirent péremptoirement que l'on était en présence de phénomènes hystériques et pas d'autre chose.
Me fondant sur les considérations précédemment annoncées et sur ce que m'a appris, sur ce sujet, une expérience déjà longue, je me crois autorisé à affirmer. Messieurs, que le syndrome mutisme hystérique est, par lui-même, assez carac-