‹ Œuvres complètes de J.M. Charcot. t.1- (volume 2)Chapitre 136 sur 166 · TAMPONNEMENT · texte numérisé non relu

TAMPONNEMENT

La disparition subite de la paraplégie motrice, à la suite d'une attaque qui présente tous les caractères de l'attaque hystérique, vient confirmer d'une manière éclatante l'opinion formulée concernantla nature delà maladie. Le malade cependant, plus d'un an après Taccident, ne peut pas être considéré comme guéri. En effet les stigmates hystériques persistent chez lui à peu près comme ci-devant.

2® Cas de monoplégie brachiale hystéro-traumatioue survenue

A LA SUITE d'un <c tamponnement » AYANT PORTÉ SUR l'ÉPAULE*.

Le nommé Mouil...' est un homme robuste, vigoureux, bien musclé. Il est âgé de 25 ans, c*est un campagnard. Il est né dans le département du Doubs, non loin de Besançon. Il y a un an, à peine, il faisait le métier de cultiver la terre, depuis le mois de mai 4883 qu'il est arrivé à Paris il est employé à la gare d'un chemin de fer où on l'occupe à faire la manœuvre. Jamais il n*a été malade jusqu'ici ; il ne parait nullement nerveux et ne sait pas ce que c'est qu'une attaque de nerfs. Il est plutôt lent, apathique, mou, torpide, et autant qu'on a pu en juger depuis 8 mois qu'il est dans le service, l'imagination ne parait pas jouer chez lui un grand rôle. Il ne paraît pas qu'aucune maladie nerveuse ait existé dans la famille.

Mouil... était en état de santé parfaite lorsque, le !•' décembre 1885 à 6 heures du soir, pendant qu'il travaillait à la manœuvre, son épaule droite fut prise entre le tampon d'un wagon et celui d'une locomotive. La contusion fut légère très certainement, car il n'en résulta aucun accident sérieux d'ordre chirurgical. Mais néanmoins, sous l'influence du choc, le malade perdit connais* sance immédiatement et il s'affaissa. Transporté dans le cabinet du chef de gare, il ne reprit ses sens qu'au bout de 20 minutes environ.

Il est intéressant de relever les phénomènes qui, d'après lui, auraient existé immédiatement après son réveil : i** Sa respiration

1. Observation recueillie par M. Babinski, chef de clinique de la Faculté. 9. Voir Leçon XXV, p. 4U et Scq.

était très gênée; il lui semblait que son membre supérieur droit, le membre tamponné, était absent^ remplacé par un corps t^^ès lourd qu'on aurait pendu à son côté; 2^ Il n'y aurait pas eu de tuméfaction immédiate des parties; 3^ Les mouvements de Tépaule et du coude étaient impossibles, mais les doigts pouvaient se mouvoir encore pendant 3 ou 4 jours ; de telle sorte qu'on peut aflirmcr que la paralysie motrice ri^éi^Sas été immédiatement complète. 5^ Le malade ressentait un affaiblissement général tel qu'il lui a été impossible de se tenir debout, de se lever même. 11 n'a pu se lever et sortir du lit qu'au bout de 13 jours.

Le malade fut transporté à Lariboisière, hôpital voisin de la gare du Nord, H y arriva le jour même de l'accident, vers 8 heures du soir et fut placé dans le service de M. le D'Brun. Le lendemain matin, on constate un peu de gonflement de l'épaule et une vaste ecchymose qui s'étend sur Tépaule, la rc'gion sous-claviculaireet une partie de la face. Le membre supérieur droit est complètement paralysé du mouvement, sauf les doigts de la main. Ce membre est en outre anesthésié ; l'insensibilité à la piqûre est partout absolue. Mais à cette époque, vraisemblablement, la sensibilité profonde n'est pas encore aiïectée, car les mouvements qu'on imprime au membre pour rechercher s'il y a luxation ou fracture sont un peu douloureux. Le résultat de ces explorations est d ailleurs complètement négatif.

Le 13® jour seulement le malade put sortir du lit. Il fut évacué dans un service de médecine, peu après, et entra à l'Hôlel-Dieu, service de M. Merklen, le 13 janvier 1886, c'est-à-dire six semaines après l'accident. Là on reconnut tous les caractères de ran*eclion monoplégique qui vont être décrits dans un instant et le diagnostic de M. Merklen fut, comme celui de M. le D' Brun, qu'il s'agissait là d'une monoplégie hysléro-traumatique. Un fait à relever c'est que, dès l'entrée à l'IIùtel-Dieu. c'cst-à-dirc un mois et demi après l'accident, il existait déjà dans le membre paralysé, au bras et à l'avant-bras, une diminution de volume très notable, et il est à remarquer qu'il s'agit du bras droit. Pendant le séjour à l'Hôlel- Lio I, c'est-à-dire pendant plus d'un mois, le traitement faradique a été continué sans interruption et sans aucun résultat.

MONOPLÉGIE HYSTÉRO-TKAUMATIQUE 461

L'examen du malade fait à la Salpêlrière, lors de rentrée, le 2 mars 1886, a donné les résultats suivants : Monoplégie du membre supérieur droit, sans aucune trace de participation de la face qui n'a jamais été intéressée. La monoplégie mobHce est complète; seul le trapèze peut élever Tépaule. La paralysie est du genre flasque, les réflexes tendineux ne sont pas exaltés; ils seraient plutôt un peu diminués. "^

Troubles de la sensibilité remarquables. 1® La sensibilité cutanée est absolument éteinte, dans tous ses modes, froid, pincement, «ne. L'anesthé^ie cutanée occupe le moignon de l'épaule dans loute son étendue; elle est limitée du côté du thorax par une ligne non brisée, déterminant un plan circulaire, perpendiculaire au grand axe du membre, celui-ci étant supposé étendu {fig. 86 A etB); 2® L'aneslhésie s*étcnd aux parties profondes. Les torsions, les tiraillements exercés sur les divers segments du membre ne sont pas même perçus; 3° les notions du sens musculaire sont complètement abolies ; le malade ne sait pas où est son membre, il ignore si Ton meut tel ou tel doigt individuellement, e'c.

Troubles trophiques. On a déjà parlé de l'amaigrissement du membre; il faut ajouter que les doigts de la main sont violacés froids, comme cela se voit dans certaines paralysies organiques Cependant les muscles présentent des réactions électriques absolument normales. Il en est de même des nerfs. La faradisationqui fait énergiquement contracter les muscles ne détermine absolument aucune sensation.

Le malade n'a pas et n a jamais eu rien qui ressemble à dea attaques hystériques, mais les troubles sensitifset sensoriels, permanents {stigmates hystériques) sont chez lui très prononcés. Il existe une analgésie à la figure sur toute retendue du côté droit du corps; partout ailleurs le malade ne sent pas le froid (fig. 88 et 89).

Les (roubles sensoriels sont très remarquables : 1° Rétrécissement très prononcé du champ visuel des deux côtés; 2** Diplopie uniioculaire; 3" Affaiblissement de l'ouïe des deux côtés; i** Affaiblissement de Todorat également des deux côtés. Le goût est abso-

463 APPEKfilCE

lumenl perdu, et l'on peut plonger un duigt dans la profondeur du pharynx et l'y maintenir sans déterminer la moindre réaclioo. Le malade n'est pas hypnotisable.

Le 1" novembre 1886, i 1 mois après le début, malgré l'emploi de divers traitements, la monoplégie ne s'est en rîen modiflée. Lei stigmates persistent au même degré. L'état général est cscellenl,

on rcccmnait que l'application d'un lien circulaire produit surle? membres supérieurs ou inférieurs de Mouill... des conlractureî

très prononcées et durables {diathèse de contracture).

Il n'est pas niîcessaire de s'étendre longuement sur ce cas de monoplégie Iiystéro-lraumalique, car il est en quelque sorte calqué, jusque, dans les moindres détails sur les types désor-

MONOPLÉGIi!) HYSTÉRO-TRAUBIATIQUE 463

mais classiques que M. Charcot a fait connaître ^ On se bornera donc à relever ce qui suit : Les sensations produites par le choc local ont été ici le point de départ de la suggestion qui a abouti à la production d'une monoplégie complète, senfiitive et motrice, laquelle persiste telle quelle depuis 18 mois; quant à Tétat de suggestibilité, il s'est développé par le fait de l'ébranlement cérébral produit par le choc nerveux. On remarquera que la paralysie motrice n'a pas été complète du premier coup et que, dans ce cas par conséquent, comme dans les autres du même genre, l'impuissance motrice ne s'est complétée qu'à la suite d'une sorte d'élaboration mentale inconsciente. L'amyotrophie sans modification des réactions électriques s'est produite chez ce malade assez rapidement. Cette amyolrophie hystérique, à développement rapide, a été récemment relevée plusieurs fois par M. Charcot, et elle a été l'objet d'un travail étendu, publié par M. le D' Babinski dans les Archives de Neurologie^. Un abrégé de l'observation de Mouill... figure dans ce travail.

Page 1