‹ Œuvres complètes de J.-M. Charcot v. 9, 1890 (volume 4)Chapitre 64 sur 156 · DIX-SEPTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIX-SEPTIÈME LEÇON

De risolement dans le traitement de Thystérie *

Sommaire. ^ Détails rélrospeclifs sur une petite épidémie d*hystérie. Le traitement doit comprendre deux points. — A. Traitement psychique ou moral : 1« Eloignement du lieu où s'est développée l'hystérie; 2* Séparation respective des personnes atteintes ; 3o Suppression de toutes visite» de la part des parents ou amis.

B. Traitement médical : 1° Modifler la diathëse, s'il en existe une ; le rhumatisme, par exemple; 2o Ëlectrisation statique ; 3» llydrothérapie méthodique.

Influence prépondérante de V Isolement, — Exemples. — Le traitement a été adopté et non inventé en Allemagne et en Angleterre.

Avant de revenir au sujet principal de nos études acluelies, je crois utile de vous donner des nouvelles de ces trois enfanls d*une même famille que je vous ai présentés le 19 décembre dernier. Je n'ai pas Tinlention de vous retracer à nouveau rUisluire de cette petite épidémie d'hystérie, développée Hous rinfluence des pratiques du spiritisme; vous en trouverez tous les détails consignés dans une précédente leçon. Il me faut seulement relever quelques particularités propres à vou^i remettre en mémoire Télat de ces enfants, à Tépoque où IIh furent présentés, afin que vous puissiez mieux juger aujourd'hui les modifications qui se sont produites chez eux, sous

I. le^un recueillie par M. Gilles de la Tourette (Progrès médical, 28 fé- \rior IS

ENSEMBLE TnÉRAFEUTIOUE ?3^

rinfluence des mesures que nous avons prises et du Irailement que nous avons inslilué.

La famille, je viens de vous le rappeler, se compose de (rois enfanls : deux garçons et une fille. C'est chez celle dernière, âgée de treize ans et demi, que TafTection a débuté, le 28 août 4884, à la suite d'une séance de spiritisme, qui s*était prolongée de neuf heures du matin à sept heures du soir, et dans laquelle Julie avait joué le rôle actif de médium. A la fin de la séance, étaient survenues chez elle des crises convulsives, qui se renouvelèrent 15 à 20 fois par jour, jusqu'à Tadmission de toule la famille & la Salpètrière, le 9 décembre 1884. C'est qu'en effet, les deux frères avaient suivi le mauvais exemple que leur donnait leur sœur atnée et, le 15 novembre, le plus jeune des deux, François, âgé de onze ans, six semaines environ après la fameuse séance de spiritisme, qui, du reste, ne rayait nullement impressionné, était pris d'une crise hystérique délirante, alors qu'il était encore cloué au lit par une attaque de rhumatisme. Deux jours plus lard, le 17, l'atnédcH garçons, Jacques^ avait à son tour des crises délirantes avec hallucinations.

A partir de cette époque, les trois enfanls ne peuvent plus se rencontrer dans la maison sans avoir des attaques. La fillette commençait, ses frères suivaient son exemple, et cela plusieurs fois par jour ; la situation n'était donc plus tonablc. C'est alors que les parents nous prièrent d'intervenir et que nous leur proposâmes de prendre leurs enfants dans notre service, ce qu'ils acceptèrent.

La proposition que je faisais aux parents contenait ellemême une série de considérations thérapeutiques que je dois

ti40 INSUFFISANCE DU BROMURE

maintenant vous exposer. L'admission à Thospice me permetlait de réaliser :

Véloignement des malades du lieu où leur maladie s'était

déclarée ;

Vabsence du père et de la mère devenus eux-mêmes très nerveux, et dont la présence devait, d'après mon expérience antérieure, déjà ancienne sur ce point, enrayer tout traitement ;

La séparation respective des trois enfants.

La fillette, en effet, fut placée dans une des salles de femmes de notre Clinique ; les deux garçons s'en furent dans Tunique salle d'hommes que nous possédions à cette époque. L'isolement respectif des trois malades n'était donc pas tout à (ait complet : nous avions tout au moins supprimé la cohabitation. Telles devaient être, à mon sens, les conditions fondamentales du traitement : les parents consentirent à ne voir leurs enfants qu'avec mon autorisation, et je crus pouvoir leur annoncer que, vraisemblablement, dans quelques mois, nous pourrions les leur rendre complètement guéris.

Voici quel était le côté moral ou psychique du traitement ^^posé ; nous comptions, bien entendu, mettre également fi«) <BUvre le traitement médical proprement dit : les enfants ^fU^'on nous confiait étaient tous les trois p&les et anémiques, «i/vQS devions donc leur administrer les reconstituants parmi ^(KtMrtis les amers et les ferrugineux tiennent la première ^iH^K On pouvait également chercher à modifier la dia- .|H{^ i^umatismale, très accentuée tout au moins chez l'un

**^fr ^^ qui est des agents qui s'adressent particulière-

.«vt*^ i ;>tal hystérique, nous comptions mettre en œuvre le

. «^;va«^f>t par X électrisation statique, qui nous rend journel-

v%».%.w^, ètns ces cas, de grands services, h défaut surtout de

t^^^^tfh^-iipie méthodique j noire élablissement hydrothéra-

IMPORTANCE DC L*lSOLEMEIfT 241

pique de la Salpôtrière n*élant pas encore complèlement aménagé. Nous ne fondions aucune espérance sur Temploi des bromures^ Texpérience nous ayant depuis longtemps démontré que cette classe de médicaments, qui agita peu près toujours, à un certain degré du moins, dans Tépilepsie, restait complètement inefficace, non seulement dans Thystérie, mais encore dans cette forme d'hystérie qui semble se rapprocher le plus de l'épilepsie, à savoir l'hystérie à forme épileptique ou hystéro-épilepsie. Je ne parlerai pas de Topium à haute dose, pas plus que des autres antispasmodiques, dont je ne condamne certainement pas l'emploi, mais qui me semblaient devoir totalement échouer en pareille circonstance.

Mais, Messieurs, je dois vous avouer que, si j'étais résolu à mettre en œuvre tous les agents thérapeutiques proprement dits, je complais surtout sur Visolement, c'est-à-dire sur le traitement moral, bien que celui-ci dût être forcément incomplet. En effet, il était possible que les enfants se rencontrassent dans l'hospice même — ce qui est souvent arrivé ; — de plus, les deux frères logeaient dans la même salle, et ainsi que leur sœur ils pouvaient, dans les dortoirs communs, avoir sous les yeux, et, à différentes reprises, des manifestations de l'hystérie convulsive. Mais, nous n'avions pas le choix, et, à mon avis, il valait mieux pour eux vivre dans ces conditions que de rester dans la maison paternelle, en contact perpétuel avec le père et la mère, et entre eux dans des relations de tous les instants.

Je ne saurais trop insister devant vous sur l'importance capitale que j'attache à l'isolement dans le traitement de l'hystérie, où, sans contestation possible, rélément psychique

Gbarcot. ŒuTres complètes, t. m, Système nerveux. i8

242 IM.RVENTION RAPIDE

joue dans la plupart des cas un tôle considérable, quand îl n'est pas prédominant. II y a près de quinze ans que je suis fermement attaché à cetle doctrine, et, tout ce que j'ai vu depuis quinze ans, lout ce que je vois journellement, nefail que me conflrmer de plus en plus dans mon opinion. Oui, il faut séparer les enfants, les adultes, de leur père et de leur mère dont l'influence, l'expérience le démontre, est particulièrement pernicieuse. L'expérience, je le répète, le démontre absolument, bien que la raison n'en soit pas toujours facile à donner, surtout aux mères qui ne veulent rien enlendre et ne cèdent en général qu'à la dernière extrémité.

Dans la clientèle de ville, l'isolement, tel que je le comprends, se pratique journellement, pour des cas de ce genre, dans d'excellentes conditions. A Paris, depuis une quinzaine d*annéos, les maisons de santé hydrothérapiques soignent de tels malades avec un plein succès, disposées qu'elles son! à cot effel. En province, l'isolement esl plus difficile à effectuer, car les établissements convenablement aménagés manquent le plus souvent : on peut, à la vérité, créer des maisons de santé ttrliUoiolles, mais vous comprenez que l'installation y est sou- \onl ol forcément défectueuse.

Los malades sont placés sous la direction de personnes ivm|uMonlos et expérimentées : ce sont habituellement des roli^i^'usos devenues par une longue pratique généralement U^>>i oxporlos dans le maniement de ce genre de malades Une main lùonveillante mais ferme, beaucoup de calme etdepaùouoo Honl iri dos conditions indispensables. Les parents sont \\\UMUviliquon\ont éloignés jusqu'au jour où, une notable amélioi\iliv»u îi't^tanl montrée, on permet aux malades, à titre de **4,//</>vv<,«c*, do los voir, d'abord à intervalles éloignés, puis kIo yUw ^i\ plus rapprochés, à mesure que la guérison s'acceniiuv lo UMup< ol rhydrothérapie, sans compter la médication »uioucuu\ U^\\\ lo reste. Pour ma part, j'ai l'intime con-

ANOREXIE CYSTÉi'.lOUE 243

victioD que Thyslérie naissante, surtout chez les sujets jeunes, et particulièrement chez les mâles, pourrait être souvent étouffée dans l'œuf, s1I était possible de persuader aux parents de prendre dès Torigine des mesures énergiques et de ne pas attendre que le mal prenne racine et se développe pour avoir été longtemps abandonné ù lui-même.

Afin de rendre palpable cette influence si remarquable de risolement dans le traitement de Thystcrie chez les jeuiieii sujets, y compris les jeunes filles nubiles, je pourrais vous citer nombre de cas où elle s'est montrée des plus efficaces. Mais, ne pouvant entrer dans de longs détails, je me bornerai à l'anecdote suivante, à mon avis, très caractéristique.

Il s'agissait d'une jeune fille d'AngouIéme, de treize ou quatorze ans, qui avait considérablement grandi, depuis cinq ou six mois et qui, depuis ce moment, refusait systématiquement toute nourriture, bien qu'il n'existât chez elle aucun trouble de déglutition, aucun désordre gastrique. C'était là un de ces cas qui confinent à l'hystérie, mais qui ne lui a[)parlicnnenl pas toujours en propre, et qui ont été si admirablement décrits par Lasègue, en France, et par W. Gull, en Angleterre, sous le nom à'anorexie nerveuse ou d'anorexie hystérique. Les malades ne mangent pas; elles ne veulent pas, elles ne peuvent pas manger, bien qu'il n'y ail aucun obslacle niéca* nique au passage des aliments, aucun obstacle à leur séjour dans l'estomac lorsqu'ils ont été ingérés. Quelquefois, elles s'alimentent en cachette, mais non toujours comme on l'a supposé, et, bien que les parents eux-mômes favorisent cotle supercherie en déposant des aliments autrefois préférés, de façon à ce quïls puissent être dérobés à leur insu, l'alimenta-

:^>W ANOUEXIE HYSTÉRIQUE

iXv^it r^>te toujours insuffisante. On attend des semaines, des tioi^. espérant toujours que le désir des aliments va repaîut'.re. Les prières, les supplications, la violence ne peuvent txîompher de cette résistance. Alors, l'amaigrissement ne tarvie pas à survenir : il atteint des proportions véritablement extravagantes : les malades ne sont plus, sans amplification, nue des squelettes vivants. Et de quelle vie! la torpeur cérébrale a succédé à Tagitalion factice du début ; depuis longtemps, la marche et la station debout sont devenues imposables ; les malades sont confinées au lit, oîi elles peuvent à peine se mouvoir : les muscles du cou sont paralysés, la tète roule comme une masse inerte sur Toreiller ; les extrémités sont froides, cyanosées; on se demande comment la vie peut persister au milieu d'un pareil délabrement.

Depuis longtemps déjà les parents se sont alarmés, mais Talarme est au plus haut degré lorsque les choses en sont venues à ce point ; elle est, du reste, bien justifiée, car la terminaison fatale est là menaçante, et je connais pour ma part au moins quatre cas oîi elle est survenue.

Telle était à peu près la situation chez la petite malade d'Angoulérae lorsque je reçus une lettre du père me dépeignant cet état lamentable et me priant de venir voir son enfant. « Un déplacement est inutile, lui répondis-je, je puis, sans voir la malade, vous donner le conseil approprié : condnisez Tcnfant à Paris, placez-la dans tel ou tel de nos établissements hydrothérapiques, abandonnez-la, ou tout au moins, faites en sorte qu'elle croie que vous avez quitté la capitale, prévenez-moi et je me charge du reste. » Ma lettre resta sans réponse.

Six semaines plus tard, je voyais, un matin, arriver chez moi, tout effaré, un confrère d*Angoulême, qui m'apprenait que la petite malade, dont il avait été le médecin, était à Pa-

GUÉRISON 2i>

ris, iustallée dans Tundes établissements que j'avais désignés; qu'elle allait, du reste, de mal en pis et que très probablement elle n'avait plus que quelques jours à vivre. Je lui demandai pourquoi je n'avais pas été prévenu de Tarrivée de la jeune fille. Il me fut répondu que les parents avaient évité de le faire parce qu'ils étaient résolus à ne pas se séparer de leur enfant. A mon tour, je fis observer que l'élément principal, la condition sine qua non de ma prescription ayant été méconnue, je déclinais toute responsabilité dans celte malheureuse affaire. Cependant, à sa prière, je me rendis à l'établissement hydrolhérapique en question, et là, je pus voir un spectacle lamentable : celui d'une grande fillette de 11 ans arrivée au dernier degré de Télisie et du marasme, dans le décubilus dorsal, la voix éteinte, les extrémités froides et violacées, la tète tombante, reproduisant, en un mot, dans ses traits les plus chargés, le tableau que je viens de vous esquisser, il y avait véritablement de quoi être inquiet, très inquiet.

Je pris les parents à part et, après leur avoir adressé une rude remontrance, je leur dis quil ne nous restait^ à mon avis, qu'une seule chance de succès ; c'était qu'ils s'éloignassent ou parussent s'éloigner au plus vite, ce qui revenait au môme. Us diraient à leur enfant qu'ils étaient obligés pour une cause quelconque de repartir immédiatement pour Ângoulème; ils m'accuseraient moi, le médecin, de leur départ; peu importait d'ailleurs pourvu que la jeune fille fût persuadée qu'ils étaient partis; et cela, immédiatement.

Leur consentement fut difficile à obtenir, malgré toutes mes remontrances. Le père surtout ne pouvait pas comprendre qu'un médecin pût exiger qu'un père s'éloign&t de son enfant au moment du danger. La mère en disait autant. Mais la conviction m'animait, je fus peut-être éloquent, car la mère céda d'abord et le père la suivit en maugréant et n'ayant, je crois* qu'une faible confiance dans le succès.

2U» l'RIORlTÉ DE LA MÉTHODE

L'i>olenienl était conslitué : ses résullals furent rapides el merveilleux. L'enfant, resiée seule avec la religieuse qui lui servait de garde et le médecin de la maison, pleura un peu, une heure au plus, et se désola beaucoup moins qu'on aurait pu le supposer. Le soir même, malgré sa répugnance, elle consentit à prendre la moitié d'un petit biscuit (rempé dans du vin. Les jours suivanls, elle prit un peu de lait, de vin, de bouillon, un peu de viande : l'alimentation se faisait, progressive, mais lente.

Au bout de 15 jours, elle était relativement suffisante : les forces revenaient avec l'embonpoint, si bien, qu'au bout d'un mois, je vis la jeune fille assise sur un fauteuil et capable de détacher sa tête de l'oreiller. Elle put marcher un peu : on fit alors intervenir l'hydrothérapie, et, après deux mois, à dater du début du traitement, elle pouvait être considérée comme presque complètement guérie : les forces, l'appétit, l'embonpoint ne laissaient plus grand'chose à désirer.

Ce fut alors que la fillette, interrogée par moi, me fit la confidence que voici : « Tant que papa et maman ne m'ont pas quittée, en d'autres termes, tant que vous n'avez pas triomphé — car je savais que vous vouliez me faire enfermer, — j'ai cru que ma maladie n'était pas sérieuse, et, comme j'avais horreur de manger, je ne mangeai pas. Quand fat vu que vous étiez le maître, j'ai eu peur, et, malgré ma répugnance, I ai essayé de manger et cela est venu peu à peu. » Je remernai reniant de sa confidence qui, comme vous le comprenez, contenait tout un enseignement.

Je pourrais facilement multiplier les exemples propres à bien mettre en lumière Tinfluence favorable de l'isolement bien entendu, dans le traitement de certaines maladies ner-

DISPARITION DKS GRISKS 247

veuses non qualifiées comme aliénation mentale, el de Thystérie ou encore de la neurasthénie en particulier.

Ce que je viens de dire, en effet, à propos de l'anorexie nerveuse, je pourrais le répéter à propos de la plupart des formes de la névrose hystérique. Mais, il me suffira, pour le moment, d*avoir éveillé votre attention sur cette influence curatrice de l'isolement; c'est un sujet sur lequel j'aurai, d'ailleurs, l'occasion de revenir bien des fois, sans doute, dans le cours de cet enseignement ; j'en parle chaque année, depuis tantôt quinze ans, et plusieurs des loçrnis que yt lui ai consacrées ont été publiées. La nictliode a du reste fait son chemin, car je vois qu'en Allemagne, en particulier, de môme, du reste, qu'en Angleterre et en Amérique, son efficacité commence à être hautement proclamée. Aussi réclamerai-je pour nous l'antériorité car, si je ne me trompe, elle nous appartient légitimement, tout au moins en ce qui concerne le traitement de Vhystérie et des affections connexes. C'est, en somme, l'isolement qui représente l'élément capital dans la méthode qu'ont préconisée depuis quelques années MM. Weir Mitchell, en Amérique, Playfair, en Angleterre, Burkart*, en Allemagne, dans le traitement de la neurasthénie et de certaines formes de l'hystérie '.

!. R. Burkart. — Zur Behamtlung srhwcrer Fonnen von Hystérie und Neurasthénie. {Volkmann's Sammluntjy 8 octobre 1884.)

2. L'isolement des hystériques est depuis longtemps considéré comme la partie principale de leur traitement. Nous n'en voulons pour preuve que la citation suivante empruntée à Jean Wier (1564). « Au reste, s'il y a plusieurs ensorceliez ou démoniaques en un lieu comme ordinairement nous voyons cela à venir es monastères, principalement de filles (comme estans les commodes organes des tromperies de Satan) il faut auanl toute chose, qu'elles soyent séparées, et que chacune d'elles soit enuoyec vers ses parens ou alliez: afin que plus commodément elles puissent estrc instruites et guéries, ayant toutefois esgard au moyen selon la nécessité de chacune : & ce qu'on ne les chausse toutes h une mesme forme, comme on dit communément. • (Jean Wier. — Histoires^ disputes et discours dis illusions *t impcslûtes des dialfles, etc., Il, p. 173-174; édition Bourncville, l'aris, 1883.)

248 SnGMATES HYSTÉRIQUES

Maïs, je m'aperçois qu'il est temps d'en venir à nos jeunes malades ; je voudrais vous montrer ce qu'est devenue leur affection depuis six semaines, époque à laquelle a été institué le traitement dans lequel l'isolement a joué, à mon avis, le rôle capital. D'une manière générale, l'amélioration s'est produite simultanément chez tous les trois, en commençant par les garçons, ainsi que je l'avais annoncé.

Le plus jeune, François, peut être considéré comme guéri ; il n'a pas eu de crises depuis quinze jours, et hier il est allé souhaiter la fête à son père ; il est sorti triomphant de cette épreuve. Il n'en est pas tout à fait de même du frère atné, de Jacques, qui, du reste, a élé pris le dernier. Les grandes crises ont chez lui complètement disparu ; cependant, elles ont été remplacées par de petits vertiges assez analogues par la forme aux vertiges épileptiques qui toutefois sont devenus très rares depuis quinze jours ; néanmoins, chez son père, où il accompagnait son frère cadet, il a présenté un de ces petits vertiges que j'ai Thabitude de désigner sous le nom de petit mal hystérique.

La jeune fille n'a pas pris parti celte petite expédition, elle est restée à la Salpêtrière, car nous sommes beaucoup moins sûr d'elle que de ses frères ; elle n'est, du reste, pas guérie, bien que de jour en jour ses crises diminuent de fréquence, de longueur et d'intensité. Les choses eussent élé certainement beaucoup plus vite si, dans la salle qu'elle occupe, elle n'était pas en constante promiscuité avec les grandes hystériques dont elle voit journellement les attaques. Mais, nous n'avons pu faire mieux, n'ayant pas de salle d'isolement à notre disposition. Quoi qu'il en soit, la situation s'est très améliorée, car, fait décisif, les enfants ont pu se trouver plusieurs fois réunis

STIGMATES HTSTÉRIQUBS :249

tous les Irois dans la salle d*électroihérapie, saus qu'une crise «'en soit suivie.

Je vais d'ailleurs vous les présenter, les garçons d'abord, la fillette ensuite car, comme je vous Tai dit, je ne suis pas très sûr d'elle et je crains que la vue de l'assemblée ne la trouble au point de provoquer quelques accidents. Donc, sur les garons d'abord, et ensuite chez la jeune fille, je vous ferai reconnatlre que les stigmates hyslériques, comme nous les appelons, se sont modiGés de même que les crises spasmodiques ou délirantes ; c'est là un fait important, car je ne crois pas qu'on puisse considérer une hystérique comme guérie, tant que les stigmates persistent encore. Voici d'abord le petit François, Agé de il ans: c'est chez lui que la guérison est la plus avancée. Vous remarquerez d'abord qu'il a bien meilleure mine qu'autrefois, la médication tonique et le régime de Thôpital qui n'est cependant pas idéal, lui ont profité, sous ce rapport. •Quant aux stigmates, je vous rappellerai qu'ils consistaient chez lui en une anesthésie générale limitée à la face et surtout au front, sous forme d'un masque. Il ne sentait plus les odeurs et «a muqueuse nasale n'était pas plus influencée par les parfums que par l'ammoniaque ou l'acide acétique ; l'onïe était obnubilée et on pouvait introduire dans le conduit auditif externe des petits cornets de papier, sans que la sensibilité en fût influencée. La sensibilité générale de la langue, de même que le goût, étaient complètement abolis : on pouvait impunément mettre sur la langue du sujet du sulfate de quinine ou de l'aloès, sans qu'il y en eût la moindre perception.

A ce propos, il y a environ une quinzaine de jours, je présentai ce petit malade à mon éminent confrère de Londres, M. le D' llussel Reynolds, de passage à Paris, me proposant de lui faire constater ces (roubles de la gustation. Je vous avoue que je fus très agréablement surjiris en voyant le petit borkhomme retirer la langue, ftn fai-îant une grimace ^;pouvanta-

2r)0 PETIT MAL UTSTÉRIQUË

ble; cela m'indiquait que noire méthode de traitement avait porté ses fruils et que le malade était en voie de guérison. Celle-ci, du reste, en ce qui concerne le goût, ne s'est pas démentie, ainsi que vous allez pouvoir en juger par vousmêmes.

La vision, vous le savez, présentait également chez cet enfant des troubles tout h fait spéciaux qui, s'il est vrai qu'ils n'appartiennent pas en propre à l'hystérie, s'y rencontrent si fréquemment, qu'on peut leur attacher une grande importance diagnostique. Le rétrécissement du champ visuel élait très accentué des deux côtés : mais, alors qu'à droite il n'existait pas de transposition des couleurs, non seulement à gauche, le cercle du rouge était en dehors du cercle du bleu, mais encore il dépassait celui de la lumière blanche. Un nouvel examen campimétrique, pratiqué, il y a dix jours, par M. Parinaud, nous a montré que tous ces troubles s'étaient évanouis, et que la vision élait redevenue normale.

Je vous ai déjà dit que les crises avaient complètement disparu : laissez-moi vous rappeler qu'elles avaient été nombreuses, puisqu'il y en avait en moyenne trois par jour, ce qui donne un total de 20 à 25 crises par semaine.

Je vous présente maintenant le petit Jacques, l'aîné des garçons, âgé de 12 ans, qui avait été pris le dernier, moins sérieusement, du reste, que son frère, et ne portait point de stigmates hystériques permanents. Chez lui, le petit mal hystérique l'emportait de beaucoup sur le grand mal; néanmoins, il avait eu 15 attaques en 7 jours. Depuis 15 jours, il n'a présenté que deux vertiges : et encore l'un d'eux s'est-il montré, hier, dans les circonstances que vous connaissez. A ce propos, je relèverai une fois de plus qu'il s'agit là d'une imitation du vertige ou petit mal épileplique, et rien de plus. L'épilepsie n'est que dans la forme, non dans le fond, et en somme, le

llYGlè.NE PIIYSIOUE ET INTKLLECTUELLE S^Jl

petit mal épileptique et le petit mal hystérique sont deux choses radicaleraenf, foncièrement distincles*. Vous remarquerez en oulre, que si l'état général de Tenfant est devenu meilleur, il laisse néanmoins encore à désirer, sous de nombreux rapports.

Voici raainlenant Julie, la petile fiile, l'aînée des trois: il me semble qu'elle a grandi, depuis un mois, qu'elle s'est développée ; dans tous les cas, son état général est devenu plus satisfaisant. Pour ce qui est de l'hystérie, rappelez-vous qu'elle avait en moyenne tous les jours, de 4 ou 5 attaques ou séries d'attaques qui duraient de une demi heure à une heure et demie. Depuis 15 jours, les attaques ne se montrent plus que deux ou trois fois par semaine ; elles sont moins violentes cl durent à peine un quart d'heure. Vous savez qu'il existait chez elle des points hysiérogônes très bien caractérisés, parallèlement situés sur les deux seins, les deux flancs à la partie externe, les deux mollets, les deux malléoles externes et la partie interne de Tarticulation du coude droit. Les zones des deux seins, des mollets et du coude droit ont disparu: il n'existe toujours pasd'ovarie, mais, en revanche, on constate quelques plaques d'aneslhésie irrégulièrement disséminées à gauche. L*amblyopie hystérique, qui, chez elle, était très accentuée, n'existe plus, depuis 10 jours: enGn, je vous ai déjà dit qu'elle pouvait impunément rencontrer ses frères, sans prendre d'attaque.

Telle est la situation, et il y a tout lieu d'espérer que bientôt finira ce petit drame ou mieux encore cette petite comédie de famille, car il n'y a rien de bien sombre dans tous ces

l.Voir sur ce sujet : t» Bourneville et Regnard, Iconogr.phologr.de la Salpétn'ère, t. I, p. 49 et t. H, p. 202; — Bourneville, Recherches clin, el Ihérap, sur Npilepsie, Vhystirie, etc. Compte rendu du service des enfants de Bicô- Ire pour 1883, p. KO.

â5â HYGIÈNE PHYSIQUE ET INTELLECTUELLE

événements. Dans une dizaine de jours, nous rendrons aux parenls Taîné des garçons, car le plus jeune parlira aujourd'hui même et la ûllelte nous quittera un peu plus tard ^

Je vous donne à méditer renseignement que porte avec elle rhistoire de ces enfants : je crois qu'à l'aide des moyens que je vous ai exposés, on peut quelquefois parvenir à étouffer dans l'œuf, surtout chez les mâles, l'hystérie naissante, l'hystérie infantile. Je ne parle, en ce moment, que de celle-ci ; car, lorsque cette névrose est invétérée chez les adultes, les chances de succès sont, bien que grandes encore, beaucoup plus problématiques. Pour ce qui est de nos enfants, je crois que, malgré la prédisposition nerveuse qui, chez eux, semble si accentuée, les voilà désormais à l'abri pour longtemps, sinon pour toujours, des manifestations hystériques. Les parenls, éclairés par l'expérience, s'éloigneront désormais des pratiques du spiritisme. Connaissant le point faible de leurs enfants, ils s'efforceront, je l'espère, à l'aide d'une hygiène, tant physique que morale et intellectuelle, d'éviter le retour de semblables accidents.

1. Le plus jeune des garçons est aujourd'hui complètement guéri; depuis plus de lo jours, la jeune Gllc n'a eu qu'une attaque très légère, et pendant une visite des parents à la Salpôtriëre.

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