‹ Œuvres complètes de J.M. Charcot. t.1- (volume 2)Chapitre 134 sur 166 · AUTO-SUGGESTION TRAUMATIQUE · texte numérisé non relu

AUTO-SUGGESTION TRAUMATIQUE

même coup, conduit à proposer comme une hypothèse 1res plausible que, chez Leiog..., la production de la paralysie a eu pour point de départ un processus analogue.

A cette manière de présenter les choses, on objectera sans doute que, d'un côté, le malade n'a pas été soumis à Thypnolisation et que, d'un autre côté, on n'aperçoit pas, au premier abord du moins, dans l'observation, les conditions d'une suggestion. Voici ce que l'on peut alléguer relativement à ces deux points.

En premier lieu, il est certain que l'état mental qui s'observe dans la période somnambulique de l'hypnotisme ne constitue pas la condition unique oîi, par suite de l'obnubilation de la conscience, de la dissociation facile du moi, il soit possible d'éveiller dans les organes psychiques une idée ou un groupe dldées associées qui, en l'absence de tout contrôle, de toute critique, devront s'établir à l'état autonome, vivre à la manière d'un parasite en quelque sorte, acquérant par ce fait môme une force énorme et une puissance de réalisation pour ainsi dire sans limites.

Parmi les états mentaux inconscients ou subconscients dans lesquels, en dehors du somnambulisme hypnotique, les suggestions peuvent ainsi facilement se réaliser, on doit signaler certaines intoxications, celles du haschich par exemple (Ch. Richet) ou de l'alcool (Magnan) ; on peut signaler encore, suivant l'ingénieuse remarque de M. Page, les émotions, les commotions psychiques, le choc traumatique avec ou sans action physique directe sur la boîte crânienne, c'est-à-dire avec ou sans commotion cérébrale, ce dernier terme étant pris dans l'acception chirurgicale. L'expérience a montré en effet, depuis longtemps, que dans ces conditions-là, il n'est point rare de voir survenir des paralysies comparables cliniquement à celles dont il est question en ce moment.

Cela étant, il sera facile de reconnattre que, dans l'histoire

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de Lelog..., on trouve toutes les circonstances requises pour la production de l'état mental parliculiërement favorable à la réalisation objective des suggestions. On sait que, projeté violemment contre un trottoir, Lelog... a perdu connaissance immédiatement ; puis il est resté comateux pendant plusieurs heures, après quoi, il a été plongé enfin, pendant les deux ou trois jours qui suivirent Taccidenl, dans un état de véritable torpeur inlellecluelle ; c'est dire qu'il a présenté alors la condition d'obnubilalion psychique propice àTefficacité des suggestions.

Mais Ton doit se demander actuellement quel a été, chez le malade ainsi préparé, le point de départ de la suggestion, si suggestion il y a eu. C'est ici le lieu de faire remarquer que toutes les suggestions ne sont point mises en jeu par la parole ; il en est qui se développent en conséquence de la perception d'une odeur, d'une saveur, à la vue d'un objet particulier, à la suite d'une sensation quelconque en un mot ; et si le plus souvent elles sont provoquées par une personne étrangère, parfois aussi elles sont la conséquence d'une modiGcation sensorielle ou sensitive, développée soit spontanément, soit accidentellement chez le sujet lui-même, de manière à consLiluercP qneron appelle une auto-suggestion,

A ce propos, M. Charcol a fait appel aux arguments qu'il a présentés dans de précédentes leçons' relalivement au mécanisiiîe du développement des paralysies hystéro-traumaliques, mécanisme dans lequel ce serait justement l'autcsuggeslion qui jouerait le rôle capilal. il convient ici de se remettre en mémoire, tout d'abord, les phénomènes du shock local* décrit par quelques auteurs, et qui consistent surtout en ce qu'une contusion portant par exemple sur un membre, pour peu qu'elle soit d'une intensité notable, produira néces-

î. Voir Levons XXI. XXIÏ, XXIiï.

2. Grœniiifeen, i'ischer, liillroth, etc. Voir la Leçon XXVI.

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sairement, soit uniquement sur la partie du membre où le coup a porté, soit sur le membre tout entier, divers troubles transitoires de la sensibilité et du mouvement, tels que sensation de lourdeur, parfois aneslhésie réelle et parésie motrice plus ou moins accentuée. Pour un choc d'une intensité donnée, ces résultats varieront d'ailleurs singulièrement suivant les sujets. C'est ainsi que, chez un homme vigoureux, bien équilibré, un coup de poing d'une intensité modérée asséné sur l'épaule — et ce qui est dit de Tépaule on peut le répéter à propos de la fesse ou de la cuisse — produira à peine un léger sentiment d'engourdissement très passager et limité à la région contuse ; tandis que, suivant toute probabilité, chez une femme hystérique, l'engourdissement serait remplacé par des troubles beaucoup plus accentués, beaucoup plus étendus et plus durables. Ce sera, par exemple, chez celte dernière, simultanément le sentiment cÇabsence du membre tout entier^ une aneslhésie généralisée de ce membre, une parésie parfaitement appréciable à l'exploration dynamomé- Irique, etc. Ajoutons que, si cette même hystérique avait été plongée dans Tétat somnambulique, le même choc eût déterminé, à peu près à coup sûr, une monoplégie complète, portant sur la sensibilité et sur le mouvement, présentant en un mot tous les caractères qui distinguent les paralysies hysléro-traumaliques, considérées dans leur type de développement parfait.

Il est clair que les divers cas qui viennent d'être passés en revue représentent les termes d'une môme série et que l'explication qui conviendrait à Tun d*entre eux, s'appliquerait également à tous les autres. II sufGra donc de considérer, par exemple, le cas du sujet hypnotisé où les accidents sont portés au plus haut degré et se présentent d'ailleurs dans des conditions plus accessibles à l'analyse. Or, pour ce cas-là, M. Charcot propose d'admettre que c'est dans le fait même du choc

local, et, eo particulier, dans les ihénomtoits ^i^mâ^u et motears qui sV rattachent qu'il Eant dierdier le poônl de dépiri de la suggestion. D*ao c&té, la sensation de kordrar, de pesanteur, d'absence du membre conlnâonnè et. de 1 autre c6té, la parésie qui ne manque pas d'exister toujours à on cerlaiu degré, feront naître, en quelque sorte tout naturellement, l'idée d'impuissance motrice du memlne: et c^te idée, en raison de l'étal menlal somnambulîque d parUcolièremeiit favorable à refBcacité des suggeslions, pourra acquérir à la suite d'une sorte dUncubation un développement considérable et se réaliser enfin objectivement sous la forme d*nne paraly^îie complète, absolue.

Cette théorie peut, on le conçoit, s^appiiquer de tous points k l'interprétation du mode de développement des paralysies hystérO'traumatiques qui se produisent à Tétat de veille, eo dehors de Thypnotisme. Ici, la modification mentale appropriée est déterminée par Tébranlement nerveux général (iier- V0U8 sliock) qu'a nécessairement provoqué Taccident et, pour co qui Cijt de la suggestion elle-même, elle est la conséquence directe et comme un prolongement amplifié des phénomènes du choc local. Cette dernière circonstance est, soit dit en passant, bien propre à montrer pourquoi les paralysies [)sychiques consécutives à une contusion occupent constamment le membre sur lequel le choc a porté.

Un bon nombre des paraplégies déterminées par une énaotion, la peur en particulier {Schrecklœhmwigen àes dMit\XT> allemands) * reconnaissent, sans aucun doute, l'explication qui vient d'être proposée. On sait que, chez l'homme, uneémo-

K. Sur Iph paralysifix émotives^ voir surloul : R. H. Todd. Clin. L-'ct, £d. by liMile. Loiidon, IHOl, p. 779. — 0. Berger. Emotions neurose. Deitisch. Zfitf. pt'tikl. MnL, 1877, no 38, 39. Leyden. lUickenm, Kr. 1. M. pages 172, 173, 174.— H. Lippe, /ur Casuist. der Srh'eckixhmung. Inaug. diss. Bres- Un. 1K77.— r. K. Pel. Zur Casuislik der Schrecklxhmung) Uerl. Kltn. Woch., 1^81, n«23).

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lion vive et soudaine, la frayeur, par exemple, et, a fortiori, ]a terreur, entraînent à peu près nécessairement avec elles un sentiment d'impuissance motrice des membres inférieurs, et, au plus haut degré, sans sortir encore pourtant des conditions pour ainsi dire physiologiques, une véritable parésie paraplégique accompagnée parfois de tremblement'. Le choc nerveux cérébral (nervous-shock), inséparable de l'émotion, produira en pareil cas, chez un sujet prédisposé, la modiGcation mentale qui rendra possible la transformation de la parésie émotive, transitoire, physiologique, en une véritable paraplégie complète et durable. C'est de la môme façon, probablement, qu'il conviendra d'expliquer bon nombre des paraplégies produites par la foudre.

Pour en revenir maintenant au cas de Lelog..., il ne nous reste plus qu'à déterminer pourquoi c'est dans les membres inférieurs que la paralysie hystéro-lraumatique s'est développée chez lui. On n'aura pas oublié que dans les premiers jours qui suivirent l'accident, le malade portait sur la partie antérieure de la cuisse droite et sur toute la partie inférieure de l'abdomen de larges ecchymoses ; on a pu remarquer de plus, qu'à cette époque, il se plaignait de ressentir dans les membres inférieurs, qui, d'ailleurs, étaient très notablement parésiés, un sentiment de pesanteur, de lourdeur, et jusqu'à un certain point, d'absence de ces membres. Ce sont ces phénomènes-là très vraisemblablement, ainsi que la présence des ecchymoses qui ont fait naître dans l'esprit de Lelog... la conviction que les roues de la voiture qui l'a renversé lui ont, comme il dit, « passé sur le corps ». Cette conviction qui le poursuit jusque dans ses rêves' est cependant absolument erronée. Nous le savons pertinemment par les renseignements

1. Ch. Darwin. UExpresûon des émotions^ p. 30 tipass, Paris, 1877.

2. Voir un cas de paraplégie survenue à la suite d'un rêve, communiqué à la Société ae Biologie, par M. Féré (séance du 20 novembre 1886).

que nous ont fournis les témoins oculaires du drame. Mais si les cuisses et le bassin n'ont pas été écrasés sous le poids des roues, il n'est guère douteux, par contre, que ces parties, dans le temps où le malheureux a été projeté sur le IroUoir, ont dû être fortement ébranlées par le choc local, et ce sont justement les phénomènes produits par ce choc qui, k leur tour, ont déterminé Tauto-suggeslion d*où dérive la paraplégie. Il y a lieu de remarquer que chez Leiog..., comme dans la plupart des cas du môme genre, la paralysie ne s'est pas produile au moment môme de Taccidenl, mais seulement quelques jours après, à la suite d'une sorte d'incubation d'élaboration mentale inconsciente».

En outre des phénomènes de nature hystérique qui viennent d'être relevés chez Lelog..., il en est d'autres qui n'appartiennent pas à la môme catégorie : on a vu que le malade souffre d'une façon permanente d'une céphalée conslrictive qui lui donne la sensation d'un casque lourd enserrant la tète de toutes parts. Tous les bruits retentissent péniblement à son oreille et il fait tout pour les éviter. Il lui est impossible de fixer son attention sur un point, de causer quelque peu sans éprouver rapidement une énorme Hitigue. Aussi est-il silencieux et ne répond-il qu'à regret et comme en rechignant aux questions qu'on lui adresse. Le plus souvent, on le trouve morne, mélancolique, presque stupide, parfois anxieux. Il est irascible, s'emporte aux moindres observations qu'on lui fait,

1. Il s*agil là, en général, d'un phénomène de cérébration, de mentation. d'idéalion inconscientes ou subconscientes. Le sujet rais en cause constate le résultat, mais il ne conserve aucun souvenir ou il conserve tout au plu^ un souvenir vai:îue des diverses phases du phénomène. 1-à-dessus on n»peut que rarement le consulter avec fruit, il ne sait rien ou presque rien. En somme, on peut comparer le processus dont il s'agit à une sorte d'action rériexe, dans laquelle le centre de Tare diastaltiquc est représenté par les régions de l'écorce grise où s'opèrent physiologiquemcnt les phénomènes psychi(|ues relatiN aux mouvements volontaires des membres. En raison de la dissociation facile de l'unité mentale, du moi, dans les cas de ce genre, ces contres peuvent être mis en jeu, sans que les autres régions de l'organe psychique en soient averties etappelèes à prendre part au processus.

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