‹ Œuvres complètes de J.-M. Charcot v. 9, 1890 (volume 4)Chapitre 63 sur 156 · DÉLIRE HYSTÉRIQUE · texte numérisé non relu

DÉLIRE HYSTÉRIQUE

leurs articulaires qui le tenaient encore couché. Tout à coup, le i5 octobre, il se dresse sur son lit, s'écrie qu'il voit des lions, des loups ; puis il se lève, frappe les portes, voit son père mort, veut tuer des brigands imaginaires avec un sabre, se roule par terre, rampe sur le ventre et prend des attitudes passionnelles nettement caractérisées. Deux jours plus tard, Jacques présente une exagération de ses tics de la face, puis voyant sa mère pleurer, il s'écrie : « Je vais me tuer si tu pleures ! » Enfin, surviennent des accès de délire passager pendant lesquels il mâchonne, prononce des paroles incohérentes el voit des brigands, des assassins qu'il veut frapper.

C'est le 9 décembre que le père et la mère désolés^ et, devant un traitement resté sans résultats, m'amènent leurs enfants à la Salpètrière. L'isolement, tout au moins, devenait de plus en plus nécessaire, car, lorsque l'un d'eux prenait une attaque, les deux autres s'empressaient de suivre son eiem« pie.

Julie, dont vous connaissez désormais les antécédents pathologiques et qui est âgée de treize ans et demi, est grande, fortement constituée pour son âge, très développée, bien que, comme je vous l'ai dit, les règles, qui se sont montrées une fois en 1883, ne se soient pas établies en permanence; malgré ce que nous a appris la mère, elle parait avoir un caractère doux et tranquille. Dès les premiers jours de son arrivée, de même que les jours suivants, elle a eu plusieurs attaques qui, d'une façon générale, se sont caractérisées ainsi qu'il suit : tout à coup, quelquefois après une aura très courte et très variable, elle se renverse en arrière, les bras écartés du tronc, les mains enpronalion, les doigts fortement fléchis. Surviennent alors assez souvent une ou plusieurs esquisses d'arc de cercle surtout unilatéral, et enfin se montre la phase clownique caractérisée par des culbutes en avant et en arrière ; la tôte se rapproche du bassin, ou, au contraire, les membres supérieurs

STIGMATES BTSTÉRIOCES Oô

sont projetés enTair et gigottent, la tële reslant appuyée sur le lit. Pendant Taltaque, Julie pousse quelques çro^nement^, rity mais ne parle pas« Celle-ci se compose d'une série d'accè* analogues à celui que je viens de décrire, dure toujours a.«sez longtemps : trois quarts d*heure, une heure, une heure et demie même. On peut Tarréter ou la provoquer à volonté en pressant sur Tun des points hystérogënes que présente la malade. Julie possède en effet des stigmates hystériques permanents ; bien qu'elle n'ait ni anesthé>ie cutanée, ni otarie, eile a de nombreuses zones hystérogënes parai. élément situées sur les deux seins, les deux flancs, à la partie exterrie, ha deux mollets, les deux malléoles externes et la partie jLt^:me de l'articulation du coude droil. L'examen de- veut fiit p^r M. Parinaud donne des résultats caractéristiques : ii existe en elTet^ à droite, un rétrécissement très marqué du champ visuel ; de plus, non seulement le cercle du rouge e*t bitué ':/• dehors du cercle du bleu, mais encore il dépasse .sensiMem'rnt, en dehors, celui de la lumière blanche. Les mêmes phénomènes existent à gauche, toutefois moins accentués. Les autres sens spéciaux sont intacts.

François, le plus jeune des garçons, âgé de onze ans, présente également des stigmates permanents, en dehors des attaques que je vais décrire. C*est ainsi que le lendemain de Hon entrée, on constatait une plaque d*ancslhésie comprenant toute la face : cette plaque est, du reste, variable, car les jours suivants, l'insensibilité se bornait à la région médiane du front et du nez. Le reste du tégument externe est notablement hypereslhésié. Tous les sens spéciaux sont affectés : le goût eHt totalement abolie l'insensibilité de la langue est complète, le réflexe pharyngien n'existe plus, la muqueuse pituitaire et 'odorat sont dans des conditions analogues, le conduit auditif externe n'est pas sensible, loule est très obtuse. L'examen du champ visuel est également très démonstratif : le rétrécisse-

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ment est très accentué à gauche, cl non seulement le cercle du rouge est en dehors du cercle bleu, mais il dépasse encore celui de la lumière blanche. A droite, le rétrécissement esl moins marqué et il n'existe pas de transposition des couleurs. François a tous les jours de 1 à 5 attaques : certaines d'entre elles durent jusqu'à deux heures. II présente nettement la série des phénomènes du petit et du grand mal hystérique : le premier se trouve constitué chez lui par une contracture des deux orbiculaires des yeux qui peut durer de 3 à 5 minutes, sans perte de connaissance : ou encore, Tenfant frappe du poing, du pied, prononce quelques paroles incohérentes, puis, lout est terminé. Mais, le plus souvent, les phénomènes précédents sont suivis par une série d'accès caractéristiques constituant une attaque. L'enfant raidit alors ses membres supérieurs et inférieurs, ferme les yeux, esquisse l'arc de cercle; puis il se jette à terre, rampe sur le ventre, frappe le sol en criant à l'assassin; il rue et se défend contre des êtres imaginaires. La phase tonique se montre à nouveau, et l'attaque >c trouve ainsi constituée par une série d'accès avec enjambemont ou prédominance variables des phénomènes les uns sur |^$ autres. Phénomène remarquable, lorsqu'on lui comprime la uuiu gauche les doigts étendus, on arrête l'attaque instantau^u\onl : on ne peut du reste pas la provoquer de cette façon. l«A iH\tu, à ce niveau, ne présente aucun trouble de la sensibi-

J4oque5, âgé de douze ans, pâle et anémique comme son ti^ ti sa sœur, est le moins malade des trois, bien qu'il ait u<MiiUHÙns une, deux, quelquefois trois ou quatre attaques par it>ur. Outre qu'il ne présente pas de stigmates permanents, il V ^ch^'âlui une forte prédominance du petit mal sur le grand. Va> $4Y0iis qu*avant d*ètre atteint il présentait des tics de la tikv . co sont ceux-ci qui s'exagèrent surtout au début de l'at- :«k^u^ ; il grimace, les commissures labiales sont tirées en

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dehors, il mâchonne, ferme les yeux, prononce quelques paroles incohérentes et tout peut être fini. Mais, parfois, à la suite de ces phénomènes, ou mémo d*emblée, les yeux se ferment, le corps se raidit, se met en arc de cercle : puis Tenfant court, se promène, parle tout haut, crie au voleur et enfin va se jeter sur son lit où se termine ou bien recommence une série d*accès qui durent rarement plus d'un quart d'heure.

Ces faits m'ont paru mériter une attention particulière. Ce ne sont pas, en effet, des symptômes fugaces d*hyslérie que présentent ces enfants : Julie est malade depuis quatre mois, et, si l'isolement parait avoir un peu calmé ses crises ainsi que celles de ses frères, il n'en est pas moins vrai que celles-ci menacent de persister longtemps encore, car on ne peut réunir les trois enfants sans qu*immédiatement tous les trois ne prennent une attaque. La relation complète de cette petite épidémie de maison est, en outre, fort instructive. Elle vous fait assister à la genèse et à l'évolution de la maladie dans une famille de nerveux et ù! arthritiques j tributaires partant de deux diathèses dont l'alliance est des plus fréquentes et des plus effectives ; elles vous fait pressentir les influences exercées par le genre de vie et les conditions d'habitat ; enfin, elle vous indique clairement tout le danger, surtout chez les sujets prédisposés, des pratiques superstitieuses, — lesquelles ont malheureusement pour eux un si grand attrait, — de cette tension d'esprit constante dans laquelle sont plongés ceux qui s*adonnent au spiritisme, à la mise en œuvre du merveilleux pour lequel l'esprit des enfants est toujours si largement ouvert.

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