NEURASTHÉNIE ET TRAUMATISME
Obs. III. — L'homme que vous avez sous les yeux est un nommé Gui..., âgé de 27 ans, exerçant la profession de serrurier. Il esl entré le 20 février 1884, dans le service de mon collègue, M. le docteur Luys. De ses parents, il ne connaît que son père qui est mort à l'âge de 48 ans, alcoolique avéré, et sa mère encore vivante, qui parait n'avoir jamais souffert d*affeclions nerveuses. Il a eu sept frères et sœurs ; un seul de ses frères est vivant : il n'a jamais été malade, parait-il, et n'est pas nerveux.
Vers l'âge de 12 ou 13 ans, G. est devenu très poltron, il ne pouvait pas rester seul dans une chambre sans éprouver ui: sentiment d'anxiété. D'ailleurs, il n'était ni irritable ni d'un caractère difGcile. A l'école, il apprenait facilement et plus lard, vers l'âge de 17 ou 18 ans, il s'est montré, dans sa profession, adroit et intelligent. Plusieurs fois même, dans des concours pour des ouvrages de serrurerie, il a obtenu des médailles. Malheureusement, vers cette époque, un penchant immodéré pour les femmes et pour la boisson se sont développés chez lui. Il travaillait dans le jour comme ses camarades, mais la journée finie, il lui arrivait très souvent d'aller au bal et de passer la nuit au cabaret ou avec des filles. Ces excès se renouvelaient de temps à autre, plusieurs fois la semaine, lis le privaient naturellement du sommeil nécessaire. Cependant ils ne paraissaient pas le fatiguer beaucoup, car le lendemain, il se rendait à son travail comme d'habitude et sacquittaitde sa besogne convenablement.
A l'âge de 21 ans, en 1879, pendant une de ses expéditions nocturnes, il reçut un coup de couteau qui pénétra dans l'œil gauche. Il fut immédiatement porté à l'Hôtel-Dieu, dans le service de M. Panas, qui, peu de temps après, pratiqua l'énucléation de cei œil. Au sortir de l'hôpital, G... ne tarda pas à reprendre sa vi( désordonnée.
A partir du commencement de 1882, il arriva fréquemmen qu'au moment où il fermait les yeux pour s'endormir, il croyaî voir un monstre à figure humaine qui s'avançait vers lui. Epou vanté, il poussait un cri, ouvrait les yeux et la vision disparaissait mais pour reprendre aussitôt que, de nouveau, il fermait les pau pières. Il tombait alors dans un état d'anxiété extrêmement péni
ble, et souvent il restait ainsi une partie de la nuit, sans pouvoir trouver le sommeil.
Ces hallucinations hypnagogiques duraient depuis six mois environ, lorsqu'on juillet 1882, il fut victime d*un nouvel accident plus terrible que le premier. Occupé à poser un balcon au troisième étage d'une maison, alors que, peut-être, il était ivre, il tomba dans la rue, sur ses pieds, à ce qu'il affirme. Toujours est-il qu'il perdit connaissance pendant plus d'une heure. A son réveil, il se fit transporter de nouveau à FHôlel-Dieu, dans le service de M. le professeur Panas. Il parait qu'on craignit alors l'existence d'une fracture du crâne. Néanmoins, la guérison ne se fit pas attendre très longtemps, et au bout de deux mois, le malade put rentrer chez lui. Bientôt après, les hallucinations nocturnes terrifiantes reparurent comme de plus belle, et peu après, commencèrent à se produire pour la première fois les attaques spasmodiques. Celles-ci ne furent pas tout d^abord aussi bien caractérisées qu'elles le devinrent par la suite. Elles consistaient surtout en des vertiges survenant tout à coup et suivis de rigidité, puis de tremblement des membres. Il n'y avait pas de perte de connaissance. Elles n'étaient pas, d'ailleurs, très fréquentes.
Les choses restèrent ainsi, pendant près de dix-huit mois. Au bout de ce temps, les prescriptions données par divers médecins consultés étant restées sans effet, G... prit le parti d'entrer à la Salpétrière (service de M. Luys).
Peu après Tadmission, G... devint sujet à des accès fréquents de coliques abdominales et gastriques suivies d'un sentiment de constriction au pharynx et bientôt de vomissements qui survenaient sans effort. Ces accidents qui n'avaient cédé à aucune médication, cessèrent au bout de six semaines environ tout à coup. Vers ce temps-là, fut reconnue l'existence de Thémianesthésie droite, et aussi du tremblement particulier de la main droite dont il va être question dans un instant.
En janvier 1885, par suite d'un changement de personnel, les
malades de M. Luys passèrent dans notre service et c*est alors
que je vis G... pour la première fois. Il est, vous le savez, assez
bien musclé, vigoureux ; son état général paraît satisfaisant. L'é-
4^BARC0T. ŒuTres complètes, t. m, Syttime nerveux, 18
314 TREMBLElIE!fT HYSTÉRIQUB
tat mental ii*a présenté actuellement aucune grande anomalie. Les hallucinations hypnagogiques ont, depub plus d*un an, à peu près, complètement disparu. 6... n*est pas triste, il converse volontiers avec les autres malades et se rend utile dans la
salle.
L'hémianesthésie est complète, absolue, à droite ; ni le contact, ni la piqûre ne sont perçus de ce côté du corps. Les organes des sens sont également profondément affectés de ce même côté : l'ouïe, Todorat, le goût en particulier. Pour ce qui est de Torgane de la vision, Texamen méthodique y fait reconnaître des modifications très bien caractérisées. Du côté droit — vous n'avez pas oublié que Tœil gauche est absent, — le champ visuel est extrêmement rétréci. Le rouge seul est perçu par cet œil et le cercle de cette couleur est réduit presque à un point.
Le tremblement dont il a été question déjà plus haut et qui occupe la main droite est remarquable par la régularité parfaite de son rhythme constatée à Taide des appareils enregistreurs. Il consiste en oscillations dont le nombre est de cinq en moyenne par seconde. A cet égard, il tient par conséquent le milieu entre le tremblement à oscillations lentes, tel que celui de la paralysie agitante» par exemple, et les tremblements vibratoires, ou autrement dit à oscillations rapides de la paralysie générale et de la maladie de Basedow. 11 ne s'exagère pas sous l'influence des mouvements volontaires ^ Le malade peut se servir de sa main pour boire et manger, et peut même écrire très passablement, à la condition seulement d'appuyer fortement avec sa main gauche sur son poignet droit, manœuvre qui fait cesser le Iremblement pour un instant. Le sens musculaire est parfaitement conservé dans toute l'étendue du membre supérieur droit.
La seule zone hystérogène constatée chez G... occupe le testicule et le trajet du cordon spermatique, presque jusqu'à l'aine, du côté droit. La peau du scrotum de ce côté est très sensible et lorsqu'on la pince un peu fortement on produit exactement les mêmes effets que si l'on comprime soit le testicule lui-même, soit le cor-
i.Prog. méd,^ !SS5, n* iS,
don, c'est-à-dire soit le développement, soit, au contraire, Tarrèt de f attaque, suivant le cas.
Ces attaques, qu'elles soient spontanées ou provoquées par l'excitation artiGcielle de cette zoçe hystérogène sont toujours précédées par une sensation d'atira douloureuse parfaitement caractérisée, laquelle prenant son point de départ dans le testicule droit, remonte vers les régions épigastrique et cardiaque, puis à la gorge où elle détermine une forte constriction, et, enOn, atteint la tête où se produisent des sifflements, surtout dans Toreille droite et des battements principalement à la tempe du même côté. Le malade perd alors complètement connaissance ; la période épileptoïde est commencée : d'abord augmente et se précipite le tremblement de la main droite, les yeux se convulsent en haut, les membres s'étendent, les poings se ferment puis se tordent dans la pronation exagérée. Bientôt les bras se rapprochent l'un de l'autre au-devant de l'abdomen par suite d'une contraction convulsive des muscles pectoraux. Après cela survient la période des contorsions, caractérisée surtout par des mouvements de salutation extrêmement violents qui s'entremêlent avec des gestes désordonnés. Le malade brise ou déchire tout ce qui se trouve à la portée de ses mains : Il prend les poses, les attitudes les plus bizarres, de manière à légitimer pleinement la dénomination de clownisme que j'ai proposée pour désigner cette partie de la deuxième période de l'attaque. De temps en temps, les contorsions ci-dessus décrites s'arrêtent un instant pour faire place à l'altitude si caractéristique dite k arc de cercle ». Tantôt c'est un véritable opislhotonos dans lequel les reins sont séparés du plan du lit par une distance de plus de 50 centimètres, le corps ne reposant que sur le vertex d*un côté, sur les talons de l'autre. D'autres fois, le cercle se fait en avant, les bras croisés sur la poitrine, les jambes en l'air, le tronc et la tète soulevés, les fesses et les reins reposant seuls sur le lit. D'autre fois, enfin dans l'attitude de l'arc de cercle le malade repose, soit sur le côté droit, soit sur le côté gauche. Toute cette partie de l'attaque est, chez G..., parfaitement belle, si je puis m'exprimer ainsi, et chacun de ces détails méritait d'être fixé par les procédés de la photographie instantanée. Je fais pas-
>76 OBSERVATKHIS
fler 80U8 TOB yeux leit Bgares qui onl été aiosi obleouet par
Fig. W. — Arc d( «rcU *■ wrién.
11. Londe, Vous voyez qu'au point de vue de l'art, elles ne laissent
f'ig. M. — Aiuia '■ tllufiqne,
rien&désirer ; mais de plue elles sont pour nous trèi inslructivw. Elles nons montrent, en elTet, que pour ce qui concerne la régula-
0BSKRVAT10N3 S17
rite des périodes el le caractère typique des diverses atliludei, les
attaques, chez G. ., ne le cèdent en rien à celles que .iOub obBerrons,
chaque jour, chez nos hystéro-épilep^ques du sexe KminiD !«■ plus classiques ; et cette ressemblance parhita mérite d'autant
3^8 OBSEHVAIlOflS
mieux d'élre signalée que jamais G... n'a pénétré dans le dortoir oJi sont placides les femmes n en attaques», de telle sorte qu'on ne saurait invoquer cbez lui l'inQuence de l'imitalion contagieuse.
Seule la période des hallucinations et des attitudes passionnelles fait chez Q... habituellement défaut. Quelquefois seulement, nous avons TU vert la &n de la crise sa physionomie exprimer
Fil/. 51. - Arc aa ccrda <)< cOli <«■ irricn).
alternativement la frayeur ou la joie, alors que ses mains restaient dans le vide comme à la recherche d'un être imaginaire.
La Itn de l'attaque est chez notre malade souvent marquée par une sorte d'aphasie molrice qui, en général, ne dure pas plus de huit ou dix minutes, mais qui, une fois, a persisté pendant près de sis jours. Alors, quand le malade veut parler, quelques sons rauqueA, inarticulés, sortent seuls de sa bouche; il s'impatiente, a'agile, maïs parvient cependant à se faire comprendre par des gestes très expresBth. 11 lui est même arrivé plusieurs fois, en pareil cas, de prendre la plume el d'écrire très lisiblement quelques phrases très correctes.
C'en est assez sur ce cas ft tous égaras parfaitemeot classi-
que. Mais nous n'en avons pas encore fini avec rhyslérie de l'homme. Nous la retrouverons dans la prochaine leçon, tout aussi caractérisée que dans les cas précédents, chez trois autres malades du service de la clinique.